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clio-statue-2.jpgLa PLUME ? Celle dont je me sers pour vous écrire ces chroniques... Le ROULEAU ? Celui de la muse antique CLIO, sur lequel est écrite l'HISTOIRE de l'humanité... 

Tandis que la tyrannie des média tente de noyer les citoyens sous un déluge de "news" et menace de les transformer en consommateurs sans mémoire, je vous invte à : 

   - (re)découvrir des épisodes historiques, souvent étonnants mais parfois oubliés, à travers PRES DE 200 CHRONIQUES  

 - (re)placer ces moments d'Histoire en perspective avec l'actualité pour en décrypter la résonance immédiate

 

Bientôt l'ELECTION PRESIDENTIELLE (on le saura !) : pour mieux en saisir la dimension et l'enjeu, rien de tel qu'un retour dans le passé avec cette chronique rédigée en 2007 mais toujours d'actualité...

 

Depuis le 25  janvier 2012UNE NOUVELLE CHRONIQUE EST PARUE ! Une chronique à vous faire tourner la... table !

 

Merci de vos commentaires et bonne lecture !

Depuis 5 ans, ce blog a reçu plus de 226 000 visites.

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Tout le CONTENU de ce blog est GRATUIT : vous n'y trouverez AUCUN article PAYANT, c'est sa philosopohie. Pour autant, merci de ne pas piller sans vergogne son contenu...

Car ces chroniques sont toutes des créations originales, fruit de lectures, recherches, compilations et synthèses personnelles. Les informations sont vérifiées et les sources utilisées sont généralement citées. Les photos et dessins de ce blog ont été trouvés en libre accès sur le Web ou appartiennent à l'auteur. Si vous constatez qu'un texte ou qu'une illustration ne respecte pas la législation sur la propriété intellectuelle : utilisez le formulaire "Contact" ci-dessous afin de m'aider à respecter les droits d'auteur des autres !

 

Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 01:10

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

« Faites-vous des tables ? »

 

C’est cette curieuse question que Delphine de Girardin pose, un peu à brûle-pourpoint, en cette fin d’après-midi du mardi 6 septembre 1853, à Victor Hugo, après un long entretien où il a plutôt été question de la vie politique parisienne. Question étrange, tant par son libellé que par son sujet, et qui ne manque pas de susciter une certaine perplexité chez le grand homme.

 

Si Victor Hugo avait eu de l’humour, il aurait pu répondre : « Non, moi, je fais des vers… » voire « Pour ce qui est des tables, en tant que poète, je m’occupe surtout... des pieds… » Mais voilà, la répartie amusante n’était pas la caractéristique principale de l’écrivain et Victor Hugo se contenta de répondre « Non » à cette étrange question dont il percevait parfaitement le sens.

 

Ce qui n’est pas votre cas, je le sens.

 

« Faites-vous des tables ? » Nous allons voir aujourd’hui ce que cette bizarre formulation recouvre. Et pour cela, je vais de nouveau soulever ma lanterne afin d’éclairer quelque recoin du passé, un peu sombre et, forcément, poussiéreux. Ce faisant, cet éclairage nous permettra (comme à l’habitude) de jeter un regard sur l’époque actuelle afin de voir si, de nos jours, la déesse de la Raison illumine un peu mieux les consciences qu’autrefois. Je ne parie pas forcément là-dessus…

 

Mais foin de digressions. Actionnons notre machine à remonter le temps et… partons vers le passéééééééé !!!!!!!

 

 

XVIIIème siècle : envoyez les Lumières !...

 

Le siècles des LumièresAux XVIIème et XVIIIème siècle, les Lumières ouvrent la boîte de Pandore d’une recherche « scientifique » qui se déploie tous azimuts en dehors des cadres jusqu’ici traditionnels, imposés essentiellement par la religion.

 

Jusque-là, la vision que l’homme a du monde qui l’entoure est simple et ordonnée.

 

Ici-bas, il y a  un monde visible et terrestre, que l’on ne s’interdit pas d’observer ni de comprendre mais dont les mystères doivent être approchés en gardant à l’esprit que le Tout Puissant garde quelques secrets et fait des choix (ses « voies ») dont la raison et la finalité peuvent rester « impénétrables » (incompréhensibles) au commun des mortels. L’on s’accommode donc d’une ignorance plus ou moins partielle du fonctionnement des choses.

 

Au-delà, il a un monde invisible et dont la communication avec icelui est réservée au clergé. La religion en assure la représentation exclusive à travers un ensemble de schémas destinés à encadrer le comportement immédiat des vivants : le Purgatoire, l’Enfer et le Paradis destinés aux élus sont autant de promesses de récompenses que de menaces. L’Au-delà n’est pas, en soi, inaccessible : il est sensible aux prières faites ici-bas mais encore faut-il qu’il soit sollicité par le truchement d’un clergé officiel.

 

Ce cadre va être bousculé par le décollage fulgurant des sciences et des techniques.

 

La période des Lumières (1670 – 1820), en effet, inaugure un développement accéléré des sciences. L’élite intellectuelle a compris depuis longtemps que la Terre n’est pas au centre de l’Univers mais c’est Isaac Newton qui, en 1687, dans ses Principes de la Philosophie Naturelle, énonce la loi de l'attraction universelle : tous les corps s’attirent entre eux, proportionnellement à leurs masses et dans une proportion inverse au carré de leur éloignement. La pomme tombe parce qu'elle est attirée par la Terre qui, de même que toutes les planètes, est attirée par le Soleil. Ainsi Newton explore-t-il l’Univers où l’espace est géométrique et infini, où le temps est éternel et où la gravitation universelle est responsable de tous les mouvements célestes.

 

Dans son sillage, la recherche scientifique, littéraire, politique, sociale, artistique et j’en passe, se déchaine.

 

-        Montesquieu est le pionnier de la réflexion politique avec son Esprit des lois (1758).

-        Voltaire défie l’emprise de la religion sur la société.

-        L’américain Benjamin Franklin rassemble des talents de scientifique (il fait de nombreuses découvertes sur l’électricité autour de 1750), de philosophe (il milite, avec un siècle d’avance, en faveur de l’abolition de l’esclavage et affranchit ses propres esclaves dès 1772), de diplomate (1776 – 1783) et de juriste (il participe à la rédaction de la constitution étasunienne votée en 1787).

-        Diderot, lui, tente d’embrasser le savoir universel par la rédaction de la première encyclopédie (1751) où botanique, entomologie et médecine font d’importants progrès.

-        Rousseau s’impose comme un penseur social dont on discute âprement les positions (1750 – Discours sur la science et les arts).

-        D’Alembert élargit la recherche mathématique sur les questions d’équations algébriques et de dérivées (autour de 1740).

-        Adam Smith, Quesnay, Mirabeau ou Dupont de Nemours s’interrogent sur ce qui fait la richesse des nations et à leurs circuits de production, de commerce, d’échanges et de crédit : ce sont les premiers « économistes »...

 

 

Dans cette soif de découvertes, on ne s’attache donc pas qu’aux aspects matériels et tangibles de l’univers mais aussi à des questions immatérielles : de nouvelles idées, de nouveaux concepts intellectuels sont élaborés. L’on s’intéresse aussi à divers phénomènes qui surprennent autant qu’ils inquiètent.

 

Ainsi, peu avant la Révolution française, en 1778, un étrange personnage connait, à Paris, un grand succès : le médecin autrichien Franz-Anton Mesmer (1734 – 1815).

 

Encyclopedie DiderotConstatant qu’il existe un magnétisme minéral (observé avec l’aimantation des objets) Mesmer est convaincu qu’il existe également un magnétisme des êtres vivants, lequel pourrait être interrompu lorsque ce « fluide » ne circulerait plus correctement, ce qui serait cause de maladie : une approche intuitive pas si éloignée que cela de la médecine chinoise (qu’il ignore). Pour favoriser cette circulation, Mesmer n’utilise cependant pas d’aiguilles d’acupuncture, il pense qu’il faut utiliser un « magnétiseur » dans le cadre de séances collectives de « magnétisme ». Cette nouvelle mode suscite un engouement certain : des dames de la bonne société se pressent au domicile de Mesmer et s’installent autour d’un baquet rempli de ferraille en se tenant par la main. Elles se grisent du frisson qu’elles disent ressentir, certaines tombent en pâmoison, on rapporte des crises de nerfs...

 

Mais Mesmer finit par être considéré avec suspicion : si l’époque n’est plus aux accusations de sorcellerie, son utilisation inquiétante de ce qui nous apparait aujourd’hui comme une approche de l’hypnose (très mal connu à l’époque), ses manières de rebouteux et ses théories dépourvues de rigueur scientifique finissent par le discréditer.

 

Il quitte la France en 1784-85.

 

Son travail a cependant retenu l’attention d’autres explorateurs de l’immatériel. Après lui, Armand-Marie-Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1715 – 1825), s’intéresse de près au « somnambulisme provoqué » : c’est le nom qu’on donne alors à l’hypnose. Il comprend que cet état n’est pas dû à un « fluide » difficile à quantifier mais, en fait, à un rapport interpersonnel spécifique entre « magnétiseur » et « magnétisé ».

 

Indépendamment de ces expériences, au vrai anecdotiques, le début du XIXème siècle marque surtout la fin des « Lumières » et l’entrée dans l’ère, concrète, de la Révolution industrielle.

 

 

XIXème siècle : la révolution industrielle se projette vers l’Infini (et au-delà !…)

 

Les esprits sont maintenant mûrs pour l’innovation, les découvertes, les expériences et leurs applications concrètes. A partir du XIXème siècle, le monde va entrer, pour le meilleur et pour le pire, dans une ère de progrès techniques à la fois continus et fulgurants et qui se poursuit encore de nos jours.

 

Au XVIIIème siècle, déjà, l’on avait utilisé la vapeur pour mouvoir les bateaux (1783 et le champenois Jouffroy d’Abbans), au XIXème, on circule en train (première ligne de chemin de fer en septembre 1825 en Angleterre).

 

Scaphande John LethbridgeAu XVIIIème siècle, l’anglais John Lethbrige (1715) avait inventé un engin (qui préfigurait le futur « scaphandre » de Benoit Rouquayrol) pour explorer le fonds des océans tandis que d’intrépides aéronautes avaient exploré les airs (1783 et les frères Montgolfier, 1857 et le planeur de Jean-Marie le Bris).

 

Au XIXème, on rêve déjà de l’espace quand, en 1862, Camille Flammarion publie son livre La pluralité des mondes habités (quant à une éventuelle vie extra-terrestre) et quand Jules Verne (1865) imagine des solutions techniques audacieuses pour voyager… De la Terre à la Lune.

 

Alors, si le monde physique est bientôt exploré, conquis, dompté, que reste-il comme « nouvelle frontière » ?

 

L’Au-delà.

 

Jusqu’ici, seule la religion pouvait s’autoriser à en parler. Jusqu’ici, découvrir l’au-delà, c’était pour après la mort : une perspective évidemment lointaine et où, forcément, les déçus des promesses non tenues ne viendraient pas se plaindre... Au XIXème siècle, désormais, d’aucuns veulent explorer l’au-delà en communicant avec lui. Dès la vie terrestre. Tout de suite. Ici-bas, maintenant, les vivants veulent parler aux morts ! Mais comment faire ?

 

Comme beaucoup de bonnes (et de mauvaises) idées, la mode de la communication avec les défunts va être lancée dans le Nouveau Monde, aux Etats-Unis, avant d’arriver en Europe environ vingt ans plus tard.

 

 

Année 1847 : les trois coups sont frappés (par les esprits ?...)

 

Tout commence en décembre 1847, dans l’état de New York (côte Est), quand la famille Fox s’installe dans la petite ville de Hydesville. Il y a le père, la mère et deux adolescentes : Margareth (14 ans) et Kate (11 ans). Les Fox sont protestants et de confession méthodiste. Méthodiste… Quèsaco ? Fondé au milieu du XVIIIème siècle par le prédicateur John Wesley, le méthodisme se caractérise par la recherche de la sainteté au niveau de l’individu, grâce à la capacité de résistance au péché et dans le cadre d’une discipline personnelle rigoureuse. Chez les Méthodistes, on ne fait pas dans la gaudriole. Dans la petite maison de bois qu’ils occupent désormais, la famille Fox succède à la famille Weekman, laquelle prévient les nouveaux occupants qu’elle a entendu d’inquiétants coups sourds, à l’origine indéterminé...

 

Etrange, car chez les Méthodistes, si on est peut-être un peu illuminés, on n’est pourtant pas farfelus…

 

Or, au début de l’année 1848 (au moment où, en France, éclatent des émeutes qui vont conduire à la mise en place de la IIème République : ça n’a aucun rapport avec le sujet, c’est juste pour situer dans le temps !), les Fox commencent à entendre, eux aussi, des bruits bizarres. Des coups, à la provenance inconnue, retentissent dans les murs et les planchers…

 

Le 31 mars 1848 est la nuit qui va marquer les esprits (frappeurs, évidemment !) Les filles et leurs parents comptent les coups répétés qui ébranlent furieusement les murs. A chaque coup frappé, Kate répond par un claquement de doigts ou frappe elle-même dans ses mains. Plus elle répond, plus les coups redoublent ! Les Fox estiment alors qu’une force inconnue essaie de leur dire quelque chose. Ils interrogent l’« esprit » qui prétend être celui d’un homme mort, enterré sous la maison !

 

Les Fox appellent les voisins. Inquiets mais pragmatiques, les Fox conviennent, avec le mystérieux « interlocuteur », d’un code qui utilisera l’alphabet. On épelle les lettres à voix haute. Pour se nommer, l’« esprit » frappe un coup après certaines lettres : on apprend alors qu’il s’appelle Charles B. Rosma et était colporteur. Et qu’on l’aurait assassiné…

 

Le lendemain, on entame des fouilles dans la maison : en vain. Mais, durant les semaines qui suivent, Margaret et Kate continuent à dialoguer avec l’« esprit ». Aussi leurs parents, inquiets de la suspicion que commencent à manifester les villageois, décident-ils de les éloigner : elles partent pour Rochester. A cette époque, on ne brûle plus les femmes pour sorcellerie mais, tout de même, de la prudence s’impose... A Rochester, les jeunes filles « emmènent » leur « esprit » qui continuent à communiquer avec elles. Il leur explique qu’il voit notre monde depuis l’Au-delà et suggère l’usage d’une table pour mieux dialoguer. Devenues de plus en plus célèbres, Margaret et Kate organisent alors des séances publiques et, bientôt, au Corinthian Hall de Manchester, une grande réunion de dialogue avec les « esprits ».

 

Si elles s’attirent critiques et méfiance, elles font aussi des émules. Aux États-Unis surtout car, pour l’heure, la vieille Europe n’est pas touchée.

 

Pas touchée ? Pas complètement.

 

Presbytere hante CidevilleDès 1840, en France, déjà, la presse et divers magazines s’étaient fait l’écho de plusieurs affaires étranges (nous dirions « paranormales » aujourd’hui) : apparitions et fantômes çà et là en province. En 1846, du côté du Panthéon, à Paris, des pierres avaient volé inexplicablement et des coups bizarres avaient retenti dans les murs de certaines habitations. Canulars ? Malveillance ? On restait perplexe et attentif…

 

On a raison car, en 1849, toujours en France, se produit la curieuse affaire de Cideville.

 

Cideville est une bourgade de Seine Inférieure (aujourd’hui Seine Maritime), près de Rouen dont le curé Tinel héberge, dans son presbytère, deux enfants dont il s’occupe (il leur apprend le latin). Cela lui procure un petit revenu qui améliore son ordinaire de ministre du culte (pourtant payé par les deniers publics, à l’époque). Il n’apprécie guère les guérisseurs, rebouteux et sorciers de sa région. Lorsqu’il découvre, un jour, l’un d’eux au chevet de l’un de ses paroissiens, le curé se met en colère et le chasse. Furieux, le guérisseur charge l’un de ses amis, un berger nommé Thorel (lui aussi rebouteux mais aux pouvoirs semble-t-il moindres) de… jeter un sort sur les enfants, afin de nuire au curé et que la garde des enfants lui soit retirée.

 

A partir du 26 novembre 1851, d’étranges phénomènes se manifestent alors au presbytère. Plusieurs témoins extérieurs (tel le Marquis Jules de Mirville, 1802 – 1873, auteur d’ouvrages sur les esprits, le diable, la religion, etc…) confirment la survenance de bruits, de coups sourds, de malaises qui touchent les enfants, de déplacements d’objets inopinés et inquiétants. L’affaire fait grand bruit dans la région et les autorités civiles et religieuses s’en mêlent.

 

A l’issue de diverses péripéties judiciaires, le dénommé Thorel est reconnu responsable, le 4 février 1852, des dommages causés dans le presbytère, sans que soit d’ailleurs clairement établie la façon dont il s’y est pris ! Par décision de l’archevêque, le 15 février suivant, les enfants, eux, quittent le presbytère. Tout rentre alors dans l’ordre.

 

Si l’on ne parle plus, à cette date, de sorcellerie, on s’interroge néanmoins sur les causes d’un tel tapage. Vous le comprenez, les consciences sont donc mûres quand, à partir de début 1853, la mode des « tables » touche l’Europe grâce aux publicités, affiches et prospectus que le vapeur Washington apporte à Brême. L’information se diffuse rapidement à la Prusse, à l’Autriche puis la Belgique. Au bout de quelques mois, c’est le tour de la France. Dans le pays de Descartes, on va commencer, aussi, à interroger les « esprits ».

