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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1854 - 2014 : La Russie en guerre en Crimée

Publié par Sho dan sur 31 Août 2014, 23:01pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Merci de votre fidélité et de votre patience. La chronique historique d’aujourd’hui sera, plus que jamais, en prise avec l’actualité la plus brûlante. Imaginez (cela ne va pas être trop difficile) le dirigeant omnipotent d’un grand pays situé à cheval sur l’Europe et l’Asie. Ce n’est pas un dirigeant illégitime : il est à son poste légalement et personne ne lui conteste son pouvoir.

Brutalement, il décide d’envahir une péninsule située dans une mer adjacente à son vaste pays et il y envoie des troupes. Comme la scène se déroule aux confins de l’Europe, les grandes nations de ce continent ne peuvent rester indifférentes : elles se réunissent et décident d’une riposte. L’agression ne peut rester impunie. Les tentations hégémoniques sont inacceptables : il faut réagir...

Vous avez déjà compris où nous sommes.

Nous sommes en Crimée, cette région péninsulaire ukrainienne, située au nord de la mer Noire et à l’ouest du puissant voisin russe.

Mais quand croyez-vous que nous sommes ? En 2014 ?

Pas sûr…

Je continue. Les Européens, donc, ne peuvent rester les bras croisés. Ils… mobilisent leurs troupes, qu’ils envoient en Crimée via une flotte militaire qui traverse la Méditerranée et débarque 75 000 fantassins au niveau du détroit des Dardanelles. Ceux-ci ont pour objectif de longer la mer noire sur sa rive occidentale puis d’affronter les Russes à coups de canons pour reprendre les positions occupées et chasser l’envahisseur de la zone…

Est-ce là de la politique-fiction ?

Pas du tout. Contrairement à ce que vous imaginiez sans doute au début de ces lignes, nous ne sommes pas, là, en 2014 mais en… 1854 ! A cette époque, la Crimée était déjà revendiquée par les Russes et l’on s’y affrontait déjà à coups de fusil (qui n’étaient pas encore des Kalachnikov). Etrange moment d’histoire que je vais avoir le plaisir de vous dépeindre et qui va, fatalement, nous conduire à reconsidérer d’un œil nouveau les évènements contemporains sur lesquels les chaines de TV de désinformation en continu nous apportent, au vrai, un éclairage médiocre.

Pourquoi s’est-on battu en Crimée en 1854 ? Qui l’a emporté et comment ? Quelles conséquences ces affrontements ont-ils eu au plan géopolitique, au plan militaire et même… au plan urbain à Paris ? La Crimée a-t-elle toujours été revendiquée par la Russie ou pas ? Et pourquoi ? Quelles continuités y a-t-il dans la politique extérieure russe, de 1854 (et avant) à aujourd’hui ? Comment comprendre et juger les évènements actuels en Crimée et en Ukraine ? Jusqu’où peuvent aller les provocations de la Russie ? « L’histoire repasse-t-elle les plats », contrairement à ce que disait Karl Marx ?

Eclairer le présent à la lumière du passé et en proposer une interprétation à la sagacité de ses lecteurs, voici la modeste ambition des petites chroniques que je vous sers depuis toutes ces années. La question de la Crimée va en offrir la parfaite illustration, grâce à un coup de projecteur qui va permettre de discerner de nombreuses similitudes entre les faits passés et les évènements actuels.

Dans ma machine à remonter le temps, je vous invite aujourd’hui à… faire les zouaves !

La course aux mers chaudes : une tendance lourde de l’histoire russe…

…pourtant peu évoquée dans les articles de journaux qui prétendent pourtant aujourd’hui traiter du conflit en Ukraine. Or, en 2014 comme en 1854 et auparavant encore, les mêmes motivations sont à la base des mêmes actions. « La politique d’un pays est inscrit dans sa géographie » disait l’empereur Napoléon 1er. Cela est particulièrement vrai pour la Russie. Ouvrons un atlas et observons simplement la carte du pays.

La Russie en 2014

La Russie en 2014

La Russie est un vaste pays, le plus grand du monde et, pourtant, le pays a un point faible : il ne s’ouvre sur aucune grande route maritime commerciale…

Au nord, c’est l’Arctique, gelé, glacé, depuis toujours infranchissable (et qui le restera jusqu’à l’invention des brise-glaces modernes, au XXème siècle).

A l’est, la Russie dispose bien de 8 000 kms de façade maritime mais celle-ci est affreusement mal placée : une partie en face de l’Alaska, une autre dans cette immense anse inhospitalière qu’est la mer d’Okhotsk et le reste face à la mer du Japon : des zones trop septentrionales pour pouvoir rallier facilement les routes commerciales du Pacifique et, de plus, situées aux confins des régions les plus désertiques du pays !

