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La Plume et le Rouleau ©
 2009

Lundi 1 juin 2009

Cher(e)s ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques historiques de la plume et du Rouleau
 

Aujourd’hui, on a tous le pot

De lire la Plume et le Rouleau

De laisser aux décérébrés

Les news, les jeux télévisés

 

On va actionner les leviers

De la machine à remonter

Le temps pour lire avec bonheur

Cette chronique, cette chronique du Cœur

 

Ces paroles ne vous rappellent rien ? Alors chantez-les sur l’air des « Restos du cœur », cela ira sans doute mieux. Eh oui, c’est en parodiant les paroles de l’excellent Jean-Jacques Goldman, écrites en 1986 pour soutenir l’initiative du regretté Coluche, que nous débuterons notre chronique historique d’aujourd’hui.

 

Ce ne sera pas pour y parler de pauvreté et de misère, quoique le sujet soit, hélas, intemporel. Ce sera pour y parler, au contraire, d’argent, de luxe, de pouvoir, de corruption et d’aventures avec un personnage étonnant à la destinée de météore : Jacques Cœur.

 

Une précision et un avertissement : il n’existe aucun portrait, dessin ni sculpture de Jacques Cœur qui lui soit contemporain : toutes les illustrations que vous découvrirez sont donc le fruit d’imaginations d’artistes qui ne l’ont pas connu.

 

Partons donc, quoiqu’il en soit, à la (re)découverte du Moyen Age, une époque que nous avons rarement étudiée jusqu’ici mais que nous avions évoquée il y a près de deux ans avec la personnalité, séduisante et mystérieuse, de la maîtresse du roi Charles VII, Agnès Sorel (morte en 1450).

 

Où sommes-nous, donc, aujourd’hui ? Nous sommes en pleine « Guerre de Cent Ans ». La Guerre de Cent Ans est, rappelons-le, un conflit dynastique. Les Anglais, non sans argument, revendiquent en effet le trône de France dans le cadre du vide successoral que connait celui-ci. Lequel ?

 

En 1328, le roi de France Charles IV le Bel meurt sans héritier. Charles IV le Bel, rappelons-le, est le fils de Philippe le Bel, celui qui fit arrêter les Templiers (et brûler ses principaux chefs derrière Notre-Dame de Paris). Il est, après Louis X le Hutin et Philippe V le Long, le troisième et dernier fils de ce Philippe le Bel (ces trois-là sont ceux que l’écrivain disparu Maurice Druon appellera les « rois maudits »).

 

Avec la mort ce Charles le Bel, c’est la fin de ce qu’on appellera le « miracle capétien » : la lignée ininterrompue, depuis 987 et l’élection d’Hugues Capet au trône de France, de souverains qui avaient tous eu un héritier mâle pour leur succéder. A une époque où la mortalité infantile est forte et l’espérance de vie courte (autour de 40 ans), une période de 350 ans d’une telle continuité avec, à chaque fois, un garçon qui peut arriver à l’âge adulte et succéder à son père était apparu inespérée et quasi-miraculeuse, confortant la légitimité de Capétiens à l’évidence favorisés par le Ciel…

 

Mais maintenant, en 1328, c’en est fini et, au plan pratique, la France doit désormais se trouver un roi...

 

Et pourquoi pas une reine ?

 

Ni Charles IV ni Philippe V n’avaient eu d’enfant. Ce n’était toutefois pas le cas de leur frère aîné Louis X (dit le Hutin), dont la fille Jeanne, seule vivante, avait épousé le Comte Philippe d’Evreux. En 1328, on s’interroge : pourrait-elle ceindre la couronne ? En fait, si oui, elle ne serait pas la première en ligne de succession. Pourquoi ?

 

Car Isabelle de France, la propre sœur de Charles IV le Bel, pourrait dans ce cas prioritairement prétendre succéder à son frère.

 

Et c’est là que le problème se corse. Car Isabelle de France est certes veuve mais, mariée à feu Edouard II Plantagenet (d’une famille d’origine angevine mais qui règne sur l’Angleterre), la couronne de France, passerait ensuite à son fils Edouard III… roi d’Angleterre. Il apparait rapidement que la perspective de voir un rosbif régner sur les mangeurs de grenouille est inacceptable.

 

On décide donc, en allant rechercher de façon rétroactive une ancienne loi que l’on appelle « salique » (qui date de Clovis - soit huit siècles auparavant – et qui ne concerne en fait que des questions successorale en matière immobilière) de considérer que toute femme est, de droit, écartée de la succession au trône de France. Le trône ne « peut tomber de lance en quenouille » (c’est l’expression exacte…) C’est alors le cousin de Charles IV, Philippe dit « de Valois » qui va monter sur le trône pour être sacré sous le nom de « Philippe VI. »

 

Evidemment, les Anglais ne sont pas d’accord et, de négociations en arguties, Edouard III Plantagenet et Philippe VI de France décident de vider leur querelle sur le pré : c’est le début de la « Guerre de Cent ans » (qui, dans les faits, durera en fait 116 ans). Les débuts du conflit sont marqués par de nombreuses victoires anglaises : de 1337 à 1364, les Britanniques étendent ainsi leur contrôle sur une grande partie de la France par les Anglais (Traité de Brétigny).

 

De 1364 à 1380 en revanche, Charles V, petit-fils de Philippe VI entame une patiente reconquête du territoire. Il privilégie pour cela la conquête une par une des places fortes et délaisse les grandes batailles rangées où les troupes anglais sont manifestement supérieures.

 

A partir de 1380 et la mort de Charles V, le jeune âge d’abord (puis ensuite la folie) de son fils Charles VI fragilisent le camp français qui va progressivement reperdre du terrain face aux perfides Anglois….

 

C’est dans ce contexte, que commence, à Bourges, dans le Berry, l’histoire de la famille Queux ou Cueux (une appellation qui, à l’époque, peut signifier « cuisinier » et a donc une connotation relativement vulgaire).

 

Pierre Cueux, cependant, n’est pas cuisinier de son état mais tanneur. Il s’est récemment installé dans la ville. Grâce aux prodigalités du duc Jean de Berry (1340 – 1416), frère cadet du feu roi Charles V, la ville de Bourges connait, à partir des années 1380, un vigoureux essor économique et artistique.

 


Pierre Cueux, par le cuir qu’il travaille et fournit, gagne rapidement beaucoup d’argent et atteint alors une position sociale aisée. Bientôt, afin de consolider sa fraiche et fragile ascension sociale il épouse la fille (ou la veuve, ce n’est pas clair) d’un boucher. Il change aussi progressivement la graphie de son nom pour s’appeler désormais « Cueur » puis bientôt « Cœur ». C’est plus chic.

 

En 1395, Pierre Cœur, toujours tanneur et toujours assez riche, a un fils, Jacques. En 1409, la famille Cœur décide de changer de domicile : elle quitte le quartier industrieux et malodorant de la tannerie pour s’installer près de la chapelle ducale, le quartier des commerçants aisés (un peu comme si, de nos jours, elle quittait le quartier du Sentier à Paris pour s’installer rue du faubourg Saint-honoré…) Cette mobilité géographique traduit la nouvelle étape franchie dans l’ascension sociale des Cœur : une ascension encore renforcée, quelques années plus tard, par le mariage (1418), de Jacques Cœur avec Macé de Léodepart la fille du prévôt de Bourges (le prévôt est une sorte de préfet nommé par le roi et exerce des attributions administratives et judiciaires pour les villes où il n’y avait pas d’« échevins », c’est-à-dire de conseillers municipaux élus).

 

Ca y est, à force d’enrichissement et d’alliances matrimoniales, les Cœur ont intégré le gotha berruyer ! C’est la gloire. Pour l’instant, cette gloire est purement locale. Mais l’ascension des Cœur ne fait que commencer... Nous allons la suivre en la replaçant dans une perspective plus large. Car, pendant que les Cœur travaillent à leur prospérité égoïste, le royaume de France lui, est en guerre contre la Perfide Albion.

 

Et la situation empire.

 

En 1420, décidément fou, Charles VI donne en effet sa fille cadette, Jeanne, en mariage… au nouveau roi d’Angleterre Henri V (Traité de Troyes) : cela renforce évidemment d’autant les prétentions dynastiques anglaises Pire, la folie du roi Charles VI le conduit à officiellement… déshériter son propre fils aîné, le dauphin Charles (futur Charles VII, âgé de 17 ans à l’époque) ! Les juristes français (évidemment favorables au Dauphin) forgent alors de toute pièce le principe intangible selon lequel un roi ne peut disposer à sa guise de la couronne et ne peut ni déshériter son successeur légitime ni s’en créer d’autres: ce concept d’« indisponibilité » sera, du reste, repris avec force trois siècles plus tard, en 1715, à la mort du roi Louis XIV et s’affirmera définitivement comme l’une des « lois fondamentales du royaume ».

 

Opportunément, en 1422, Charles VI meurt. Son fils Charles, « Dauphin », n’est pas encore été couronné officiellement. Or, dans une société fortement marquée par la religiosité et où le sacré tient une place capitale, cette cérémonie pourrait consacrer, plus que tout débat juridique, la légitimité du nouveau et jeune souverain. Hélas pour lui, le Dauphin, qui aspire à devenir « Charles VII » n’en est pas encore là.

 

Quoiqu’il en soit, le Dauphin décide de s’installer, avec sa cour, à… Bourges. La famille Cœur, et spécialement Jacques, va évidemment n’avoir qu’à se réjouir de cette bonne fortune…

 

Le Dauphin Charles est, globalement, impécunieux. Il cherche donc des appuis parmi la riche bourgeoisie de Bourges. En retour, il les gratifie d’honneurs, de privilèges et d’offices (le droit d’exercer des fonctions officielles et de transmettre ensuite ce droit aux héritiers). Vous l’aurez compris : dans ce système, celui qui paie est toujours celui qui se trouve en bas de la pyramide des honneurs. Car tous ces privilèges, exonérations doivent bien, in fine, être financés par des impôts, payés évidemment par le bon peuple…

 

En 1428, une jeune fille du nom de Jeanne d’Arc, énergique et exaltée (elle prétend avoir entendu des voix célestes) parvient à approcher le Dauphin pour lui faire part de sa mission divine de « bouter les Anglois hors de France »). Elle obtient le commandement d’une armée et, en mai 1429, parvient à déloger les Anglais de la ville d’Orléans. En juin 1429, elle les bat cette fois à Patay. Elle convainc alors le Dauphin de traverser les territoires contrôlés par les Bourguignons (alliés aux Anglais) pour aller se faire sacrer en tant que « Charles VII » dans la cathédrale de Reims. En juillet 1429, c’est fait.

 

La reconquête progressive du territoire français est enclenchée et le roi Charles VII s’affirme désormais comme l’héritier légitime de la couronne. Ce sont désormais dans ses caisses et non dans celles des Anglais que rentrent les impôts. Les foires et grands rassemblements commerciaux, que la Guerre avait ruiné, se reconstituent.

 


Jacques Cœur, fils de Pierre le tanneur, va profiter de ce contexte favorable. « Plein d’industrie et de haut engin » (= actif et très débrouillard), comme le dit l’un de ses contemporains, ce commerçant, qui a 34 ans en 1429, devient membre de la « Compagnie fermière de la monnaie de Bourges ».  Qu’est-ce ? Une société de personnes (« compagnie ») privée qui a la concession et le monopole (la « ferme ») pour fabriquer des pièces de monnaie en assemblant les métaux et les mettre en circulation (« battre monnaie »). Bientôt, il devient également associé d’un groupement qui fournit au roi divers denrées utiles (blé, fourrage, tissus, cuir, métaux, etc…)

 

Mais, déjà, dans sa hardiesse, Jacques Cœur commet un premier faux pas… Avec le « Maître des monnaies », Jacques Cœur trafique sur les pièces : il rogne leur diamètre, réduit le pourcentage d’or qu’elles contiennent (l’aloi). Bref, il met en circulation de la monnaie de mauvaise qualité et trafique à son profit du métal noble récupéré. Cela porte évidemment préjudice à la monnaie royale, en laquelle la confiance est moindre. Le roi se fâche. Jacques Cœur est bientôt condamné (1429). Puis gracié quasiment aussitôt. Jacques Cœur décide alors d’élargir son horizon et devenir armateur de bateaux.

 

C’est innovant car la position des ports du sud de la France s’est notablement affaiblie. Montpellier ne fait quasiment plus de commerce maritime, Aigues-Mortes s’est ensablée (« aigues » = eaux, d’où son nom…) et Narbonne n’est plus un port (cela semble une évidence aujourd’hui mais, au XIIème siècle, c’était pourtant encore le cas).

 

L’entreprise est risquée, aussi. Au XVème siècle, la Méditerranée n’est pas sûre et, en comparaison, la côte de Somalie de 2009 fait figure de havre de paix. En Méditerranée, les pirates pullulent et la mer est une zone où règne l’anarchie. Il y a bien sûr les Barbaresques des côtes d’Afrique du Nord qui rôdent en bordure des côtes et effectuent à l’occasion quelques razzias à l’intérieur des terres, il y a aussi les Marseillais (qui pratiquent le rapt à l’embouchure du Rhône pour vendre des esclaves en Orient, il y également les Catalans, en embuscade et encore les Génois prêts à tout et qui trouvent refuge en Corse. Enfin, il y a les tempêtes, les fortunes de mer imprévisibles…

 

Mais l’Europe manque d’épices, de soies, de denrées exotiques diverses et ses riches seigneurs sont prêts à les payer à prix d’or. C’est le prix du risque et ce risque, Jacques Cœur est prêt à le prendre pour faire fortune. En 1432, il prend la route de Montpellier et s’embarque sur un navire, pour aller découvrir le Levant : direction Beyrouth et Damas. Là-bas, il loue un navire, le remplit de précieux produits puis reprend la mer.

 

Malchance ! Son navire fait naufrage et Jacques Cœur et son bateau échouent sur la côte nord-ouest de la Corse, près de Calvi. Les Corses le repêchent, mettent la main sur sa cargaison, ne lui laissant « que sa chemise » et le réexpédient vers le continent. Il revient à Bourges en ayant tout perdu. Sauf ses ambitions.

 

A partir de 1435, Charles VII renforce son influence sur la partie nord de la France et reconquiert le bassin parisien. En 1436, Charles VII, pas rancunier, confie à Jacques Cœur la Monnaie de Paris. En 1438,  Jacques Cœur est nommé « Argentier » : en fait l’intendant de la Maison du roi.

 

Jacques Cœur a pour mission de veiller à l’entretien quotidien du roi et d’approvisionner la cour et les Grands du royaume en étoffes, bijoux, meubles, armes, draps, épices, fourrures… Concrètement, il a désormais le monopole du commerce des biens de luxe, que seuls les Puissants peuvent s’offrir. Il fixe les prix, se rend indispensable, favorise les clients qu’il désire, permet à chacun d’améliorer son image et l’ostentation de sa situation.

 

C’est l’exploitation de ce monopole conféré par le roi, davantage que l’amélioration, modeste, des échanges économiques à l’époque, qui constituent le tremplin de l’ascension fulgurante de Jacques Cœur à partir de 1438. Entrepreneur hors pair, il a compris qu’il lui faut exploiter cette position à grande échelle et, pour cela, il met sur pied un vaste réseau de correspondants, négociants, transporteurs, fournisseurs qui font converger les marchandises vers Bourges.

 

Les fourrures et les harengs arrivent de la Baltique, les draps de luxe sont fabriqués en Belgique et les toiles grossières proviennent de Barcelone. Le cuir est importé d’Ecosse. Les marchandises arrivent à Rouen où la Rochelle puis sont convoyées vers Paris ou directement vers Bourges. Avec le sud de la Loire, le commerce est encore plus important. Du port de Montpellier partent chaque année six bateaux car le pape Urbain V, par privilège spécial, a autorisé la ville à commercer avec les Infidèles jusqu’à ce quota. Jacques Cœur en profite pour importer des épices et des soieries que, depuis Montpellier, il remonte par le Rhône vers Lyon. Il utilise largement le transport fluvial, spécialement pour les chargements lourds ou volumineux. Pour les marchandises légères, il loue des charrettes (« voituriers »)  et des mulets.

 

Ces locations permanentes coûtent cher : Jacques Coeur achète alors directement des navires. A partir de 1440, il en possède 4 qui jaugent entre 250 et 800 tonneaux. Ils sillonnent le nord-ouest de la Méditerranée sur une zone Montpellier – Nice – Naples – Palerme avant de rejoindre l’ile de Rhodes (au sud des côtes turques) encore sous contrôle chrétien. De là, d’autres navires rejoignent Beyrouth et Alexandrie puis, par terre, Damas, la Mer Rouge et le golfe Persique. De là, Jacques Cœur importe des épices, de l’or, de la soie, du coton et de l’alun (des sulfate contenant de l’aluminium, du fer ou du chrome). Il y trafique aussi des esclaves, ce qui est interdit en Europe…

 

Plus marginalement, Jacques Cœur fait aussi du négoce avec le Maghreb à l’aide de caravanes qui partent d’Espagne (Catalogne, Valence, Baléares).

 

L’ « empire » de Jacques Cœur est un formidable réseau, bien huilé, de fournisseurs et de transporteurs. Avec ses produits, Jacques Cœur fournit la cour, inonde de luxe les Grands du royaume, offre des cadeaux prestigieux à leurs femmes… ou à leurs maîtresses, ainsi qu’il le fait avec Agnès Sorel, maîtresse en titre du roi Charles VII.

 

Ce n’est cependant pas, à proprement parler, un empire « industriel » : Jacques Cœur ne produit aucune richesse, n’a pas de savoir-faire particulier dans aucune transformation. Il détient certes une teinturerie (Montpellier), un moulin à papier (Lyon) et des participations dans une armurerie (Bourges) et une fabrique de soie (Florence). Il a acheté des mines de plomb dans le Lyonnais et aussi d’argent. Mais Jacques Cœur est, avant tout, un négociant habile, quelqu’un qui fait circuler les produits et les richesses. Il participe à l’élévation du niveau de vie (de l’élite sociale, bien sûr).

 

C’est un négociant. Un trafiquant, aussi ? Pas loin car, à partir de 1440, Jacques Cœur obtient un droit quasi-régalien : obliger à faire ramer sur ses galères privées les « coquins, ruffians, taverniers et autres méchantes gens » pris dans des rafles de police. Cette main-d’œuvre involontaire mais bon marché présente des avantages économiques évidents et ne suscitent aucune réprobation. A condition de s’assurer évidemment que ces forçats de la rame sont bien tous issus de la racaille, car sinon… Mais nous verrons cela ultérieurement…

 

En 1441, Jacques Cœur obtient son anoblissement : il fait désormais partie de l’aristocratie. Pour son frère cadet Nicolas, il obtient l’évêché de Luçon. Pas mal, pour les fils d’un simple tanneur…

 

Jacques Cœur est maintenant un personnage incontournable du royaume de France. Car, en ces temps d’expansion du pouvoir monarchique, le roi ne dispose pas autour de lui de techniciens du commerce ou des finances. La haute aristocratie est constituée de soldats et de propriétaires fonciers qui entendent peu à ces domaines, à la technicité jugée vulgaire.