 

 

Année 1853 : tout le monde à table(s) !

 

Au début, l’on s’efforce de respecter le protocole établi au États-Unis par les premiers « médiums » : on s’assemble autour d’une table ronde en bois en alternant hommes et femmes, on fait la pénombre et, petits doigts en contact, on se concentre et l’on attend que la table « parle » : qu’elle se soulève, qu’elle frappe des coups et qu’un « esprit » se manifeste.

 

On s’aperçoit bientôt que les tables petites et légères sont naturellement préférables : n’importe quel esprit pourra facilement les agiter tandis qu’une robuste table en chêne nécessitera au contraire un médium disposant d’un « fluide » puissant (et aussi un « esprit » costaud)…

  Planchette ecriture automatique

Par des perfectionnements habiles, on rend la conversation plus aisée : plutôt que d’épeler l’alphabet et d’attendre que la table se soulève pour valider la lettre proposée (une procédure évidemment lente), on y pose une tige de fer où une planchette et tous les apprentis-mediums y posent la main. On constate que, sous l’impulsion de la force collective, la planchette glisse, se déplace et désigne des lettres préalablement disposées sur la table, formant des mots qu’un assistant extérieur note scrupuleusement (nous verrons plus loin l’importance de la présence d’un spectateur extérieur et non directement engagé dans l’expérience).

 

L’esprit commercial et l’inventivité industrielle se mobilisant, certains magasins parisiens se spécialisent alors dans les planchettes à roulement à bille ou à porte-stylo-plume intégré ! On n’arrête pas le progrès.

 

C’est alors le début des expériences dites d’« écriture automatique » : là, le médium se laisse inspirer par l’« esprit » et rédige des phrases ou exécute des dessins. La qualité et le sujet des textes et des croquis sont évidemment variables. Ceux qui suscitent le plus d’intérêt de la part du public concernent évidemment souvent des thèmes situés au-dessous de la ceinture… C’est pourquoi, intuitivement, quelques esprits plus éclairés soupçonnent que ces dessins ne sont pas forcément le fait d’« esprits » mais la manifestation d’un inconscient qui reste à explorer…

 

Quoiqu’il en soit, en 1853, la mode des « tables tournantes » déferle sur la France, et spécialement Paris avec un succès énorme dans les salons bourgeois. On n’emploie pas encore le mot de « spiritisme » : pour cela, il faudra attendre autour de 1859-60 et l’influence décisive d’un intellectuel du nom d’Hippolyte Rivail (auto-surnommé « Allan Kardec ») qui défendra l’idée de réincarnation en affirmant qu’ il faut « naitre, mourir, renaître encore pour progresser ».

 

tables tournantes XIXe siecleIl va sans dire que l’activité des « tables tournantes » concerne essentiellement une élite fortunée et cultivée, celle qui a du temps à passer autour d’un guéridon (et encore faut-il en posséder un !) C’est la raison pour laquelle ces expériences attirent des grands noms de la littérature ou de la poésie, tous fascinés par ce qui est extra-sensoriel : l’au-delà, le surnaturel, l’âme, les appels intérieurs, la vie après la vie… Aussi le dramaturge Victorien Sardou ou l’écrivain Villiers de L’Isle-Adam vont-ils se passionner pour le phénomène, ainsi que les écrivains Guy de Maupassant ou Théophile Gautier. Les œuvres de ces derniers (par exemple Le Horla, pour Maupassant ou les Récits fantastiques de Gautier), traduisent très clairement leur goût pour le surnaturel et l’onirique.

 

Mais l’élite sociale est-elle la seule à se passionner pour ces phénomènes ? Ou ne fait-elle, en réalité, que traduire une évolution profonde des mentalités qui touche toute la société ?

 

L’historienne Nicole Edelman (L’Histoire n° 75, février 1985), spécialiste de l’histoire du paranormal, replace cet engouement dans le cadre de la modification que, depuis l’avènement des Lumières au XVIIIème siècle, la société entretient désormais avec le monde « non matériel » mais aussi, plus spécifiquement, avec la mort.

 

 

Face à l’inexplicable, l’engouement pour l’inexpliqué

 

Avant les Lumières, l’emprise de la religion dans tous les compartiments de la vie sociale conduisait à une interprétation extensive du « surnaturel » : Dieu ou le diable agissaient à tout moment dans la vie quotidienne et dans tous les domaines. La survenance d’épidémies, les maladies (spécialement neurologiques), les accidents climatiques et, plus généralement, tous les évènements inexpliqués, y compris les plus petits faits individuels, requéraient l'intervention des hommes de religion pour les expliquer et y faire face.

 

Or, à partir du milieu du XIXème siècle, c’est la science qui interprète ces évènements, qui les analysent, qui les traduit pour le commun des mortels et les lui explique.

 

« L’ère des grandes diableries est close » nous dit Nicole Edelman. Les cas de possessions, par exemple, et leur cortège de convulsionnaires et d’agité(e)s du bocal en tous genres ne sont plus désormais du ressort des exorcistes mais des médecins, qui s’efforcent d’approcher les mystères de l’hystérie.

 

Face à l’essor du matérialisme et du rationalisme, l’Église entreprend alors une reconquête des esprits (humains, cette fois !) et « resserre » le surnaturel sur la figure centrale du christianisme qu’est la Vierge Marie. L’Église valide ainsi officiellement les apparitions de celle-ci en 1830 à Catherine Labouré (24 ans) à Paris (très précisément au 140 rue du bac), en 1846 à La Salette (près de Grenoble) à la jeune Mélanie Calvat (15 ans) et Maximin Giraud (9 ans) et à Ceretto (Toscane) en 1853 à la jeune Veronica Nucci (12 ans) et Giovanni Battista (son frère, 9 ans). Ces évènements déclenchent d’importants mouvements de foules et de dévotions encadrés avec succès par l’Église. Le point culminant sera atteint quelques années plus tard avec les apparitions de Lourdes à la jeune Bernadette Soubirous (14 ans), en 1858 en un lieu qui a toujours la notoriété que l'on sait.

 

Simultanément, cette concentration sur un surnaturel bien identifié laisse sans explication tout un ensemble de faits qui, de leurs côtés, ne font l’objet d’aucune attention scientifique sérieuse et méthodique :

-        les « tables tournantes » en font partie

-        de même que la « télékinésie » (déplacement d’objets à distance)

-        la « clairvoyance » (don de divination)

-        la « clairaudience » (audition de voix intérieures)

-        l’hypnose

-        la « glossolalie » (expression dans des langues non apprises ou inconnues)

-        la lévitation

-        les apparitions, etc…

 

Reléguées aux confins de la superstition, du charlatanisme ou des tours de magie de foires, ces sujets sont délaissés par les scientifiques mais leur existence  permet aux consciences individuelles de « concilier spiritualisme et rationalisme » selon l’expression de Nicole Edelman et de fournir une « appréhension globale du monde que la science ne peut encore apporter et que la religion catholique n’offre plus ».

 

 

Dialoguer avec les vivants, c'est bien mais avec les morts, c'est mieux

 

Nicole Edelman reprend les thèmes de Philippe Ariès (1914 – 1984), grand historien de la mort (La mort en Occident, 1975 : ardu, votre serviteur eut à le lire durant ses études !) pour expliquer combien, au XIXème siècle, le rapport de l’individu avec la mort se modifie.

 

Au Moyen Age, compte tenu de la mortalité importante et des fortes solidarités locales, « la mort était familière, apprivoisée ».

 

A partir des Lumières, « la mort a un sens nouveau. On la dramatise, on l’exalte, on la veut impressionnante, accaparante ». On donne une solennité inédite aux obsèques, comme en témoigne celles des « grands hommes » dont on commémore les anniversaires de la date de décès et dont on assure un culte fidèle du tombeau. La Révolution française, avec sa pompe funèbre et son Panthéon, en offre l’exemple frappant quant, à l’inverse, les tombes des rois de France, pourtant personnages sacrés de leur vivant, ne firent, durant dix siècles, l’objet d’aucune commémoration particulière.

 

Au niveau du simple individu, c’est la même chose : la mort est désormais vécue comme une « rupture » intime, un « arrachement inacceptable ». On cherche donc, par tous moyens, à retrouver la présence du disparu. C’est la raison de l’engouement pour les séances de « tables tournantes » qui offrent, croit-on, l’opportunité d’un moment d’intimité retrouvée entre les vivants et les morts.

 

Nicole Edelman introduit, enfin, avec pertinence que ces séances permettent à la femme, (qui est bien souvent le médium du groupe) de « renouer avec le modèle plus ancien de la voyante et de la Pythie » : une façon pour la femme de retrouver une place centrale quant la société qui l’entoure la traite au contraire de façon assez dégradée…

 

Ces prolégomènes achevés, revenons à Victor Hugo. En cette année 1853, Delphine de Girardin, vient lui rendre visite à Jersey. Pourquoi Victor Hugo vit-il à Jersey ? Jetons un bref coup d’œil sur la vie de l’homme (parfois poignante et dramatique comme ses propres poèmes) pour comprendre comment Hugo en est arrivé là.

 

 

Victor Hugo, poète un jour, poète toujours…

 

victor-hugo-1.jpgVictor Hugo est né en 1802. « Ce siècle avait deux ans… » écrit le poète en 1831 dans le recueil Les feuilles d’automne : une grossière erreur (probablement pas délibérée) puisque le XIXème siècle ne commença qu’en… 1801 pour se terminer en… 1900. Victor est le fils du général d’Empire Joseph Hugo et de Sophie Trébuchet. Son enfance est marquée par les diverses affectations de son père : Paris, Naples, Madrid…

 

Victor commence à écrire des poèmes à l’adolescence, encouragé par son milieu familial et ses professeurs. A 14 ans, il rêve de gloire littéraire et affirme, avec l’aplomb de l’adolescence : « Je veux être Chateaubriand ou rien[] » avant de participer à divers concours de poésie. A 19 ans (1821), parait son premier recueil de poèmes, Odes qui se vendent à 1500 exemplaires.

 

Un an plus tard, il épouse Adèle Foucher, une amie d'enfance avec laquelle, entre 1823 et 1830, il aura 5 enfants. Notons au passage que quatre d’entre eux (Léopold, Léopoldine, Charles et François-Victor) mourront avant lui tandis que la cinquième (Adèle) sera mentalement déficiente…

 

Rapidement, Hugo vit de la vente de ses livres, même si certains reçoivent des accueils décevants. Sa femme et lui fréquentent les cercles romantiques mais aussi des musiciens (Berlioz, Liszt) et des peintres (Delacroix). En 1831, il fait paraître Notre-Dame de Paris. A partir de cette date, il se consacre au théâtre pour plus d’une décennie, encouragé par le… scandale de sa pièce Hernani (1830), lequel accroît la notoriété de l’oeuvre !

 

En 1833, Hugo rencontre l'actrice Juliette Drouet, qui restera sa maîtresse durant toute sa vie (même s’il en aura d’autres). En 1841, Hugo entre (après 3 essais infructueux) à l’Académie Française : il a 39 ans. A partir de 1843 et la mort accidentelle, par noyade à Villequier (Seine-Maritime) de sa fille Léopoldine et du mari de celle-ci, Charles, sa création littéraire se ralentit très fortement pendant une dizaine d’années.

 

En 1845, nomme « pair de France » la Monarchie de Juillet (régime du roi des Français Louis-Philippe issu de la branche des « Orléans », c’est-à-dire des descendants de Philippe, frère de Louis XIV) le nomme "pair" (sorte de sénateur). Les motivations qui poussent Victor Hugo à accepter une nomination qui risque de l’instrumentaliser au profit du régime quasi-monarchique ne sont pas claires. Hugo est-il un démocrate dans l’âme qui entend peser de l’intérieur sur le système pour le libéraliser ? D’aucuns le pensent. Hugo saisit-il l’occasion d’un poste prestigieux pour accroître sa notoriété mais sans aucune conscience politique réformatrice établie ? D’autres le soupçonnent. Hugo n’est, à l’évidence, pas un réel « démocrate » qui se range du côté du peuple (un « socialiste »).

 

Au vrai, Hugo semble surtout un nostalgique du bonapartisme dont la dimension héroïque et quasi-romantique le fascine.

 

La preuve : à l’avènement de la Seconde République en 1848 (celle qui abolit l’esclavage, celle qui instaure le suffrage universel masculin et celle qui porte démocratiquement à sa tête le prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er), Hugo est élu député et siège dans les rangs des… conservateurs. Et s’il critique la violence de la répression des émeutes ouvrières qui s’ensuivent, Hugo y participe personnellement. Progressiste, certes, mais pas trop, Hugo.

 

Du moins au début. Car Hugo prend rapidement ses distances avec le régime, pourtant républicain, qu’il juge réactionnaire sur le plan social. Ce n’est pas tout. En décembre 1851, un peu moins d’an avant le terme légal de son mandat (fixé à 4 ans à l’époque) le président Bonaparte effectue un coup d’état pour se maintenir au pouvoir. Hugo est indigné, condamne le nouveau régime, célèbre les idées et liberté et de démocratie, agonit littéralement Louis-Napoléon Bonaparte de critiques et part en exil à Bruxelles. La publication de son pamphlet Napoléon le petit rend le gouvernement français fou de rage, lequel met les pouvoirs publics belges sous pression. Hugo quitte alors Bruxelles en 1852 pour l’île anglo-normande de Jersey.

 

 

L’appel des tables

 

Dans son exil à Marine Terrace, Hugo n’est pas seul, il a emmené sa femme Adèle, ses trois enfants Charles, François-Victor et Adèle et… sa maitresse Juliette Drouet (qui ne loge pas au même endroit, cependant, mais s’est installée dans la demeure appelée Nelson hall !). De loin, Hugo s’intéresse à la vie politique parisienne, il aide aussi financièrement quelques exilés impécunieux. Il reçoit des visites, assez rares.

 

C’est le cas de celle que lui rend Delphine de Girardin, en ce 6 septembre 1853. Qui est Delphine de Girardin ? Elle est une femme de lettres spirituelle, épouse du directeur du journal La presse, fondé en 1836. Sous la Monarchie de juillet (1830 – 1848), elle a tenu un « salon » littéraire très couru où la bonne société chic parisienne venait agiter des idées progressistes en prenant le thé et en déclamant des poèmes. En 1853, si elle s’intéresse encore beaucoup à la vie politique parisienne, elle s’adonne surtout avec zèle à la nouvelle activité à la mode, celle des tables tournantes.

 

« Faites-vous des tables ? » finit-elle donc par demander au poète. Ce n’est pas le cas. Dans l’entourage d’Hugo, on n’a que méfiance pour cette « fluidomanie ». Delphine en explique alors l’exercice au poète : le guéridon, l’alphabet, les coups… Hugo et ses amis l’écoutent poliment, avec beaucoup de scepticisme et un brin de condescendance. Puis tout le monde va se coucher. 

 

Victor Hugo n’a, en fait, aucune tendance au mysticisme. Comme tous les romantiques, il est bien sûr interpellé par la question religieuse : quelle place la religion, ses dogmes, ses mystères et son surnaturel, peut-elle désormais avoir dans un monde en pleine mutation politique et technologique ? Mais il n’est certainement pas un « chrétien » comme on l’entend : aucune trace d’un quelconque baptême ni communions ni d'aucune pratique régulière mais, cependant, une solide culture générale classique donnée par sa mère qui inclut, évidemment, la connaissance de la religion (chrétienne, cela s’entend).

 

La « religion » de Victor Hugo est en fait plutôt une philosophie personnelle laïque marquée par l’empathie envers l’espèce humaine. C’est une synthèse entre le socialisme, le saint-simonisme (l’avènement d’une société fraternelle dont la direction reviendrait à ses membres les plus compétents au bénéfice de l'intérêt général) et divers courants de pensée de l’époque qui cherchent a opérer le syncrétisme des grandes religions pour en retirer un socle commun. Simultanément, au-delà de cela, Victor Hugo est convaincu qu’il existe un monde invisible qui mène jusqu’à Dieu et que le poète, par l’inspiration qui l’anime, est spécialement appelé à emprunter, même modestement, ce chemin.

 

C’est pourquoi Victor Hugo rejette la perspective d’une domination des consciences par la science (voir la suite)…

 

Bonne journée à tous et à toutes.                                      La Plume et le Rouleau © 2012 Tous droits réservés.