Or, c’est au contraire essentiellement à l’ouest que se trouvent les richesses minières de l’empire russe (pétrole sur la mer Caspienne, charbon et fer dans le Donbass ukrainien) et agricoles (blé en Ukraine, encore !...) Et pour pouvoir acheminer ces productions, les exporter, les vendre, qu’y a-t-il comme façade maritime ? La minuscule enclave de Saint-Pétersbourg (ville dont la fondation « moderne » date de 1703, par Pierre le Grand) qui donne sur un détroit où il faut franchir 500 kms avant de déboucher dans… la mer Baltique ! Le soleil du sud de l’Europe est encore loin…

Et au sud ? La Russie, là encore, donne presque sur une impasse. Le pays a comme frontière méridionale la mer Noire, mer fermée qui, certes, rejoint la Méditerranée mais dont les bords, depuis toujours, sont largement contrôlés par les Infidèles (autrefois ottomans et aujourd’hui de multiples nationalités…)

Affligés (c’est un paradoxe !) d’un complexe et d’une peur de l’encerclement (qui reste entretenu de nos jours par des média russes paranoïaques, ainsi qu’une brève revue du web vous en fournira la preuve), la Russie a, depuis le quinzième siècle, une obsession. Elle veut se désenclaver, accéder aux mers chaudes, aux routes commerciales et s’offrir des zones d’action militaire bref : elle veut accéder à la Méditerranée, quoi.

Fin du XVIIème siècle : la Russie se lance dans la course aux mers chaudes.

Pour satisfaire cette ambition, la Russie, au cours du XVIIIème siècle, pousse ses pions autour de la mer Noire et en Crimée : cette péninsule peuplée de farouches Tatars et qui, au sud de l’Ukraine, s’avance dans la mer Noire.

Cela se passe en trois temps :

  • en 1774, l’impératrice Catherine II de Russie (« Catherine  la Grande » comme la surnomme l’écrivain Henri Troyat), sur le trône depuis 1762, oblige les Turcs ottomans à reconnaitre l’indépendance de la Crimée, qu’ils avaient conquise trois siècles auparavant, en 1475, au détriment des Génois. C’est un premier pas.
  • Moins de 10 ans plus tard, en 1783, l’empire russe annexe directement, purement et simplement la péninsule de Crimée (évidemment, à cette époque, sans même un referendum !)
  • dans la foulée, pour traduire dans les faits cette nouvelle possession, l’empire y envoie des colons russes pour mettre les terres en valeur. La politique démographique est une constante dans tous les pays qui pratiquent une conquête : on conquiert, on s’implante, on défriche, on dessouche et on fait souche…A partir de cette date, en Crimée, on se met donc à parler russe… Culturellement, qu’on se le dise et qu’on le déplore ou pas, la Crimée est majoritairement russe depuis, grosso modo, l’époque de la Révolution française et nonobstant le fait que les farouches Tatars résistent encore et toujours à l’envahisseur.

Milieu du XIXème siècle : l’expansionnisme russe vers les régions australes

A partir du milieu du XIXème siècle, l’empire ottoman, dirigé par un sultan établi à Istanbul, entame un long déclin qui se terminera, au début du XXème siècle, par son dépeçage, sa liquidation et sa transformation en république turque après la fin de la Première Guerre Mondiale.

Empire ottoman à son apogée

Empire ottoman à son apogée

Dans les années 1830-1850, il semble pourtant à son apogée : il comprend une vaste zone allant de l’actuelle Autriche au Koweit, incluant la Grèce, l’Europe orientale actuelle (Roumanie, Bulgarie, ex-Yougoslavie) la Turquie, l’Irak, la Syrie, la Palestine, la côte ouest de l’Arabie jusqu’au Yémen et contrôle le Magrheb – Machrek de l’Egypte à l’Algérie. L’empire ottoman a noué des liens d’amitié avec la France à laquelle il a offert, en 1830, précisément, les deux obélisques de Louxor  : des marins Français sont allés chercher l'un des deux en Egypte et cleui-ci à été érigé en plein centre de Paris. Il a aussi noué des liens économiques avec la Prusse : l’immigration turque en Allemagne est, aujourd’hui, la trace la plus visible de ce partenariat de longue date.

Pourtant, dès ce moment, l’empire ottoman s’affaiblit économiquement, il est rongé de l’intérieur par l’incompétence et la corruption, il n’a pas pris le chemin de l’industrialisation et reste profondément arriéré.

Encouragée par le succès relativement facile de l’annexion de la Crimée de 1783, la Russie décide de pousser son influence toujours plus au sud.

Elle contrôle déjà le nord de la mer Noire (l’actuelle Ukraine) et contrôle l’est (l’actuelle Géorgie) mais cela ne lui suffit pas : le tsar Nicolas 1er, monté sur le trône en 1825, se verrait bien également contrôler l’ouest (les actuelles Moldavie, Roumanie et Bulgarie) afin de faire de la mer Noire une mer intérieure de la Russie et de rejoindre les détroits des Dardanelles puis du Bosphore : ceux qui, vous l’avez compris, permettent de déboucher dans la mer Méditerranée !...