 

Vulgaire mais utile. Car si la monarchie veut renforcer son pouvoir, elle doit s’avérer capable de collecter l’impôt, de transférer son produit de façon sécurisée, de mobiliser les sommes aux endroits nécessaires pour en assurer la redistribution ou la dépense. La monarchie, en 1440, doit être capable d’opérer, à la place des aristocrates locaux, la ponction fiscale sur la paysannerie et la classe moyenne bourgeoise et artisanale. En contrepartie, elle s’assure la fidélité de l’élite sociale (l’aristocratie, du grec « aristos » = « les meilleurs ») par des gratifications, offices, postes, soldes et pensions.

 

Vous l’aurez observé : au bout du compte, c’est toujours la France d’« en-bas » qui paie (mais vous l’aviez deviné)…

 

La suite…

Par Hervé - Publié dans : Personnalités célèbres
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Lundi 1 juin 2009

Cher(e)s ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques historiques de la Plume et du Rouleau,

Jacques Cœur, de par ses activités, maitrise parfaitement les circuits de l’argent. Il a des correspondants bancaires à Genève, Avignon, Florence, Naples, Barcelone. Il y possède des comptes courants et y effectue des virements, des retraits, des escomptes et des emprunts dans toutes les monnaies avec lesquelles il commerce et qu’il est habitué à changer.

 

Rapidement, Jacques Cœur est amené à prêter de l’argent au roi de France Charles VII et aux grands personnages du royaume. Il s’en vante : « Entre le roi et moi, dit-il avec effronterie et imprudence, il y a un papier de compte secret… » Il se rend facilement indispensable en fournissant les liquidités nécessaires à ceux qui, de par leur position sociale, sont influents auprès du monarque et qui lui assurent, en contrepartie, l’influence que sa seule prospérité ne lui permettrait pas d’avoir. Et, naturellement, Jacques Cœur n’oublie pas de servir au passage ses intérêts personnels…

 

Les années 1440 marquent le début de l’accélération de l’ascension, véritablement fulgurante, de Jacques Coeur. Celui-ci obtient le droit de collecter les impôts dans le sud-ouest de la France : une collecte qu’il mène comme bon lui semble, accordant çà et là exemptions ou remises à qui il veut pour surtaxer d’autres ailleurs. C’est, dans la monarchie centralisatrice naissante du XVème siècle, l’ancêtre de ce que l’on nommera, à la fin de l’Ancien Régime, la « Ferme Générale » : le roi confie à un groupement privé des missions « régaliennes » pour lesquelles il manque de techniciens opérationnels.

 

En 1441, Jacques Coeur est nommé « Commissaire » du roi pour le Languedoc (il a, au sens étymologique, une « mission ») aux fins de négocier les impôts que la région devra verser au Trésor royal. Pour mieux argumenter auprès du roi en faveur d’une réduction de ses impôts, le Languedoc verse à Jacques Cœur des « épices » (des cadeaux) ou lui accordent des avantages commerciaux à titre privé. Exemple concret : Jacques Cœur a obtenu la charge de « visiteur des gabelles » (percepteur de l’impôt sur le sel). En contrepartie de réduction de taxes payées dans la région, qu’il octroie de son propre chef, il fait voyager lui-même… son propre sel en Languedoc en franchise de péages locaux !

 

Pourquoi se gêner ? Jacques Cœur a tous les leviers en main : il est le Fisc et le Trésor en même temps, sans qu’il y ait ni de Cour des Comptes ni de Conseil d’Etat pour contrôler ses activités ou le sanctionner. En 1441, c’est pratique habituelle. En 2009, ça s’appelle de la corruption (c’est moins habituel…).

 

Jacques Cœur use et abuse de son pouvoir mais pratique aussi la dissimulation et le faux : il sait que la gabelle acquittée est remboursée au contribuable au cas où le bateau de celui-ci qui transporte le sel viendrait à faire naufrage. Jacques Cœur s’octroie alors des remboursements indus pour des sinistres fictifs en alléguant de pertes imaginaires : ça s’appelle de l’escroquerie. Le roi le sait évidemment. Il laisse faire car, par son activité, « Jacques Cœur lui rend infiniment plus de services qu’il ne lui cause de torts » (Jean-Louis Biget).

 

D’ailleurs, Jacques Cœur est habile : pour éviter les plaintes des marchands qu’il taxerait excessivement, il associe ceux-ci à ses affaires, regroupe leurs capitaux et met ses réseaux à leurs services pour écouler les marchandises. Ils ne peuvent pas s’en plaindre. Ceux qui résistent à cette amicale pression, quant à eux, sont mis hors-jeu, ruinés, éliminés commercialement. Cela s’appelle un système mafieux.

 

Jacques Cœur est un homme pratique. Il se préoccupe davantage de la technicité de ses collaborateurs que de leur extraction sociale : il embauche Jean de Village, un homme à poigne qui dirige ses galées (barges à fonds plats) basées à Marseille et qui lui est entièrement dévoué. La comptabilité de ses affaires, elle, est confiée à Guillaume de Vayre, un homme formé à une nouvelle technique comptable importée d’Italie : la comptabilité « en partie double » (celle que nous utilisons aujourd’hui et au terme de laquelle débit = crédit). Pour l’époque, ce savoir-faire est redoutable.

 

A partir de 1444, la domination anglaise recule nettement et, avec l’extinction progressive des hostilités, Jacques Cœur développe ses activités de négoce de draperies vers la Normandie et même… l’Angleterre (l’argent n’a ni odeur ni idéologie). A partir de 1449, il finance largement les troupes royales pour la reconquête progressive du nord-ouest de la France : il prête ainsi au roi 275 000 livres pour les batailles de Normandie puis encore 40 000 livres pour la reconquête de Cherbourg et 70 000 pour la campagne de Guyenne… Et quand le roi Charles VII fait, le 10 novembre 1449, une entrée triomphale à Rouen (la ville où fut brûlée Jeanne d’Arc en 1431),  Jacques Cœur est à ses côtés et parade à cheval avec lui.

 

Tâchons de donner à ces dépenses une forme d’équivalence en pouvoir d’achat de 2009, même si cela, objectivement, reste très aléatoire. Si l’on considère qu’un manœuvre tourangeau de l’époque gagne 25 livres par an (soit 12 000 Euros de 2009), c’est donc un total de 385 000 livres que Jacques Cœur prête au Trésor royal : soit 184 millions d’Euros.

 

Influent auprès des rois, il l’est aussi… auprès du pape Nicolas V, auprès duquel Charles VII l’envoie comme ambassadeur. C’est Jacques Cœur, en effet, qui assure l’acheminement vers la Curie (= le gouvernement pontifical) des impôts collectés sur les terres du pape (rappelons que, et jusqu’en 1870, le pape n’est pas, loin de là, qu’un chef spirituel : il est aussi – avant tout ? – un monarque politique qui règne sur des états qui occupent, globalement, tout le centre de l’Italie, depuis la Méditerranée jusqu’à l’Adriatique).

 

Alors Nicolas V, lui aussi, accorde ses bontés à Jacques Cœur : le fils aîné de ce dernier, Jean Cœur, est nommé archevêque de Bourges (Jacques Cœur aura 5 enfants, une fille et quatre garçons dont deux entreront dans les ordres et un seul prendra sa suite). Quand aux bateaux de Jacques Cœur, le pape les autorise sans restriction à commercer avec les Infidèles. Grâce à ce sauf-conduit, Jacques Cœur réorganise le réseau maritime commercial français en Méditerranée. Au nom de Charles VII, il passe des traités avec les Génois, avec le roi d’Aragon (qui possède les Baléares, Naples et la Sicile) et avec les Chevaliers de Rhodes (lesquels contrôlent à l’époque cette île).

 

Il convient d’expliquer maintenant pourquoi et comment Jacques Cœur, au-delà de son esprit d’entreprise hors pair incontestable mais aussi de ses manœuvres frauduleuses avérées, est parvenu à devenir aussi indispensable à la monarchie et à en tirer d’aussi énormes bénéfices financiers ? Livrons-nous à un rapide cours de macro-économie (accessible à tous, rassurez-vous !)

 

Il faut garder à l’esprit que le Moyen Age est une période où la circulation monétaire est faible car le numéraire (les pièces, la monnaie) est rare. Pourquoi ? La raison en est simple : les pièces n’ont, en pratique, de valeur qu’en fonction du poids de métal précieux (or ou argent) qu’elles contiennent : c’est l’« aloi » (on parle aujourd’hui de « concentration »). En 1450, un « écu » comprend ainsi 3,34 grammes d’or et vaut 27 sous et 6 deniers (12 deniers valent 1 sou et 20 sous font 1 livre : c’est compliqué, d’accord). Or (c’est le cas de le dire !), le stock de métal précieux est forcément limité : la production est faible (pas ou très peu de mine d’or en Europe) et tout accroissement du stock ne peut provenir que de guerres au terme desquelles l’on est parvenu à rafler le trésor de l’ennemi. Et pour faire la guerre, il faut précisément de l’or… C’est inextricable.

 

Dans ces conditions, l’or est prioritairement conservé dans les caisses du Trésor royal, lequel veut évidemment s’assurer de pouvoir mobiliser rapidement de la richesse. Dans la vie de tous les jours des gens du peuple comme vous et moi, le métal précieux est donc rare (quand on a des pièces d’or, on les garde soigneusement derrière les fagots). Conséquence : au plan de l’activité économique, les échanges restent limités.

 

C’est, vous l’avez compris, le contraire aujourd’hui : les picaillons que vous détenez dans votre porte-monnaie ne contiennent qu’un alliage de métal vil (nickel, zinc, cuivre…) dont la valeur immédiate de marché est faible. Votre pouvoir d’achat, dans les faits, repose sur la valeur de la devise marquée sur votre thune et qui dépend de… la confiance que vos vendeurs de marchandises lui accordent. Pour simplifier : si vous trouvez de l’essence à la pompe, c’est que la compagnie pétrolière en acheté à un producteur qui acceptait les Euro. C’est tout le principe même de nos économies modernes : elles ne fonctionnent plus avec des marchandises (ni même des devises) échangées contre de l’or et rarement avec un système de troc (on appelle cela aujourd’hui du « barter »), elles fonctionnent avec de la monnaie « fiduciaire » (du latin fiducia : confiance).

 

Pour créer de la richesse (fictive), les Etats-Unis peuvent donc faire marcher la planche à billets comme des fous et inonder la planète de dollars : ils trouvent pour l’instant toujours des vendeurs de marchandises et des prêteurs qui acceptent cette devise, dans laquelle ils ont (pour l’instant) confiance… Ainsi les Etats-Unis s’endettent-ils massivement et financent-ils à crédit les dépenses astronomiques de leur politique internationale (la guerre en Irak : coût total autour de USD 800 Mds) et les achats de biens d’équipement qu’ils ne produisent plus mais qu’ils achètent à l’étranger (principalement en Chine). La dette publique américaine atteint, en 2008, USD 10 000 Mds et, pour la rembourser, les Etats-Unis paient quasiment USD 1 milliard par… jour (soit un taux d’intérêt de 3.6 %) ! Comment le font-ils ? En imprimant des dollars à la pelle (à la planche, plutôt…). C’est tellement simple. Mieux que le Monopoly.

 

Mais à l’époque de Jacques Cœur, ce n’est pas possible. La richesse principale est foncière et les plus puissants et riches aristocrates du royaume sont, en réalité, largement dépourvus de liquidité, même si leur situation patrimoniale est aisée et qu’ils possèdent moult terres et gueux qui leur versent impôts, cens, taille et autres champart… Même le roi Charles VII est à cours de liquidités. Or, tous ces acteurs entendent bien améliorer leur niveau de vie en procédant à l’acquisition des luxueuses marchandises exotiques que Jacques Coeur importe.  Comment faire ? Jacques Cœur a des idées pour faire marcher le commerce.

 

Dans un premier temps, il accorde à ses acheteurs des délais de paiements : ses clients lui achètent à crédit en promettant de le payer plus tard. Le problème, c’est que les grands barons paient lentement et qu’il est évidemment difficile de faire pression sur eux s’ils ne veulent pas honorer leurs dettes. Alors ?

 

Alors Jacques Cœur n’est jamais à bout de ressources ni d’inventivité. Ses débiteurs veulent des liquidités pour lui acheter ses marchandises ? Jacques Cœur va leur en procurer. Et c’est cela qui, en réalité, va assurer sa richesse. Comment ?

 

Jacques Cœur possède le contrôle des ateliers d’émission monétaires (livres, sous et deniers) de Bourges et de Paris : il commence par faire émettre des pièces de moindre aloi (sans le dire, évidemment). Moins il y a d’or par pièce, plus on peut évidemment fabriquer de pièces ! Le tour est joué.

 

Mais ce n’est pas tout.

 

Car Jacques Coeur est aussi, rappelons-le, l’agent du fisc et le receveur des impôts. En clair, c’est lui qui garde temporairement dans ses caisses l’argent que paient les contribuables. Cet argent, il décide de le garder comme fonds de roulement personnel et de l’utiliser pour financer l’achat des marchandises qu’il négocie à son propre bénéfice. Et quand le Trésor royal lui réclame les sommes qui, normalement, auraient du déjà arriver dans ses caisses, Jacques Cœur répond… qu’il ne les a pas encore reçues et propose de les avancer au roi… avec intérêt ! En résumé : Jacques Cœur prête à Charles VII son propre argent…

 

Mais ce n’est pas fini.

 

Car Jacques Cœur excelle également dans le maniement des devises (rappelons qu’il achète et vend dans divers pays) et des métaux précieux (or et argent) dont il se sert généralement pour ses transactions. Il a observé que le pouvoir d’achat de l’or est supérieur en Occident (car il y est plus rare) qu’en Orient où, à l’inverse, l’argent-métal est davantage recherché. Jacques Cœur met alors en place un mécanisme habile : il convoie par bateau de l’argent-métal jusqu’à Beyrouth, où il achète beaucoup d’or (puisque celui-ci n’est pas cher) : un or qu’il renvoie en Occident. Là, cette importante quantité d’or lui permet d’acheter une quantité d’argent-métal plus importante encore que la première fois (puisque, en Occident, l’argent-métal n’est pas cher) : un argent qu’il réexpédie à nouveau en Orient… Globalement, chaque transaction produit une rentabilité de 16.5 % et produit un sympathique effet « boule-de-neige ». Une précision : l’exportation de métal précieux hors du royaume est, normalement, interdite…

 

Il s’agit là d’un transfert d’actifs qui est très classique de nos jours, où les « arbitragistes » en devises, par exemple, déplacent des fonds sur une place financière ou sur une autre afin de profiter des différences de cours « spot » (« immédiat »). Aujourd’hui, compte tenu des variations brutales des changes (on dit la « volatilité »), ce genre de mécanique repose sur la vitesse d’exécution du « trader ». A l’époque de Jacques Cœur, les « cours » évoluent peu et le risque est surtout ce qu’on appelle un « risque de livraison » (l’arrivée à bon port des métaux). Capitaliser sans cesse ses bénéfices est largement improductif au plan macro-économique puisqu’il y a peu ou pas de réinjection de monnaie dans le circuit économique : c’est avant tout un mécanisme de « spéculation ». De Jacques Cœur à nos modernes « traders » gérant les liquidités des « hedge funds » qu’ils placent et retirent sur toutes les places boursières du monde, il y a 500 ans de distance et un abîme de technologies mais, conceptuellement, très peu de différences…

 

Vous l’avez compris, Jacques Cœur est un aventurier de la finance médiévale dont les scrupules sont inversement proportionnels à ses talents d’entrepreneurs.

 

Et, « comme tout parvenu, il cherche à se fondre dans le milieu qu’il côtoie » (Philippe Biget) : la noblesse, en l’occurrence.

 

, cet incroyable aventurier médiéval du commerce et de la finance, le personnage désormais le plus riche du royaume de France.

 

A la campagne, à partir de 1446, Jacques Cœur a acheté des terres : près de 70 rachetés à des seigneurs impécunieux (11 en Berry, 38 en Gâtinais, 4 en Forez) incluant de nombreux châteaux qui sont autant de points d’étapes commodes pour ses caravanes de mulets.

 

Certes, Jacques Cœur a été anobli, nous l’avons vu. Mais l’aristocratie de sang, évidemment, le tient pour ce qu’il est fondamentalement : un « bourgeois » (un homme de la ville et non pas un homme qui possède des terres), un financier, un commerçant, un boutiquer quoi, quelqu’un qui n’a jamais risqué sa vie pour défendre le roi les armes à la main mais s’est contenté de spéculer et de s’enrichir pour se rendre indispensable. C’est d’une vulgarité… D’autant que les rachats à bon compte de Jacques Cœur consacrent la ruine définitive de beaucoup de petits seigneurs de province mais, aussi, rognent sur les patrimoines de familles plus prestigieuses (La Trémoille, Lévis, Culan) qui, quoiqu’impécunieuses, conservent le bras long…

 

C’est que, à partir du XVème siècle, le système monarchique entre dans une phase de mutation décisive et irrésistible, caractérisée par l’accession de la bourgeoisie enrichie à des charges techniques qui permettent l’anoblissement. Les rangs de la noblesse, en résumé, grossissent de nobles « de robe » qui occupent des postes administratifs nouveaux et techniques (juristes, financiers, fiscalistes, comptables…). Ces postes sont rendus nécessaires par l’extension du royaume et par la complexité de sa gestion : la noblesse « d’épée » (la plus ancienne qui fit, par exemple, les Croisades et dont les patronymes ne portent pas nécessairement une particule…) devient numériquement minoritaire au sein de son ordre puisque ses membres sont encore, par tradition, souvent engagés dans l'armée.

 

Ce mouvement s’amplifiera plus tard sous Louis XIV mais, durant deux siècles, il suscitera une forte résistance de la noblesse traditionnelle qui exigera constamment que les postes les plus prestigieux du service du Royaume lui reviennent et que, naturellement, l’ascension des ces parvenus que sont les « robins » se déroule sans arrogance ni ostentation. C’est évidemment tout le contraire pour Jacques Coeur qui étale particulièrement sa richesse.