Par Sho dan - Publié dans : Histoires extraordinaires & énigmes
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Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 01:05

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Victor Hugo rejette la perspective d’une domination des consciences par la science (le « scientisme »). Cet affreux matérialisme conduit en effet l’individu à ne pas tenir compte de moyens intéressants pour élargir sa conscience : l’« analogie » des Théosophes antiques, l’intuition, l’écoute des voix intérieures…

 

D’ailleurs, Hugo fustige les scientifiques qui démissionnent intellectuellement devant ce qu’ils ne peuvent expliquer : les effets du chloroforme (l’inconscience), la catalepsie (le fait que les muscles puissent se figer brutalement), l’homéopathie, l’hypnose, les convulsionnaires, la prémonition, les esprits frappeurs, les fakirs mangeurs de feu et charmeurs de serpent sont autant d’occasion où ces scientifiques, au lieu de creuser la question, se « soustraient au devoir scientifique ». Ils refusent de s’emparer de ces domaines. C’est navrant car, de ce fait, ils « laissent la foule en proie à des visions […] au bénéfice des charlatans ». Et Victor Hugo lance un avertissement : « Où Laplace se récuse, Cagliostro parait ! ». [ndlr : Laplace fut un mathématicien, astronome et physicien (1749 – 1827) tandis que Joseph Balsamo, le « mage » Cagliostro fut un aventurier pratiquant l’hypnose et la magie (1743 - 1795)]

 

Dès lors, pour Victor Hugo, si le scientifique délaisse ces questions, le poète doit se les approprier afin d’éviter que les charlatans ne s’en emparent. Dans ce cadre, la mort de sa fille Léopoldine, en 1843, lui est apparue comme un drame brutal, inacceptable au plan personnel et porteur d’interrogations plus vastes. Il s’est mis à prier, à devenir superstitieux et, en 1847, il a participé à des séances de « magnétisme » pour entrer en contact avec l’âme de Léopoldine qui, il en est persuadé, doit se trouver quelque part.

 

Sans succès.

 

Victor Hugo exil JerseyAlors, quand Delphine de Girardin, en ce jour du 6 septembre 1853, ouvre à Hugo la perspective de dialoguer avec un monde invisible, comment celui-ci pourrait-il refuser ? Dès le lendemain mercredi 7 septembre 1853, Victor et Delphine se mettent, seuls, autour d’une table (personne d’autre ne veut participer).

 

Résultat ?

 

Rien. Le meuble reste « muet ».

 

Mais on ne se décourage pas. Au lieu d’une table carrée, on va en acheter une qui soit ronde et plus légère et, le jeudi, on recommence. Résultat : rien. On réessaye le vendredi : rien. Le samedi : rien. Cela devient lassant, convenons-en. On réessaye malgré tout encore le dimanche et, cette fois…

 

 

C’était la première séance…

 

Cette fois il y a un monde fou (à lier…) qui assiste à l’expérience : Victor Hugo, Delphine de Girardin, les deux Adèle Hugo (mère et fille), Charles Hugo et François-Victor Hugo (les fils), le poète et dramaturge AugusteVacquerie (frère du gendre d’Hugo, disparu avec sa femme Léopoldine), l’homme politique de Tréveneuc (un républicain exilé à Jersey comme Hugo) et le général Le Flô (un monarchiste lui aussi exilé par Napoléon III mais pour des raisons inverses !). Seuls Delphine de Girardin et Auguste Vacquerie posent leurs mains sur la table pour tenter de la faire parler. Les autres, derrière, observent, en rond autour des médiums. Et, à l’étonnement de tous, cette fois, la table… tressaille, elle bouge, elle se soulève et elle se met à frapper des pieds !

 

Elle répond, en frappant des coups qui permettent de trouver les lettres (« A » : 1 coup, « B » : 2 coups ; « C » : 3 coups, etc… : assez fastidieux, reconnaissons-le) aux personnes présentes qui, maintenant, posent des questions à voix haute. Qui parle ? C’est un esprit, il s’exprime en des mots courts, pas toujours clairs mais dont on tente d’interpréter le sens. Il commence d’ailleurs par se plaindre de l’incrédulité de M. de Tréveneuc, l’« esprit fort » de l’assistance ! Le mystérieux interlocuteur explique qu’il est celui d’une femme décédée… Que celle-ci est envoyée par le Bon Dieu. Qu’elle est heureuse quand on prie pour elle. Et qu’elle reviendra si on l’interroge de nouveau.

 

Franchement, pas mal pour un dimanche !...

 

Il est maintenant une heure du matin. Un procès-verbal est dressé de ces étranges faits. Quant à Hugo et sa femme Adèle, ils en sont convaincus au-delà de toute rationalité (par ailleurs difficile à conserver en l’espèce !) : c’est l’esprit de leur fille Léopoldine qui s’est manifesté. 

 

tables tournantes XIXe siecleDès le lendemain soir, donc, lundi 12 septembre 1853, on refait une séance. Delphine de Girardin doit en effet repartir le mardi suivant et, puisqu’on tient le médium sous la main et que le guéridon semble coopératif, c’est l’occasion de se remettre à table ! Et, de nouveau, la table répond ! A bien y réfléchir, cette séance, comme toutes les autres, présente un caractère proprement hallucinant, jugez-en. Après quelques mots incompréhensibles (c’est de l’Assyrien, rassure la table…), l’esprit s’exprime (enfin) en Français. Elle répond aux questions de Victor Hugo, de façon assez laconique et pas toujours claire...

 

-          As-tu une communication à nous faire, demande le poète ?

-          Lumière, dit l’esprit

-          Connais-tu l’âme qui est venue hier ?

-          Non

(…)

-          Que faut-il faire pour qu’elle revienne ?

-          Espérance

 

Dans l’ensemble, c’est la déception parmi les invités : Léopoldine (à condition que ce soit elle) ne viendra pas ce soir. Heureusement, le moral remonte grâce aux autres questions de Delphine de Girardin :

 

-          Sais-tu que celui qui t’interroge est un grand poète, demande-t-elle à l’esprit ?

-          Oui

-          Nomme un de ses ouvrages…

-          Notre-Dame de Paris

 

Formidable : Victor Hugo est célèbre, même jusque dans l’Au-delà...

 

Enhardi, Hugo interroge l’esprit sur l’Au-delà, les autres esprits, leur forme, etc… L’esprit dit s’appeler Amélia, une jeune française décédée il y a trois ans. Elle précise qu’elle voit les autres esprits sous la forme de la jeunesse et qu’il ne faut pas avoir peur de la mort. Voilà un esprit rassurant mais...

 

Mais brusquement, les réponses deviennent confuses.

 

 

Une table qui ne manque pas d’esprits

 

Delphine de Girardin pense que ce n’est plus le même esprit qui commande la table, laquelle s’agite maintenant furieusement dans tous les sens sous les mains des invités. Elle tape et l’on égrène l’alphabet. L’esprit se nomme B… O… N… A… P…A… Bonaparte ! Mais, demande Hugo, « le Grand » (Napoléon 1er) ou… « le Petit » (Napoléon III, objet de toutes les critiques d’Hugo) ? Et la table répond qu’elle est agitée par l’esprit de... Napoléon III, envoyé sur ordre de son oncle Napoléon 1er ! Devant cette situation loufoque, les participants concluent qu’ils peuvent donc communiquer avec les esprits de personnages vivants mais obéissant aux ordres des morts ! « Ah ! Scélérat, dit Hugo, je te tiens ! »

 

On nage en pleine surréalisme. Et la séance va durer trois heures.

 

napoleoniii.jpgL’esprit de Napoléon III est assez loquace et se prête avec bonne grâce et avec une surprenante humilité à l’interrogatoire hugolien (« Souffres-tu de ton crime ? », « Penses-tu aux proscrits ? », « Est-ce moi que tu crains le plus au monde ? »…). Il n’a toutefois pas vraiment le don de double vue. Ainsi prédit-il que Napoléon III mourra dans deux ans (soit 1855), il annonce l'avènement des Etats-Unis d'Europe et indique que Napoléon III ne fera pas la guerre en orient. En fait, Napoléon III mourra en 1873, il fera la guerre en orient (et avec succès : victoires de Sébastopol, de Malakoff) et, pour ce qui est de réaliser les Etats-Unis d'Europe, en ce début 2012, on n'a même réussi à virer Manuel Barroso, alors...

 

Bon, à deux heures et quart du matin, on s'arrête enfin ces élucubrations.

 

Une première constatation s'impose comme une évidence : si la table a « parlé », les esprits qui l'ont animé ont abordé les deux sujets qui taraudent Hugo jusqu'à l'obsession : sa chère fille disparue Léopoldine et Napoléon III, l'infâme dictateur parjure. Plutôt curieux, non ?

 

Évidemment, on ne va pas s'arrêter en si bon chemin. Le lendemain soir, on remet à nouveau le couvert ! Cette fois, l'esprit qui parle s'appelle « l'Ombre ». Après un dialogue un peu abscons, l'Ombre cède la place à... Chateaubriand (décédé cinq ans auparavant, en 1848, et inhumé sur rocher face à Saint-Malo), lequel indique à Hugo que « la mer me parle de toi » et que, à propos de Napoléon III ses « os ont remué » ! Cela confirme donc l’adage selon lequel des évènements choquants pourraient conduire des défunts à se retourner dans leur tombe !?

 

Après Chateaubriand, c'est Vulcain qui apparaît, puis divers personnages politiques de l'époque, puis Dante puis Racine et Césarion (le fils de César et Cléopâtre) !

 

Ah, chez les Hugo, on reçoit du beau linge ! L'Histoire, au sens large, se presse, non pas au portillon, mais au guéridon ! Franchement, si je pouvais interroger tous ces esprits, je vous en écrirais, moi, des chroniques épatantes. Mais voilà, pour cela, il faudrait être Victor Hugo...

 

Alors revenons à celui-ci. La machine est lancée et le spiritisme va devenir pour le poète une véritable addiction : tous les soirs, il faut à Hugo sa « dose » de « table ». Les esprits font quasiment la queue pour lui parler et la file d'attente est longue. De septembre 1853 à juillet 1855, Hugo reçoit dans son salon une foule de personnages et de concepts. Il les interroge, les écoute et note par le menu tout ce que les esprits qui se manifestent lui disent (lui disent… en Français car les esprits, fort heureusement, parlent la langue de Molière !). Il va en tirer une somme astronomique de procès-verbaux qui ne seront publiés, et donc réellement étudiés, qu’en 1923.

 

Ces « esprits », je les ai classés par ordre d’apparition dans l’Histoire en vous en rappelant les principales caractéristiques.  

 

Antiquité

 

-        Moïse : le célèbre prophète fondateur du Judaïsme auquel on attribue l’écriture des 5 livres majeurs (parmi plus de 20) qui composent la Bible ainsi que la rédaction des dix commandements bien connus de Charlton Heston

-        l'Anesse de Balaam : l’animal biblique qui refusa (avec l’obstination caractéristique de son espèce et aussi de certains individus de ma connaissance…) de convoyer son maître car celui-ci était envoyé par son pharaon pour maudire les Juifs…

-        Isaïe (v. 766 av. JC – v. 701 av. JC) : le plus prophétique de tous les prophètes de l’Ancien testament, une sorte de Madame Soleil du messianisme

-        Eschyle (v. 526 av. JC – 456 av. JC) : le dramaturge grec qui révolutionna le théâtre en inventant tout à la fois le… deuxième acteur, le dialogue et l’action, à une époque où l’on ne connaissait que le one-man-show hellène

-        Platon (v. 428 av. JC – 348 av. JC) : le génial philosophe qui expliqua que la Cité devait être organisée exclusivement en fonction du Bien et de l’intérêt général (on attend toujours la mise en œuvre de ses idées…)

-        Socrate (v. 469 av. JC – 399 av. JC à Athènes) : le père de la philosophie qui but la cigüe jusqu’à la lie après avoir été condamné par ses contemporains qu’il avait abreuvé de maximes qui ont traversé les siècles (« Connais-toi toi-même », « Il n’y a point de travail honteux »). L’ingratitude des peuples, c’est quelque chose…

-        Aristote (384 av. JC – 322 av. JC) : le disciple de Platon qui fut le précepteur du futur Alexandre le Grand et s’attacha à favoriser l’observation et l’empirisme dans la réflexion philosophique. Pour lui, après de puissantes cogitations, la poule était avant l’œuf (je vous expliquerai le raisonnement une autre fois…)

-        Hannibal (247 av. JC – 183 av. JC) : le général carthaginois (Carthage est en actuelle Tunisie) qui, dans le cadre des guerres entre Carthage et Rome (les guerres puniques) tenta d’attaquer Rome par le nord et, pour ce faire, traversa l’Espagne et franchit les cols des Pyrénées et des Alpes à dos d’éléphant et sans dopage …

-        Jésus (1 – 33) : On ne présente plus (même si on ne connait pas forcément correctement…)

-        le Lion d'Androclès : le lion légendaire qui épargna un esclave chrétien livré au supplice par les Romains car il avait reconnu celui qui lui avait autrefois soigné une patte, témoignant là d’une reconnaissance que l’on aimerait trouver chez certains humains…

 

Moyen Age

 

Charles-VII-couronnement.jpg-        Mahomet (570 – 632… du calendrier chrétien) : le dernier prophète monothéiste auquel Victor Hugo aurait pu demander « L’Arabie, c’est où, dites ? » (auquel cas Mahomet aurait vraisemblablement aurait répondu « Par là, mec… »)

-        Jeanne d'Arc (1412 – 1431) : il n’est pas dit si la Pucelle d’Orléans éclaira à Victor Hugo les zones d’ombre sur lesquelles les historiens se penchent aujourd’hui : simple bergère ou fille de petite noblesse ? Autodidacte charismatique ou jeune fille bien élevée et instrumentalisée ? Instrument de propagande royale habile ou boulet des grands aristocrates de la cour ?

-        Martin Luther (1483 – 1546) : le moine augustin allemand fondateur du Protestantisme, guère en odeur de sainteté…

 

Renaissance

 

-        Shakespeare (1564 – 1616) : le tragédien britannique qui ne pouvait manquer de répondre à l’appel de celui qui avait qualifié son œuvre de « poésie illimitée »

-        Galilée (1564 – 1642) : le physicien et astronome italien qui ne pouvait que constater que les tables, elles aussi,… tournaient !

-        Marion de Lorme (1611 – 1650) : la courtisane qui fut (entre autres) la maîtresse du cardinal de Richelieu aura pu inspirer Alexandre Dumas pour son personnage de Milady de Winter (Les trois mousquetaires) mais elle fut surtout l’héroïne d’une pièce de théâtre de… Victor Hugo (1831), interdite pendant 2 ans par la censure du roi Charles X… -        Molière (1622 – 1673) : l’auteur le plus joué au théâtre français serait-il un esprit frappeur… imaginaire ?

 

Temps modernes

 

-        Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1718) : le philosophe des Lumières qui préféra « être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés » en rêvant solitairement…

-        Denis Diderot (1713 – 1784) : l’érudit écrivain des Lumières (guère fataliste mais, au contraire, partisan de l’esprit critique afin d’éclairer le monde) auquel il importait peu que ses « idées fussent adoptées ou rejetées, du moment qu’elles retenaient l’attention » de son lecteur. Tout le contraire de nos politiciens actuels…

-        Voltaire (1694 – 1778) : l’écrivain François-Marie Arouet, qui fut le fer de lance des Lumières et de l’anticléricalisme, le pourfendeur des injustices et le contempteur inlassable des ignorances et des superstitions

-        Charlotte Corday (1768 – 1793) : la native de Caen qui assassina le révolutionnaire (ultra) Jean-Paul Marat dans un geste qui lui valut la guillotine et un tableau du peintre David…

-        Jean-Paul Marat (1743 – 1793) : la victime de la précédente…

-        Robespierre (1758 – 1794) : le révolutionnaire qui instaura la Terreur mais à la carrière duquel il fut finalement coupé court…

-        Cagliostro (de son vrai nom Joseph Balsamo, 1743 – 1795) : l’habile escroc et aventurier italien, qui prétendait avoir découvert un élixir de longue vie et pouvoir prédire l’avenir, avait surtout la capacité incroyable de vivre aux dépens de ceux qui l’écoutaient. Il échappa de justesse aux poursuites judicaires de l’effarante « Affaire du collier » de Marie-Antoinette, une affaire d’argent et de sexe qui porta un lourd préjudice au pouvoir royal en 1785.

-        Lord Byron (1788 – 1824) : Peu connu du grand public en France, le poète et dramaturge britannique révolté, sulfureux et iconoclaste qui ne pouvait manquer de répondre à l’appel du plus grand romantique français…

 

…mais Victor Hugo dialogue aussi avec l'Idée, la Prière, le drame, la Tragédie, la critique, la Mort, le Vent de la mer, etc...

 

 

Des esprits très hugoliens

 

François-Victor, le second fils de Victor Hugo se montre assez sceptique vis-à-vis des mystérieux interlocuteurs qui s’expriment. « Mais pourquoi nier l’évidence, dit Hugo ? (…) Pourquoi trouver surnaturel ce qui est naturel ? Pour moi, le surnaturel n’existe pas, il n’y a que la nature. Et pour moi, il est naturel que les esprits existent ! »

 

Le doute, cependant, s’insinue au fil des expériences : on observe que la table est très prolixe dès que Charles Hugo y pose ses mains. Qu’il n’assiste pas aux séances de spiritisme ou qu’il soit fatigué ? La qualité du dialogue est vite décevante. Mais quand il est là, c’est parfois un véritable torrent de mots, un déferlement de formules poétiques d’une parfaite veine hugolienne qui submerge les participants !