L’accès aux mers chaudes, vous dis-je.

Mais un y a un problème : ces zones qu’on appelle à l’époque la Moldavie (déjà) et la Valachie (qui est l’actuelle région du même nom mais qui fait aujourd’hui partie de la Roumanie) sont des provinces de l’empire ottoman. Peuplées de populations chrétiennes (dans un empire qui est musulman) elles bénéficient d’une forme d’autonomie (qu’elles paient évidemment cher) vis-à-vis du pouvoir du sultan d’Istanbul, qui contrôle le détroit du Bosphore.

La rhétorique développée en 1853 par l’entreprenant monarque russe est alors la suivante:

  • le tsar de toutes les Russies est un chrétien
  • les Moldaves et les Valaques sont des chrétiens, aussi
  • il est donc naturel et légitime que les seconds soient placés sous l’autorité du premier (qui utilisera le terme de « protectorat » pour éviter une agressivité inutile) !

La question de la protection des lieux saints de Jérusalem (confiée à la France depuis 1535 et assurée conjointement par les religieux catholiques et orthodoxes selon un protocole d’une complexité… byzantine) n’est, en l’espèce, qu’un motif périphérique. Cela est pour le tsar un simple motif d’exigence supplémentaire mais cette problématique n’est pas directement liée à l’affaire moldo-valaque, contrairement à ce que certaines sites prétendent avec facilité…

Vous vous doutez cependant que le sultan ottoman Abdül-Medjîd Ier, sur le trône depuis 1839, n’est, de son côté, pas d’accord du tout avec cette tournure des évènements. Il refuse les prétentions russes et le fait savoir. Cette attitude est alors montée en épingle par le tsar qui s’estime… outragé par la fin de non-recevoir qu’il reçoit à ses projets hégémoniques ! « Je sens sur ma joue les cinq doigts du sultan… » s’exclame-t-il avec emphase…

Localisation de la Crimée et déroulement des manoeuvres

Localisation de la Crimée et déroulement des manoeuvres

1853 : l’invasion des provinces valaques et moldaves par la Russie

Faussement scandalisé et, de toute façon décidé à mener son projet d’expansion à bien, le tsar fait faire mouvement à ses troupes terrestres qui, début juillet 1853, partent de l’Ukraine vers la Moldavie et la Valachie, qu’elles envahissent et occupent. Prudents, les Russes ne franchissent pas le Danube (beau fleuve bleu, comme chacun le sait et qui, après avoir coulé à Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade, se jette dans mer Noire). Le tsar veut éviter de provoquer inutilement le puissant empire austro-hongrois dont la réaction serait autrement musclée.

La réaction ottomane, elle, est à l’image des loukoums que l’on affectionne localement : molle. C’est ce sur quoi comptait la Russie. Ce n’est que trois mois plus tard, le 4 octobre 1853 que le sultan déclare la guerre au tsar et seulement un mois encore après, en novembre 1853, qu’une escadre ottomane est envoyée… et aussitôt détruite par la flotte russe à Sinope (actuelle Sinop, sud de la mer Noire). Il ne reste alors plus aux fantassins Ottomans ou aux Bachi-bouzouks (ce n’est pas une injure) qu’à camper sur la rive sud du Danube et à lancer, sous les ordres du général Omer Pacha, des coups de main ponctués d’atrocités qui harcèlent avec succès mais sans les faire reculer réellement, les troupes du tsar.

Alexandre 1er, Tsar de toutes les Russies

Alexandre 1er, Tsar de toutes les Russies

Celui-ci se frotte les mains : la situation se présente bien pour lui, il lui faut maintenant jouer la montre et pratiquer la politique du fait accompli. A la Russe…

Or l’Angleterre de la reine Victoria et la France de l’empereur Napoléon III (le Second Empire a été proclamé en 1852) qui sont les deux superpuissances de l’époque, s’alarment de cette opération militaire qui déséquilibre les forces en présence dans la région. Il n’y a pas de traité d’alliance ou de raison objective pour elles de porter secours à l’empire ottoman mais, sur le plan pratique, un écroulement rapide de celui-ci serait dommageable.

En ce milieu du XIXème siècle, la Russie apparait comme une puissance « émergente » concurrente de l’Angleterre et de la France : elle n’a pas d’empire colonial, alors elle entend se tailler une zone d’influence. Par cette manœuvre, elle menace de devenir une puissance impérialiste à part entière. Or, que les détroits ottomans passent, à terme, aux mains des Russes, n’est pas une perspective acceptable, spécialement pour les Anglais qui entendent pouvoir faire transiter leurs navires librement par tous les détroits du monde, à commencer par ceux qui mènent à la route des Indes.