 

Depuis 1443, il a entamé, à Bourges, la construction d’un palais magnifique qui lui coûte la somme formidable de 100 000 écus : le salaire de 40 ouvriers pendant un siècle, soit, en euro « constants » de l’ordre de EUR 48 Mios ! Ce n’est pas un palais à l’ancienne mode mais une demeure luxueuse qui allie l’esprit pratique au confort avec un didactisme évident. Aux galeries réservées au commerce succèdent des salles bien éclairées par des vitraux splendides utilisant des techniques de fabrication dernier cri, partout s’étalent de nombreux signes d’allégeance ostentatoire au pouvoir royal (statue équestre de Charles VII, profusion sur les murs des emblèmes personnels du souverain : l’iris et le rosier) et, naturellement, moult symboles dont la signification est limpide pour des hommes du Moyen Age pour lesquels tout est symbolisme : des cœurs entrelacés qui soutiennent des fleurs de lys…

 

Il y fait inscrire la devise qui caractérise son audace et son esprit d’entreprise (en ancien Français dans le texte) : « A vaillans cœur, rien impossible ». 1450 : Jacques Cœur est au faîte de sa puissance.

 

La fortune qu’il a constituée est à l’origine du rétablissement de la situation financière du royaume mais aussi des énormes dettes que de puissants seigneurs ont à son égard… Beaucoup de gens sont désormais ses débiteurs, au sens propre en argent) comme au figuré (en position sociale et en honneurs). Sa disgrâce en arrangeraient évidemment plus d’un :

 

  • L’aristocratie méprise ce fils de tanneur arrogant, on l’a vu.
  • La bourgeoisie commerçante et les intermédiaires divers, écrasés par la situation de quasi-monopole de Jacques Cœur dans le commerce, lui vouent aussi une haine féroce. L’archevêque de Reims, Jouvenel des Ursins se plaint clairement en leur nom « Il (Jacques Cœur) a empoigné toute la marchandise de ce royaume, qui est enrichir une personne et appauvrir mil bons marchands ! »
  • Les notables locaux ont donc beau jeu d’exciter le peuple, accablé d’impôts, en imputant la hausse de la fiscalité royale à l’âpreté au gain d’un seul homme : Jacques Cœur !

Comment, pourtant, imaginer l’éventualité de la chute d’un si puissant personnage ?

 

Cette éventualité va pourtant se produire, et cela dans le cadre d’une histoire de… cœur : sans aucun doute un de ces facétieux clins d’œil dont le destin a le secret. En quelques jours, la situation va entièrement basculer.

 

Car le roi Charles VII est follement amoureux, depuis bientôt 6 ans, d’une jeune femme à la grande beauté qui lui a donné trois filles adultérines : Agnès Sorel. Le 9 février 1450, Agnès Sorel rejoint Charles VII à l’abbaye de Jumièges (Normandie) où le monarque a installé ses quartiers car son armée poursuit le siège de Rouen où sont retranchés les Anglais. A ce moment, elle est enceinte pour la quatrième fois. A son arrivée, elle est soudainement atteinte de ce que l’on nomme à l’époque un « flux de ventre » (maux de ventre et diarrhées).

 

Deux jours après : elle est morte. Et Jacques Cœur est nommé exécuteur testamentaire.

 

Immédiatement, la rumeur parle d’un assassinat. Mais par qui et par quoi ? Il n’y a aucune preuve à l’époque et le mystère de la mort d’Agnès Sorel perdurera jusqu’en 2004 (date à laquelle le spécialiste de médecine légale et paléo-pathologiste Philippe Charlier démontrera que la belle a succombé à une surdose de… mercure).

 

Durant les semaines qui suivent, le roi Charles VII est fort attristé de la mort d’Agnès Sorel et de méchantes langues ne manquent pas d’observer que, la santé du roi déclinant,  s’est habilement entremis auprès du Dauphin, que l’on dit manœuvrier et ambitieux : le futur Louis XI… Et Louis XI, il ne s’en cache pas, détestait Agnès Sorel… Jacques Cœur aurait-l voulu lui complaire ? On le murmure. Charles VII prête-t-il l’oreille à ces accusations ? C’est peu probable. Dans une société où les femmes comptent peu ou pas, l’Eglise ne reproche jamais au monarque d’entretenir des concubines. Dans les mois qui suivent, Charles VII se livre à la débauche avec de nombreuses maîtresses telles Antoinette de Maignelais (la propre cousine d’Agnès) et trousse sans vergogne de simples ouvrières ou blanchisseuses dont l’histoire n’a retenu que les prénoms : Marion et Alisson… Agnès Sorel n’est plus qu’un souvenir.

 

L’hostilité à la personne de Jacques Cœur, cependant, demeure. A l’été 1451, le sire de Mortagne-sur-Gironde et sa femme accusent publiquement le grand argentier Jacques Cœur… d’avoir assassiné Agnès Sorel. Il faut dire qu’ils ont, à titre personnel, quelque grief envers celui-ci : ils lui devaient 400 livres (environ 200 000 Euro) et, pour s’acquitter de leur dette, ils ont dû lui donner en paiement deux seigneuries qu’ils possédaient (et sur lesquels des manants leur versent des impôts). Une telle accusation sans preuve à propos d’un si haut personnage ne devrait, logiquement, avoir aucune portée. Et même, elle pourrait valoir à ceux qui l’ont proférée de sérieux ennuis…Il n’en sera rien.

 

Au contraire. En un éclair, cette initiative met le feu au baril de poudres de ressentiments, de jalousies, de rancunes, de haines et d’envie que Jacques Cœur, consciemment ou non, a empli depuis plusieurs années. Contre toute attente et à la surprise générale, le 31 juillet 1451, Jacques Cœur, l’homme le plus riche du royaume de France, l’ami personnel du roi (ou le croit-il), son grand argentier est… arrêté.

 

Rapidement, l’accusation du sire de Mortagne est reconnue comme fausse et dénuée de fondement. Mais Jacques Cœur est en prison et l’occasion est trop belle : dénonciations et accusations se multiplient de toutes parts. On lui reproche maintenant ce qu’on a lui longtemps toléré : les manipulations monétaires, les faux en écritures et les escroqueries à « l’assurance », les fraudes fiscales sur le sel, l’or et l’argent, la corruption et la concussion, la rétention indue des sommes revenant au Trésor et la fourniture à celui-ci de « moyens ruineux », les exactions diverses et délits d’entraves… Et puis on y ajoute un autre crime, qui soulève l’indignation : il a aussi vendu des armes aux Infidèles !

 

Charles VII exerce son droit de « justice retenue » : il se saisit lui-même de cette affaire et en confie l’instruction à des commissaires (des « juges d’instruction ad hoc ») nommés pour l’occasion. Et Jacques Cœur, lui, reste en prison. Ses proches sont rapidement écartés du pouvoir. L’argentier du roi nie tout tandis que ses proches tentent de retarder l’instruction. Mais les ennemis de Jacques Cœur sont puissants, spécialement parmi l’aristocratie d’épée dont des membres éminents et proches du roi sont ses débiteurs.

 

Au bout de deux ans dans sa geôle, Jacques Cœur nie encore ses forfaits. C’en est trop maintenant. S’il persiste à ne pas avouer, on menace de le soumettre à « la question » : des tortures codifiées et mise en œuvre par le bourreau et qui font parler les plus récalcitrants (et même lorsqu’ils ne sont pas coupables du tout !) Jacques Cœur est réaliste : en mars 1453, il reconnaît toutes les accusations portées contre lui.

 

Le procès se déroule entièrement à charge. Et les dénonciateurs ne manquent pas : commerçants ruinés, nobles dépouillés de leurs terres, débiteurs divers, tous dénoncent les méthodes de Jacques Cœur et demandent réparation. Parce qu’il n’en faisait pas partie à l’origine, Jacques Cœur est donc clairement une victime du « système » monarchique médiéval qui le liquide, renforçant ainsi l’attachement des aristocrates à celui qui est le premier d’entre eux : le roi.

 

La sentence est sans surprise : lèse-majesté (= atteinte au prestige de la couronne) pour corruption, concussion et exaction. Le pape, toutefois, intervient en faveur de Jacques Cœur à propos duquel Charles VII reconnait tout de même qu’il a incontestablement servi le royaume (ce procès est un véritable concours de mauvaise foi.) On lui épargne donc la mort.

 

Mais pas le déshonneur : Jacques Cœur est condamné à faire « amende honorable » en se présentant, repentant, en chemise et à genoux devant le procureur du roi, à Poitiers. La cérémonie se déroulera le 5 juin 1453. Il est condamné à une amende et il restera en prison tant qu’il ne l’aura pas acquittée. Après cela, il est d’ores et déjà condamné à être banni : ouste !

 

Le dépeçage peut commencer. Jacques Cœur paie son amende : 300 000 écus (environ EUR 144 Mios), auxquels s’ajoutent 100 000 écus remboursés au Trésor (environ EUR 48 Mios). Ses terres situées au nord de la Loire sont mises sous séquestre, les dettes des aristocrates vis-à-vis de lui (de 150 000 à 200 000 livres =  un peu moins de EUR 100 Mios) sont effacées, les biens qu’il leur avait achetés, souvent à vil prix, leur sont restitués. Le roi efface aussi, bien sûr, ses propres dettes vis-à-vis de Jacques Cœur. Il confisque aussi certains actifs de celui-ci à son profit. Certains de ces biens ont eux-mêmes été achetés par endettement ? Qu’importe, le roi n’entend pas assumer pas cet endettement : les dettes d’origine restent à la charge de Jacques Coeur.

 

Ce dernier est-il pour autant tombé dans le dénuement ? Loin de là. Ses collaborateurs ont procédé à des cessions diverses permettant de soustraire une partie de son patrimoine qui, au moment de son arrestation, s’établissait à 1,4 millions de livres (de l’ordre de EUR 670 Mios) : un montant d’autant plus colossal quand on songe que le montant du budget de l’Etat monarchique est à l’époque de 2 millions de livres seulement… « Banni », Jacques Cœur est en réalité, dirions-nous aujourd’hui, « assigné à résidence » au château de Poitiers. L’homme a près de soixante ans, sa chute est bel et bien consommée.

 

Vraiment ? Pas tout-à-fait car l’infatigable Jacques Cœur est un homme, il l’a prouvé, de ressources et d’énergie. Il a des complicités et des appuis partout. Il lui reste par ailleurs des possessions en Provence : une province qui n’est, à l’époque, pas sous le contrôle direct du roi de France mais de son vassal (assez indépendant dans les faits) le compte de Provence (que l’on appelle là-bas « le roi René »). En 1454, Jacques Cœur s’évade du château de Poitiers et file vers le sud. Arrêté puis emprisonné à Beaucaire, il est libéré dans des conditions spectaculaires par un commando de trois hommes dirigé par son ancien maître des galées (sa flotte de péniches) Jean de Village : alors qu’il prie, sous bonnes gardes, dans l’église des Cordeliers, ses complices tombent à coups d’épée sur les gardes qu’ils tuent avant de prendre la fuite vers Marseille en compagnie du prisonnier. 

 

Jacques Cœur est libre mais il est désormais en fuite. S’il est rattrapé, sa peau ne vaudra pas cher. Il s’embarque de Marseille pour Pise. De là, il gagne Rome et demande audience au pape Nicolas V qui l’accueille avec bienveillance et lui accorde asile. Nicolas V meurt peu après mais, en 1455, son successeur Calixte III a des projets : il veut reprendre Constantinople, tombée aux mains des Turcs en 1453. Par la force évidemment car le souverain pontife envisage d’envoyer une expédition navale armée et confie, on s’en serait douté, le commandement de ses seize galères à… Jacques Cœur.

 

Sursum corda (« Haut les cœurs ! ») : Jacques Cœur est de retour dans le grand vent de l’aventure. Pas pour longtemps, il est tué, apparemment au combat, le 25 novembre 1456, lors d’un abordage de sa galère au large de l’île de Chio.

 

« Jacques, as-tu du cœur ? » aurait pu lui dire Corneille. Assurément. Entreprenant, curieux, courageux, énergique, infatigable, indomptable, ambitieux et sans scrupule, Jacques Cœur fascine encore autant qu’il surprend. Il est le "grand homme" de la ville de Bourges, qui n’en finit pas de célébrer son esprit d’entreprise, son indéniable courage, ses vicissitudes judiciaires excessives et sa fin pleine de drame et de panache.

 

Hervé GAILLET © 2009 Tous droits réservés

Par Hervé - Publié dans : Personnalités célèbres
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Dimanche 10 mai 2009
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XIXème siècle jusqu'en 1870 --------------------------------------
 
 
 
 
 
 
 
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Dimanche 10 mai 2009

Voulez-vous aller encore plus loin dans le temps ? undefined

XVIème - XVIIIème siècle -------------------------------------------

  
  
  
  
 
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ANTIQUITE -------------------------------------------------
  
 
 
 
 
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Jeudi 5 mars 2009

 Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 


« La mort d'un seul homme, c'est une tragédie. La disparition de millions de personnes, c'est de la statistique. » dit un jour Staline. Lequel s’y connaissait. Notamment en statistiques…

 

Et le bougre semble avoir raison : c’est bien une tragédie que semble vivre le peuple russe en ce matin du 6 mars 1953. Radio Moscou a en effet fait part, à quatre heures du matin, d’un communiqué de l’Agence Tass qui annonce le décès du… « guide du parti communiste et de l’Union Soviétique, le camarade Iossif Vissarionovtich Staline ». Le désarroi semble frapper une population soviétique qui, depuis  près de trente ans, vivait sous la férule du Maître du Kremlin. Staline (« l’homme d’acier ») est mort.

 

C’est le moment pour vos chroniques historiques préférées de parler de la vie du camarade Staline, de ses turpitudes, des aveuglements de ses thuriféraires et des appétits féroces de ses contempteurs (que de mots savants, aujourd’hui !) en focalisant leur éclairage sur les derniers moments de l’existence du « Petit père des peuples ». Ah bon, et pourquoi ? Aurait-on tué Staline ? Ou se serait-on simplement contenté de le laisser mourir ? Pour quelles raisons et au profit de qui ?

 

C’est ce que nous allons voir en actionnant notre fabuleuse (quoiqu’habituelle) machine à remonter le temps.

 

1917

 

En 1917, la Russie (138 millions d’habitants) est en crise. La révolution emporte un régime tsariste autocratique à bout de souffle, incapable de se réformer de l’intérieur, honni par ses excès (dont Raspoutine a été emblématique) et discrédité définitivement par les défaites militaires face à l’Allemagne. C’est d’abord un régime d’inspiration libérale et composé de conservateurs démocrates qui se met en place. Mais les gouvernements provisoires successifs peinent à prendre des mesures rapides et tangibles : ils n’ont pas de programme d’action immédiate. Or, les aspirations du peuple, trop longtemps contenues, sont désormais immenses et intenses : la paix pour les soldats, le partage des terres pour les paysans, la rénovation de « la gouvernance d’entreprise » (dirions-nous avec des mots d’aujourd’hui) pour les ouvriers.

 

Chaque tendance révolutionnaire va tenter de profiter de la situation. Or, dans un climat de défiance généralisée vis-à-vis des élites, l’idée d’un gouvernement du peuple plus direct fait rapidement son chemin : « Tout le pouvoir aux soviets ! » (assemblées d’ouvriers). Avec quelque 150 000 adhérents à l’automne 1917 et des cadres bien entrainés, le Parti Bolchevique n’a pas été compromis dans tous ces gouvernements, contrairement aux autres mouvements révolutionnaires. Dans la nuit du 24 au 25 octobre 1917, les Bolcheviques déclenchent une insurrection bien planifiée et parfaitement exécutée à Saint-Pétersbourg et prennent le contrôle du Palais d’Hiver, siège du gouvernement.

 

Déterminés, sans scrupules, excitant à la haine sociale et aux exécutions sommaires, les Bolcheviques n’ont qu’un seul but : conserver le pouvoir par tous les moyens. S’ils se veulent « l‘avant-garde de la classe ouvrière russe », celle-ci est en réalité trop peu nombreuse et trop peu instruite pour former le gros de leurs bataillons. Qu’importe, ils agiront seuls. Rarement, dans l’histoire, une minorité aussi peu représentative des intérêts qu’elle prétend défendre aura pris le pouvoir de cette façon. Ils mettent fin, par tous les moyens, à toutes les organisations de pouvoir concurrentes, nettement moins bien organisées : partis, associations, syndicats, soviets, comités de quartier, comités d’usine… Au mieux, ils les noyautent, au pire, ils assassinent leurs dirigeants. Tous les moyens sont bons, y compris les alliances temporaires avec les mafias locales comme l’enrôlement de crapules de droit commun et même de tueurs.

 

1917 - 1921

 

De 1917 à 1921, la Russie est livrée à une guerre civile dans laquelle les Bolcheviques écrasent progressivement toute résistance : le démographe Alain Blum évalue les victimes entre 7 et 10 millions. A cette date, face aux menaces de famine, le gouvernement stoppe temporairement une collectivisation impossible à mettre en œuvre en raison de la désorganisation générale. Il autorise un retour limité à une économie de marché, la NEP (Nouvelle Politique Economique) : agriculture, commerce et artisanat privés sont de nouveau tolérés. La situation se stabilise progressivement. Cette parenthèse « capitaliste » va durer jusqu’en 1928.

 

En 1923, il y cinq grandes personnalités qui ont « fait » la révolution russe :

·         Lénine (Wladimir Ilitch Oulianov) : fils d’inspecteur des écoles et de médecin, ancien opposant autrefois déporté en Sibérie (1897 – 1900), à l’origine de l’insurrection armée de 1917, c’en est la figure emblématique.

·         Trotsky (Léon Davidovitch Bronstein) : fils de paysan juif aisé, deux fois déporté en Sibérie et évadé, compagnon de la première heure de Lénine, c’est le réorganisateur de la puissante Armée Rouge.

·         Nicolaï Boukharine : fils d’instituteur, c’est le théoricien de la révolution et du communisme. Il est pourtant favorable à la NEP, qu’il juge nécessaire.

·         Zinoviev (Grigori Ievseïevitch Radomylsiy) : issu de la petite bourgeoisie juive, il est l’un des deux lieutenants préférés de Lénine, qu’il a rencontré, comme Trotsky, dès 1902.

·         Kamenev (Lev Borissovitch Rosenfeld) : également issu de la petite bourgeoisie juive, c’est le compagnon de route de Zinoviev depuis plus de vingt ans avec lequel il forme le tandem le plus proche de Lénine.

 

1924 - 1933

 

Mais Lénine meurt en 1924.  Le dénommé Joseph Vissarionovitch Djougachvili, authentique révolutionnaire de la première heure, lui-même plusieurs fois déporté et évadé de Sibérie (il y a gagné son surnom de « Staline », « l’homme de fer ») ne fait à ce moment-là pas partie des « héritiers » préférés de Lénine, loin de là. Lénine met d'ailleurs en garde le Comité Central. Si il juge qu’être « brutal peut être une qualité », Staline l’est exagérément tout en étant par ailleurs trop « capricieux », ce qui ne peut être la marque de quelqu’un susceptible d’exercer la lourde responsabilité de conduire le peuple vers le paradis socialiste.