 

Ainsi s’exprime la Mort, le 19 septembre 1854 : « Tout grand esprit fait dans sa vie deux œuvres : son œuvre de vivant et son œuvre de fantôme. Dans l’œuvre du vivant, il jette le monde terrestre, dans l’oeuvre du fantôme, il verse le monde céleste (…) Tandis que le vivant fait ce premier ouvrage, le fantôme pensif, la nuit, pendant le silence universel, s’éveille dans le vivant (…) Lève-toi, debout ! dit-il au vivant. Il fait grand vent, les chiens et les renards aboient, les ténèbres sont partout, la nature frissonne et tremble sous la corde du fouet de Dieu. Les crapauds, les serpents, les vers, les orties, les pierres, les grains de sable nous attendent : debout ! (…) Je t’emporte avec moi. L’éclair, notre pâle cheval, se cabre dans la nuit. Allons, sus, assez de soleil. Aux étoiles ! Aux étoiles ! Aux étoiles ! »

 

On dirait de l’Hugo…

 

Je vous fais évidemment grâce de l’intégralité des notes prises par Charles pendant des heures, des jours et des nuits entières, à l’issue desquels se retrouve à bout de force… Car Hugo, dans ses conversations avec les esprits, ne se prive pas de leur faire des remarques de style : répétition, rime pauvre… Et ses interlocuteurs, s’exécutent, réajustent leur phrase et s’efforcent d’améliorer leur style !

 

Non seulement Victor Hugo écoute donc les esprits mais il leur en remontre au plan littéraire ! Et les textes qui sortent des mains de Charles (qui demeure le greffier en chef de ces envolées spirites) suscitent l’étonnement et l’exaltation d’Hugo lui-même devant ce prodige. Ce dialogue avec les esprits qui lui fournit tant de textes, ce phénomène étrange de littérature spirite, cet interlocuteur invisible mais présent qui lui parle avec tant d’emphase et de drame, Hugo l’appelle joliment « la Bouche d’ombre ».

 

 

Psychose, névrose et prose…

 

Hugo se passionne pour ses séances de dialogue et, simultanément, il n’écrit plus, il ne lit que peu, il ne s’intéresse plus à l’actualité qui, pourtant, est riche : Napoléon III et l’Angleterre, depuis mars 1854, ont déclaré la guerre à la Russie qui menace l’Empire ottoman afin d’avoir un accès aux mers chaudes grâce à la mer Noire. Et si une défaite emportait le régime impérial ? Mais faut-il vraiment souhaiter une défaite de la France ?... Vastes débats. Qui ne passionnent pas le moins du monde Victor Hugo.

 

Une seule chose, au vrai, l’intéresse : « ses tables ».

 

Ce n’est pas le cas de Juliette Drouet, la maîtresse d’Hugo installée non loin de là, dans sa maison de Nelson hall. Elle, elle ne cesse de pester. Quand Hugo vient la voir le jour, il ne lui parle que de ses nuits agitées où il dialogue avec les esprits de Molière ou de Socrate. Alors, elle écrit, non sans humour, à son « Toto » comme elle le surnomme affectueusement : « Couchez-vous et dormez. (…) Moi, je n’ai pas de table complaisante qui me donne des sujets tout faits, chapitre par chapitre. (…) Sur ce, je vous cogne mes plus tendres sentiments ».

 

Pendant ce temps, Hugo, outre les dialogues qu’il mène avec ses tables, fait aussi des expériences de « dessin automatique » en se livrant à d’étonnants croquis qui intéresseraient volontiers les psychiatres habituels du café du commerce…

 

Et pour se détendre, il marche, nage, monte à cheval. Il ne boit plus de vin (c’est trop cher) mais de la bière et condamne l’usage du tabac à la maison. Une vie saine, quoi, qui devrait lui laisser l’esprit clair.

 

Rien n’est moins sûr. A force de fréquenter les esprits, on peut craindre que Hugo ne voit vaciller le sien propre, d’esprit… Il est vrai que les histoires que l’on raconte dans le coin peuvent donner lieu à quelques frissons. Dans cette île battue par les vents, on murmure que cinq fantômes hantent la côte non loin de la maison d’Hugo : celui d’un décapité, ceux de trois meurtriers et une mystérieuse « Dame Blanche », soupçonnée d’un infanticide…

 

Brrr…

 

Dame-Blanche.JPGOr, le 20 mars 1854, un nouvel interlocuteur se présente « à table ». Et cet interlocuteur est… une interlocutrice. C’est la Dame Blanche ! Elle fait exécuter un dessin qui la représente. Et elle fixe rendez-vous sur la grève pour la nuit même à trois heures du matin, mais elle prévient qu’elle n’apparaîtra qu’à une seule personne !  Sur ce, tout le monde va se coucher.

 

Victor Hugo racontera alors, le lendemain qu’il ne put trouver le sommeil avant une heure du matin, moment à partir duquel il s’assoupit. Puis, à trois heures du matin, pile, il entendit la sonnette de la maison retentir « dans le calme profond de la nuit de la façon la plus claire et la plus distincte », ce qui le réveilla. Mais personne d’autres, cependant…

 

Alors Hugo éteignit sa bougie (qui était restée allumée). Il se leva et regarda par les interstices des volets. Il regarda la mer : « calme ». Il scruta la nuit : « blafarde ». Il observa la terrasse : « déserte ». Bref, que vit-il ?

 

Rien.

 

Et pourtant, depuis ce jour, dira-t-il « Je ne me couche plus jamais sans une certaine terreur et, lorsque je me réveille la nuit, je me réveille avec des frissons, j’entends des esprits frappeurs dans ma chambre, avec du bruit » ! Et ces bruits, ces craquements, ces coups, ces frottements, tout cela l’accompagnera tout le reste de sa vie, où qu’il soit, même lorsque ceux qui étaient présents avec lui à Jersey auront disparu.

 

Névrose hallucinatoire ? Diableries malignes ? Hugo n’aura, semble-t-il, pas interrogé les tables impunément…

 

Dans cette atmosphère confinée, étriquée, marquée par le seul horizon maritime, les mornes plages sous la pluie et un cercle toujours identique d’individus livrés à eux-mêmes, à l’attente, à la lassitude et à une forme d’enfermement, il y a de quoi devenir fou…

 

Et c’est précisément ce qui se passe, un jour, pour le dénommé Jules Allix, un activiste révolutionnaire lui aussi exilé à Jersey par le gouvernement de Napoléon III ! Il est soudain pris, en octobre 1854, d’une crise de folie furieuse au cours d’une séance de spiritisme ! Aux prises avec une folie meurtrière (qui ne fera pas de victime, il faut bientôt l’interner (il le restera d’ailleurs quasiment douze ans, même après son retour d’exil de Jersey puis qu’il sera pensionnaire à Charenton)…

 

De ce jour, Hugo, d’un coup, met un terme définitif aux expériences spirites des tables tournantes. Une époque se clôture brutalement et définitivement.

 

Pendant un an, Hugo demeure encore à Jersey. Il reprend alors ses attaques littéraires contre le gouvernement français de Napoléon III : un activisme journalistique qui insupporte de plus en plus la couronne britannique. Le 27 octobre 1855, on lui signifie qu’il est désormais persona non grata à Jersey, qu’il devra quitter le 2 novembre suivant. En quelques jours, il fait ses valises et débarrasse le plancher de Marine Terrace.

 

C’est ce qu’il fera en partant… pour Guernesey.

 

 

Evacuations, contemplations et conclusions

 

Il est temps de faire un bilan de cette époque étrange, riche en émotions, en sensations, en frissons, en introspections et en créations (et j’aurais encore des rimes en « sions », n’ayez crainte !)

 

Ainsi l’historien Robert Kopp (au propos pas toujours limpide, il faut le préciser) synthétise-t-il la période en observant que sur « cette petite île peuplée d’exilés, tantôt exaltés, tantôt déprimés, toujours impatients », « Victor Hugo, paralysé dans son action politique immédiate, se souvient qu’il est un grand poète romantique […] Les tables tournantes le poussent à faire son deuil [de la mort de sa fille Léopoldine, ndlr] et créent un climat favorable à l’éclosion des Contemplations » (magazine L’Histoire n°261, janvier 2002).

 

En 1856, Hugo publiera ainsi sous ce nom de Contemplations un ensemble de 158 poèmes organisés en 2 thèmes (Autrefois et Aujourd’hui), chacun de 3 livres. Hugo utilisera-t-il des vers parmi ceux longuement dictés par la Bouche d’ombre ? Non. « Jamais, affirmera-t-il, je n’ai mêlé mes vers à un seul des vers venus du mystère » mais, nous dit Robert Kopp, au cours de ces expériences « toutes les grandes questions de la philosophie hugolienne sont posées » et les réponses de la table fournissent « des éléments que l’on retrouve dans un ou plusieurs textes de l’immense œuvre de Victor Hugo ».

 

Ainsi, conclut Kopp, « L’isolement, la solitude, le contact avec la nature ont favorisé [le] lyrisme à la fois intime et cosmique. [Si] l’expérience des tables n’a pas inspiré Les Contemplations ni La fin de Satan, elles ont créé un climat dont les œuvres ont profité ».

 

L’inspiration, le lyrisme, l’irrationnel…. Soit. Mais revenons à des aspects concrets car les esprits forts que vous êtes (je l’espère) n’ont point vocation à se laisser enfumer par des esprits aussi facétieux que frappeurs. Y a-t-il quelque chose de caché sous la table ?

 

Disons-le tout net : la supercherie mécanique est peu probable. Il y eut trop de séances et trop d’intimité entre trop de convives pour imaginer que quiconque ait été à l’origine d’une farce dont personne, au vrai, ne tira un bénéfice particulier. Nul, du reste, n’a jamais envisagé une pareille explication, et cela pour une raison bien simple, c’est que le phénomène des tables « tournantes » (on devrait dire des tables « frappantes » en fait) existe bel et bien, qu’il est connu depuis l’Antiquité et qu’il a, à l’époque moderne, fait l’objet de beaucoup d’études rigoureuses.

 

 

Les « tables », depuis quand ?

 

Depuis (presque) toujours, en fait. Les Babyloniens (actuel Irak, 100 km au sud de Bagdad, - 2000 à - 500 av. JC) utilisaient déjà la technique pour interroger les dieux et l’on trouve la trace de cette pratique dans des tablettes d’argile qui furent étudiées par les archéologues, ainsi que l’explique Rémy Chauvin (Quand l’irrationnel rejoint la science chez Hachette, 1980).

 

Plus près de nous, encore, la pratique est attestée.

 

Apollonios de Tyan (16 ap. JC – 97 ap. JC), par exemple. Il fut une sorte de prédicateur itinérant en Europe du sud, fort célèbre à la même époque que celle du Christ et il fut lui-même condamné pour pratiques surnaturelles (sous le règne de Néron, il avait en effet « ressuscité » une jeune fille). Il évoque la divination autour d’une table, de même que le fait Tertullien (155 ap. JC – 220 ap. JC) un berbère romanisé converti au christianisme et l’un des plus importants théologiens de son temps mais qui, lui, la condamne.

 

Dans l’empire romain, surtout à partir de la christianisation, on n’hésite pas à condamner pénalement ceux qui se prêtent à des pratiques divinatoires à l’aide de guéridons ou trépieds divers, ainsi que le rapporte l’historien grec latinisant Ammien Marcellin (335 - 395).

 

Avec la chute de l’empire romain et l’enracinement du christianisme, ces pratiques sont reléguées  dans le cercle de la sorcellerie (et donc sévèrement poursuivies). Dès le départ, les coups frappés sont en effet considérés comme une manifestation démoniaque et les formules d’exorcisme (encore aujourd’hui) y font explicitement référence (« Mettez en fuite, Seigneur, tous les esprits frappeurs… ») Même de nos jours, le catholicisme continue de dénoncer la présence de Satan dans ce type d’expériences, affirmant que le Diable a choisi cette voie pour faire croire aux hommes qu’ils peuvent enfreindre l’interdit de communication avec les morts. Cette position stricte n’est pas celle d’autres religions puisque certaines formes du bouddhisme font de ces pratiques, au contraire, un des moyens d’entrer en communication avec le monde supérieur et invisible auquel l’étroitesse des yeux de l’homme n’a pas accès.

 

A la fin du XIXème siècle (à l’issue de la « médiatisation » massive des phénomènes « paranormaux », laquelle date du début des années 1850, comme nous l’avons vu au début) des scientifiques purs et durs, curieux d’esprit, s’intéressent donc à la question. Parmi les plus motivés et passionnés, l’on trouve l’astronome Camille Flammarion (1842 – 1925), l’ingénieur militaire polytechnicien Albert de Rochas d’Aiglun (1837 – 1914) ou encore le médecin prix Nobel de physiologie Charles Richet (1850 – 1935), ce dernier entrainant même les célèbres Pierre et Marie Curie dans une série d’expérimentations.

 

Le cercle de ces scientifiques n’apparait à l’évidence pas comme un repaire de farfelus. Après moult expérimentations sur des « médiums » en vogue (telle Euseppia Paladino, une italienne dont le « fluide » fait bouger les objets à distance, notamment), ils en concluent qu’il existe bien un ensemble de phénomènes physiques objectifs, mesurables et démontrables mais que ces phénomènes ne peuvent en soi être expliqués par les lois physiques habituelles. Par quoi d’autre, alors ? Ils ne se prononcent pas.

 

Est-ce que, comme les divers spirites, occultistes, kabbalistes et théosophes, il faille envisager les questions de métempsychose, de réincarnations, d’univers parallèles, de périsprit, d’âme et autres calembredaines ? Ne nous précipitons pas.

 

 

Les « tables », jusqu’à quand ?

 

Henry Faraday (1791 – 1867) éminent scientifique américain  bien connu pour ses expériences sur l’électricité, met en effet la question en équations : il affirme que ce sont les vibrations inconscientes et infinitésimales des participants autour de la table qui, par un effet d’accumulation surprenant mais quantifiable, conduisent le meuble à se soulever, bouger, tourner, frapper, se déplacer. Faraday n’est pas du genre à croire aux diableries mais plutôt du genre à faire des mathématiques…

 

Et Hugo, dès le départ, a la même intuition, même s’il ne la quantifie pas. Il la livre à son fils Charles le 21 septembre 1853, soit quelques jours seulement après le début des expériences : « C’est tout simplement ton intelligence quintuplée par le magnétisme qui fait agir la table et qui lui fait dire ce que tu as dans la pensée ».

 

Après un an d’expériences, fin 1854, le poète et dramaturge Auguste Vacquerie (frère du gendre décédé de Victor Hugo) semble aussi convaincu de la même cause quand il écrit à Paul Meurice (écrivain et ami de Victor Hugo qui en gère le patrimoine pendant son exil) : « Je penche […] à croire maintenant qu’ils [les esprits] nous rendent notre pensée et que c’est tout bonnement un effet de mirage ».

 

Le fait qu’une table bouge en raison des vibrations inconscientes additionnées de ses convives est, de nos jours, l’opinion de la majorité des scientifiques sur la question, même si un certain nombre de points reste mal éclaircis. Pourquoi ces spectaculaires effets ont-ils été si peu étudiés ? C’est que, si intéressantes soient-elles, ces questions d’énergie collective ne présentent qu’un intérêt limité du point de vue des applications pratiques. La science, après avoir constaté l’existence des phénomènes, a donc dépensé peu de temps et d’énergie pour procéder à des investigations plus poussées.

 

Quant aux questions d’âmes, de fluide, de magnétisme, d’esprit et d’au-delà, elles appartiennent à un autre univers de spéculations intellectuelles aussi hasardeuses qu’incantatoires. Il est vrai que, pour la grande masse des âmes simples, l’irrationnel et le merveilleux fournissent une explication plus commode et plus séduisante qu’une banale démonstration de sciences physiques.

 

Celles-ci pourtant, n’expliquent pas (encore) tout. Car si les tables bougent sous l’effet de vibrations collectives, comment et pourquoi « parlent »-elles ? Existerait-il une sorte de télépathie collective ?

 

La « bouche d’ombre » n’a pas encore livré tous ses secrets mais, de même que nous sourions aujourd’hui à l’ignorance des Anciens qui croyaient que la Terre était plate ou que le Soleil tournait autour de la Terre, il y a fort à parier que les générations futures riront bien de nos histoires de guéridons et d’« esprits frappeurs ». Mais nous ne serons plus là pour le voir…

 

En attendant, n’hésitez pas à poser vos mains sur votre écran d’ordinateur à la lecture de cette chronique et, s’il se met à léviter, écrivez-moi vite !

 

Bonne journée à tous et à toutes.                                      

 

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Par Sho dan - Publié dans : Histoires extraordinaires & énigmes
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Samedi 1 octobre 2011 6 01 /10 /Oct /2011 10:00

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PERSONNALITES CELEBRES 

  

1994 : NIXON, le roman d'un tricheur 

1984 : India is INDIRA

1979 : En Angleterre, le PREMIER MINISTRE est une femme

1978 : JEAN-PAUL II, un pape pas comme les autres malraux.jpg

1977 : CLAUDE FRANCOIS un chanteur canardé

1976 : L'étonnant ANDRE MALRAUX

1961 : TITOV, un cosmonaute expédié... dans l'oubli 

1959 : Observons FRANCOIS MITTERRAND

1956 : MONACO, un rocher entouré d'eaux pas si tranquilles  cheguevara.jpg

1953 : STALINE, des massacres de masse à la mort solitaire  

1948 : On a tué GANDHI !