Napoléon III connait bien les Anglais (durant son exil et avant son retour en France comme Président de la république en 1848, il fut hébergé par les Britanniques – et il y sera, par la suite, enterré, mais il ne le sait pas encore !). Il décide de se mettre à leurs côtés quoique, sur le fond, la France n’ait pas d’intérêt particulier à s’opposer à l’initiative russe. Il s’agit tout simplement pour la France de montrer qu’elle ne reste pas passive, qu’elle choisit son camp et qu’elle n’accepte pas un bouleversement des équilibres géopolitiques à sa porte. Nous sommes là dans une pure logique de politique internationale. Confiants dans les capacités militaires françaises, Napoléon III veut aussi saisir l’occasion d’une campagne pouvant le placer dans les pas de son glorieux oncle Napoléon 1er. Au passage, il prendra une revanche contre le pays qui, en 1815 et par les habiles manœuvres du tsar Alexandre 1er, avait renvoyé la France à ses frontières de 1792 et avait instauré un ordre nouveau en Europe destiné à s’assurer que la France ne reprendrait pas ses conquêtes tous azimuts.

L’option militaire n’est pas immédiatement privilégiée et, en février 1854, après de nombreux contacts diplomatiques infructueux, les deux « Grands » demandent solennellement à la Russie de quitter les lieux. Mais le Tsar fait la sourde oreille et proclame sa confiance en Dieu et en son droit… Alors, le 27 mars 1854, le délai expiré, l’Angleterre et la France, alliés de circonstances à l’empire ottoman, déclarent tout bonnement la guerre à la Russie.

1854 : La « drôle de guerre » de Crimée

Pour une opération militaire qui sera d’une certaine envergure, les préparatifs sont curieusement médiocres, côté occidental : des navires anglais peu équipés sont stationnés à Malte (sud de la Sicile) et attendent de faire voile vers le détroit des Dardanelles (qui mène au Bosphore). Là, trois divisions françaises se sont déjà rendues, elles aussi mal armées et avec des objectifs militaires mal définis. Il s’agit là d’un « corps expéditionnaire » et non des armées officielles des deux pays. Côté français, le commandement est confié au maréchal Armand de Saint-Arnaud.

Une fois tout ce beau monde laborieusement rassemblé, l’on dispose de 75 000 hommes. En avril 1854, ceux-ci sont convoyés par bateaux vers la ville côtière de Varna (actuelle Bulgarie) où ils débarquent le 29 avril pour, par voie de terre, remonter vers le nord en longeant la côte occidentale de la mer Noire. Face à ce déploiement de force, les Russes reculent prudemment et se replient au nord de la mer Noire. Faut-il le préciser ? En matière de politique internationale, les pressions, les négociations, les tractations, les sanctions, les ultimatums, n’ont qu’une importance très relative : au bout du compte, ce qui est déterminant, c’est la force pure, déployée sur le terrain. Dans une crise internationale, vit-on jamais des pays riches et puissants économiquement (Suisse, Japon, Singapour…) mais dépourvus de forces armées significatives être d’un poids réel dans les affaires internationales ? Non. C’est sans doute navrant mais c’est ainsi et, certainement, les pacifiques et naïfs hauts fonctionnaires de ce ventre mou que constitue l’Union Européenne seraient bien inspirés de relire certaines chroniques historiques…

Donc, les Russes reculent. Mais, pour autant, ne capitulent pas et ils se retranchent dans leur place forte, la Crimée, cette péninsule où ils ont une puissante base militaire navale au sud-ouest : Sébastopol.

L'été 1854 se passe alors dans un relatif immobilisme. Les 50 000 Russes renforcent leurs défenses et attendent de pied ferme les coalisés franco-britanniques. Ceux-ci, de leur côté, espèrent que l'empire austro-hongrois va rompre sa neutralité et s'engager à leurs côtés de façon décisive. Prudent, l'empereur (...) hésite cependant et, finalement, renonce. En ce qui concerne les belligérants, les choses vont donc en rester là.

Les franco-britanniques définissent leur plan de campagne. Une attaque navale du port de Sébastopol, puissamment fortifié et armé, n'offrira que peu de chances de succès compte tenu des moyens britanniques trop faibles. On choisit donc le plan avancé par les Français : un plan typiquement napoléonien, à base de marches de fantassins, de charges de cavalerie, de coups de clairons et de coups de sabres... Du classique, du sérieux qui a fait ses preuves cinquante ans plus tôt sur tous les théâtres militaires européens, quoi. Mais la bravoure des grognards sera-t-elle suffisante face aux solides troupes tsaristes dont 10 000 soldats, seulement, seront affectés à la défense de Sébastopol tandis que 40 000 seront massés sur la côte ouest, où vont forcément débarquer les coalisés ?