 

Et pourtant, au fil des années, Staline, apparatchik cynique, rusé, dénué de scrupules, habile dans les manœuvres de division de ses adversaires et dans les campagnes de calomnies et d’intimidation, parvient à concentrer de plus en plus de fonctions. Et pour affaiblir ses adversaires, il fait systématiquement planer sur eux le soupçon de « droitisme » et de « réaction » : il les diabolise idéologiquement pour mieux dissimuler ses ambitions personnelles.

 

A partir de 1929, Staline a ainsi évincé (de façon plus ou moins « définitive ») tous les compagnons de route du bolchevisme originel : Trotsky a été expulsé en 1929, Zinoviev et Kamenev sont désormais exclus du Parti… A cette date, Staline devient le véritable maître de l’URSS. Il enracine définitivement deux institutions déjà mises en place mais qui, sous son impulsion, vont devenir emblématiques de l’Union Soviétique : le plan quinquennal et… le Goulag.

 

Dans le cadre du premier, dès 1930, Staline lance la collectivisation forcée des terres avec le sympathique slogan « Liquidons les koulaks [les paysans aisés qui s’y opposent] en tant que classe ! » : près de 3 millions d’entre eux sont chassés de leurs fermes, 1,7 million est déporté dans les camps et 30 000 sont fusillés. En 1932, Staline planifie une pénurie alimentaire destinée à affamer les paysans d’Ukraine : un génocide qui ne dit pas son nom et fait 6 millions de victimes.

 

Quand au Goulag, sait-on que le mot est en fait un acronyme, celui de Glavonie OUpravlenie LAguereï ? Fins connaisseurs de la langue de Pouchkine que vous êtes, vous n’ignorez pas que cela signifie « Direction principale des camps »… De préférence en Sibérie, où le climat et les grands espaces se chargent de rectifier les consciences politiques.

 

Staline sait, en réalité, que sa position reste fragile et c’est pourquoi, dès sa prise du pouvoir, il commence à voir des complots partout. S’agit-il d’une simple prudence, d’un début de paranoïa ou d’un prétexte pour éliminer ou dissuader préventivement tous ceux qui pourraient contester son nouveau pouvoir ? Sans doute les trois à la fois.

 

Il faut dire que l’histoire russe se prête à ses inquiétudes : l’assassinat y est une vieille tradition russe qui contribue à éclaircir les rangs des prétendants : ainsi, en 1762, Catherine II accède par exemple au trône après avoir assassiné son mari Pierre III. Son fils Paul 1er sera, lui, étranglé en 1801 et le petit-fils de celui-ci, Alexandre II, sera abattu par des conjurés en 1881…

 

Dès lors, à partir des années 30, par crainte d’attentats éventuels ou imaginaires, Staline ne voyage plus à l’intérieur du pays, sauf pour aller dans le Sud, sur la Mer Noire, en secret et sous haute surveillance dans un train blindé.

 

1934 - 1936

 

Le 1er décembre 1934, Serge Kirov, membre du bureau politique du Parti Communiste et maire de Leningrad, est assassiné. Staline en profite : il s’agit évidemment là d’un coup monté par les « zinovievistes » (partisans de Zinoviev) et les « trotskystes » (partisans de Trotsky, lequel a, à l’époque, déjà été chassé d’Union Soviétique depuis 1929 !) Dans la foulée, Staline déclenche alors une vaste « purge » dans les rangs du Parti et dans les milieux artistiques et culturels.

 

En février 1935, le « complot des sept bibliothécaires » est éventé : des documentalistes auraient projet d’empoisonner Staline…

 

En août 1936, Zinoviev et Kamenev sont finalement arrêtés et exécutés. Au même moment débutent les fameux « procès de Moscou » qui se poursuivent jusqu’en mars 1938 : divers personnalités du régime « avouent » avoir reçu des ordres de… Trotsky (décidément véritable deus ex machina de la conjuration anti-stalinienne) pour faire sauter des usines ou dérailler des trains. Mais ils ne peuvent fournir de preuves car ils ont tous égaré leurs lettres de mission… Qu’importe, leurs « aveux » suffisent et le 11 juin 1937, huit chefs de l’Armée Rouge sont condamnés à mort. Parmi eux, le maréchal Toukhatchevski : un soldat qui avait bravement combattu durant la Première Guerre Mondiale et avait été détenu en captivité en Allemagne en compagnie d’un certain commandant De Gaulle, lequel avait profité de leurs longues heures de captivité pour lui apprendre le Français… 

 

D’une façon générale, sur ces deux années, le spécialiste de l’Union Soviétique Nicolas Werth évalue à 700 000 le nombre des exécutions de « déviationnistes de droite », de « traîtres », de « gens du passé » (aristocrates, bourgeois, prêtres, koulaks…). Adolf Hitler, arrivé depuis un an au pouvoir, à l’époque, n’est en comparaison qu’un dictateur à la petite semaine…

 

Entre le maître du Kremlin et le maître de Berlin, le début de la lutte va encore se faire attendre un certain temps. Elle n’en sera pas moins implacable.

 

1939 - 1942

 

Vu de l’étranger, son opposition de bonne heure au nazisme hitlérien (des communistes allemands persécutés trouvent asile à Moscou), l’entrée de l’Union Soviétique à la Société Des Nations en 1934 (ancêtre de l’ONU) et son engagement aux côtés des républicains espagnols (1936) rendent cependant Staline relativement fréquentable. L’est-il réellement ? Evidemment non. Il n’hésite pas à signer, en août 1939, un pacte de non-agression avec… l’Allemagne (pacte Molotov – Ribbentrop) : ce véritable pacte de sang lui permet de participer au dépècement de la Pologne (liquidant au passage tout une génération d’officiers polonais avec le mensonge d’état du massacre de Katyn que nous verrons dans une chronique ultérieure). Entre août 1939 et juin 1941, Staline livre alors à Hitler des céréales, des matières premières et aussi… les communistes allemands réfugiés à Moscou ! Voilà ce qui s’appelle donner des gages de bonne volonté.

 

Parallèlement, Staline est parvenu à faire assassiner Léon Trotsky, réfugié au Mexique (20 août 1940). Beau succès.

 

On l’a compris, Staline est un personnage sans scrupule, guidé par les seuls intérêts pratiques de ses calculs. Toutefois, Staline a devant lui Adolf Hitler. Et si l’est est un Tsar en matière de cynisme et de brutalité, l’autre est certainement, en ce domaine, un véritable Führer...

 

D’ailleurs, sans prévenir, le 22 juin 1941, ce dernier, désormais maître de l’Europe de l’ouest, se retourne et lance ses chars d’assaut… sur la Russie !

 

La lutte sera âpre, sans merci. Les horreurs commises par les troupes allemandes en Russie seront indicibles. La lutte titanesque et enragée entre la Wehrmacht et l’Armée Rouge trouvera son apogée avec la bataille de Stalingrad (ancienne Tsaritsyne, débaptisée en 1925 et devenue aujourd’hui Volgograd, sur la Volga) : un nom et un lieu symboliques autant pour Hitler que pour Staline.

 

Qui des deux va l’emporter ?

 

1942- 1944

 

Du 23 juillet 1942 au 2 janvier 1943, les troupes allemandes de la VIème armée de Von Paulus font tomber sur la ville de Stalingrad un déluge de fer et de feu. Elles trouveront face à elles la résistance acharnée de soviétiques « motivés » par « l’ordre n°227 » de Staline connu sous le nom de « Pas un pas en arrière ! » : des mitrailleuses soviétiques seront installées pour abattre les soldats de l’Armée rouge qui, montés à l’assaut mais ne pouvant franchir les tirs de barrage, auraient l’idée (saugrenue) de faire mouvement en arrière sans ordre préalable… Le film « Stalingrad » de Jean-Jacques Annaud (2001) en rend toute la terrible réalité.

 

Après plus de cinq mois d’une bataille de rues disputées mètre par mètre, sous le feu des lance-flammes et des tireurs embusqués et bien que les Allemands aient, pendant un temps, contrôlé près de 90 % de la ville, le rouleau compresseur soviétique encercle la ville. Pour les Allemands, c’est la reddition ou l’extermination jusqu’au dernier. Hitler fulmine mais le général Von Paulus choisit de se rendre.

 

Bilan : près de 2 millions de morts en cinq mois (arrêtez un instant votre lecture pour prendre la mesure de ce chiffre pharamineux) mais une progression des armées allemandes définitivement stoppée à l’Est et un affaiblissement durable de l’appareil militaire germanique, ce qui pèsera d’autant sur la capacité de réaction du Reich au débarquement de Normandie de juin 1944. De ce côté-là au moins, Staline aura tenu ses promesses vis-à-vis de ses alliés (de circonstance) occidentaux…

 

Simultanément, le chaos dû à l’invasion du territoire russe par la Wehrmacht donne l’occasion à Staline de poursuivre sa politique de déplacements de population : cette terreur permet de provoquer des morts par milliers du simple fait de l’épuisement des individus et des mauvaises conditions de transport : 900 000 Allemands de la Volga sont déplacés en 1941, 93 000 Kalmouks à la fin 1943, 521 000 Tchétchènes et Ingouches et 180 000 Tatars de Crimée au début 1944. Sans oublier les Grecs, Turcs, Kurdes ou Klemchines… « Une véritable orgie de crimes » nous dit l’historien Stéphane Courtois.

 

1944- 1948

 

En décembre 1944, lors d’un bref voyage à Moscou motivé par une irritation croissante vis-à-vis des « alliés » anglo-américains, le général De Gaulle, encore chef de la France Libre, rencontrera Staline pour la seule et unique fois. Il ne sollicitera rien ni ne recevra quoique ce soit mais il le qualifiera, dans ses notes de « dictateur tapi dans sa ruse ».

 

Quoiqu’il en soit, Staline est, en 1945, l’un des grands vainqueurs de la seconde guerre Mondiale. L’œil pétillant, la moustache rassurante et la bouffarde sympathique, Staline apparait comme le leader incontesté de la patrie des prolétaires heureux, celui qui a vaincu l’hydre nazie et dont la figure tutélaire plane au-dessus des partis communistes d’Europe : surtout celle la partie d’Euorpe sur laquelle, depuis 1948, est tombé un « rideau de fer » (Winston Churchill)…

 

Quoiqu’il en soit, en 1948, le monde entier fête joyeusement à Staline ses 70 ans et, de tous les pays, les ouvriers émus lui envoient des cadeaux personnalisés.

 

1950 - 1952

 

Les années 1950 constituent alors l’apogée du pouvoir autocratique d’un Staline omnipotent, plus que jamais l’objet d’une paranoïa obsessionnelle. En 1951, Staline décide par exemple de faire arrêter divers médecins éminents (pour la plupart juifs) qui soignent la nomenklatura soviétique. Il les soupçonne de vouloir attenter à la vie de cadres du Parti Communiste au lieu de les soigner : une sorte de complot judéo-maçonnique revisité à la sauce stalinienne.

 

Le 18 janvier 1951, seize étudiant(e)s et lycéen(ne)s sont aussi arrêtés pour avoir pris l’habitude de se réunir chez l’un d’entre eux afin de lire et de commenter des écrits de Lénine. On les soupçonne de préparer un attentat contre Staline et ses proches collaborateurs. Trois d’entre eux seront fusillés, le reste sera expédié au Goulag pour des peines comprises entre 10 et 25 ans.

 

Staline est désormais en plein délire. En 1952, son médecin personnel, Vinogradov, diagnostique chez lui les progrès inquiétants d’une artériosclérose du cerveau, laquelle provoque une dégradation de l’état de santé de son patient que ce dernier constate lui-même. Devant ce diagnostic, Staline s’alarme : il suspecte là (évidemment) une machination car Vinogradov lui conseille de… « cesser toute activité intellectuelle ». Or, Staline se souvient qu’il avait autrefois (en 1924) lui-même… forcé Lénine au repos (contre l’avis des médecins) : ce qui avait accéléré la dégradation des facultés de ce dernier et finalement abouti à sa mort. Staline se méfie : il soupçonne un complot, un complot de « blouses blanches »…

 

Même si sa santé décline, Staline publie un livre fin 1952 : « Les problèmes économiques du socialisme en URSS ». Dans cet ouvrage, le génial visionnaire, décidément omniscient, prenant acte de la crise que traverse le monde rural, y préconise des échanges « en nature » entre le monde des villes et celui des champs. En clair : il faut favoriser le troc pour échanger des chaussures et des clés à molette contre des radis et des pommes de terre… Fort de ce fantastique bond en avant de la pensée macroéconomique, Staline réunit ses collaborateurs et leur demande leur avis. Tous approuvent sans réserve ce formidable produit de la pensée sociale-marxiste. Tous. Sauf deux.

 

Anastase Mikoïan (pourtant un bolchevique de la première heure et un compagnon de route de Staline dès la mort de Lénine) se tait ostensiblement. Viatcheslav Molotov, de son côté, « marmonne quelque chose d’indistinct » écrira plus tard le même Mikoïan dans ses Mémoires. Molotov est pourtant lui aussi un stalinien pur et dur, le n°2 du régime depuis les années 30 et 40 et qui a toujours participé activement aux purges, aux déportations et aux exécutions des années 30. Son dévouement au Petit Père des Peuples semble pourtant maintenant émoussé : il faut dire que, à ce moment et depuis 1949, l’épouse de Molotov est elle-même… au Goulag, accusée de liens avec des « nationalistes juifs antisoviétiques » !... Mikoïan l’écrira plus tard, toujours dans ses Mémoires : « Chacun était susceptible de se retrouver du jour au lendemain agent de tel ou tel pays impérialiste au gré de l’imagination fertile de Staline ».

 

De fait, à cette date, le Goulag compte 2,5 millions de détenus (à rapporter à environ 150 millions d’habitants, soit 1 détenu politique pour 16 habitants, dont la moitié de « droit commun » et l’autre de « politiques »)

 

Alors, quelques jours plus tard, fin décembre 1952, Staline critique publiquement les deux susnommés et les accuse ouvertement de « déviationnisme droitier » et de « soumission servile à l’Amérique ». Il leur interdit de lui rendre visite. Ce n’est pas tout. Il fait arrêter le responsable de la Sécurité des dirigeants du Parti, Vlassik, d’autres membres éminents du Parti (tel Vorochilov) et renvoie même son secrétaire privé (depuis plus de vingt ans) Poskrebychev.

 

Et alors ?

Par Hervé - Publié dans : Personnalités célèbres
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Jeudi 5 mars 2009

 

Nous sommes maintenant début 1953. Staline, désormais, terrorise et humilie son entourage et jusqu’à ses plus anciens et fidèles collaborateurs. Il poursuit par ailleurs son idée de complot fomenté par des médecins criminels et confie une « enquête » à un dénommé Semion Ignatiev, vieux fonctionnaire discipliné mais peu versé dans les investigations policières. Celui-ci arrête les suspects mais reconnait piteusement : « Aucun médecin n’avoue ». Staline (selon Khrouchtchev) lui répond alors de trouver des preuves « au plus vite sous peine d’avoir la tête… tranchée ! » Torturés, certains médecins « avouent » et la Pravda (« La Vérité » en russe) « dévoile » alors un complot « juif-nationaliste-bourgeois-international lié à une organisation créée par la CIA » (comme cela, il y en a pour tout le monde). Staline suit de très près l’« instruction » de cette affaire.

 

28 février 1953

 

Pourtant, le samedi 28 février 1953 va être son dernier jour de travail effectif. Les évènements qui vont suivre restent, aujourd’hui encore, entourés de quelques zones d’ombres. Nous disposons cependant de trois témoignages qui nous font entrevoir les grandes lignes du drame :

·         celui de Nikita Khrouchtchev (tout proche du sommet de l’Etat mais, à l’époque, simplement chargé des questions agricoles après une semi-disgrâce) dans ses Mémoires (1971)

·         celui d’Alexandre Rybine (le garde du corps de Staline) dans son livre « Aux côtés de Staline » (1988)

·         celui de Svetlana Allilouïeva (la propre fille de Staline, âgée à l’époque de 27 ans) dans son livre de 1967 « Vingt lettres à un ami ».

 

Apparemment, donc, Staline travaille tard dans son bureau le samedi 28 février 1953. En début de soirée, il décide de se faire projeter un film. Il aime bien cela. Il y convie (c’est habituel, également) :

 

·         Lavrenti Beria (le chef de la Police politique)

·         Gueorgui Malenkov (un proche de Beria, qui participa aux « purges » de 1937 et assuma divers missions de confiance sur le front durant la guerre)

·         et le maréchal Nikolaï Boulganine (ministre des Forces armées)

 

Après cela, toute cette compagnie va dîner dans la datcha (résidence secondaire à la campagne) personnelle de Staline située à Kountsëvo…

 

Selon Khrouchtchev, « Staline, assez ivre, s’était montré d’excellente humeur. Rien n’avait mal tourné ». Dans ses mémoires, Khrouchtchev précise en effet que « Les dîners chez Staline ne se terminaient pas toujours sur une note agréable… » : un euphémisme, sans doute. Selon lui, les agapes s’achèvent au petit matin du dimanche, vers 5 ou 6 heures et tout le monde va se coucher, bien content d’un dénouement sans incident.

 

Pour Alexandre Rybine, le garde du corps de Staline, en revanche, la soirée est sobre : les convives ne boivent que « des jus de fruits » et partent vers 4 heures. Quoiqu’il en soit, c’est certain, tout le monde se couche, à commencer par le « patron »…

 

1er mars 1953

 

La matinée du dimanche 1er mars se passe. Staline dort toujours et vers midi, précise Rybine, le personnel de service de la datcha commence à s’inquiéter car Staline ne reparaît pas. On s’inquiète. Doit-on le déranger ? C’est hautement périlleux car personne n’entre jamais dans les appartements privés de Staline sans y avoir invité : c’est strictement interdit. Alors on attend. L’après-midi se passe dans la perplexité. Vers 18 h 30, la lumière s’allume enfin dans le bureau du dictateur. Mais Staline n’appelle toujours pas. L’inquiétude grandit.

 

A son domicile, Khrouchtchev a attendu aussi. Toute la journée du dimanche, il pensait recevoir un coup de téléphone. Mais rien ne s’est passé. En soirée du dimanche, Khrouchtchev finit par aller se coucher.

 

A 23 heures, ce dimanche 1er mars, à la datcha de Staline, toujours rien n’a bougé. Ses proches collaborateurs commencent à s’alarmer. L’arrivée du courrier quotidien en provenance du Kremlin donne, enfin, un prétexte pour frapper à la porte de la chambre. Pour Rybine (présent sur les lieux) c’est le « commissaire pour la datcha » Lozgatchev qui trouve Staline étendu près de son bureau, conscient mais incapable de parler et à peine de bouger.

 

Selon Khrouchtchev, c’est au contraire la vieille domestique de Staline (« pas très intelligente mais honnête et très dévouée ») qui le trouve en bas de son lit, en train de dormir par terre. 