1944 : Qui veut la peau d'ADOLF HITLER ? 

1936 : Pourquoi pas CHARCOT ?

1936 : EDOUARD VIII, un roi amoureux

1935 : Un mythe jamais ensablé, T.E. LAWRENCE  margaretthatcher.jpg

1933 : Une Italienne de naissance égyptienne, DALIDA

1928 : L'impassible HIRO HITO 

1928 : CHE GUEVARA, le révolutionnaire préféré des T-shirts 

1909 : Une MANCHE à zéro pour BLERIOT 

1905 : MATA HARI, une si charmante espionne 

1902 : EMILE ZOLA, vie et mort sous le signe de la POLEMIQUE lecanuet1965.jpg

1900 : Dessine-moi SAINT-EXUPERY  

1891 : BOULANGER, un général mort comme un sous-lieutenant 

1889 : PIERRE II du BRESIL, le souverain oublié

1885 : JULES FERRY, de l'école au Tonkin

1883 : MUSSOLINI, le pouvoir et les femmes 

1862 : Kolossal BISMARCK !  Boulanger-armee.jpg

1861 : WAGNER, l'indésirable 

1859: CONAN DOYLE, gentleman "pour vous plaire et vous instruire" 

1836 : FREDERICK LEMAITRE, des larmes au rire

1822 : CHAMPOLLION, un savant qui aurait mérité la... rosette

1796 : De BONAPARTE à NAPOLEON 

1795 : "LOUIS XVII", vrai martyre et faux mystère 

1794 : LAVOISIER, un savant dont on avait pourtant besoin cleopatre.jpg

1791 : La FUITE éperdue de MARIE-ANTOINETTE à travers PARIS

1791 : Qui veut la peau de MIRABEAU ?

1788 : LOUIS XVI, le réformateur inattendu  

1775 : ALEXANDRE DUMAS, né sous le signe du romanesque

1761 : Docteur VOLTAIRE et monsieur AROUET 

1755 : LOUIS MANDRIN, le révolté anti-fiscal 

1742 : DUPLEIX, le Français qui devint nabab Le-Cid-Sophia-Loren.jpg

1686 : Le ROI SOLEIL se soigne aussi...

1632 : CHRISTINE DE SUEDE, la reine passionnée

1617 : CONCINI, MARIE de MEDICIS et... LE CAPITAN 

1586 : MARIE STUART, un "malheureux accident"

1547 : IVAN IV, vous avez vu mon tsar ? Il est TERRIBLE ! Jacques-Coeur-3.jpg

1450 : Mystérieuse AGNES SOREL

1440 : JACQUES COEUR, un aventurier de la finance médiévale

1122 : ALIENOR D'AQUITAINE, l'insoumise

  351 : JULIEN, un empereur apostat mais vertueux

   30 : CLEOPATRE, cette inconnue 

 

HISTOIRES EXTRAORDINAIRES & ENIGMES

    

1973 : Des "PLOMBIERS" au CANARD ENCHAINE

1972 : SHOICHI YOKOI, soldat oublié mais fidèle  Rennes-tombe-arques.jpg

1963 : KENNEDY, controverse pour un assassinat

1962  : Cétait tangent au PETIT CLAMART

1953 : COMPLOT contre STALINE

1924 : GLOZEL, faux mystère ou vraie supercherie ?

1946 : Un CANULAR atomique

1943 : Qui a trahi JEAN MOULIN ?

1922 : Quand CARTER rencontre TOUTANKHAMON

1918 : Un SOLDAT totalement INCONNU 

1918 : Les ROMANOV, une TRAGEDIE russe  Glozel Tablettes

1917 : Les vrais et les faux mystères de RENNES-LE-CHATEAU

1899 : L'étrange "CONNAISSANCE" du président FELIX FAURE

1860 : L'étrange ROI DE PATAGONIE 

1853 : VICTOR HUGO, l'homme qui parlait aux TABLES

1821 : Assassinat à SAINTE-HELENE, fausse info ou vraie intox ? 

1792 : La bataille de VALMY, mystères autour d'un mythe républicain

1791 : La MORT mystérieuse de MOZART arche-durupinar.jpg

1764 : GEVAUDAN, cherchez la BETE...

 - 52 : Les GAULOIS, peuple méconnu

- 3 500 : Les aventuriers de l'ARCHE DE NOE

 

CRIMES & AFFAIRES JUDICIAIRES

    Landru-3.jpg

1981 : De JEAN-PAUL II à ALOIS ESTERMANN, les secrets d'Etat du Vatican

1977 : Le difficile exercice du DROIT DE GRACE 

1968 : Qui a assassiné MARTIN LUTHER KING ?

1965 : Mais où est passé BEN BARKA ? 

1963 : La parfaite ATTAQUE DU TRAIN GLASGOW-LONDRES

1961 : ADOLF EICHMANN, un fonctionnaire bien tranquille

1953 : Les époux ROSENBERG, espions ou coupables ? Apache-Belle-Epoque.jpg

1942 : Changez le cours de l'histoire en participant à l'ASSASSINAT D'HEYDRICH 

1937 : Requiem pour un BAGNE 

1927 : "Here's to you, NICOLA AND BART'..."

1923 : L'étrange voyage de SEZNEC et QUEMENEUR

1919 : LANDRU, le sire de Gambais

1917 : Le CORBEAU, de la rumeur au grand écran

1914 : Ils ont tué JAURES !

1909 : BONNOT et la "propagande par le fait"

1909 : La BELLE EPOQUE, la presse et le CRIME Seznec-vieux.jpg

1905 : ALEXANDRE JACOB et ARSENE LUPIN, gentlemen cambrioleurs

1898 : ESTERHAZY, le vrai traître de l'affaire Dreyfus

1890 : KEMMLER, le pionnier de la CHAISE ELECTRIQUE  

1858 : ORSINI tente d'assassiner Napoléon III 

1836 : La fascination LACENAIRE 

1830 : L'étonnante prison de SAINTE-PELAGIE

1800 : L'ACQUIS, l'INNE et la bosse du CRIME

1785 : L'incroyable AFFAIRE DU COLLIER 

1679 : LOUIS XIV déploie l'arsenal face aux EMPOISONNEUSES

   33 : La CRUCIFIXION, un supplice très élaboré

 

  CIVILISATION, VIE POLITIQUE & SOCIETE La-cit--2.jpg

  

1979 : L'IRAN, de la dictature du SHAH à celle des MOLLAHS

1974 : La révolution GISCARDIENNE

1970 : La GRANDE MURAILLE de Chine, monument sans pareille

1968 : La France pique sa CRISE

1965 : La saga de l'ELECTION PRESIDENTIELLE Budapest-Intervention-sovietique-1.jpg

1961 : Le putsch d'UN QUARTERON DE GENERAUX EN RETRAITE

1937 : Les SOUCIS du pape PIE XI

1937 : Le terrorisme en CAGOULE

1931 : Bienvenue à l'EXPOSITION COLONIALE

1905 : L'invention de la LAICITE à la Française

1903 : EDOUARD VII, un roi en visite à Paris

1894 : SADI CARNOT et les anarchistes  

1890 : MUGUET et midinettes baudin-barricades-1.jpg

1889 : PANAMA, scandale pour un CANAL

1882 : ABDALLAH 1er DE JORDANIE, souverain d'un pays qui n'existe pas encore

1879 : Le "code" HAYS

1871 : De la COMMUNE DE PARIS à la République

1871 : NAPOLEON III, le dernier empereur

1870 : De la REPUBLIQUE à la Commune de Paris

1860 : Les INDEPENDANTISTES de SAVOIE

1858 : L'affaire MORTARA, une polémique oubliée

1849 : JEANNE DEROIN ne sera pas élue

1848 : Louis BONAPARTE, Alphonse BAUDIN, Victor HUGO : destins croisés 

1793 : Match acharné pour la COURONNE DE FRANCE 

1770 : Drame rue ROYALE

1760 : Chroniques VERSAILLAISES Soldat-inconnu.jpg

1720 : JOHN LAW et la Régence en folie

1651 : La FRONDE, quand la couronne vacille

- 61 : L'affaire CLODIUS

- 52 : Mais où se trouve donc ALESIA ?

  2-CV.jpg

LITTERATURE & DIVERS

  2007 : COMPUT et CALENDRIER

1983 : TINTIN est mort

1981 : Une ARCHE PERDUE mais très convoitée

1981 : La pyramide du pharaon du LOUVRE

1972 : IL ETAIT UNE FOIS un groupe de variété

1962 : Le FRANCE, un "paquebot gigantesque, capable de croiser mille ans" 

1942 - 43 : CASABLANCA : du film à la conférence hotel-du-nord-film.jpg

1951 : Drôle d' atmosphère à l'HOTEL DU NORD

1938 : Increvable 2 CV !

1928 : Mystérieuse et obscure OPUS DEI

1921 : AEROPOSTALE : Le courrier passe toujours !

1905 : ALEXANDRE JACOB et ARSENE LUPIN, gentlemen cambrioleurs

1894 : MUCHA, l'improbable succès

1889 : EIFFEL dévoile sa tour pour l'EXPOSITION UNIVERSELLE

1888 : La Belle Epoque de la PROSTITUTION Arsene Lupin mosaique

1869 : L'aboutissement d'un canal pluri-millénaire : SUEZ

1862 : Variation BAUDELAIRIENNE

1858 : Les fantômes de l'OPERA

1838 : Un HUSSARD SUR LE TOIT plus romantique qu'historique

1836 : Théophile Gautier et l'immonde CLARIMONDE

1831 : Un Californien qui surgit hors de la nuit, ZORRO ! 

1831 : Les tribulations d'un gros OBELISQUE 

1830 : Théophile Gautier et les FANTOMES DE POMPEI 

1830 : Les MYSTERES DE PARIS sous la Monarchie de juillet

1825 : HEINRICH von LANGSDORFF, un baron allemand au Brésil 

1816 : FRANKENSTEIN et les cinglés du lac Léman hoteldunord.jpg

1807 : D'Eylau à Waterloo, la veritable histoire du COLONEL CHABERT

1807 : FRANCOIS PICAUD, le veritable Edmond Dantès

MOTS CROISES HISTORIQUES sur la IIème république

1789 : La fin des PRIVILEGES ?

1624 : MILADY, mystérieuse et romanesque 

1499 : Un PONT tout NEUF  

1074 : Le CID, personnage idéal de tragédie hollywoodienne Nymphes-bain.jpg

1028 : De saint BERNARD à saint FULBERT 

 565 : Le MARIAGE, des chaînes qui libèrent l'individu

 560 : Isidore,  JESUS et le RIRE  

- 338 : Le soleil de DIOGENE

 

RELATIONS INTERNATIONALES & CONFLITS

   Afgha-OTAN---Spin-Boldak-Kandahar.jpg

2008 : Etre ou ne pas être... dans l'OTAN 

1975 : Deux siècles de POLITIQUE ETRANGERE AMERICAINE

1962 : CRISE de nerfs à CUBA

1956 : Les insurgés de BUDAPEST

1956 : Ca chauffe à SUEZ

1945 : De NUREMBERG à TOKYO, les procès des criminels de guerre palestine1947.jpg

1944 : Les Français dans le DEBARQUEMENT EN NORMANDIE

1942 - 43 : CASABLANCA : du film à la conférence 

1975 : CHYPRE, un bourbier au soleil

1960 : La crise de l'U2

1942 : DARLAN, un amiral bien encombrant

1941 : HABBAKUK, un projet glacial

1940 : Mai - juin, jours de DEBACLE 

1915 : Le massacre des DARDANELLES 

1914 : A Sarajevo, le TERRORISME fait basculer l'Europe dans la guerre

1898 : Les débuts de l'IMPERIALISME AMERICAIN titov.jpg

1898 : Rencontre au sommet à FACHODA

1896 : La longue conquête italienne de l'ETHIOPIE

1892 : Les AMAZONES de choc du DAHOMEY

1867 : Le rêve mexicain de MAXIMILIEN D'AUTRICHE 

1839 : Guerre de l'OPIUM et TRAITES CHINOIS INEGAUX

1827 : ALGERIE, propagande pour une conquête 

1803 : Le lâchage de la LOUISIANE par les Français 

 

Bonne lecture !

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : CHRONOLOGIE complètement CLIQUABLE !
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Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 01:10

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Nous sommes le 1er avril 1899 à Marseille.

 

La scène que je vais avoir le plaisir de vous décrire aurait pu être inventée par un écrivain imaginatif pour les besoins d’une fiction. Elle aurait aussi pu être, en elle-même, un canular : sa date et sa localisation se prêtant, à bien y réfléchir, à quelque farce énôôôrme du côté de la Canebière. Quant aux motivations des principaux acteurs, enfin, elles auraient pu susciter l’indignation légitime des honnêtes gens ainsi que de la compassion pour la victime de la part des commentateurs divers...

 

Tout cela : il ne fut rien. Authentique de bout en bout, l’épisode déchaîna la stupeur puis l’admiration et, finalement, une cascade de rire. Nous allons voir comment et pour quelles conséquences.

 

Rue du Petit St JeanRetrouvons-nous donc le 1er avril 1899 à Marseille, rue du Petit-Saint-Jean. Il y a, dans cette rue, un bijoutier qui est un « commissionnaire » du Mont-de-piété : son métier est de collecter, évaluer et stocker les bijoux qui ont été laissés en gage par des particuliers impécunieux, en contrepartie d’une somme d’argent immédiate, à rembourser sans échéance fixe.

 

Ce jour-là, de façon inattendue, l’homme reçoit la visite de quatre hommes : un commissaire de police (gibus sur la tête et écharpe tricolore en travers de la poitrine), flanqué de deux agents et d’un secrétaire, jeune homme sans doute débutant qui prend scrupuleusement des notes et qui exhibe la commission rogatoire (un mandat du juge d’instruction pour, en l’occurrence, procéder à une perquisition).

 

Le bijoutier s’alarme : que lui veut-on ?

 

 Le commissaire le prévient : il est en fait soupçonné de recel de bijoux volés… Le bijoutier se récrie et proteste de son honnêteté ! Mais le commissaire est intraitable : sa mission à lui est de procéder au recensement de l’ensemble du stock. Le bijoutier n’aura quà se débrouiller avec le juge. Alors on ouvre les coffres, les vitrines et les casiers. On sort tout et on compte, on recense, on décrit. Et, pendant trois heures, le secrétaire noircit du papier officiel sur lequel s’étale un procès-verbal complet. Les bijoux sont placés dans des boites, soigneusement recouvertes d’impressionnants scellés et mis sous la protection des policiers à titre de pièces à conviction.

 

Et, l’ouvrage achevé, l’humiliation continue : la police « embarque » le bijoutier, menottes aux poignets, en direction du Palais de justice de Marseille (place Daviel, dans la vieille ville) et du bureau du procureur. Effondré, le prévenu est conduit à l’intérieur et placé sur un banc, à côté du bureau du procureur. Il a pour consigne d’attendre celui-ci. Alors il attend.

 

Il attend.

 

Il attend mais rien ne se passe…

 

C’est maintenant l’heure de la fermeture et le concierge, par hasard, découvre l’homme. Que fait-il là ? Il attend le procureur. Et il explique son cas… Le concierge donne alors l’alerte pour que la police se saisisse de cet homme qui, à l’évidence, n’a plus toute sa raison (bien qu’il proteste – comme toujours en pareil cas – qu’il n’est pas fou). Un inspecteur (un vrai) l’interroge et finit par comprendre tout : ce bijoutier vient d’être la victime d’un bande de malfrats d’une audace inouïe qui, sans arme ni violence, lui ont dérobé toute sa marchandise (400 000 francs) grâce à un canular parfaitement organisé !

 

Alexandre JacobIl vaut mieux être ridicule que mort et la presse se gausse à qui mieux-mieux de ce fait divers d’un genre nouveau. La police, elle, rit moins. Que des bandits commettent des vols, il n’y a là rien que de très habituel. Qu’ils ridiculisent leur victime, admettons encore. Mais qu’ils le fassent en se faisant passer eux-mêmes pour des représentants des forces de l’ordre, voilà qui ajoute le sarcasme au forfait. Si les voyous n’ont même plus le respect de l’uniforme, où va-t-on ? Les agents de la force publique peuvent-ils accepter de se faire tourner en ridicule de cette façon ?

 

Hélas : oui… !

 

Oui, jusqu’en avril 1903, date à laquelle un certain Alexandre Jacob (celui qui tenait le rôle du secrétaire méticuleux) et sa bande sont arrêtés après… plus de 150 cambriolages en France et même à l’étranger : des vols réalisés dans des conditions d’ingéniosité étonnantes. De cette réalité, la fiction romanesque finira par s’emparer et prendre le pas sur l’historicité des aventures du personnage originel, aujourd’hui méconnu.

 

C’est (entre autres) pour cette raison que nous allons nous intéresser à tout cela.

 

D’abord en évoquant Alexandre Jacob, usant pour cela de références sérieuses, tant les sites qui l’évoquent sur le net sont souvent entachés de lourdes erreurs et / ou versent dans des digressions idéologiques outrancières et hors de propos. Ensuite en rappelant l’actualité politique et sociale du tournant des XIXème – XXème siècles, afin de bien comprendre pourquoi l’ « affaire Alexandre Jacob » eut, à l’époque, tant de retentissement.