Zouaves

Zouaves

La victoire de l’Alma ouvre la route de Sébastopol

Mi-septembre 1854, les hostilités s'engagent franchement. Les troupes franco-britanniques débarquent le 14 septembre sur la péninsule de Crimée, dans la baie d'Eupatoria. Ils trouvent face à eux des Russes retranchés sur les hauteurs dominant la rivière de l'Alma, qui tiennent une position facile à défendre et qui commande l'accès par voie terrestre à Sébastopol. Depuis celle-ci, l'artillerie russe écrase les vagues des assaillants qui montent à l'assaut par un unique chemin praticable. A l'arrière, les Russes n'ont aucune crainte : ils sont adossés à des falaises dont l'à-pic les protège d'une attaque par l'arrière.

Du moins, c'est ce qu'ils croient.

Car, par une manœuvre d'une hardiesse imprévisible, le 3ème régiment des Zouaves (ces troupes coloniales françaises du Maghreb joliment habillées - même pour la guerre - d'un pantalon bouffant rouge et d'un bonnet tombant, de même couleur) entreprennent l'escalade des rochers vertigineux sur les arrières russes. Couverts par le feu des navires anglais, ils fondent sur l'ennemi, pris au dépourvu et prennent pied à l'intérieur du dispositif défensif. C'est alors la débandade. Surpris, déconcertés, démoralisés, les Russes refluent en désordre, comptabilisant plus de 5 700 tués et blessés, contre 2 000 Anglais, 1 300 Français et 500 Ottomans.

Même si l'impact psychologique de la victoire de l'Alma est majeur, il faut reconnaître que les pertes sont lourdes pour les coalisés qui remportent là une « victoire à la Pyrrhus » (du nom de ce général grec de l'Antiquité qui vainquit plusieurs fois les Perses en laissant sur le champ de bataille quasiment autant de morts que l'ennemi). Les coalisés devraient profiter de cet avantage immédiat pour poursuivre (sabre au clair) les Russes en déroute (en pleine Bérézina, ce serait le cas de le dire !), pour décimer les fuyards et pour achever la désorganisation du reste de l'armée ennemie ? Il n'en est rien, hélas. Le commandement franco-britannique manque l'occasion, une certaine confusion régnant dans le camp des coalisés avec, notamment, la mort (du choléra) du maréchal de Saint-Arnaud.

Alors, les franco-britanniques marquant une pause et mettant plusieurs jours à se remettre en route, les Russes se replient vaille que vaille sur Sébastopol. Ils s'y regroupent finalement pas si mal et entreprennent le renforcement des défenses du port, coulant notamment des navires pour en interdire l'accès. Sébastopol a vocation à devenir une forteresse inexpugnable.

Quelques jours plus tard, c'est donc un siège en règle qui est mis devant la ville et le port. Les Russes, retranchés, pilonnent les lignes des soldats coalisés qui ne disposent d'autre artillerie terrestre et doivent creuser à la hâte des tranchées (déjà!) où ils s'enterrent. Le danger les guette maintenant de tous côtés car, naturellement, les Russes dépêchent en Crimée, par voie de terre, des armées de secours qui ont l'objectif de prendre l'envahisseur en tenaille et de l'exterminer pour lui faire payer son audace. Dès les premiers jours, les batailles font rage et les franco-britanniques se battent avec détermination. En octobre 1854, les Anglais repoussent victorieusement les troupes russes de secours à Balaklava (ce n'est pas le nom d'une pâtisserie orientale) et, dix jours plus tard, ils repoussent cette fois une sortie des assiégés à Inkerman (ce sera plus tard le nom d'un boulevard à Neuilly-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine)... Ces deux affrontements sont un véritable carnage qui saigne à blanc les rangs des coalisés : 20 000 morts dans leurs rangs. Compte tenu des blessés, plus de 20 % de l'effectif de départ est désormais hors de combat. Et Sébastopol tient toujours...

Des tranchées devant Sébastopol

La suite ne va pas s'arranger. Les deux camps, à coups d'artillerie, se détruisent mutuellement leur stock de munition : c'est désormais au fusil et à l'arme blanche que les soldats vont s'affronter durant l'automne. Les assauts d'infanterie se succèdent sur la ville dans le cadre de corps-à-corps sauvages où les pires atrocités sont commises sur les blessés afin de terroriser l'autre camp.