 

Quoiqu’il en soit, tous les deux s’accordent à dire que les gardes soulèvent alors Staline pour l’allonger sur le canapé. Dans la datcha, c’est à la fois le désarroi et le branle-bas de combat. On ne sait que faire. Alors on téléphone au vieux Ignatiev, lequel téléphone à Malenkov. Mais Malenkov ne veut (surtout pas) prendre d’initiative et (surtout pas) celle d’appeler un médecin car Staline a formellement interdit qu’un médecin s’approche de lui sans l’accord de Béria (chef de la police politique) ! Malenkov appelle donc Beria mais celui-ci est introuvable. Il appelle alors Boulganine puis Khrouchtchev qu’il parvient, enfin, à alerter. C’est la bureaucratie stalinienne. Et le temps passe.

 

Khrouchtchev arrive en voiture quelque temps plus tard. Pour Khrouchtchev, Staline a toutes les apparences d’un ivrogne en train de cuver sa vodka… Il décide de laisser prudemment ce dernier en cet « état si peu présentable » et repart chez lui se coucher. Tout cela lui semble terriblement banal (ou du moins Khrouchtchev tente-t-il d’accréditer cette thèse car cela l’exonère de toute responsabilité et lui donne les apparences de la bonne foi).

 

Entre-temps, Beria a, enfin, été informé. Selon Rybine, il arrive à son tour dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars, à 3 heures du matin, en compagnie de Malenkov. Pour Beria aussi, Staline a trop bu et il est simplement en train de dormir. Il reproche aux gardes d’avoir fait des histoires pour rien. Il repart se coucher à son tour, mécontent.

 

2 mars 1953

 

Au matin du lundi 2 mars 1953, cette fois, le personnel de la datcha de Staline (sa maison de campagne) s’inquiète réellement de le voir dormir depuis près de douze heures. Le doute sur son état de santé n’est plus possible. Tous les membres éminents du Bureau politique reprennent alors la route de Kountsëvo où ils arrivent tous peu ou prou vers 9 heures du matin, accompagnés de médecins et suivis de Svetlana, la fille de Staline. Il faut se rendre à l’évidence : Staline a fait une attaque cérébrale. Cela fait déjà une dizaine d’heures et c’est seulement maintenant qu’on commence à lui prodiguer quelque soin. Il est sans doute trop tard. Staline n’a pas été à proprement parler été victime d’un complot mais, à l’évidence, nul n’a vraiment fait preuve d’empressement pour juguler le drame en cours…

 

Le maître du Kremlin commence son agonie.

 

L’information du « soviétique moyen », elle, a lieu dans la nuit du 3 au 4 mars 1953, Radio Moscou prépare l’opinion en annonçant, à la surprise générale du bon peuple : « Un grand malheur est tombé sur l’URSS, Staline vient d’être frappé d’une hémorragie cérébrale atteignant les régions vitales du cerveau ». Puis, plus aucune nouvelle n’est diffuée durant deux jours, pendant que la radio officielle diffuse des œuvres de J-S Bach.

 

L’inquiétude s’abat sur la population. Mais, le pire n’étant jamais sûr, en Union Soviétique comme à l’étranger, on espère (sans savoir encore que c’est vain) de meilleures nouvelles.

 

Ainsi en France, par exemple, le journal communiste français L’Humanité écrit-il encore, au matin du 5 mars 1953 : « Nous formons les souhaits les plus ardents pour que guérisse le guide génial des travailleurs du monde, l'architecte du communisme, le défenseur le plus sûr de la paix et de l'homme »... L'Humanité a même installé, rue du Louvre (où le siège du journal est à l’époque situé) un immense haut-parleur pour donner des nouvelles fraîches, heure par heure, aux prolétaires navrés : ce « fil-info » d’une époque où l’internet n’existait évidemment pas provoque alors un tel attroupement et de tels embouteillages qu'il faut… que la police intervienne pour faire éteindre et enlever le haut-parleur ! Encore un coup du capitalisme bourgeois, protestent les communistes, pour priver scandaleusement les travailleurs de l'information impartiale à laquelle ils ont droit...

 

Staline va glisser dans la mort durant un jour et demi, jusqu’au 5 mars en début de soirée. Selon sa fille « Son visage devint de plus en plus noir. L’agonie fut terrible. Il étouffait littéralement sous nos yeux. (…) Et soudain (…) il leva sa main gauche. On aurait dit qu’il indiquait quelque chose là-haut et qu’il nous maudissait. »

 

3, 5 et 6 mars 1953

 

Le 5 mars, en début de soirée (21 h 50), tout est consommé. Staline est mort.

 

Le 6 mars 1953, c'est désormais officiel : Staline est mort, « Le cœur (…) du sage éducateur et guide du parti communiste et de l’Union soviétique a cessé de battre le 5 mars à 21 h 50 ». Qui l’eût cru pour cet homme qui n’avait jamais préparé sa succession et ne cessait de répéter à ceux qui sont maintenant autour de son cadavre : « Que feriez-vous sans moi, vous qui êtes plus impuissants que des chatons aveugles tout juste venus au monde ? »

 

Avec lui, toute une ère s’achève. En Union Soviétique, c'est la stupeur, la crainte et même une forme de nostalgie qui saisit l'homme de la rue, face aux angoisses d'un avenir inconnu qui s'annonce. Au XXIème siècle, rares sont les chefs d'état à mourir en fonction : Jean-Paul II en 2005 et Saddam Hussein en 2006 (excusez de la comparaison !). A l'époque de Staline, les dictateurs sont plus nombreux mais l'espérance de vie est beaucoup plus courte (surtout en cas de coup d'état) : Staline aura réussi à persister 24 ans.

 

Certes, sans doute Staline avait-il sans doute fait perpétrer d’innombrables massacres, purges, déportations, exécutions, emprisonnement, tortures ? Mais sans doute cela indiquait-il que le pays était sans cesse sous la menace d’espions américains, capitalistes, chinois ou juifs et que le sagace Staline l’en avait protégé. Quant aux massacres de masse des années 30, ils avaient été remplacés, dans la mémoire collective, par le souvenir des violences, plus terribles encore, commises par l'envahisseur allemand durant la Seconde Guerre Mondiale.

 

Certes, sans doute Staline avait-il fait l’objet d’un culte de la personnalité éhonté et excessif. Mais on l'avait accepté, tant cela traduisait la nécessaire gloire qui devait lui être rendue au titre de la lutte implacable qu’il avait fait mener contre l’Allemagne hitlérienne pour libérer le pays. Staline était devenu un des vainqueurs de la guerre, aux côtés de Roosevelt ou de Churchill. Il était un des leaders de la planète, aux côtés de Mao. Il était le dirigeant du deuxième "Grand" depuis plus de trente ans et désormais le seul à tenir tête à l'impérialisme américain. Il était certes couvert de sang mais il était, aussi, couvert de gloire. Il incarnait le pays, sa résistance et sa survie celui-ci.

 

En France, on salue le vainqueur de Stalingrad (1943) mais on reste critique quant aux terreurs de masse passées. A l’exception du Parti Communiste qui, évidemment, se répandent en louanges et en lamentations. Le PCF, réuni à Gennevilliers (banlieue parisienne populaire, l’actuel « 9-3 »), adresse un message au PC d’Union Soviétique où il qualifie Staline (entre autres) de « grandiose bâtisseur du communisme », d’« artisan prestigieux de la victoire, du socialisme et de la paix » et d’ « habile stratège de l’invincible armée soviétique qui, par ses exploits titanesques, libéra le pays du socialisme autant que la France du joug pesant de l’oppression hitlérienne ».

 

N’en jetez plus ? Si ! Maurice Thorez, secrétaire d’Etat du PCF, affirme, lui, que « stalinien est un titre d’honneurs et de gloire que nous nous efforçons de mériter ». D’ailleurs, aujourd’hui encore, on peut penser que les dirigeants du PCF le méritent toujours...

 

Mais bon, revenons du côté des autres hommes politiques français où la tonalité est nettement plus réservée. Le 1er président de la IVème république, Vincent Auriol (socialiste) se contente d’adresser un bref télégramme de condoléances. Le chef de la SFIO (le PS de l’époque), Guy Mollet, de son côté, lâche que « Staline a fait un mal immense au mouvement ouvrier ». Une minute de silence se déroule à l’Assemblée nationale mais… pas au Sénat. On tergiverse même avant de mettre les drapeaux en berne sur les monuments publics et les administrations. Les communistes l’exigent à cor et à cris, tandis que les anciens combattants d’Indochine (où l’Union Soviétique soutint le Vietminh) s’y opposent bruyamment. En fait, en France (comme toujours), on se divise. Il est vrai qu’on n’a pas compris grand-chose au régime stalinien.

 

Ainsi Edouard Daladier (celui dont on disait qu’il avait « sauvé la paix » en 1938 en acceptant, d’accord avec les Britanniques, qu’Hitler annexe la Tchécoslovaquie…) essaie-t-il de nouveau ses talents de visionnaire : « Staline était plutôt du côté de la paix » hasarde-t-il. Tandis qu’Edgar Faure, président du Sénat, affirme, sans rire, que « Staline paraissait le seul des grands dictateurs du monde à avoir résisté au péril de la griserie, de la mégalomanie et de l’hystérie » ! Jean-Jacques Servan-Schreiber, polytechnicien et futur fondateur du journal L’Express, prédit quant à lui que « le niveau de vie en URSS entre 1955 et 1960 devrait dépasser celui de la France »…

 

De façon grandiloquente, le magazine communiste France Nouvelle de mars 1953 l’affirme « Le cœur de Staline, (…) l’ami des travailleurs de tous les pays, a cessé de battre. Mais le stalinisme vit, il est immortel. » Et déjà, la politique, autant que la nature, ayant horreur du vide, à la tête de l’Union Soviétique, la lutte sera sans merci.

 

Avec la mort de Staline, tout devient certes possible. Mais ses successeurs éventuels doivent d’abord désigner celui qui va se charger d’organiser la rupture tout en maintenant la continuité… Pas facile.

 

Car le pays est en pleins blocages : les prix agricoles (prix d’achat de leur production payé par l’Etat aux kolkhozes et aux sovkhozes agricoles) n’ont par exemple pas été revalorisés depuis 1930 (ce qui n’incite guère à accroître la production), les ouvriers ne peuvent changer d’usine de leur propre initiative (sous peine de « travaux correctifs », voire d’emprisonnement), l’appareil carcéral est hypertrophié et mobilise des moyens importants (2,5 millions de détenus en 1953), ce qui prive de main d’œuvre de grands chantiers et de nombreux sites miniers, la production est planifiée souvent maladroitement, sans tenir compte des besoins réels tandis que les chiffres de production sont le plus souvent gonflés..

 

Ainsi, alors que le pays possède la bombe A depuis 1949 et que sa production de charbon est passée de 166 millions de tonnes par an (mt / an) en 1940 à 301 mt / an en 1952, sa production d’hydrocarbure est encore insuffisante : 47,3 mt / an contre 31,1 mt / an en 1940. En matière agricole, c’est bien pire : l’élevage n’a même pas retrouvé son niveau de… 1916 tandis que la production céréalière est identique à celle de 1940 alors que le territoire s’est agrandi… Résultat : l’industrie manque de matières premières quand le pays en regorge tandis que le niveau de vie reste dramatiquement faible pour la population


Dès le 5 mars 1953, à 20 heures, une réunion du Comité Central du PC et des ministres décide d’une redistribution des postes. Je vous épargne la litanie des noms et des fonctions. Disons que, globalement, le pouvoir est désormais dans les mains d’un trio où domine Lavrenti Beria. Qui est-ce ?

 

Beria est l’ancien chef de la police politique de Staline : né en 1899, il est entré au parti Bolchevique dès 1917 et est entré rapidement dans la police politique : la Tcheka. A partir de 1931, il est chargé directement par Staline d’épurer le Parti Communiste et va être de toutes les arrestations, de tous les démantèlements de tous les « complots », de tous les procès, de toutes les exécutions collectives ou individuelles. C’était l’âme damnée de Staline, dont celui-ci, néanmoins, après la guerre, commence à se méfier. Pourtant, en 1953, qui, mieux que Beria, connait l’état (lamentable) réel dans lequel se trouve le pays ? Qui connait le mieux les arcanes du pouvoir, les leviers d’action, les dossiers les plus secrets sur tous les hiérarques de l’appareil d’Etat ? Qui pourrait lui disputer directement le pouvoir ?

 

Alors Beria, pour l’instant soucieux de ne pas apparaître à la première place, prend le Ministère de l’Intérieur sous la supervision de son ami Malenkov. Celui-ci reçoit la présidence du Conseil des Ministres et reste Secrétaire Général du Parti Communiste. Molotov redevient ministre des Affaires Etrangères. On va appeler ce trio la « troïka » : ça fait slave.

 

Au bout de 15 jours, les différents hiérarques s’inquiètent du poids de cette équipe. Malenkov accepte de quitter son poste de Secrétaire Général du PC pour y être remplacé par Nikita Khrouchtchev. Celui-ci va désormais contrôler les rouages de cette administration parallèle de l’Union Soviétique qu’est le PC. Beria, quant à lui, a décidé de se tailler une stature d’homme d’Etat en prenant, de façon surprenante, l’initiative d’une rupture brutale et rapide avec l’ère stalinienne. Lui, l’homme de la répression et de la « ligne du Parti », se mue presque du jour au lendemain en réformateur libéral de la société soviétique !

 

Dès le 26 mars 1953, Beria se livre à un décompte méticuleux des prisonniers du Goulag en avançant des chiffres dont je vous livre ceux qui m’ont semblé proprement incroyables : 2 526 402 détenus au total ; 590 000 condamnés à des peines de moins de cinq ans (changement de lieux de travail sans autorisation, petits larcins, hooliganisme) ; 438 788 femmes dont 6 286 enceintes et 35 505 détenues en camp en compagnie d’un enfant de moins de deux ans… Il propose une mesure acceptée dès le lendemain par le Praesidium du Soviet suprême : l’amnistie immédiate de 1 million de prisonniers.

 

Dès le 4 avril 1953, la Pravda déclare « imaginaire » le complot des blouses blanches et dénonce les « méthodes d’enquêtes inadmissibles, strictement interdites par la loi soviétique » ! Du jamais lu. A tel point que la rédaction du journal est rapidement submergée de courriers de lecteurs incrédules et sincèrement indignés qui pensent qu’un nouveau complot est à l’œuvre, par lequel « les Juifs (…) ont soudoyé a nouvelle équipe » ! Ces lettres sont évidemment transmises au KGB qui, plus que jamais, surveille, l’état de l’opinion publique.

 

Plus qu’un dégel, c’est la fonte des glaces. Bientôt la débâcle complète ?

 

Le 14 mai 1953, les restrictions de résidence et de circulation pesant sur des dizaines de millions de soviétiques sont levées. Beria reconnait que ces mesures prises en 1933 étaient justifiées par la nécessiter de « nettoyer [certaines grandes villes] des individus non occupés à un travail socialement utile » mais il stigmatise que, encore en 1953, 340 localités et des zones frontalières sur une profondeur de 15 à 500 kms soient encore concernées par ces mesures où les habitants ont besoin d’un passeport.

 

Auprès de l’appareil d’Etat soviétique, Beria dénonce aussi la brutalité de la « russification » des cadres des différentes « républiques socialistes soviétiques » (rappelons que l’Union Soviétique rassemble à l’époque les pays baltes aujourd’hui indépendants ainsi que le périmètre de la CEI de 2008 : Biélorussie, Ukraine, Ouzbékistan, Tadjikistan, etc…) Il n’hésite pas à dénigrer le « chauvinisme grand-russe ». Beria va même jusqu’à envisager publiquement la normalisation des relations de l’URSS avec le Vatican et sort de prison le chef de l’Eglise « uniate » (l’église russe catholique mais à la liturgie « orientale » c-à-d proche de celle des orthodoxes).

 

Le 2 juin 1953, en Conseil des Ministres, et malgré l’opposition de Khrouchtchev, Beria fait aussi adopter des réformes spécifiquement destinées à la RDA (la République Démocratique Allemande, régime communiste depuis que l’Allemagne est séparée en deux états – 1949 -) : il entend freiner la collectivisation des terres agricoles et la constitution de coopératives pour ne pas « susciter le mécontentement de la paysannerie » et est désireux de renoncer à toute mesure « répressive non indispensable » ! Surpris, les dirigeants communistes allemands protestent contre cette évolution ! Mais Beria leur impose la série de mesures. A tort. Le 16 juin 1953, les ouvriers berlinois descendent dans les rues pour protester contre le pouvoir en place. Dès le lendemain, le mouvement de protestation s’étend à tout le pays. Aux slogans d’abord économiques succèdent bientôt des slogans politiques et même (c’est inouï) des protestations contre la présence militaire soviétique ! C’en est trop. Le régime allemand réprime les manifestations dans le sang.

 

Dès lors, Nikita Khrouchtchev parvient à convaincre les autres hiérarques soviétiques que Beria constitue une menace pour la stabilité du pays. Le 26 juin 1953, en pleine réunion du Praesidium du Soviet suprême et sur un rapport présenté par Malenkov, Beria est arrêté ! Il est accusé de vouloir « démembrer l’URSS et restaurer le capitalisme ». Il est convaincu (dans la plus pure tradition… stalinienne) d’« activités criminelles contre le Parti et contre l’Etat, dans l’intérêt du capitalisme étranger ». Il est mis au secret pendant six mois. En décembre 1953, il est discrètement exécuté. Comme les vulgaires traîtres, espions et ennemis du vrai socialisme qu’il n’avait cessé de traquer durant toute sa vie… 

 

Du fond de sa retraite de Colombey-les-deux-Eglises, le général De Gaulle, temporairement retiré des affaires malgré lui, laisse tomber à son vieux compagnon de Résistance, Louis Terrenoire : « Cet évènement confirme que la Russie ne peut connaître qu’un seul régime : celui de la dictature tempérée par l’assassinat… »

 

Pour l’heure, le pouvoir est pris par Nikita Khrouchtchev et ses amis. De nouveau, De Gaulle commente, dans son style lapidaire et imagé : « Si Staline c’était Dostoïevski, Khrouchtchev, c’est Gogol… [1] ». Il fait là, on le comprend, référence à la stature de héros national que Dostoïevski (1821 – 1881) eut à la fin d’une vie marquée par la prison, le drame et la tragédie, en étant acclamé notamment en raison de ses positions enflammées sur le « génie » russe et sur le rôle messianique qui devait être celui de la Russie dans le monde, laquelle était intrinsèquement chargée de lui faire découvrir le vrai bonheur. A côté de cette dimension épique, la vie de Nicolas Gogol (1809 – 1852) apparait d’une ampleur infiniment moindre, marquée par l’incompréhension de ses contemporains, les tracasseries de la censure et les scandales d’œuvres drolatiques ou grotesques qui choquèrent souvent simplement le conservatisme du public : plus de pittoresque que de souffle, quoi.