 

Arsene Lupin mosaiqueEnfin en (re)découvrant un héros littéraire qui, enraciné originellement dans ce faits divers judiciaire et, au-delà, dans une Belle Epoque aux difficiles problématiques diplomatiques, eut pourtant une fortune imprévue à travers les décades suivantes. Ce héros, vous le connaissez car, si ses aventures ne sont, hélas, plus guère lues aujourd’hui, elles furent, en revanche, souvent portées (très inégalement) à l’écran. Ce gentleman-cambrioleur qui, lorsqu’il « détrousse une femme, lui fait porter des fleurs » (1971, Jacques Dutronc) c’est, vous l’avez reconnu : Arsène Lupin. Et c’est non sans une certaine jubilation que je vais vous parler aujourd’hui, parmi d’autres choses toutes aussi passionnantes, de mon héros littéraire préféré. Désuet, Arsène Lupin ? Certainement (et délicieusement). Dépassé ? Certainement pas… Passionnant ? Plus qu’on ne le croit.

 

Pour plus de détails sur ces personnages, je vous renvoie aux excellents travaux de l’historien Jean-Marc Berlière (L’Histoire n° 127) et de l’écrivain André-François Ruaud (DLM éditions) dont la lecture m’a tellement passionné que j’ai décidé, à mon tour, de vous faire partager cet enthousiasme à travers une chronique inédite les synthétisant avec mes propres recherches.

 

Retrouvons-nous en… 1879, une année qui va avoir le double mérite de servir de point de départ à cette chronique et de marquer un tournant dans l’histoire de la république : le genre de tournant non immédiatement perceptible par les contemporains mais que les historiens que vous êtes savent repérer d’un coup d’œil...

 

Cette année-là… La France connait en effet, depuis 9 ans, le régime parlementaire et démocratique dit de la « Troisième république » bâtie sur les ruines d’un Second Empire aboli (4 septembre 1870) après la désastreuse défaite militaire à Sedan face à la Prusse. Or, il se trouve que les élections législatives de 1877 avaient donné une majorité de députés de centre-gauche, laïque et réformiste face à un président de la république élu par la majorité parlementaire précédente, en 1873 : le maréchal de Mac-Mahon. C’était donc la première « cohabitation » entre des députés « radicaux-socialistes » bourgeois et modernes et un président autoritaire, fondamentalement monarchiste, par ailleurs auréolé des succès remportés lors de la guerre de Crimée (Mer noire, 1853 - 1856) avec les victoires de Malakoff et de Sébastopol (septembre 1855).

 

A partir de 1877, Mac-Mahon, évidemment, regimbe et entrave comme il peut les envies de réforme de la majorité républicaine. Alors Léon Gambetta le menace : il lui faudra bientôt « se soumettre ou se démettre ».

 

Or, en janvier 1879, les élections au Sénat donnent, encore, la majorité aux républicains. Ceux-ci sont désormais maîtres à la fois du Sénat et de la Chambre des Députés (= l’Assemblée nationale). Et, le 30 janvier 1879, quoique de mauvais gré, Mac-Mahon, légaliste et fair-play, finit par démissionner. Son successeur Jules Grévy fait alors le choix de, quoiqu’il arrive, ne jamais entrer en conflit avec les députés, qui sont l’expression réelle et authentique de la volonté populaire : la république parlementaire est née, avec ses qualités et ses défauts. Que reste-t-il de Mac-Mahon et de ses victoires militaires, aujourd’hui, à Paris ? Une avenue (Mac-Mahon), un boulevard (Sébastopol) et des stations de métro (Crimée, Réaumur-Sébastopol, Malakoff). Que reste-t-il de cette démission ? La fondation d’une ère de vastes réformes qui modèle encore aujourd’hui très largement notre vision de la société et du pouvoir politique.

 

julesferry.jpgCar à partir de février 1879, c’est Waddington qui devient Président du Conseil (= Premier ministre et chef de l’Exécutif). Si ce personnage au nom de sport de raquette n’est pas franchement resté dans la mémoire collective, celui qu’il choisit comme ministre de l’Instruction publique (= l’Education) va, lui, être promu à une gloire républicaine sans égale : ce sera Jules Ferry. Ferry va engager une vaste réforme de l’école : réforme destinée à en faire le creuset de la formation des futurs citoyens de la république (Ferry a peur du « socialisme »), réforme marquée par une laïcité militante (Ferry est un anticlérical convaincu). Dès 1879, on met donc en place des écoles « normales » destinées à former les futurs instituteurs et institutrices (cette parité, elle-même, est une révolution) de la future école primaire « laïque, gratuite et obligatoire » qui sera définitivement fondée par les lois de 1881 et 1882.

 

Promouvoir la laïcité et faire reculer la religion, lutter contre les révolutionnaires potentiels et privilégier l’avènement d’une classe moyenne modérée propriétaire et paisible : tout le programme des républicains de cette fin de XIXème siècle est là. On voit combien les mentalités d’aujourd’hui sont imprégnées des ambitions novatrices de cette époque.

 

En 1879, c’est à Marseille, la « cité phocéenne » que naît, en septembre, un enfant nommé Alexandre au sein d’une famille d’origine alsacienne qui s’y était établie autour de 1850, les Jacob. Attiré par l’aventure, le jeune Alexandre s’engage d’abord comme mousse à l’âge de onze ans (1890) : un bien jeune âge pour une vie si dure.

 

Pendant que Jacob navigue et côtoie la brutalité des adultes, la France, elle, durant les années 90 (du XIXème siècle !) est en proie à un certain nombre de troubles (essentiellement à Paris, reconnaissons-le).

 

Que se passe-t-il ?

 

A partir de 1891, le pays est secoué par une violente contestation sociale qui prend, c’est nouveau, un tour radical inédit. Cette contestation se situe dans un contexte simultané de ralentissement économique et d’aspiration à davantage de justice sociale en faveur des plus pauvres, une aspiration attisée par l’arrivée au pouvoir des Républicains. Diverses forces tentent alors de s’organiser sous formes d’associations, de syndicats, de coopératives, de mouvements, de journaux (La révolte) ou de réseaux divers.

 

Elles protestent contre une république modérée et bourgeoise qui favorise, dans les faits, une société dominée par les classes possédantes et la rente au détriment de l’investissement productif (et donc redistributif via les salaires). Pour ces « socialistes », ces « libertaires », ces « communistes », ces « autogestionnaires », ces « mutualistes » et autres « collectivistes », la « gauche » républicaine de la IIIème république ne va pas assez loin : il ne faut pas réformer, il faut révolutionner, renverser l’ordre social, donner « à chacun selon ses besoins » en tirant « de chacun selon ses capacités »…

 

Je vous épargne de longs développements sur la façon dont ces courants revendicatifs se rassemblent, se répartissent, se scindent, se croisent, se divisent, se subdivisent, se déclinent et, souvent, se rejettent les uns les autres dans d’interminables querelles idéologiques fratricides. Disons, pour simplifier, que le débat réforme / révolution est éternel et que, du fin fond du système démocratique, il refait périodiquement surface.

 

A l’époque actuelle, on en trouve trace dans les actes terroristes qui secouèrent l’Europe dans les années 1970 / 1980 : ces exactions (enlèvements, attentats, assassinats…) furent le fait de mouvements radicaux qualifiés « d’extrême-gauche » (le mot « extrême » étant destiné à marquer, sémantiquement, la différence entre la gauche « de réforme » ou « de gouvernement » politiquement fréquentable et… le reste). La « bande à (Andreas) Baader » et la « Rote Arme Fraktion » (Fraction Armée Rouge, Allemagne), les « Brigate Rosse » (Brigades rouges, Italie) et autres « Action Directe » (France) furent issues de la même mouvance. Rejetant en bloc un système parlementaire jugé confiscatoire de la voix et des intérêts du peuple, ces groupes armés avaient décidé de passer à des actions violentes, seul issue pour faire triompher leurs idées.

 

Déjà, un siècle auparavant, au début des années 1890, cette voie radicale avait déjà été choisie par divers individus. Lesquels ?

 

Par exemple…

 

anarchistesravachol.jpgRavachol ! Ce n’est pas (seulement) une insulte du capitaine Haddock (Les bijoux de la Castafiore), c’est surtout le surnom de Claudius Koenigstein : celui que d’aucuns vont surnommer le « Christ de l’anarchie » tant il va symboliser à lui seul l’idéologie en question et le martyr pour la cause.

 

Miséreux, marginal et révolté contre les excès du capitalisme, l’indifférence de la société bourgeoise et la brutalité des méthodes policières, Ravachol commet d’abord divers meurtres crapuleux (durant l’année 1891) avant d’opérer deux attentats à l’explosif à Paris (136 boulevard Saint-germain et 39 rue de Clichy) durant le mois de mars 1892, pour des motifs purement idéologiques. Ces forfaits ne font que des blessés mais leur méthode sème la terreur et mobilise la police. Arrêté spectaculairement le 30 mars 1892 au restaurant Véry (24 boulevard de Magenta à Paris), Ravachol est rapidement traduit en justice et guillotiné (non pour ses attentats mais pour ses meurtres) le 11 juillet 1892. Son exécution le transforme en symbole et en martyr.

 

Vaillant est arrêté : si son geste n’a fait aucune victime, il a fait (au sens propre et figuré) beaucoup de bruit. Vaillant le revendique : il a clairement voulu venger Ravachol ! Les républicains bourgeois et modérés prennent peur : ils votent dans l’urgence, en décembre 1893, des lois renforçant la répression des idéologies révolutionnaires. Les anarchistes s’indignent immédiatement contre ces trois lois qu’ils qualifient de « scélérates » et qui punissent l’apologie des idées révolutionnaires, permettent l’arrestation des simples sympathisants (même non soupçonnés de violence !) et autorisent l’interdiction pure et simple des journaux anarchistes (ces lois ne seront abrogées… qu'un siècle plus tard, en 1992 !)

 

Auguste Vaillant, lui, est condamné à mort : une peine d’une injustice objective profonde puisque Vaillant n’avait jamais tué qui que ce soit. Hélas pour Vaillant, les Pouvoirs Publics sont plus féroces contre ceux qui tentent de saper leurs fondements que contre les simples crapules qui assassinent les citoyens mais sont (seulement) expédiées au bagne. Sollicité, comme le veut la constitution, le président de la république, Sadi Carnot, étudie la grâce de Vaillant... mais la refuse. Vaillant est guillotiné le 5 février 1894.

 

Alors, l’indignation en plus, l’agitation continue : le dénommé Emile Henry (persévérant, voire récidiviste…) pose une bombe le 12 février 1894 au café Terminus (près de la gare Saint-Lazare, à Paris) : une vingtaine de blessés. Arrêté, il est traduit en justice où il peut exprimer ses idées. Il faut dire que l’homme n’est pas un illettré, loin de là : éduqué et instruit, il a même été admissible à Polytechnique (qui mène à tout, on le voit bien !). Pourquoi un garçon si sérieux a-t-il « mal tourné » ?

 

Henry répond à cela en théorisant sans problème son engagement : «  J’avais vécu dans les milieux entièrement imbus de la morale actuelle (…) On m'avait dit que [la] vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l'expérience me montra que seuls les cyniques et rampants peuvent se faire bonne place au banquet. (…) On m'avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l'égalité, et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies. L'usinier [l’industriel] qui édifiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers, qui, eux, manquaient de tout, était un monsieur honnête. Le député, le ministre dont les mains étaient toujours ouvertes aux pots-de-vin, étaient dévoués au bien public. (…) Tout ce que je vis me révolta, et mon esprit s'attacha à la critique de l'organisation sociale. Cette critique a été trop souvent faite pour que je la recommence. Il me suffira de dire que je devins l'ennemi d'une société que je jugeais criminelle. »

 

Henry est guillotiné le 21 mai 1894. Il avait prédit sans crainte : « je sais que ma tête ne sera pas la dernière à tomber »

 

caserio.jpgIl aura eu raison car, après lui, l’activisme anarchiste ne se calme toujours pas : le 24 juin 1894, un Italien du nom de Santo Hiéronimus (ou Geronimo) Caserio s’en prend, à Lyon, au président Sadi Carnot qu’il poignarde dans le ventre. Sur le manche du couteau est gravé un mot : « Vaillant ! ». Le refus de la grâce de ce dernier par Sadi Carnot, quatre mois auparavant, est ainsi expié dans le sang… Caserio, lui aussi, va assumer son geste et crier son désespoir et sa révolte devant la Cour d’assises. Lui aussi sera exécuté : le 13 août 1894.

 

1894, c’est, finalement, l’année où la situation se calme en France : elle se calme, du moins, sur le plan de la contestation sociale violente car, au registre des faits divers, c’est maintenant l’ « affaire Dreyfus » qui va mobiliser l’opinion et la presse…

 

Alors, revenons à Alexandre Jacob.

 

A seize ans, en 1895, après 5 ans de vie de mousse et de matelot, désormais aguerri mais déjà désabusé quant à la nature humaine, Alexandre Jacob revient à Marseille. Il y découvre l’idéologie anarchiste et la façon dont elle a fait la « une » de la presse durant les années où il était absent de France. Ces idées le séduisent et il s’adonne à la lecture de journaux tels que La Révolte ou L’indicateur. De même que l’on trouve aujourd’hui sur internet de quoi fabriquer des explosifs, Jacob déniche dans cette dernière brochure de quoi fabriquer une bombe, engin qui y est joliment qualifié de d’objet de « rénovation sociale » !...

 

Avec l’enthousiasme de sa jeunesse, Jacob se lance dans la fabrication de l’engin en se procurant les composants nécessaires. Las, celui qui lui fournit le matériel est en fait un « indic » à la solde de la police, laquelle truffe les milieux anarchistes de « moutons » divers. Jacob est arrêté. Il a 17 ans. Il est condamné à 6 mois de prison et incarcéré.

 

A sa sortie, il cherche du travail. Il en trouve (chez un typographe, puis un pharmacien…) mais, à chaque fois, la police dénonce son passé judiciaire (pourtant bien léger) à ses employeurs et il est licencié. La raison de cette persécution délibérée ? Elle est simple : la « police spéciale des chemins de fer » (c’est sous ce nom improbable que se dissimule la police politique de la IIIème république) veut forcer Alexandre Jacob à devenir indicateur au sein des milieux anarchistes et, tout en l’empêchant de gagner sa vie, elle lui propose de le rétribuer pour ses bons offices. Jacob est même arrêté une nouvelle fois. Il réussit toutefois à être acquitté, le juge le relâchant après avoir constaté que la maréchaussée lui avait en fait grossièrement tendu un traquenard sans motif réel (= une « provocation »). Qui a dit que la justice n’était pas indépendante ?

 

Indigné par les inégalités sociales qu’il constate et soumis à un harcèlement policier inique, Jacob se révolte pour de bon. Comme les anarchistes, il décide de partir en guerre contre la société de son époque. Mais pas par tous les moyens. Jacob n’a pas une âme d’assassin. Ce n’est pas un meurtrier, c’est un malin. Il a compris que, pour réellement nuire au système, il faut le frapper au cœur, c’est-à-dire au… portefeuille. C’est décidé, Jacob va devenir cambrioleur professionnel...

 

Si les exploits de Jacob débutent en fanfare avec la spectaculaire et hilarante escroquerie du bijoutier de la rue du Petit-Saint-Jean, à Marseille le 1er avril 1899 (un vol auquel, semble-t-il, son propre père participa !), la suite des opérations s’avère plus délicate.

 

Nous allons la découvrir ci-après…  

 

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Par Sho dan - Publié dans : Crimes & affaires judiciaires
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Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 01:05

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

En juillet 1899, Alexandre Jacob est de nouveau arrêté, cette fois-ci en bonne et due forme. Là, l’imaginatif voleur adopte une défense bien particulière : il simule un délire de la persécution. Il se dit poursuivi et harcelé par les… Jésuites ! Reconnu irresponsable et malade, il est enfermé à l’asile de Montperrin (au sud-ouest d’Aix-en-Provence). Il n’y reste que quelques mois : en avril 1900, il s’en évade grâce à une complicité interne.

 

Sa vraie carrière de cambrioleur débute alors. Jacob s’y révèle un organisateur-né, méticuleux, ordonné, imaginatif et professionnel. Il a des cibles bien précises et des motivations bien claires. C’est toute son originalité, quand tant de crapules se contentent de dévaliser leurs victimes après les avoir assassinées à coups de couteau. Tout cela, on l’apprendra lors du procès ultérieur mais, d’ores et déjà, vous pouvez en juger.

 

L’organisation, d’abord : elle est rigoureuse, méthodique et éprouvée. Jacob divise sa bande (que la presse, jamais avare de formules sensationnelles, nommera ultérieurement Les travailleurs de la nuit) en « brigades » d’une douzaine de personnes maximum. La France, elle, est divisée en 3 zones (on ne s’interdit pas quelques cambriolages au-delà de la frontière, néanmoins, comme celui du château de la reine de Belgique, à Spa). Les malfrats y circulent par des moyens modernes : le train, qui prend de vitesse des forces de police fragmentées entre polices municipales et police nationale par secteurs (jeux, prostitution, banditisme, etc… -) et par ailleurs équipées de chevaux et de vélocipèdes.