Dans celui des assaillants, l'état sanitaire est catastrophique. Il n'existe aucun service médical ni aucune idée de ce qui nous apparaît aujourd'hui comme une prophylaxie élémentaire : les morts sont laissés sur le champ de bataille, comme au temps des guerres napoléoniennes (en l'occurrence, l'oncle de Napoléon III !), laissant le pourrissement des cadavres déclencher des épidémies qui déciment les bien-portants, les blessés n'ont droit à aucune logistique leur permettant de se soigner et se débrouillent comme ils peuvent avec les connaissances qu'ils ont... Fin 1854, alors que les pluies ont transformé les tranchées en cloaques remplies de boue, le froid arrive et les troupes, pourvues de leur équipement d'été, sont épuisées et frappées par le choléra, la dysenterie, le scorbut et le typhus. Les conditions d'hygiène sont déplorables et les épidémies font des dizaines de milliers de morts (oui, vous lisez bien : des dizaines de milliers!), tuant plus sûrement que les balles russes, désormais de plus en plus rares compte tenu du rationnement de munitions que les troupes russes doivent s'imposer, puisqu'elles ne sont pas secourues et qu'elles ne peuvent compter que sur leurs seules réserves.

On le voit : le conflit s'enlise et préfigure, d'une certaine façon, ce que sera soixante ans plus tard la Première guerre mondiale. Dans les deux camps, on était à l'origine parti pour une guerre courte et glorieuse : on doit maintenant faire face à un conflit long et âpre où l'endurance face à une météorologie impitoyable va être une des clés de la victoire.

Précisément, l'Angleterre et la France s'organisent pour porter un appui massif à ces combattants du bout de l'Europe. Napoléon III est inquiet de l'enlisement et craint une défaite face au « général hiver » telle que l'avait subi son glorieux oncle en 1812. Un échec en Crimée serait dévastateur pour lui dans l'opinion publique. Début 1855, on renforce donc les effectifs par l'envoi de 140 000 hommes : le double du contingent d'origine ! Ce n'est pas tout, au nord de la mer Noire, on construit une voie ferrée pour transporter vivres et munitions. Les Russes ont compris la manœuvre et, eux aussi, mobilisent des troupes pour porter un secours décisif aux assiégés de Sébastopol.

Hélas pour eux : en mer Baltique, les Franco-britanniques ouvrent un second front par une guerre navale au large de Saint-Pétersbourg : 20 000 hommes (matelots, artilleurs et fantassins) attaquent les forts finlandais (la Finlande fait, à l'époque, partie de la Russie) de Bomarsund et de Sveaborg ainsi que la base navale de Kronstadt (près de Saint-Pétersbourg). Cette charmante « diversion » n'a aucune prétention de conquête, il s'agit simplement là de retenir (de « fixer », en langage militaire) 30 000 soldats russes qui, sinon, rejoindraient inévitablement le front sud.

Tour de Malakoff, prise de Malakoff (par Horace Vernet)

Tour de Malakoff, prise de Malakoff (par Horace Vernet)

Rivière de l'Alma et Sebastopol

1855 : L’issue victorieuse

 

La fin de l'hiver 1854-1855 et le printemps 1855 marquent donc le basculement progressif de la situation. Le tsar avait tablé sur l'enlisement des coalisés : c'est raté, le rouleau compresseur franco-britannique permet d'acheminer les renforts et le matériel nécessaires tandis que les assiégés de Sébastopol demeurent isolés et manquent désormais de tout, armement et nourriture. La résistance russe et les efforts militaires pour libérer la ville, pourtant, ne faiblissent pas. Le tsar Nicolas 1er, mort le 2 mars 1855, son fils Alexandre II poursuit les efforts engagés mais, au vrai, le pouvoir russe ne dispose pas de forces aussi entrainées ni d'une logistique aussi performante que celles de ses ennemis. La Russie, au plan international, est même de plus en plus isolée : si l'empire austro-hongrois ne s'est certes toujours pas engagé aux côtés des Franco-britanniques, le... Piémont-Sardaigne a, en revanche, accepté de leur envoyer 15 000 hommes en renfort !

Mais que diable viennent donc faire les Italiens du nord (l'Italie n'est à cette époque pas unifiée et la péninsule est morcelée entre le Piémont-Sardaigne, les Etats Ponticaux et le royaume de Sicile) dans cette histoire, me direz-vous ?

Rien, à première vue.

Sauf que, par cet appui ostensible, le premier ministre Camillo Benso Cavour habilement noue avec Napoléon III une alliance personnelle dont les conséquences se prolongeront bien plus tard de façon autrement plus voyantes et utiles :

  • 5 ans plus tard, en 1860, Cavour et le Piémont céderont la Savoie et Nice à la France
  • Napoléon III, en retour, enverra des troupes pour aider les Piémontais à chasser les Autrichiens occupant le nord du pays (batailles et victoires de Magenta et de Solférino en 1859)
  • puis, en 1870 et contre l'opinion catholique française, accordera une neutralité bienveillante vis-à-vis des efforts des partisans de l'unité italienne de procéder au Risorgimento et à l'annexion pure et simple des états du pape (30 % de la péninsule : un territoire sur lequel les pontifes régnaient en souverains absolus depuis que, au VIIème siècle, Pépin le bref, père de Charlemagne les avait aidé, par la force, à en prendre possession...)