 

Bien, mais quoiqu’il en soit, c’est lui qui va engager la « déstalinisation » (sans que ce mot n’apparaisse jamais).

·         Il met fin à la guerre de Corée dès juillet 1953. Cela constitue le premier acte de pacification entre l’Est et l’Ouest  même si, en fait, cela qui fige définitivement la partition entre la Corée du Nord et la Corée du Sud autour du 17ème parallèle, encore valable en 2008.

·         Toute en procédant à la création du Pacte de Varsovie (version communiste de l’OTAN, crée en 1949), il signe avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France un traité restituant sa souveraineté à l’Autriche (mai 1955)

·         Dans la foulée, il rétablit les relations avec la Yougoslavie de Tito (mai 1955) « traître » honni par le régime soviétique sous Staline

·         En septembre 1955, il accueille à Moscou le chancelier allemand (de République Fédérale d’Allemagne) Konrad Adenauer et, à cette occasion, libère 10 000… prisonniers de guerre allemands qui restaient détenus depuis 1945 !

·         Surtout, en février 1956, il stupéfie le monde en dénonçant officiellement le culte de la personnalité et les méfaits du stalinisme dans un rapport lu en 1956 au XXème congrès du Parti Communiste d’URSS. Le nom de « goulag » même est abandonné (mais pas les installations !) Assimilée à la peur, à la destruction et l’oppression, la page de l’ère stalinienne semble tournée.

 

Aujourd’hui, pourtant, reconnaissons que, dans l’imaginaire collectif, c’est Hitler et non Staline qui incarne la figure absolue du Mal, de la violence, de la haine et de la destruction. Pourquoi ?

 

On peut tenter là plusieurs explications : 

·        
Staline fait partie des vainqueurs de la Seconde guerre Mondiale et, qu’on le veuille ou non, ce sont les vainqueurs, et non les vaincus, qui écrivent les manuels d’histoire. Ainsi, alors qu’Hitler a fait l’objet, à juste titre, d’une diabolisation largement popularisée, Staline n’a fait l’objet que d’une condamnation tardive, partielle et, le plus souvent grâce aux travaux d’historiens, de journalistes ou d’intellectuels : d’une forme d’élite, quoi.

Visuellement, avec sa physionomie de campagnard géorgien (casquette de feutre sur la tête, vareuse à l’aspect grossier, moustache fournie, bouffarde pittoresque et pommettes rieuses), Staline incarne un personnage d’une simplicité rassurante, saluant presque paternellement les populations. Rien à voir avec la physionomie peu avenante de Hitler, sa mèche plaquée, sa moustache agressivement taillée en carré, la raideur martiale de son salut, bras tendu, et la brutalité qui se dégage de son uniforme nazi. Là où Staline parle, même s’il emploie des mots durs, Hitler s’emporte, hurle, vocifère, invective : c’est mauvais pour l’image. Et ce sont les images squi restent dans les livres d’histoire…


Là où Hitler et le régime nazi se distinguent par l’inquiétante mécanisation de sa politique génocidaire (pervertissant la croyance en un progrès industriel et technique libérateur), Staline construit des camps éloignés, perdus dans des immensités situées au milieu de nulle part et où personne d’autres que les prisonniers, n’entrera jamais. Car, et c’est là une différence fondamentale : alors que la libération des camps de la mort nazis fut abondamment médiatisée, notamment grâce aux services de cinématographie des armées américaines mais aussi aux récits des soldats qui les découvrirent (ex. Colditz de Michael Alexander, 1957 pour Dachau), nul ne « libéra » jamais aucun goulag sibérien, dont la description, forcément désincarnée, ne parvint aux occidentaux qu’avec les livres (épais et sans photo !) du dissident Alexandre Soljenitsyne dans les années 70… Ainsi tout le monde a vu (au moins une fois) les images du camp d’Auschwitz (avec le porche portant la devise « Le travail rend libre »). Mais qui a vu les camps de Vorkouta, de la Kolyma, de Kenguir (Kazakhstan) ou des îles Solovetski (avec leur devise « Par le travail, la liberté »…) ? Quant aux fosses communes dans lesquelles on enterra les dizaines de milliers de paysans fusillés dans les années 30, n’en parlons même pas… Il y a là une injustice historique majeure qui bénéficie incontestablement à Staline.


Enfin, et ce n’est pas la moindre des injustices, alors que le régime nazi  incarne, à juste titre, la barbarie par sa violence intrinsèque, il subsiste dans l’imaginaire collective une forme de préjugé positif, d’a priori favorable en faveur du socialisme, d’un système qui aurait libéré l’homme, aboli les distinctions sociales et favorisé l’épanouissement individuel au sein d’une communauté solidaire. Le stalinisme apparait donc comme une forme de perversion de cet idéal et la figure de Lénine subsiste comme celle d’un penseur génial et attentif au bien public, alors que tous les travaux d’historien comme de nombreux ouvrages de philosophes ont conduit à montrer que la terreur, le totalitarisme et l’oppression de la communauté sur l’individu étaient indissociables non seulement de la mise en pratique de l’idée communiste mais aussi du concept lui-même.

 

Ainsi, peut-on constater de façon anecdotique, a-t-on pu plaisanter avec le régime communiste (« Le communisme est-il soluble dans l’alcool ? » : recueil de blagues et histoires drôles d’Europe orientale, compilées par Philippe Meyer et paru en 1979). On le fit jamais avec le régime nazi : les rares pièces de théâtre ou films tentant de dédramatiser, en la moquant, la personnalité d’Adolf Hitler ont tous fait l’objet d’une réprobation navrée. Malgré leurs millions de morts, le communisme et le stalinisme restent injustement empreints de moins de violence que le nazisme.

 

Alors, le stalinisme a-t-il définitivement disparu ? Pas sûr.

 

Staline a fait école : le régime des Khmers Rouge du Cambodge et leur leaders Pol Pot ont, en 1975,  parfaitement compris comment terroriser une population, l’affamer et la priver d’élite. Il ne fut pas le seul et, à bien des égards, les milices Serbes de Bosnie utilisèrent contre les Bosniaques et les Croates, de 1992 à 1995, les mêmes techniques de terreur et d’assassinats collectifs que les Bolcheviques utilisèrent dans les campagnes en 1921 – 1921. Le régime nord-coréen est, quant à lui, le dernier de la planète à pouvoir, en 2008, supporter le qualificatif de « stalinien » : culte de la personnalité de son leader Kim Jong-Il, paranoïa de celui-ci et politique du secret concernant sa localisation ou sa santé, pénurie alimentaire entretenue par le refus de toute aide extérieure, etc…

 

Quant à l’un des nouveaux manuels d’histoire, autorisés en Russie pour la rentrée 2008 par le ministère de l’Education nationale du gouvernement Medvedev / Poutine, il qualifie Staline de « dirigeant efficace et fondamental ». Sur le plan factuel, tout au moins, c’est exact. Le cadavre du « Petit Père des Peuples », décidément, bouge encore.

 

Bonne journée à toutes et à tous.

 

Hervé GAILLET © 2009 Tous droits réservés



[1] Raymond Tournoux « Le feu et la cendre – Les années politiques du général De Gaulle » 1981 éd. Plon

Par Hervé - Publié dans : Personnalités célèbres
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Vendredi 19 septembre 2008

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Voici une chronique historique essentiellement trempée dans l’actualité la plus brûlante
 mais qui va pourtant nous permettre de juger au mieux la portée des news qui déferlent sur nous depuis quelque temps. Certains d’entre vous m’ont par ailleurs fait le reproche d’analyses éclairées mais sans prise de position finale clairement conclusive ? Ils verront à la fin de ce billet de quel bois se chauffe votre billet d’humeur historico-culturel préféré. Les débats seront ouverts.

Mais pour l’heure, venons-en aux faits :

Le 3 avril 2008
 : le président français Nicolas Sarkozy a annoncé que la France pourrait, d’ici fin 2008 – début 2009, réintégré le « commandement intégré » de l’OTAN.

Il signait là une rupture avec la position historique de la France, puisque le général De Gaulle, en 1966, fulminant contre les Américains, avait précisément retiré le pays de ce « commandement intégré », dans un grand fracas diplomatique :

§      La France restait membre de l’OTAN (elle l’est toujours, depuis 1949), participant à cette alliance au plan politique et éventuellement militaire mais…

§      les forces françaises ne pouvaient être placées automatiquement sous commandement OTAN en cas d’opération de celle-ci. Quant aux bases de l’OTAN sur le territoire français : elles devaient fermer.

Ouste ! La France aux Français (au moins militairement).


Certes, la question pourrait n’avoir qu’un intérêt limité et n’intéresser le citoyen et lecteur de ces élucubrations épistolaires que sur un plan purement intellectuel ou sémantique ?


Elle est pourtant d’une importance majeure
si on la replace dans l’actualité la plus immédiate. C’est en effet au titre de sa participation dans l’OTAN que la France est engagée en Afghanistan, où dix soldats viennent de trouver récemment la mort. C’est la place de la France dans l’OTAN (et donc la vie de nos militaires) qui est donc en jeu dans cette polémique qui agite les hommes politiques :


Alors, être ou ne pas être… dans l’OTAN ? Nous allons essayer d’y voir plus clair.


Et pour mieux se faire une opinion, revenons aux fondamentaux historiques pour clarifier la question : qu’est-ce que l’OTAN ? Une association d’états qui entendent…


« SAUVEGARDER LA LIBERTE DE LEURS PEUPLES,  LEUR HERITAGE COMMUN ET LEUR CIVILISATION, FONDES SUR (…) LA DEMOCRATIE, LES LIBERTES INDIVIDUELLES ET LE REGNE DU DROIT. ».


Ce sont les premières lignes du préambule du traité signé à Washington DC le 4 avril 1949 notamment par la France et son ministre des Affaires Etrangères Maurice Schumann (par ailleurs un des « pères » de l’Union Européenne). A ce traité, divers pays ont adhéré par la suite et, aujourd’hui, l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) rassemble 26 nations.


A l’origine, il s’agissait de créer un pacte militaire destiné à intimider l’Union Soviétique dans ses initiatives. Confortée par la Seconde Guerre Mondiale, aidée par les concessions faites par les Alliés (Conférences de Téhéran en 1943, de Moscou en 1944 et de Yalta en 1945), Staline n’avait eu de cesse de pousser ses pions dans les pays d’Europe Centrale.

En 1948 par exemple, par le « coup de Prague », les Communistes, quoique minoritaires démocratiquement, avaient pris le pouvoir en Tchécoslovaquie à la suite d’un « incident » regrettable : Jan Masaryk, seul ministre non-communiste du gouvernement tchèque était malencontreusement tombé par une fenêtre…


Il fallait que cela cesse et que l’Union Soviétique soit désormais consciente que l’Europe n’était pas un espace vierge : elle était dans le camp des Etats-Unis, lesquels étaient prêts à employer la force (toujours démocratiquement) pour y défendre leurs valeurs (et leurs intérêts).
 

Pour ne pas être en reste, le bloc de l’Est signerait, en 1955, un « Pacte de Varsovie » calquée sur le même modèle.


Actuellement, l’OTAN rassemble 26 pays, parmi desquels la Turquie (depuis 1952), ce qui en fait un pays « européen » au sens « otanesque » du terme… Il est vrai que l’« Europe », vue depuis les Etats-Unis, est un concept élastique.


Fait original et patriotiquement satisfaisant : les deux langues officielles sont l’Anglais et… le Français.


Pour davantage d’informations, allez jeter un coup d’œil sur le site internet de l’OTAN.

Voyons maintenant les termes du Traité originel grâce à des extraits sélectionnés par votre serviteur. Il est à noter que, dans sa rédaction, le traité de l’OTAN fait largement référence à la Charte des Nations Unies et se place clairement, de facto, sous l’égide de l’ONU. Il y a 14 articles au total.

Article 1

Les parties s'engagent (…) à régler par des moyens pacifiques tous différends internationaux dans lesquels elles pourraient être impliquées (…).

Artcle 3

Les parties, (…) par le développement de leurs propres moyens (et) en se prêtant mutuellement assistance, maintiendront et accroîtront leur capacité individuelle et collective de résistance à une attaque armée.

 Article 5

Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence (…), si une telle attaque se produit, chacune d'elles (…) assistera la partie ainsi attaquée, y compris (par)  l'emploi de la force armée (…).

Article 8

Chacune des parties (…) assume l'obligation de ne souscrire aucun engagement international en contradiction avec le Traité.

Article 10

Les parties peuvent, par accord unanime, inviter à accéder au Traité tout autre Etat européen susceptible de (…) contribuer à la sécurité de la région de l'Atlantique Nord. (…)

Le Traité de l’OTAN
(Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, en Français dans le texte puisque la langue de Molière est, rappelons-le, l’une des deux langues officielles de l’OTAN-NATO) incarne donc l’atmosphère d’opposition diplomatique et idéologique entre le bloc « ouest » (l’occident libéral mené par les Etats-Unis) et le bloc « est » (l’Europe centrale et orientale communiste sous domination soviétique) que l’on appelle « guerre froide ».

Cette « guerre froide » n’est d’ailleurs « froide » qu’en Europe : partout ailleurs (Afrique, Asie), ça chauffe drôlement et les deux « super-Grands » s’affrontent en réalité indirectement. C’est le cas par exemple en Corée où la guerre, déclenchée en 1950, aboutira en 1953 au fractionnement du pays en deux (Corée du Nord, soutenue par la Chine et Corée du Sud), que nous connaissons encore en 2008.

Pour ce qui est de la France, à partir de 1950, plus de 100 000 Américains (dont 60 000 soldats) débarquent donc à nouveau, mais cette fois sous le drapeau de l’OTAN et pour y installer leurs bases militaires.

Les « GI’s » s’installent dans des bases qui leur sont dévolues sur le territoire national.
Pour les responsables du « Quai d'Orsay » (le Ministère des Affaires Etrangères), c'est là « la preuve tangible de la volonté américaine de défendre l'Europe ». Pratiquement, c'est aussi le moyen d'assurer la protection éventuelle de la métropole contre une invasion soviétique, l'armée française étant à ce moment engluée dans le conflit « indochinois » qui s’achèvera par la défaite de Dien Bien Phu en 1954.



Sur le plan stratégique, la France devient ainsi une base arrière logistique pour la VIIe armée américaine stationnée en « RFA » la République Fédérale d’Allemagne (par opposition à la RDA, sous domination communiste et allégeance à Moscou). La France abrite de nombreux dépôts de l'US Army (armée de terre) et elle forme également, après l'Allemagne, une ligne de défense aérienne en Europe grâce aux bases que l'USAFE (US Air Force in Europe) (armée de l’air) y a installées. Les Etats-Unis installent même deux oléoducs pour acheminer l’essence jusqu’en Allemagne.

Sous une « IVème république » dirigée par une succession rapide de gouvernements de centre-gauche, ce rapprochement est politiquement courageux : il concentre en effet à la fois les critiques de la gauche communiste (près de 20 % des votes à l’époque) et de la droite gaulliste (nous dirions « souverainiste » aujourd’hui).

Les Français, quant à eux, vont entretenir avec ces encombrants alliés des relations mêlées de fascination et de méfiance. Car les Américains sont nombreux : il y a ainsi, en 1959, près de 61 000 soldats auxquels s’ajoutent 40 000 civils, pour la plupart des membres des familles.
Certaines régions françaises vivent ainsi largement à l'heure américaine : dans l'Ouest par exemple (Saint-Nazaire, Bordeaux…), le Centre (Châteauroux et Orléans) ou encore le Nord-Est (Verdun, Étain, Toul, Nancy, Chaumont, Phalsbourg…).

Les Français, outre des soldats, côtoient des femmes et des enfants qui ont importé un étrange mode de vie : l' « American Way of Life ». Chaque famille américaine dispose à côté de la base d'un logement décent (la France en manque cruellement, à l’époque) : une cinquantaine de lotissements sont construits où les maisons y sont confortables, équipées en appareils électroménagers et ne sont séparées par aucune clôture, comme aux États-Unis.

Les Français peuvent acheter des produits « made in USA »
dans les magasins installés sur les bases, les PX (« Post Exchange », coopératives militaires). Ils voient de grosses cylindrées « américaines » (des Chevrolet, des Buick ou des Cadillac) sillonner les routes de province. Ils obtiennent aussi des emplois sur les bases. En 1957, environ 30 000 Français sont salariés sur ces bases (3 000 à Châteauroux, 2 000 à Orléans ou Nancy, par exemple).

Dans une France au niveau de vie bien inférieur à celui qui existe outre-Atlantique, on découvre une autre musique, les disques grand public et la radio américaine, le cinéma hollywoodien, les sports pratiqués en Amérique…

Comme nous sommes en France, parlons un peu… d’amour (ah ! l’amour, toujours l’amour…) Les jeunes Françaises ne restent pas toujours insensibles au charme des GI’s (et réciproquement !) : si l’on omet la comptabilisation des flirts (hors mariage donc politiquement incorrect avant 1968) et des histoires sordides de jeunes filles séduites puis abandonnées, notons que 452 honorables mariages sont célébrés à Châteauroux entre 1951 et 1967 et sans doute autant à Chaumont durant la même période. Ce n’est plus de l’entente, c’est de l’osmose.

Mais tout n’est pas rose avec l’Oncle Sam. La presse française dénonce l'essor de la prostitution à proximité des bases US. Elle recense avec complaisance dans la rubrique « fait divers » les rixes, dégradations et tapages des soldats les soirs de libations excessives autant que les nombreux accidents de la route impliquant des militaires américains trop peu soucieux de ménager l’honnête automobiliste franchouillard.

A part ces collisions fortuites, un rapport américain de 1958 note que, d’une manière générale, il y a « peu de contacts entre les forces américaines et la population locale française ». Les Américains sont rebutés par la méfiance française, la barrière de la langue, la crainte de l'influence communiste dans les relations personnelles et une hygiène jugée insuffisante par des hommes marqués par une éducation anglo-saxonne très soucieuse de propreté.

Politiquement, les gouvernements de centre-gauche et/ou socialisants de la IVème république (qui ont signé le Traité de l’OTAN en 1949) s’accommodent toutefois bien de la présence yankee. Ce n’est pas le cas des députés communistes qui, dès novembre 1950, avaient dénoncé à l'Assemblée nationale les « enclaves étrangères américaines ». Les gaullistes, eux, s’ils approuvent l'Alliance atlantique, voient évidemment dans la présence militaire US une atteinte inadmissible à la souveraineté nationale.

Le retour au pouvoir du général de Gaulle en mai 1958, va entamer le compte à rebours de la présence américaine sur le territoire national. Dès septembre 1958, De Gaulle adresse un mémorandum au président Eisenhower et au Premier ministre britannique Macmillan : il annonce sa volonté de réformer l'OTAN. Il critique le leadership américain et propose une organisation tripartite de l'alliance réunissant États-Unis, France et Royaume-Uni.