 

Le modus operandi de Jacob est presque toujours le même : en province, un « éclaireur » repère les villas inoccupées. Il y pose des « scellés » (comme, par exemple, un fil noué à un loquet d’un volet, etc…) qui indiqueront ultérieurement si, depuis son passage, la maison a été ouverte. Quelque temps plus tard, Jacob, voyageant de jour avec sa bande, arrive sur place à la nuit tombée. On vérifie si les « scellés » sont intacts. Si c’est le cas, on fracture un volet, on entre et on cambriole.

 

Durant l’opération, plutôt que de poster un guetteur (toujours repérable), Jacob place un crapaud qui coasse dans le bas de la gouttière : si celui-ci se tait, cela signale l’arrivée de quelqu’un ! Facile, écologique et imparable : c’est un peu comme les oies du Capitole de Rome qui, dans l’Antiquité, avertirent les Romains de l’imminence d’une attaque gauloise en gloussant.

 

Enfin, au petit matin, Jacob et sa bande reprennent le train vers Paris. Comme la bande a refermé soigneusement les volets et effacé ses traces, les cambriolages ne sont souvent découverts que très longtemps après. Et, entre temps, le butin est souvent déjà écoulé ! Une telle efficacité se révèle parfois fort amusante : en décembre 1902, à Cherbourg, Jacob se divertit ainsi à assister, sur place, à l’alerte donnée à la police du cambriolage de l’hôtel de l’amiral de Pontaumont : un forfait pourtant réalisé… en septembre précédent !

 

Avec l’argent des premiers cambriolages, Jacob ouvre un magasin de quincaillerie à Montpellier, faubourg du Courroux : sous cet honnête enseigne, il se fait livrer des coffres-forts dont il peut étudier à loisir les mécanismes. Il confectionne alors divers outils de précision et pinces propres à ouvrir n’importe quel modèle !

 

Les cambriolages de Jacob sont organisés comme une industrie : bureau d’étude (la quincaillerie), chaine de production (les « brigades » procédant aux vols) et circuit de commercialisation (le recel). Pour cette dernière opération, Jacob crée lui-même, à Paris, son propre atelier de fonderie propre à faire promptement disparaitre les bijoux, lingots, calices et couverts dérobés. Il se met ainsi à l’abri des dénonciations des receleurs, lesquels collaborent souvent avec la police, qui cherche à « remonter les filières » en contrepartie de son indulgence en faveur du dernier maillon de la chaîne. Plus difficile est la revente des pierres précieuses et des titres (les actions et les obligations qui, jusqu’en… 1984, prendront encore la forme de papier timbrés conservés à la banque ou chez soi). Jacob, pour les écouler, établit alors un circuit compliqué passant par Londres (pour les titres financiers) et par Amsterdam (pour les gemmes).

 

Alexandre JacobMais Jacob ne vole pas que des biens qui ont une valeur marchande. Ses cambriolages lui fournissent aussi une garde-robe et des accessoires utiles pour ses diverses opérations futures. Uniformes militaires, redingotes et chapeaux, habits ecclésiastiques, papiers, brevets, diplômes, titres divers… sont autant d’accessoires de déguisement permettant de passer incognito lors d’un repérage ou de fuir ensuite sans être inquiété.

 

Jacob n’est pas un assassin : il ne tue pas ses victimes car il répugne à la violence. S’il n’exclut toutefois pas de se défendre avec vigueur contre la police, c’est qu’il méprise fondamentalement les forces de l’ordre, qu’il qualifie de « chiens de garde de la société ». Il choisit aussi soigneusement les victimes de ses vols. Il ne s’attaque pas aux gens modestes ni aux simples rentiers ou aux bourgeois enrichis. Il épargne également les médecins, les enseignants, les artistes et les intellectuels. Cambriolant ainsi la villa d’un officier de marine nommé Viaud, à Rochefort (Charente-Maritime), il comprend sur place qu’il s’agit en fait de la maison de… l’écrivain Pierre Loti (nom de plume de Julien Viaud pour - entre autres - Le roman d’un spahi, Aziyadé fantôme d’orient, L’Inde sans les Anglais…). Il repart alors de la maison… sans rien emporter et… en laissant ce mot invraisemblable : «  Ayant pénétré chez vous par erreur, je ne saurais rien prendre à qui vit de sa plume. Tout travail mérite salaire - P.S. : Ci-joint dix francs pour la vitre brisée et le volet endommagé. »

 

Voilà un ami de la belle littérature ! La grande classe, quoi (j’en profite pour vous enjoindre à relire Pierre Loti et à vous laisser emporter par les parfums et les lumières de ces récits d’aventure et de voyages).

 

Car chez Jacob, l’argent n’est rien, voler est tout. Jacob a des motivations qui sont idéologiques et il entend mener une démarche punitive envers des professions qu’il juge nuisibles. Ses victimes sont donc essentiellement des magistrats, des militaires et des ecclésiastiques (tous, le plus souvent, des aristocrates) : toutes professions et conditions qui incarnent pour lui l’oppression morale, intellectuelle et matérielle du peuple. Les dépouiller constitue donc la reddition d’une justice vengeresse. D‘ailleurs, « avant de partir, après ses coupables travaux, [Jacob] laisse un mot sur le piano » (ou ailleurs) où il signe « Attila », en général au bas d’un mot d’esprit provocateur. La police et les victimes s’étranglent évidemment de fureur devant tant d’impudence.

 

Parfois, Jacob est plus brutal : lorsqu’il est outré par le luxe excessif de la demeure qu’il « visite », il peut y mettre le feu… Mais c’est rare.

 

Jacob, pour autant, ne tire aucun enrichissement personnel de ses méfaits. Il n’en conserve qu’un pourcentage limité destiné à lui permettre de vivre (très modestement par ailleurs). Tout le reste est reversé à la cause anarchiste : financements de journaux (tel Le libertaire) et aides à des anarchistes divers dans le besoin. Les divisions et oppositions idéologiques au sein de la bande ne sont toutefois pas rares. Beaucoup de divergences se font jour entre ces bandits qui se veulent au grand cœur mais qui ne sont pas toujours insensibles au butin amassé. Qu’importe. Jacob, lui, ne dévie pas de sa ligne originelle : il ne vole pas pour s’enrichir personnellement mais pour financer la croissance de l’influence des idées anarchistes.

 

On estime qu’il va perpétrer de l’ordre de 150 cambriolages en un peu plus de deux ans. Officiellement, on ne lui en imputera que 106.

 

Ce 106ème est cependant celui de trop. Dans la nuit du 21 au 22 avril 1903, Jacob et sa bande cambriolent une villa près d’Abbeville lorsque survient la police. Des coups de feu sont échangés et l’un des complices de Jacob blesse grièvement un policier dénommé Couillot. Toute la bande est arrêtée.

 

Jacob est alors transféré vers la prison d’Abbeville, escorté par un impressionnant dispositif de 24 chasseurs à cheval. Les forces de l’ordre entendent manifester l’éclatante victoire qu’elles ont (enfin) remportée sur l’infâme racaille. Les bonnes gens peuvent désormais dormir tranquilles. Mais avant cela, la populace crie sa haine sur le passage du convoi. On injurie Jacob, on crie à sa mort… Mais le peuple est versatile, nous le savons, et la détestation du personnage, entretenue par une presse vengeresse contre la bande des « bandits d’Abbeville » va bientôt se muer en d’autres sentiments…

 

L’instruction, longue et complexe, va rassembler 20 000 pièces, 156 témoins à citer et aboutir à un acte d’accusation de 161 pages. Les milieux anarchistes, durant cette période, se mobilisent et tentent de sensibiliser l’opinion publique, par voie de presse et de réunions publiques. Ils emploient aussi des méthodes plus brutales, n’hésitant à menacer les témoins et les jurés.

 

Ce n’est finalement qu’au bout de 2 ans, le 8 mars 1905, à Amiens, que s’ouvre enfin le procès de Jacob et de sa bande, L’affaire, évidemment, fait à ce moment les gros titres des journaux. En prévision de potentielles actions anarchistes violentes, on déploie un impressionnant dispositif militaire avec un bataillon d’infanterie et des chasseurs à cheval. Certains jurés, effrayés par les menaces, ont demandé à se récuser ? On les amène de force au tribunal ! Non mais. Une dizaine de journaux étrangers couvrent même l’évènement dont la presse française se fait évidemment largement l’écho. Pour faire frissonner les lecteurs, les journalistes comparent Jacob à Vautrin (le bagnard de La comédie humaine, de Balzac). Nul, correctement informé, ne peut ignorer ce retentissant procès et ses protagonistes.

 

D’une manière générale, le public est fasciné par Jacob, sa jeunesse (il a moins de 26 ans), son audace, l’énormité de ses méfaits et, aussi, sa personnalité. On pressent un procès « historique » et pittoresque.

 

On ne sera pas déçu car Jacob, lui-même, va assurer le spectacle.

 

Jacob n’est pas là pour se laisser impressionner par le décorum et les uniformes et encore moins pour faire profil bas. D’emblée, il revendique crânement toutes les responsabilités et assument tous les chefs d’accusation, y compris le tir qui a blessé le policier (lequel a en fait été commis par un complice). Il refuse de se lever : « Vous êtes bien assis, vous.. » rétorque-t-il au président. Jacob est bravache, il n’exprime aucune crainte ni remords.

 

Son attitude intrigue. La presse et le public ne lui sont pas favorables dans les premiers moments, mais ils s’interrogent rapidement : « C’est un type peu banal, malfaisant, dangereux mais curieux. » s’étonne, mi-figue mi-raisin, le magazine L’Illustration, sorte de VSD de l’époque, le 18 mars 1905. Car Jacob étale rapidement des convictions qui touchent juste : il n’a pas volé l’argent d’honnêtes gens, il a repris aux riches ce qu’ils avaient indûment perçu grâce à une position sociale oppressive et inique et dont « la richesse est une insulte permanente à la misère ». Jacob, c’est un peu Robin des Bois (personne ne fait, à l’époque, la comparaison car ce personnage de fiction n’est pas connu).

 

Ainsi, au fil des jours et des témoignages, Jacob renverse-t-il progressivement la situation. Des témoins sont appelés à la barre (essentiellement des victimes) ? Il les apostrophe et les malmène, suscitant les rires du public par des réparties insolentes, cyniques et percutantes. « Si la victime avait eu des couverts en fer blanc, je ne lui aurais rien pris ! » dit-il en réponse aux plaintes de madame de Thézals. Un autre se plaint de s’être fait dérober, par Jacob, des titres de bourse (actions ou obligations). Cependant, il reconnait que ces titres, en fait, s’étaient révélés être des faux. Jacob persifle alors intelligemment : « [Mais] vos voleurs, eux, ne se sont pas fait arrêter comme moi… » !

 

Jacob manie la provocation, faussement naïf : « Vous croyez donc qu’il peut mentir ? » demande-t-il au Président qui vient de demander à un ecclésiastique, victime de vol, de prêter serment et de (selon la formule habituelle) « dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité »… D’autres ecclésiastiques défilent, se plaignant des cambriolages, sans susciter la compassion de l’accusé qui enfonce le clou : « J’ai cambriolé assez de prêtres. Chez tous j’ai trouvé un coffre-fort […] qui contenait souvent de fortes sommes ». Il se moque « Je ne leur en veux pas. Je leur donne ma bénédiction ». Jacob fait le procès de l’opulence, il ridiculise ses victimes et méprise les institutions. Les journaux relatent ses discours avec jubilation. Le public rit. Jacob n’est ni véhément ni agressif mais ses discours et ses réparties font mouche. Après tout, cet homme n’a pas de sang sur les mains qui discréditerait, d’emblée, son discours. La « Belle Epoque », en effet, n’est pas facile pour tout le monde et, contre toute passivité et résignation, Jacob, d’une certaine façon, exprime tout haut ce que beaucoup n’osent formuler que tout bas.

 

Du reste, cent ans après, en ces temps de spéculation dépourvue de régulation, de niches fiscales indécentes, de chômage endémique, de classes moyennes au bord du déclassement social, d’étalement obscène de leur richesse par les « people » et d’endettement étatique excessif qui ruinent les contribuables sans avoir créé aucune croissance, ses réflexions ont-elles perdu de leur actualité ? « Plus un homme travaille, moins il gagne. Moins il produit, plus il bénéficie. Du haut en bas de l’échelle sociale, tout n’est que friponnerie d’un côté et idiotie de l’autre. [..] Un marchand d’alcool, un patron de bordel s’enrichit alors qu’un homme de génie va crever de misère sur un lit d’hôpital. […] J’ai préféré m’insurger en faisant la guerre aux riches. Certes, je conçois que vous auriez préféré que, ouvrier abêti, je crée des richesses en échange d’un salaire dérisoire. Alors vous m’appelleriez « honnête ouvrier » et vous m’auriez même accordé la médaille du travail tandis que les prêtres promettent le paradis à leurs dupes ». Il l’affirme gravement : « Tout homme a droit au banquet de la vie » (19 mars 1905).

 

L’éloquence de Jacob finit par être tellement insupportable (le public applaudit) que le procès se termine sans lui.

 

Les experts en balistiques le dédouanent du tir sur le policier, dont il s’était auto-accusé. Si le procureur réclame la peine de mort, les jurés choisissent de le condamner au bagne à perpétuité (la « guillotine sèche », comme on la surnomme) : une peine d’une rigueur aujourd’hui incompréhensible pour un homme si jeune et qui n’eut jamais de sang sur les mains.

 

Depart de bagnards pour CayenneLe procès terminé (22 mars 1905), Jacob est expédié, en novembre 1905, vers la Guyane, l’homme et l’affaire disparaissant alors de l’actualité relativement chargée tant sur le plan national (processus de séparation de l’Eglise et de l’Etat, stabilisation de l’Affaire Dreyfus…) qu’international (troubles et répression sanglante de manifestations en Russie, tensions entre la France et l’Allemagne pour la domination du Maroc…)

 

Dans ce contexte, un journal mensuel est né, depuis le 15 février 1905 : Je sais tout se veut une « encyclopédie mondiale illustrée » (rien que cela !). C’est une revue moderne, généraliste et éclectique, parfois un brin « people », qui s’intéresse aux nouvelles techniques, aux autres pays, aux loisirs, à la politique française et internationale et qui est destinée à un public éduqué et curieux, sans cible de classe sociale particulière. C’est un peu Le Point de l’époque. Son fondateur est Pierre Lafitte. On y interviewe par exemple le pape Pie X et on y évoque les révolutionnaires russes (rubrique « Grands faits »), on y parle du pôle Nord et du Maroc méconnu (rubrique « A travers le globe »), on y parle théâtre, littérature, poésie, mode et élégance (avec un parisianisme éhonté), on y interviewe le scientifique Thomas Edison (rubrique « Science et nature ») ou l’aviateur Santos-Dumont, on y anticipe les inventions de demain et on y fait de la politique-fiction…

 

Convenons-en, par rapport au Petit Journal, au Progrès, le niveau est relativement élevé et le degré d’exigence indéniable. Mais Pierre Lafitte le sait bien, pour fidéliser le lectorat, il faut également le divertir : on lui offre donc aussi de courtes nouvelles ou un roman en épisodes. Dans le numéro de juillet 1905, soit quatre mois après le procès d’Alexandre Jacob, Lafitte entend ainsi faire paraître une aventure « policière » : l’objectif est de s’inspirer des aventures de Sherlock Holmes, écrites par Arthur Conan Doyle en 1891 et qui ont assuré publicité et forts tirages au journal londonien Strand magazine depuis cette date. D’ailleurs, la presse britannique publie également, depuis 1898, les aventures d’un nommé Arthur J. Raffles, aristocrate de l’ère victorienne qui cambriole la nuit afin de se rembourser des sommes qu’il a, le jour, perdues au jeu !

 

Anecdote amusante, ces aventures sont écrites par Ernest W. Hornung, lequel est le… propre beau-frère d’Arthur Conan Doyle ! Les deux hommes, qui ne s’apprécient guère, se livrent en fait une course à la notoriété qui s’est, de facto, déjà clôturé au bénéfice du second, anobli par le roi d’Angleterre en 1902.

 

Mais revenons à Je sais tout. Son directeur Pierre Lafitte décide, pour la rédaction de cette nouvelle policière, de faire appel à un auteur peu connu quoiqu’assez prolifique : un dénommé Maurice Leblanc.

 

Maurice Leblanc, en ce mois de juillet 1905, a bientôt quarante et un ans (il est né en septembre 1864 à Rouen). Issu d’un milieu aisé et provincial, Leblanc a, dès l’âge de 24 ans, voulu échapper au destin bourgeois et étriqué auquel il était promis dans l’industrie pour « monter à Paris ». Il entend y devenir écrivain et y fréquente alors des salons littéraires et des cercles intellectuels. Fortuné grâce à sa famille, il peut vivre sans travailler et se consacrer à ses motivations littéraires, très classiques, au reste. Leblanc ambitionne d’être un nouveau Maupassant, d’écrire des romans « psychologiques » pour un public de qualité. Dans sa quête, il reçoit le soutien de nombreux écrivains et publie des chroniques dans le très-comme-il-faut journal Gil Blas. Mais Leblanc ne rencontre pas, hélas, le succès « de masse » escompté et, même, les critiques finissent par se lasser de sa production, aussi bien de nouvelles que de pièces de théâtre.