Alors, à partir de la mi-mai 1855, les offensives reprennent et, progressivement, vont assurer la victoire des coalisés : prise du « mamelon vert » (un fort dont le tir protège l'est de la tour de Malakoff) le 7 juin puis, deux mois plus tard, le 8 septembre 1855, prise de la tour de Malakoff elle-même. Le général Patrice de Mac-Mahon (qui disposera quelques années plus tard d'une avenue parisienne partant de la place de l'Etoile pour cela) prononcera alors cette formule à la concision toute militaire : « J'y suis : j'y reste ! »

Aucun Russe, du reste, ne viendra lui disputer sa place par une quelconque contre-offensive : la chute de Malakoff entraine l'évacuation complète de la ville de Sébastopol par les Russes qui incendient leurs vaisseaux, détruisent tout ce qu'ils peuvent et partent sans demander leur reste.

C'est la victoire pour les coalisés, une victoire chèrement acquise au long de 18 mois de préparatifs, de manœuvres et de 11 mois de siège de la capitale militaire de la Crimée. Les Français ont lavé les défaites de la campagne de Russie de 1812 : ils laissent cependant tout de même 95 000 morts sur les champs de bataille (dont, tenez-vous bien, 75 000 au titre des... épidémies !) Les Anglais comptent 25 000 morts et les Piémontais 2 200 (15 % de leurs effectifs). En face, les historiens estiment entre 100 000 et 200 000 le nombre des soldats russes tués (aucun décompte exact ne sera jamais fourni par la Russie).

Pour quoi, au final ? Vue de 2014, cette guerre quasi-oubliée paraît dérisoire et inutile et sa portée inexistante.

Il n'en est rien.

 

Conséquences passées et actuelles de la guerre de Crimée de 1854-1855...

 

Le bénéfice et les conséquences de cette campagne militaire ont été, comme beaucoup de réalisations positives du Second empire, largement occultées par une Troisième république qui, à partir de 1870, s'efforça de construire le « roman national » que nous connaissons sans que le parjure de 1851 et le vaincu du 2 septembre 1870 y prenne sa place. Pourtant, les répercussions de la Guerre de Crimée de 1854 ont été majeures à l'époque et ses traces sont encore visibles aujourd'hui. Quelles sont-elles ?

 

En deux temps, par le Congrès de Vienne d'aout 1854 (une réminiscence évidente de celui de 1815, démembrant l'ensemble des conquêtes européenne de l'empire napoléonien et dont la Russie avait été la grande inspiratrice) et par le Congrès de Paris (février – avril 1856), un ordre européen nouveau se dessine :

  • La mer Noire devient un espace neutre qu'aucun des pays qui la bordent ne peut revendiquer : elle l'est encore aujourd'hui. Cette victoire pour la libre navigation de la puissante flotte commerciale britannique est en même temps une mesure d'apaisement international qui mettra l'Empire ottoman à l'abri des convoitises (sur cette zone du moins) : cela va contribuer à une amélioration notable des relations entre la France et l'Empire ottoman, se traduisant par la création du lycée français de Galatasaray, destiné à la formation des élites locales...
  • La Moldavie et la Valachie deviennent, dans les faits, indépendantes autant de l'Empire ottoman que de la Russie : le « principe des nationalités » est pour la première fois consacré internationalement, au détriment de l'ordre monarchique ancien, par un traité qui doit beaucoup aux qualités de visionnaire de Napoléon III. De fait, l'une et l'autre province, 3 ans plus tard, s'uniront politiquement (1859) et prépareront l'avènement de la Roumanie en 1878. Comme conséquence indirecte de l'inscription dans la normalité du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, on trouvera encore la réunification de l'Italie de 1870, toujours grâce à l'aide de Napoléon III.
  • D'une façon générale, la Russie a pris conscience de son état d'arriération : en 1861, Alexandre II abolira le servage, une mesure d'une portée séculaire historique mais qui, cependant, ne s'accompagnera pas de réformes sociales structurelles et n'empêcheront pas le pays de sombrer dans la catastrophe révolutionnaire de 1917. Qu'importe, là non plus, on ne reviendra pas en arrière.
  • De façon davantage secondaire, l'Autriche-Hongrie obtient la liberté de circulation fluviale sur le Danube, le statut des détroits est révisé et la Russie abandonne toute revendication de magistère sur les Chrétiens d'orient...
  • Et la Crimée dans tout cela ? Eh bien, elle… reste russe ! Tout ça pour ça, vraiment…

Voilà pour les conséquences de court terme dont la fin du XIXème siècle portera l'empreinte.

 

Mais qu'en est-il du XXème siècle ?