Car, dit-il « La France veut être fidèle à l’Alliance atlantique, c’est-à-dire à l’alliance avec les Américains. Mais la conception du Pacte atlantique est périmée. Ce pacte a été conçu seulement pour l’Europe occidentale; or, les menaces et, par conséquent, les dispositions stratégiques à prendre s’étendent aujourd’hui à la Méditerranée et à l’Afrique » (en véritable visionnaire, à son homologue italien Gronchi).

Mais vit-on jamais l’Amérique partager son leadership ? Quant aux Anglais, la sévère admonestation américaine qu’ils ont reçue en 1956, lors de la crise de Suez où ils s’étaient imprudemment (et secrètement) alliés aux Français et aux Israéliens leur a servi de leçon : désormais, ils exécutent les ordres des Etats-Unis sans discuter.

Les propositions gaulliennes essuient donc un refus
de la part des anglo-saxons.

Ah oui ? Très bien.

Alors De Gaulle entame un retrait progressif et ostentatoire :

§     
en mars 1959, la flotte française de Méditerranée est retirée du commandement militaire intégré de l'organisation
§      en mai 1959, l’inflexible général interdit le stockage d'armes nucléaires américaines sur le sol national (la France ne possède pas encore elle-même l’arme nucléaire) : de facto, cela provoque le départ de trois escadres de chasseurs tactiques de l'US Air Force in Europe
§      en 1960, la France ne participe plus au système de défense aérienne intégré en Europe
§      en janvier 1964, les forces navales françaises sortent des commandements intégrés de l'Atlantique et de la Manche.

A cette époque, les relations entre la France du général De Gaulle et les États-Unis ne cessent donc de se détériorer. En janvier 1964, par exemple, la France reconnaît la République populaire de Chine sans consulter (évidemment !) qui que ce soit. A Washington, la méfiance est à son comble.

A la méfiance succède bientôt la colère face aux vexations gaulliennes délibérées à l’endroit des Etasuniens.

Car, en juin 1964, à la surprise générale, le président De Gaulle décide de… ne pas participer (à titre personnel) aux cérémonies commémoratives du vingtième anniversaire du débarquement allié en Normandie de1944 !

De Gaulle a la mémoire longue et, pendant vingt ans, il a remâché les avanies qu’il avait subies, à l’époque, de la part du président américain Franklin D. Roosevelt, lequel :

§     
avait tenté, en 1942, de le remplacer par le docile général Giraud à la tête des troupes Françaises d’Afrique du Nord
§      avait demandé plusieurs fois (sans succès), via Winston Churchill, au Conseil National de la Résistance de Londres de limoger le général De Gaulle
§      avait fait former, dans le plus grand secret, des hauts fonctionnaires destinés à administrer de force la France dès l’arrivée des Américains en Normandie
§      avait fait imprimer des billets destinés, après le débarquement, à remplacer le Franc avec cours indexé sur le dollar (les « Francs américains »)
§      n’avait informé De Gaulle de l’opération Overlord (le débarquement en Normandie) que la veille, 5 juin et via Eisenhower, alors que cette opération d’une ampleur sans précédent se préparait depuis début 1944 !
§      et d’autres amabilités encore, que l’on peut lire avec délice dans le livre de François Kersaudy « De Gaulle et Roosevelt »…

Bref, De Gaulle n’a pas pardonné. Et il le fait savoir aux Américains. La France dispose désormais de l’arme nucléaire, elle affirme sa différence face au leadership yankee.

L'émotion est grande outre-Atlantique
, où l’on se scandalise. Elle l'est aussi en France, où l'on comprend mal la décision du Général. Les cérémonies officielles se déroulent cependant sans incidents, le ministre des Anciens Combattants, Jean Sainteny et les officiels américains faisant de leur mieux et se montrant tous parfaitement « fair-play ».

Mais, quelque temps plus tard, De Gaulle enfonce le clou avec une nouvelle provocation : s’il a refusé de commémorer le débarquement en Normandie du 6 juin 1944 (le débarquement en Normandie c’est le film « Il faut sauver le soldat Ryan »), il annonce en revanche qu'il participera aux cérémonies commémoratives du débarquement en Provence (le 15 août 1944 par les troupes des colonies, c’est le film « Indigènes »)... Ce qu'il a refusé aux vétérans américains de l’opération « Overlord », le Général l'accorde donc aux anciens combattants des Forces françaises libres, qui ont massivement participé à l'opération « Dragoon » !

Je vous laisse imaginer le ton de la presse américaine de l’époque vis-à-vis Français…

Mais ce n’est pas fini.

En février-mars 1966, le général De Gaulle exécute en deux temps un coup de tonnerre soigneusement préparé.

Le 21 février 1966, lors d'une conférence de presse le général De Gaulle tient des propos menaçants
 : « Rien ne peut faire qu'une alliance demeure telle quelle, quand ont changé les conditions dans lesquelles on l'avait conclue. ». Vous observerez à cet égard que le général De gaulle réserve à ses concitoyens la primeur de ses annonces en matière internationale, contrairement à Nicolas Sarkozy qui fera au contraire l’annonce, en 2008, de la réintégration de la France dans l’OTAN devant les… parlementaire anglais !

Pour De Gaulle, puisque la France a accédé à la maîtrise du feu nucléaire et peut, en théorie, assurer seule la défense de son territoire, il est temps de redéfinir sa place dans l'OTAN. Il l’écrit dans une lettre du 7 mars 1966 au président américain, Lyndon B. Johnson : « La France se propose de recouvrer sur son territoire l'entier exercice de sa souveraineté, actuellement entravé par la présence permanente d'éléments militaires alliés ou par l'utilisation qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements intégrés et de ne plus mettre de forces à la disposition de l'OTAN. »

Concrètement, c’est l'évacuation du territoire français par toutes les troupes alliées qui y stationnent (essentiellement américaines et canadiennes) qui est exigée.

En résumé : « US go home ! »

Du clair, du direct, du lourd. Du De Gaulle, quoi.

Cette initiative provoque une nouvelle crise
dans des relations déjà difficiles entre les États-Unis et la France.

En France même, la raideur ombrageuse du Général inquiète. La presse française, craintive, insiste sur les risques d'isolement de la France dans le dispositif de protection de l’Europe. L’opposition socialiste et centriste critique le retrait de l'OTAN en s’alarmant des conséquences économiques importantes pour l’emploi et pointe les licenciements économiques qui guettent les travailleurs. Le 16 octobre 1966, une grande manifestation réunit ainsi à Paris des employés des bases américaines de Châteauroux, de Verdun, d'Orléans, d’Évreux ou de La Rochelle, Cela oblige le gouvernement à des mesures compensatoires : installation de services de l'État dans les villes les plus sinistrées, incitations fiscales à la création d'emplois, aides diverses. Quand au peuple, il s’en fiche (comme toujours) : seulement 38 % des sondés désapprouvent la décision gaullienne.

Outre-Atlantique, naturellement, on est indigné
 : la presse dénonce l'ingratitude française devant les sacrifices consentis par les GI’s en 1917 et 1944 pour défendre la liberté de l'Europe (il y aura exactement les mêmes réactions en 2003, quand la France chiraquienne refusera d’emboîter le pas aux Etats-Unis dans leur équipée irakienne).

La classe politique est critique et acerbe
: le représentant de Caroline du Sud, Rivers, se demande même avec une bonne dose de mauvaise foi si « dans l'hypothèse malheureuse d'un holocauste futur, la France ferait partie des alliés des Etats-Unis »  ! Le Département d'État (= Ministère des Affaires Etrangères) demande même une condamnation sans appel de la France. On prête aussi à Dean Rusk, le secrétaire d'État américain, cette réflexion faite à de Gaulle : « Votre décision concerne-t-elle aussi les corps des soldats américains enterrés dans les cimetières de France ? »

La rupture est consommée. A gauche, on s’en réjouit
. A cette époque, pour le socialiste… François Mitterrand « l'OTAN appartient au passé ». Quel visionnaire…

En réalité, la décision de février 1966 n'est pas une surprise. Les Américains s'y attendaient puisque leur dispositif militaire en France s'était réduit : un document américain de septembre 1965 avait même envisagé l'hypothèse d'un retrait unilatéral de France. Sans suite, cela aurait donné à la France une stature de victime.

Alors les Américains sont pragmatiques : certes, la France est sortie du commandement intégré de l’OTAN, certes les Américains ont du revoir leur déploiement de troupes en Europe, certes tout cela a jeté un froid dans les relations entre les deux pays. Mais l’essentiel est cependant préservé :

§     
la France demeure dans l' « Alliance atlantique »
§      les Américains continueront à utiliser les oléoducs qui traversent le territoire français et alimentent en pétrole les forces alliées stationnées en Allemagne
§      l’OTAN (désormais installé en Belgique) obtient le maintien des conditions de survol du territoire français
§      elle noue par ailleurs une coopération opérationnelle avec les forces françaises en Allemagne.

Les relations franco-américaines se calment donc durant les décennies qui suivent.

Jusqu'à quand ?

Par Hervé - Publié dans : Relations internationales & conflits
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Vendredi 19 septembre 2008

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Après la crise des années 1964 – 1966, les relations franco-américaines se calment pendant 40 ans. En 1991, le président socialiste François Mitterrand fait, selon ses propres termes « parler les armes » lors de la Guerre du Golfe. Les blindés français sont les premiers à franchir la frontière irakienne, depuis l’Arabie saoudite, lors de l’assaut mené par la coalition contre les troupes de Saddam Hussein qui avaient envahi le Koweït six mois plus tôt.

En 1995, l’OTAN est déployée en Bosnie
après les massacres commis par les Serbes que la présence des troupes onusiennes (commandées par le pittoresque mais encombrant général français Philippe Morillon) n’avaient pu empêcher. La France, alors dirigée par Jacques Chirac, en fait partie.

Mais l’année 2002 ravive les tensions : le président Jacques Chirac s’oppose à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis dans laquelle les seconds tentent d’entraîner la France. Condoleeza Rice osera même, en 2003, demander de « punir » la France pour son indiscipline ! On se croirait revenu en 1966.

La querelle s’envenime
du refus parallèle par les Américains de nommer, pour diriger la flotte de l’OTAN de la Méditerranée, un militaire européen. Quand aux Anglais, ils torpillent autant qu’ils le peuvent le projet de « Défense européenne » que la France et l’Allemagne tentent poussivement de faire avancer.

Lors de sa campagne électorale de début 2007, le candidat Sarkozy affirme-t-il ainsi
 : « La présence à long terme des troupes françaises à cet endroit du monde ne me semble pas décisive ». Il ajoute, avec un bon sens trempé dans l’apprentissage de l’histoire : « Aucune armée étrangère n’a réussi dans un pays qui n’était pas le sien. Aucune. Même la Chine sur le Vietnam, même les Japonais. Aucune. Quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu. » A cette époque, la présence de la France en Afghanistan se monte à 2 300 hommes.

C’est donc la surprise quand, en avril 2008, le président français Nicolas Sarkozy, élu il y a moins d’un an, prend une étonnante (comme toujours) initiative.

Laquelle ?


« … TOUTE SA PLACE DANS LA STRUCTURE DE L’OTAN… »

Le 3 avril 2008, au sommet de l’OTAN tenu à Bucarest (Roumanie), le président français Nicolas Sarkozy fait en effet une annonce qualifiée par d’aucuns d’« historique ». Le chef de l’état confirme que, à l’issue de la présidence française de l’Union Européenne (juillet – décembre 2008), la France devra « reprendre toute sa place (une formule affectionnée par notre bouillant président) dans les structures militaires de l’OTAN ». Il est chaleureusement applaudi et les Etats-Unis se félicitent ouvertement de cette perspective.

Il est vrai que, devant le Congrès américain (novembre 2007) et devant le Parlement britannique (mars 2008), Nicolas Sarkozy avait déjà évoqué cette possibilité. Mais il l’avait conditionné à une « relance de l’Europe de la Défense ». Cette « Europe de la défense » est un projet que les Etats-Unis, plus ou moins ouvertement, n’ont jamais cessé de freiner, appuyés en cela par les Britanniques, hostiles à tout éloignement de leur allié américain.

George W. Bush ayant toutefois, en 2008, joué l’apaisement en ce domaine, Nicolas Sarkozy s’est, comme à son habitude, engouffré dans la brèche pour faire avancer ses projets.

L’Elysée a cependant laissé entendre que ce « retour » pourrait n’être annoncé officiellement qu’au sommet de l’OTAN de 2009, lequel sera précisément organisé par la France, conjointement avec l’Allemagne, et se tiendra tout à la fois à Strasbourg et Kehl (soit de part et d’autre du Rhin) en même temps.

Il n’en fallait pas davantage pour que, immédiatement, la polémique se déchaîne dans l’Hexagone (puisque c’est la tendance naturelle de ce pays).


CONTRE l’initiative sarkozienne : les résistants à l'impérialisme américain 

Ø      
L’opposition de gauche a fustigé l’« atlantisme » d’un président choisissant de liquider l’indépendance française au profit des intérêts américains que défendrait l’OTAN. Une prise de position d’ailleurs étrangement « gaullienne » si on se rappelle que, en 1966, les socialistes français de l’époque étaient, au contraire… opposés à la décision de De Gaulle, qui pénalisait le tissu économique local !

Ø      
Le gaulliste Dominique de Villepin, ex-Premier Ministre (ci-contre, à gauche), a aussi pointé, trois jours plus tard, le caractère  « dangereux » et « contraire aux intérêts de notre pays » de cette décision. Il a pointé le risque de « perte de marge de manœuvre, d’indépendance » ainsi que celui d’être « embrigadé dans un ensemble » « sous domination américaine » pour être embarqué dans des « aventures militaires dépourvues de stratégie globale » telle que l’Afghanistan où « le risque d’enlisement est extrêmement important ». D’une manière générale, cela « banaliserait notre diplomatie », cette « voie originale de médiation entre l’Est et l’Ouest, entre le Nord et le Sud ».

Ø      
Le gaulliste-souverainiste Nicolas Dupont-Aignan (ci-dessus, à droite) célèbre également « l’aura » de la France dans le monde, laquelle tient, selon lui au fait que « c’est la seule nation occidentale à avoir gardé son indépendance ». Il dénonce « l’illusion » de croire que l’on pourra infléchir la stratégie mise en œuvre en Afghanistan là-bas par les Américains et déplore la « politique de soumission » mise en place par Nicolas Sarkozy

Ø      
Même des députés UMP, tels que l’ancien ministre des Affaires Etrangères Hervé de Charrette, ont préconisé la « prudence » et proposé de temporiser pour, au minimum, attendre que les Etats-Unis aient un nouveau président et l’Union Européenne de nouvelles institutions…


EN FAVEUR de l’initiative sarkozienne : les conciliants et les pragmatiques

Ø      
A contrario le ministre de la Défense Hervé Morin, (à gauche) lui, a rappelé avec enthousiasme que ce débat sur l’« indépendance » de la France était vain, pour ne pas dire factice : « La France a participé à toutes les opérations militaires de l’OTAN depuis 1995 et des généraux français assument même le commandement d’opérations de l’OTAN, comme au Kosovo ». Il a martelé que ce retour « était de l’ordre du symbole » sans « aucune conséquence sur la souveraineté de la France ».

Ø      
Quant au porte-parole de l’UMP Dominique Paillé (ci-dessus, à droite), il a soutenu sans surprise l’initiative présidentielle au nom du pragmatisme, arguant que « pour peser et exister, il faut être aux postes de commandement », ajoutant que, in fine, « notre respectabilité tient à notre force de dissuasion nucléaire, laquelle reste indépendante et non-intégrée dans l’OTAN ».

Ø       L’historienne et politologue Nicole Bacharan
(« Pourquoi nous avons besoin des Américains » Seuil, 2007) le rappelle utilement : « Les décisions au sein de l’OTAN se prennent à l’unanimité et aucun pays ne peut être contraint de participer à une action à laquelle il s’opposerait ». Elle rappelle aussi que la France fut bien contente, depuis 1945, de construire sa diplomatie et sa force de frappe « à l’abri du parapluie nucléaire américain ». Pour elle, il faut cesser cette hypocrisie et ce faux-semblant d’indépendance car, « la France est restée membre de l’OTAN depuis 1966 et n’en a jamais quitté les instances politiques ». Pour elle, il n’y a enfin chez Nicolas Sarkozy aucune marque de vassalisation : il s’oppose, ainsi, à l’entrée de la Géorgie dans l’OTAN (nous verrons cela un peu plus loin), laquelle est pourtant ouvertement soutenue par George W. Bush. Elle conclut avec pragmatisme : « La France ne doit pas faire semblant de se démarquer de l’OTAN : elle doit en être un des leaders et elle aura assurément plus d’influence à l’intérieur qu’à l’extérieur. »

Pour autant, la récente crise d’août 2008 en Géorgie a montré les limites d’une extension sans limite
d’une organisation qui, depuis la disparition de l’antagonisme Est – Ouest, s’apparente tout à la fois à :

§
     
Une sorte d’alliance militaire
des démocraties occidentales, comme au bon vieux temps de la Guerre Froide
§      Une force militaire d’appoint que l’ONU peut utiliser commodément en cas d’impossibilité d’envoi de casques bleus : l’OTAN devenant en quelque sorte les « mercenaires » inavoués de l’ONU
§      Un agrégat hétéroclite de forces militaires utilisées tout à la fois comme forces supplétives et comme caution morale par des gouvernements américains pour les besoins ponctuels de l’impérialisme de sa politique étrangère 
§      Une alliance qui permet à ses membres de marquer politiquement leur appartenance à un camp (celui de Washington) par opposition, notamment, à celui du Kremlin…


L’OTAN ET LE PIEGE GEORGIEN…

Ainsi, depuis plusieurs années, la Géorgie (pays d’Asie centrale situé à l’est de la mer Noire et terre de naissance de Staline) demande-t-elle à entrer dans l’OTAN. Les motivations de la Géorgie sont au moins aussi peu claires que les missions de l’OTAN. Quoique la Géorgie ne soit pas, en soi, un pays « européen » (une condition posée à l’adhésion par l’art. 10 du Traité, cf. supra), la candidature géorgienne est néanmoins ardemment soutenue par l’administration américaine. Elle est en revanche été farouchement repoussée par une dizaine de pays de l’OTAN, et notamment la France.

C’est pourquoi, finalement (les décisions se prenant à l’unanimité), l’OTAN a jusqu’ici repoussé cette offre spontanée d’adhésion. Il faut dire qu’une telle perspective déplait fortement (c’est un euphémisme) à la Russie, peu soucieuse de voir l’OTAN, autrefois ennemi farouche de l’Union Soviétique, venir désormais toucher ses frontières…

Parallèlement à ces tractations, au mois d’août 2008, le gouvernement géorgien, excédé par les tentatives sécessionnistes de sa province d’Ossétie du sud (située au nord du pays, ce que son nom n’indique pas), a lancé une attaque-surprise dans sa province ossète, le soir même de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin. La Géorgie tablait à l’évidence sur la mobilisation russe… devant son écran de télévision.