 

Je sais tout magazineAussi, lorsqu’il reçoit la proposition de Pierre Lafitte, Maurice Leblanc ne saute-t-il pas de joie : écrire un polar (ce mot n’existe pas à l’époque) ne constitue pas, de son point de vue, une promotion mais, plutôt, une régression, un pis-aller alimentaire qui lui permet d’avoir sa signature dans un magazine. D’ailleurs, la chronique qu’il rédige porte en elle-même sa propre finitude : le titre (L’arrestation d’Arsène Lupin) indique que Leblanc entend refermer immédiatement cette parenthèse littéraire peu prestigieuse.

 

Et pourtant…

 

Immédiatement, c’est le succès. Le courrier afflue à Je sais tout : Lupin arrêté ? Ah non ! Des aventures, encore ! Et Leblanc doit reprendre la plume. Il le fera sans relâche jusqu’en 1937, asservi tel un esclave aux exigences d’un public nombreux et enthousiaste. Et pour asseoir un style résolument innovant, Maurice Leblanc prend l’habitude d’écrire certaines aventures à la première personne du singulier, comme s’il était lui-même le biographe d’Arsène Lupin et qu’il relatait les conversations qu’il aurait eues avec son « grand homme », comme il l’appelle. Comment, alors, décrit-il l’incroyable personnage dont il relate les aventures ? « Son portrait ? Comment pourrais-je le faire ? Vingt fois j’ai vu Arsène Lupin et vingt fois c’est un être différent qui m’est apparu… »

 

Signalons au passage que cette technique littéraire ne portera guère chance à l’auteur qui, dans les années 30, se verra affligé de graves troubles cérébraux qui le conduiront à affirmer partout qu’il a, réellement, rencontré Arsène Lupin : dans l’esprit troublé d’un Maurice Leblanc affaibli par la maladie, la fiction deviendra réalité…

 

Quoiqu’il en soit, rapidement, Maurice Leblanc devient un romancier « populaire » à succès. A (très grand) succès, certes, mais « populaire ». Leblanc, qui avait d’autres ambitions, moins commerciales et plus élitistes, ne parviendra jamais à se convaincre vraiment qu’il a réussi sa vie d’écrivain.

 

Ce n’est pas l’avis des Chroniques de la Plume et du Rouleau.

 

Arsène Lupin est loin des stéréotypes véhiculés par des productions théâtrales (2 adaptations), télévisuelles (près de 50 épisodes en France et plus de 150 dessins animés au Japon !) et cinématographiques (plus d’une vingtaine de films aux Etats-Unis, Allemagne, Italie et France) le plus souvent médiocres et qui représentent Lupin en dandy maniéré. Arsène Lupin est, au vrai, un personnage passionnant et complexe, qui colle parfaitement à l’esprit et à l’actualité de son temps : les années 1910 à 1930. Antérieur à Rouletabille (un personnage qui sera créé par Gaston Leroux en 1907 : reporter qui résout notamment Le Mystère de la chambre jaune), ce dernier lui empruntera incontestablement certains traits narratifs. Mais Arsène Lupin a une particularité : il n’est pas du côté de la « justice » officielle : ni policier, ni reporter, ce n’est pas un quelconque auxiliaire des forces de l’ordre. Au contraire, c’est un aventurier qui reste en marge de la société, laquelle salue ses exploits grâce à une presse enthousiaste mais lui refuse les honneurs officiels.

 

Maurice Leblanc Arsene LupinLupin est un cambrioleur insolent et habile (cette activité est, en réalité, peu évoquée dans les romans, même si Leblanc intitule le premier recueil de ses nouvelles « Arsène Lupin, gentleman cambrioleur » en 1905). C’est, surtout, un chef de bande et un organisateur hors pair. Pour cela, Lupin use de déguisements et d’identités nombreuses (certaines aventures d’Arsène Lupin ne le voient même pas apparaître sous ce nom !) : le vicomte Raoul d’Andrésy, le prince russe Paul Sernine, l’espagnol don Luis Perenna, le baron Raoul de Limézy, le détective Jim Barnett, le capitaine Janniot, l’inspecteur de la Sûreté Grimaudan ou l’inspecteur Victor de la Brigade mondaine, sont (entre autres) autant d’identités sous lesquelles la police soupçonne Lupin, sans jamais réussir à le confondre et encore moins à l’arrêter. Dans 813 – Les trois crimes d’Arsène Lupin 1910), celui-ci parvient même à exercer quelque temps les fonctions de… directeur de la Sûreté ! S’il est emprisonné (L’évasion d’Arsène Lupin – 1905), il se grime avec une telle habileté que l’administration pénitentiaire finit par croire qu’elle a incarcéré, par erreur, à sa place, un vagabond nommé Baudru… et le libère !

 

Lupin est un comique et l’humour émaille ses aventures. Aussi nargue-t-il la police, ce qui rend hilare le lecteur de ses aventures. C’est d’ailleurs une de ses activités favorites. Il s’ingénie à lancer la maréchaussée sur de fausses pistes. Il écrit aux journaux pour revendiquer tel ou tel succès qu’elle s’attribue mais qu’il a, en fait, favorisé. Il tient en échec ses plus fins limiers, tel l’inspecteur Ganimard, son ennemi juré, non dénué de sagacité, d’énergie et d’habileté mais qui lui reste très inférieur. Il ridiculise aussi avec jubilation l’inspecteur Béchoux (L’agence Barnett & Cie - 1928), qu’il fait cependant, avec mansuétude, bénéficier de ses lumières dans la résolution d’énigmes avant de partir en escapade amoureuse avec… madame Béchoux ! Il se mesure aussi, dans un duel titanesque plein de rebondissements et de trouvailles littéraires géniales, avec le célèbre détective britannique… Herlock Sholmès ! Du grand Leblanc. Du grand Lupin.

 

Arsène Lupin est, surtout, un enquêteur privé toujours prêt à débrouiller des énigmes apparemment insolubles au bénéfice de (jolies) femmes livrées à la rapacité d’escrocs sans scrupule (finalement punis et, le plus souvent, dépouillés - c’est bien fait). Homme d’action qui n’hésite pas à utiliser les moyens de communication les plus modernes (le téléphone et l’automobile), Lupin est aussi un homme de réflexion chez lequel, tel Sherlock Holmes, la puissance de la déduction s’allie au génie de l’intuition. De ce point de vue, je vous suggère de lire Le signe de l’ombre, nouvelle qui fait partie des Confidences d’Arsène Lupin (1911). Amateurs d’énigmes, d’enquêtes et de trésor, Lupin vous stupéfiera par sa capacité à débrouiller, au dernier moment et à l’aide d’indices qui, rétrospectivement, crèvent pourtant les yeux, un mystère qui vous plonge dans la perplexité pendant vingt pages !

 

Mais le coup de maître d’Arsène Lupin, c’est, bien sûr, la résolution (au fil des romans) d’une série de quatre énigmes historiques que son amante de jeunesse, (la « Cagliostro ») lui a fait connaître après qu’elle en a pris connaissance au dos d’un miroir ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette. « In robore fortuna », « La dalle des rois de Bohême », « La fortune des rois de France », « Le chandelier à sept branches » : tout cela permettra notamment au héros de retrouver l’ancien chemin qui permet d’accéder à l’intérieur de… l’aiguille d’Etretat, qui va, pendant un temps, abriter son formidable butin (L’aiguille creuse – 1908) !

 

Arsene Lupin mosaiqueBien dans son siècle et dans son époque, Arsène Lupin est un héros, dirions-nous, typiquement français : né en 1864 (la même année que Maurice Leblanc…), il est issu d’un milieu populaire (sa mère, Henriette d’Andrésy, incarne une forme de déchéance sociale en négligeant sa particule pour épouser Théophraste Lupin, « professeur de gymnastique, d’escrime et de boxe » apprend-on dans La comtesse de Cagliostro - 1924). Il gardera, tout au long des aventures, une gouaille populaire et une méfiance pour les puissants mais, en même temps, une fascination pour une ascension sociale jamais aboutie vers une aristocratie qui ne le reconnait pas comme l’un des siens.

 

Parce qu’il est Français, il ne peut être indifférent à la politique étrangère, aux rivalités entre la France et l’Allemagne en Afrique du nord et aux « provinces perdues » (durant la guerre franco-prussienne de 1870) d’Alsace et de Moselle. Ainsi Lupin, dans L’éclat d’obus (1915), déjoue-t-il un vaste plan visant à l’invasion du territoire par les troupes allemandes à l’aide d’un réseau de tunnel. Dans 813 (1910 - l’œuvre majeure de la geste « lupinienne », à lire, s’il n’y en avait qu’une !), le héros (entre autres) restitue à l’empereur d’Allemagne Guillaume II des lettres intimes à propos desquelles certaines crapules voulaient faire chanter le monarque. Reconnaissant, Guillaume II lui propose d’être chef de sa police personnelle. Mais avec panache, Lupin refuse cette offre financièrement et socialement avantageuse : « Je suis mort comme homme [à ce moment, il a fait croire à son suicide] mais je suis vivant comme Français ! » Nationaliste, patriote, Lupin est même d’un chauvinisme un peu puérile, dérobant un jour les bijoux de la femme de l’ambassadeur d’Angleterre en laissant une carte insolente : « Ce n’est pas un vol, c’est une restitution. Vous nous avez bien pris la collection Wallace » (La demeure mystérieuse - 1928). Lupin (et Leblanc) exagère là car, si la collection Wallace est une imposante collection de 5 500 pièces, tableaux, mobilier, armes, porcelaines, etc… d’art français du XVIIème siècle qui se trouve à Londres, elle a été acquise tout-à-fait légalement ! Comme il le peut, Lupin s’efforce d’accroître l’influence de son pays quand (dans Les dents du tigre - 1920) il parvient quelque temps à se tailler un empire « grand comme deux fois la France » en Mauritanie qu’il cède à la France en contrepartie d’une libération conditionnelle… L’exaltante épopée coloniale fait divaguer un Maurice Leblanc qui n’a jamais voyagé.

 

Évidemment, tous les succès de Lupin lui montent à la tête. Loin du dandy maniéré dépourvu d’autres ambitions que le cambriolage et le baisemain que d’aucuns ont vu en lui (à la télévision), Lupin est, dans les livres, souvent brutal, égoïste, manipulateur et mégalomane. « De César à Lupin, quelle destinée ! […] Roi du monde, oui, voilà la vérité […] Il y a des moments où ma puissance me tourne la tête. Je suis ivre de force et d’autorité ! » (L’aiguille creuse).

 

Exalté, imbu de lui-même, hyperactif, insolent et moqueur, Arsène Lupin est également passionné par… les femmes. Et c’est pourquoi Lupin est aussi un homme obstinément solitaire, tourmenté de regrets, de doutes et de douleurs, tous maux causés par le beau sexe. L’excellent 813, par exemple, est la seule aventure durant laquelle Lupin commet un meurtre, un vrai, de ses propres mains (il étrangle son ennemi au terme d’une lutte âpre et sauvage). En fait, il s’aperçoit avec effarement qu’il a tué… une femme dont il était tombé amoureux mais derrière laquelle, en réalité, se cachait son implacable ennemi !

 

Au fil des aventures, Lupin collectionne les conquêtes faciles et les amours difficiles. Deux femmes, au final, marqueront à jamais sa personnalité et sa vie : la Cagliostro, son amour de jeunesse (intense et fatal) avec laquelle les relations iront de la passion à la haine et qui lui kidnappera plus tard, sans qu’il ne le retrouve jamais, l’unique enfant qu’il aura avec la seule femme qu’il aura épousé, Clarisse d’Etigues, elle-même morte en couches. Alors que Lupin était près de « se ranger » sous un autre nom, le drame le poussait vers l’aventure…

 

« [Alors], nous dit Maurice Leblanc, son chagrin le transforma. N’ayant plus ni femme ni fils pour le retenir, il se jeta résolument dans la voie où l’entrainaient tant de forces. Du jour au lendemain, il fut Arsène Lupin. Plus de réserve. Plus de ménagements. Au contraire. Du scandale, des provocations, de l’arrogance, un étalage de vanité et de gouaillerie, son nom sur les murs, sa carte de visite dans les coffres-forts : Arsène Lupin, quoi ! »

 

La quintessence de Lupin est là et, je vous jure, il en faut de l’imagination pour inventer tout cela. C’est pourquoi, en vérité je vous le dis, Leblanc est un grand écrivain et Arsène Lupin mérite d’être redécouvert.

 

Interrogeons-nous sur les sources d’inspiration de l’écrivain (Maurice Leblanc ne reconnut jamais formellement s’être inspiré des noms que nous allons évoquer) : elles sont rares mais troublantes et il semble probable que Maurice Leblanc, en 1905, ait puisé des idées (ce qui ne diminue aucunement son mérite) chez :

  • les tribulations du pittoresque cambrioleur Alexandre Jacob, dont je vous ai narré les « exploits » ci-avant et dont la condamnation au bagne, après plus d’une centaine de cambriolages audacieux, eut lieu, précisément, en 1905, soit trois mois avant la publication de L’arrestation d’Arsène Lupin

  • les escroqueries, avant la première guerre mondiale, d’un dénommé Georges Manolesco, voleur et mythomane habile qui se faisait appeler le « prince Lahovary » ou le « duc d’Otrante » pour mieux dévaliser la Jet Set, que ces fausses identités lui permettaient de côtoyer

Et évoquons, à l’inverse, les nombreux personnages qu’Arsène Lupin, au contraire va inspirer. Là, les recherches de Michel Lebrun (1971), Yves Olivier-Martin (1979) et André-François Ruaud (1996) nous aident à répertorier les aventuriers aux bonnes manières les plus ressemblants, tels que Smiler Bunn (1907), Lord Lister, dit John Sinclair (1908), le Colonel Caoutchouc (1909), John Strobbin (1911), Michael Lanyard, dit le loup Solitaire (1914), Lester Leith (1930), Richard Rollison dit Le Prince (1933), Harry Prince dit Royal (1935), Le Baron, Samson Clairval (1937) ou encore Alonzo Mac Tavish (1944)…

 

Mieux, c’est la réalité qui rejoint la fiction avec l’arrestation médiatisée, en 1922, d’un homme de 30 ans, issu d’une bonne famille mais déserteur, dilettante, éternellement insoumis et cambrioleur impénitent, un dénommé Serge de Lenz. C’est à Lupin, pourtant personnage de roman, que la presse (jamais avare de sensationnalisme) compare le vrai escroc et voleur qu’est Serge de Lentz. Une comparaison du reste excessivement avantageuse : de Lenz passera plusieurs séjours en prison, vivra de trafics et de rackets sous l’Occupation avant de mourir en 1945 à l’issue d’une rixe entre malfrats. Le commissaire Le Taillanter n’est donc pas tendre avec la mémoire de l’homme : « A l’inverse du héros populaire sain, courageux et sportif, de Lenz n’était qu’un jouisseur effréné et dévoyé, tricheur, menteur et vicieux à qui il ne restait du gentleman, outre le nom qu’il portait, que la morgue, les vêtements et les bonnes manières » (in Serge de Lenz, l’Arsène Lupin de l’entre-deux-guerres)

 

Pour conclure maintenant sur cette chronique à la fois judiciaire et littéraire, revenons maintenant au destin des principaux personnages de celle-ci.

 

bagnecayenne.jpgCondamné en 1905, arrivé à Cayenne en 1906, Alexandre Jacob va passer plus de vingt ans au bagne. Infatigable insoumis, il tente 17 fois de s’évader et passe, à titre de punition, un total de 8 ans et 11 mois (dont un séjour de 44 mois consécutifs) dans les sinistres cachots de l’île Saint-Joseph. Nulle privation, nulle humiliation, nulle brutalité ne réussira à briser une résistance physique et psychologique exceptionnelle qui impressionne le célèbre journaliste Albert Londres en 1923. Arrivé au bagne en janvier 1906, il en repart en octobre 1925 (après des pétitions demandant son rapatriement) et reste en prison en France. Il est libéré en 1928 et devient marchand ambulant de primeurs sous le nom commercial de « Marius ». C’est d’ailleurs sur le marché d’Orléans qu’il croise un jour, par hasard, le dénommé… Couillot, policier blessé lors de son arrestation en 1903, lequel le reconnait et le salue chaleureusement ! C’est en 1954 qu’il se donne volontairement la mort à son domicile de Reuilly (Indre) : « Vous êtes trop jeune pour pouvoir apprécier le plaisir qu’il y a à partir en bonne santé » dit-il dans son mot d’adieu.

 

Maurice Leblanc, lui, meurt en 1941. Il a perdu la tête depuis 1937 et laisse un dernier roman péniblement achevé et publié en 1939 : « Les milliards d’Arsène Lupin ».

 

Arsène Lupin, lui, est impérissable et « tant qu’il vivra, il sera le centre et l’aboutissement de mille et une aventures » (Les dents du tigre).

 

Bonne journée à tous et à toutes.

 

La Plume et le Rouleau © 2011 Tous droits réservés.

Par Sho dan - Publié dans : Crimes & affaires judiciaires
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