Mauvais calcul. N’attendant qu’une occasion de faire donner du canon, la Russie vola au secours de l’Ossétie du sud (furieusement slavophile) en infligeant rapidement une déculottée humiliante aux troupes géorgiennes. Fragilisé, le président géorgien Saakachvili, dans une conférence de presse, va déplorer alors publiquement et amèrement que son pays ne fût pas déjà dans l’OTAN. Le règlement (poussif) de la crise par des moyens diplomatiques, sous l’impulsion de la France et des Etats-Unis, s’engagera alors.

Or, si la Géorgie en avait été membre, l’alliance atlantique (cf. article 5 du Traité OTAN du 4 avril 1949) aurait été… obligée d’intervenir militairement dans un de ces conflits tribo-ethniques inextricables dont le Proche-Moyen Orient a le secret, trouvant alors face à elle un adversaire aussi redoutable que la Russie. Tout aurait donc été prêt pour une Troisième Guerre Mondiale...


« LES BOULES A KABOUL POUR NICOLAS SARKOZY… »

Cela pourrait être le titre d’une aventure de SAS ou d’OSS 117, n’étaient les circonstances tragiques qui vont nous occuper.

Car concrètement, pour la France, l’appartenance à l’OTAN suscite des interrogations accrues depuis le drame survenu non loin de Kaboul (Afghanistan), le 18 août 2008. Ce jour-là, une patrouille comprenant des forces françaises de l’ISAF (International Security Assistance Force) et des forces afghanes se trouve prise dans une embuscade tendue par les rebelles talibans non loin de la ville de Saroubi.

Bilan : 10 morts et 21 blessés : le plus lourd tribut pour des troupes françaises déployées à l’étranger, depuis 1983 (et l’attentat dans le restaurant Le Drakkar de Beyrouth, qui avait fait 61 morts et 15 blessés).

Indépendamment de la polémique suscitée (des soldats étaient-ils trop jeunes et mal préparés ? des tirs « amis » de l’OTAN ont-ils blessé des soldats français ? les secours ont-ils été trop lents ou trop tardifs ?...), l’émotion est considérable en France où, honnêtement, on n’avait jamais pris conscience, jusque-là, de la portée de l’engagement français en Afghanistan.

Devenu président de la République entre-temps, Nicolas Sarkozy avait ensuite créé la surprise en annonçant, début 2008, le… renforcement du contingent français (+ 700 soldats, soit 3 000 au total) afin d’appuyer les efforts de la coalition menée par les Américains !

La France marquait, par ce geste, sa volonté de peser ultérieurement davantage dans l’OTAN en proposant un effort militaire accru et visible. L’effort militaire s’est effectivement accru. Et le nombre de morts aussi. Alors…

Faut-il être en Afghanistan ?

Nous allons essayer d’éclairer les termes d’une réponse à cette question.


FAUT-IL ETRE EN AFGHANISTAN ? CERTES OUI.

Pourquoi ?

Pourtant, les pertes subies tragiquement en août 2008 ne peuvent constituer, en elles-mêmes, un argument pour un retrait français d’Afghanistan : du point de vue stratégique, la reprise du pouvoir dans ce pays par les Talibans ne ferait qu’accroître la menace pesant sur les démocraties en fournissant aux terroristes islamistes une base arrière d’entraînement et de financement (grâce à la culture du pavot, d’où est tirée l'héroïne). C’est une réalité, même si elle est, pour le moment, lointaine géographiquement.

De ce combat, la France ne peut être absente, c’est évident.

Avec un sens politique incontestable et une stature dépassant (pour une fois) l’étroite politique politicienne de l’éternel microcosme français, Nicolas Sarkozy a replacé l’engagement français dans un cadre plus vaste, lors d’un discours prononcé le 26 août 2008 à Castres, ville où est implanté le 8ème Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine (« RPIMA »).

§     
La menace terroriste qui plane sur les nations civilisées trouve sa source et son origine dans cette région (une évidence, mais qu’il est quand même bon de rappeler). « Nous ne voulons pas qu'à cet endroit du monde une base se reconstitue pour alimenter, entraîner, financer le terrorisme du monde qui viendra frapper, comme ça a déjà été le cas, Paris, New York, Madrid, Londres et tant d'autres capitales » (…) « La civilisation, la démocratie, les valeurs de dignité humaine, on doit les défendre partout dans le monde parce que le monde est devenu un village et si nous les défendons pas là-bas, alors nous le paierons ici »

§     
Si la France entend revendiquer un certain statut international, elle doit être prête à assumer les responsabilités (et les risques) qui vont avec. « En abandonnant nos alliés démocrates dans l'exercice des responsabilités internationales que nous confère notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, nous renoncerions (…) au statut de grande puissance avec nos droits et nos devoirs pour la paix du monde ».

Assez gaullien, reconnaissons-le avec satisfaction… 

Mais comment, oui, "comment", être en Afghanistan ? C'est toute la question.

A laquelle nous allons, naturellement, répondre au troisième et dernier épisode...

Bonne journée à toutes et à tous.

Hervé GAILLET © 2008 Tous droits réservés

Par Hervé - Publié dans : Relations internationales & conflits
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Vendredi 19 septembre 2008

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

MAIS « COMMENT » ETRE EN AFGHANISTAN ? C’EST TOUTE LA QUESTION…

Avec plus de 70 000 hommes engagés pour 38 nationalités différentes (dont 25 pays de l’Union Européenne), l’Afghanistan est le premier « théâtre » (quel lyrisme dans cette appellation technique…) d’opérations de l’OTAN. Il s’agit là d’un engagement pris sous les auspices de l’ONU avec un mandat en bonne et due forme qui a débuté en 2001 : l’ISAF (« International Security Assistance Force »).

La conduite opérationnelle de l’ISAF, elle, est le fait des Américains.
l’ISAF
La raison en est simple.

Numériquement, les Américains dominent largement les forces de l’ISAF (32 000 GI’s sur environ 70 000 hommes quand les Français n’ont envoyé que 3 600 soldats). Même si l’ISAF, sur la zone de Kaboul, est sous commandement français, il est évident que les Américains considèrent les soldats des autres pays (spécialement les Britanniques), moins nombreux, comme des troupes d’appoint, logistiquement moins bien pourvues et affectées à des tâches que seul le commandement US est en droit de définir.

A quel coût humain ?
§     De 2001 (date de l’arrivée de l’ISAF en Afghanistan) à 2004, le nombre de morts était en moyenne de 2 par mois
§      Depuis 2004, il est en moyenne de 10 par mois
§     Sur les six premiers mois de 2008, le nombre de morts s’est monté à 122. A fin août 2008, il était de 183
§     Le mois de juin 2008 a même été le plus meurtrier pour l’ISAF depuis 2001 : 51 morts
§     Depuis 2001, le nombre des tués s’est donc établi à plus de 900 (décompte au 30 juin 2008).

Pour quelle efficacité ?

De l’aveu même des chefs militaires de l’ISAF, les Talibans ne cessent de se renforcer tandis que les bandes armées de chefs de guerre incontrôlés continuent de pratiquer impunément le pillage et le brigandage, ce qui accroît l’instabilité dans le pays et donc la méfiance d’une population peu convaincue des bienfaits civilisateurs de la présence occidentale dans le pays… La situation est nettement plus défavorable qu’en 2002, après la chute du régime taliban. Et elle empire.

Certes, on est encore loin des 15 000 morts ( ! ) subis par l’armée soviétique durant dix ans d’occupation du pays (1979 – 1989) pour, au total, 100 000 hommes engagés sur le terrain (soit à peine plus que l’OTAN mais avec des moyens logistiques - surveillance spatiale et aérienne - très inférieurs techniquement).

Mais tout de même, ayons l’honnêteté intellectuelle de reconnaître que la stratégie de l’occupation armée et de la démocratisation à l’occidentale imposée à coups de fusil est en situation d’échec complet.

§        
La population afghane, à la culture radicalement différente des valeurs occidentales, ne perçoit certainement pas les Occidentaux comme des libérateurs mais comme de simples occupants : l’ethnie majoritaire des pachtounes (celle de feu le commandant Massoud), hier alliée des Occidentaux contre les Talibans, se retourne ainsi aujourd’hui contre la présence américaine. La présence occidentale en Afghanistan subit un déficit croissant de légitimité. Il est obligatoire d’« afghaniser » au plus vite les troupes qui maintiennent l’ordre mais aussi de développer les infrastructures pour apporter eau potable, routes, électricité, écoles, dispensaires à la population. Sans cet effort concret indispensable, l’on va droit vers une situation « à l’irakienne »…

§         
Le gouvernement démocratique afghan (celui d’Hamid Karzaï), de son côté, dispose lui-même d’une légitimité contestée et qui ne dépasse guère la région de Kaboul. Pour ne pas apparaître comme une « créature » des Américains et assurer sa survie politique, il n’hésite maintenant plus à critiquer ouvertement les bévues et bavures sanglantes de l’OTAN qui s’accumulent. Exemple : le 23 août 2008, des bombardements aériens de la coalition font près de 90 victimes… pour la plupart civiles dans le district de Shindand, près du village d'Azizabad. Le président Hamid Karzaï condamne alors le « martyre de près de 90 innocents, pour la plupart des femmes et des enfants » tandis que des députés dénoncent une action « cruelle et barbare ». Sur place, des manifestations d'habitants ont bien sûr lieu, où l’on prend à partie des soldats afghans, considérés comme des « collaborateurs ». Les temps changent donc, insensiblement.

Rappelons utilement à cet égard, que, en 1952, en Egypte, les troupes d’occupation anglaises s’étaient retrouvées dans cette situation : elles soutenaient le roi Farouk contre des insurgés tandis que ce même roi Farouk ne cessait de critiquer la présence britannique… Au final : le roi Farouk avait été piteusement chassé et les Anglais aussi ! Une leçon à méditer.

§        
En Afghanistan, des zones immenses restent totalement hors du contrôle des forces de l’OTAN ni par celles du gouvernement afghan, notamment à l’est, en bordure du Pakistan. Ce sont les zones où, sans succès depuis 2001, les Américains tentent de localiser l’insaisissable Ben Laden ou l’aveugle (mais néanmoins véloce) « mollah Omar » (rappelons que, en 2001, celui-ci avait en effet échappé à son arrestation par les forces américaines en s’enfuyant… sur une moto !). Ainsi ces zones dites « tribales » constituent-elles, aujourd’hui en toute impunité, un terrain d’entrainement pour les islamistes qui harcèlent l’occupant.

C’est un bourbier qui ne s’avoue pas.

En France, certains hommes politiques
, tels le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan ou le socialiste Pierre Moscovici, demandent à ce que la présence militaire française en Afghanistan soit désormais conditionnée à une révision drastique de la stratégie menée sur le terrain. Pour ne pas continuer à s’enfoncer dans le bourbier creusé par l’incompétence et l’arrogance yankee, il semble en effet nécessaire d’infléchir les décisions opérationnelles.

En Afghanistan, il est donc désormais nécessaire pour la France de montrer qu’elle ne peut tolérer d’être engagée dans une stratégie déjà perdante, menée sous la bannière étoilée et condamnée à un échec aussi certain que les précédentes invasions extérieures américaines :


§     
Vietnam (1965 - 1975)
§      Somalie (1992 – 1993 avec l’opération pompeusement nommée « Restore hope » - restaurer l’espoir)
§      et bien sûr Irak (2003 – « Iraqui freedom »).

Mais Nicolas Sarkozy prendra-t-il, comme Charles De Gaulle, le risque d’une rupture
(c’est le cas de le dire) avec des Etats-Unis qu’il n’a jusqu’à présent cessé de courtiser ? L’avenir le dira. Car, modestement, reconnaissons que les questions et les réponses ne sont pas aussi simples…


AFGHANISTAN : UN CONFLIT INSTRUMENTALISABLE PAR LA FRANCE POUR PESER DANS L’AVENIR AU SEIN DE L’OTAN

Pour l’heure, « Etre ou ne pas être… dans l’OTAN » est une question qui ne se pose pas : la réponse naturelle est OUI, dès lors que la France veut tenter de conserver un rang international honorable. Bien.

La vraie question est plutôt « comment
 ? » et « pourquoi faire » ? Quand à la mise en œuvre des réponses qui seront apportées à ces deux questions, elle se heurtera fatalement à la puissance américaine, évidemment décidée à ne partager aucune de ses prérogatives.

Dans un monde fractionné en deux par l’antagonisme Est – Ouest, la position d’isolement du général De Gaulle traduisait la volonté de s’inscrire dans une démarche de refus d’une bipolarisation imposée. Cette démarche d’affirmation sonnait comme un exemple pour d’autres pays qui refusaient l’alignement systématique (l’Inde serait le leader de ces « non-alignés », par exemple).

Mais le monde a changé. Il n’est plus « bi » mais désormais « multi » polaire. La Chine, la Russie, l’Inde, l’Europe (pourvu qu’elle se donne les moyens de surmonter ses divisions) concurrencent de plus en plus des Etats-Unis trompeusement illusionnés par une « hyper-puissance » qui aura duré moins de vingt ans.

Dans ce nouveau contexte, la position de la France se doit, elle aussi, de pouvoir évoluer.

Dès lors, le bon sens conduit à conclure que, pour pouvoir avoir de l’audience dans un club, il faut en faire partie.

Soit. Mais il est non moins certain que l’on ne peut prétendre être l’un des ténors d’une assemblée lorsque l’on n’a dans celle-ci qu’un simple strapontin. Réintégrer le commandement intégré de l’OTAN implique donc de penser que, raisonnablement, l’on a des chances de peser sur les décisions qui y sont prises, faute d’y être alors considéré comme un acteur trop marginal pour faire entendre suffisamment sa voix.

Ce n’est pas gagné d’avance, loin de là.

Car la place de la France dans l’OTAN et sur la scène internationale nécessite des moyens militaires importants sur le long terme
. La France veut-elle s’en doter ? Sans doute. Peut-elle le faire ? Pas à court terme, soyons réaliste : près de trente ans d’incompétence socialiste et d’immobilisme chiraquien ont gravement nuit à la qualité de l’outil militaire français. Le travail de remise à nouveau demandera au moins dix ans.

Il est donc aujourd’hui beaucoup trop tôt pour réintégrer l’instance de décision intégrée de l’OTAN, surtout de façon spontanée
. Quand la France sera suffisamment forte (si elle l’est jamais), il sera alors temps pour elle de se faire prier et de se trouver dans la situation, plus confortable, de celle que l’on désire plutôt que de celle qui sollicite…

La Plume et du Rouleau faisait, lors de la parution de cette chronique (septembre 2008), le pari que la France ne réintègrerait finalement pas le commandement intégré de l’OTAN au printemps 2009. Je pensais en effet que, p
our différer cet évènement, Nicolas Sarkozy utiliserait la porte de sortie qu’il s’était ménagée au départ : « toutefois, sans avancée significative sur l’Europe de la défense durant la Présidence française de l’Union Européenne (au 2nd semestre 2008), pas de réintégration dans l’OTAN », avait-il prudemment prévenu.

Las ! Le président Sarkozy a bien annoncé, le 11 mars 2009, cette réintégration. L'argument-massue ? " Les absents ont toujours tort " nous dit le président, non sans pertinence et pragmatisme.

 

Sur le plan légal, il n'y a rien à dire. Ce type de décision peut tout-à-fait être pris motu proprio par le Chef de l'Etat, qui est constitutionnellement le chef des armée. Sur le plan intellectuel, chaque citoyen peut néanmoins prendre position. De mon point de vue, ceci constitue une erreur tactique majeure et un contresens historique terrible que la France va sans doute lourdement payer dans l'avenir.

 

Cette réintégration s'opère en effet sans que " l'Europe de la Défense " n'aie, pécisément, avancé d'un seul pas. Quant à l'administration Obama, si elle se présente nettement moins ouvertement hostile à cette idée que celle de Bush, elle n'a pourtant apporté aucun signe tangible en faveur de la constitution d'une force armée européenne autonome, symbole d'une Europe politique capable de concurrencer l'OTAN, une organisation jusqu'ici dominée de façon écrasante par les Etats-Unis. Le spécialiste des relations internationales qu'est Bertand Badie, professeur à Sc Po, nous dit dans Le Monde : " rien n'indique, chez B. Obama, une volonté nouvelle de partager les responsabilités de l'alliance "

 

En faisant d'emblée une concession sans obtenir aucune contrepartie immédiate, Nicolas Sarkozy donne sans recevoir et, de ce fait, ne se pose pas en négociateur crédible : cela ne peut qu'affaiblir davantage la France face une Amérique historiquement pétrie d'un messianisme que ne la porte pas au partage du pouvoir. L'ancien ministre (socialiste) des Affaires Etrangères Hubert Védrine (1995 - 2002) rappelle d'ailleurs que " Ces avancées de la défense européenne nous ont été présentées comme une condition préalable, puis comme une démarche parallèle et le maintenant comme... une conséquence espérée de notre réintégration. "

 

Le président prétend toutefois avoir obtenu ailleurs d'autres contreparties, jugées significatives au plan militaire : deux postes jusqu'ici occupé par les Américains :

 

- La France va désormais diriger un des deux commandements stratégiques de l'Otan basé à Norfolk, aux Etats-Unis, et chargé de piloter la réforme de l'Otan : une centaine d'officiers français vont donc participer à des cogitations militaires autour d'un projet d'organisation fumeux sous l'étroit contrôle de la bureaucratie américaine...

 

- C'est un général français qui va prendre la tête du commandement régional de Lisbonne, où se trouve le QG de la force de réaction rapide de l'Alliance : une concession mineure pour un commandement périphérique, que les Américains ont faite parce que, précisément, elle était d'une importance secondaire.

 

C'est faible. Fallait-il revenir dans ce club pour tenter d'y jouer un rôle, au risque d'y être étouffé ? Ou, compte tenu de la taille de la France et de la soumission habituelle d'autres pays (Angleterre, Italie, Pologne...) aux Etats-Unis, ne valait-il pas au contraire rester en dehors de l'OTAN pour continuer à garder une totale liberté de parole et de participation, même au détriment d'une certaine audience ?

 

" Quand on n'est pas grand'chose, il faut être intransigeant. Car sinon, on n'est rien " (C. De Gaulle, en 1940 à Londres, et il savait de quoi il parlait...) 

 

Je vous laisse à vos méditations.


Bonne journée à toutes et à tous.


La Plume et le Rouleau © 2008 Tous droits réservés
Par Hervé - Publié dans : Relations internationales & conflits
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