 

Ainsi que la qualifie l'historien Alain Gouttman dans son livre de 2003, la Guerre de Crimée de 1854 – 1855 est « la première guerre moderne » et les conflits suivants lui devront beaucoup (on ne sait trop s'il faut s'en réjouir). C'est en effet durant la Guerre de Crimée que :

  • les fusils à canon rayé, les mines marines, les torpilles et le télégraphe sont perfectionnés à grande échelle
  • la fonction de photo-reporter de guerre est inventée (l'Anglais Roger Fenton) et des photos de champs de bataille publiées dans la presse
  • le métier d'infirmière est mis au point par l'Anglaise Florence Nightingale et développé à grande échelle par des armées qui s'avisent de l'importance capitale de l'état sanitaire des troupes : 79 % des morts français de la Guerre de Crimée sont dus non pas aux combats mais... aux épidémies consécutives aux conditions d'hygiène effroyables et la proportion grimpe à 81 % chez les Piémontais et à 87 % chez les Britanniques ! Les bacilles ont été bien plus mortels que les balles russes...
  • C'est également à partir de la Guerre de Crimée qu'un réseau de prévisions météorologique européen se met en place, tant les coalisés ont compris que la prévision de la météo, même imparfaite, est une composante essentielle de la tactique des opérations (sur ce point-là, 160 ans plus tard, il reste encore des progrès à réaliser...)

 

Et à Paris ?

 

L'urbanisme de la capitale française porte une multitude de témoignages de la campagne militaire victorieuse de 1854 – 1855, dont les travaux d'Haussmann feront un écho immédiat :

  • le boulevard de Sébastopol
  • le pont de l'Alma (avec sa fameuse statue d'un zouave sur une des piles et qui sert d'étalon pour les crues de la Seine)
  • la commune de Malakoff (nom donné à un quartier pris sur le territoire de la ville de Vanves)
  • la station de métro Crimée

Et en Crimée ?

 

Là encore, un monument funéraire d'une centaine de m² existe en hommage aux soldats français, qui a été édifié en 1865 sous la direction de Jules Bézard-Falgas (il a été restauré en 2004, et par les Français, bien sûr).

 

Et ailleurs ?

 

On le sait peu mais l'Association des Amis du Patrimoine Napoléonien nous le rappelle  dans un de ses récents bulletins : au Puy-en-Velay, la spectaculaire statue de la Vierge de 16 mètres de haut (22,70 mètres y compris le piédestal), inaugurée le 12 septembre 1860, a été réalisée sur la base du projet de Jean-Marie Bonnassieux (en compétition avec 54 autres propositions) avec 150 tonnes de fonte provenant de... 213 canons russes pris à Sébastopol.

 

Quant à la façade de l'église de Marsanne (Drôme, 35 kms au sud de Valence), les deux contreforts qui encadrent l'entrée sont joliment ornés, également, de deux canons russes également rapportés de Sébastopol...

 

Voici pour les conséquences de moyen terme au XXième siècle. Mais qu'en est-il pour le XXIème siècle, le nôtre ?

 

Zouaves à Malakoff (Crimée) et en statue

Zouaves à Malakoff (Crimée) et en statue

1854 - 2014 : Quelles leçons à tirer de la revendication russe de la Crimée ?

Le 21 mars 2014, cinq jours après un referendum d'autodétermination organisé localement en dépit de toutes les réprobations internationales mais qui n'a pas montré de fraude massive et a débouché sur un « oui » à 96,6 %, la Russie a procédé à l'annexion administrative de la Crimée en y créant deux entités administratives russes : celle de Crimée et celle de la ville de Sébastopol.

Elle n'a donc tenu compte d'aucune des nombreuses protestations internationales (« La France ne reconnaît ni les résultats ni le rattachement » a dit le président de la république François Hollande, « Ce n'est rien d'autre qu'une confiscation de territoire » a dit le vice-président américain Joe Bidden) ni même du lâchage préalable pourtant ostentatoire de son allié traditionnel chinois (lors de sa réunion du lundi 3 mars 2014, le Conseil de Sécurité de l'ONU avait voté à 14 voix contre 1 à propos de ce qui n'était encore qu'un projet de rattachement de la péninsule de Crimée à la Russie, le « non » incluant une Chine fort mécontente).

Et depuis lors, confortée cependant par le soutien du Venezuela, de Cuba et de la Corée du nord (des références!) Moscou n'a aucunement fait machine arrière, en dépit des protestations, gesticulations, effets de manche, avertissements, mesures de rétorsion diverses et menaces de fermeté brandies avec conviction par les Etats-Unis et l'Europe, farouchement décidés à... surtout ne pas intervenir militairement.

Pourquoi la Russie s'obstine-t-elle ? Revenons un peu aux considérations du début de cette chronique.

Le grignotage de l'ex-glacis soviétique (source journal Le Monde)

Le grignotage de l'ex-glacis soviétique (source journal Le Monde)

Russie : la fonte accélérée du glacis depuis la chute du mur de Berlin (1989).

Les dirigeants russes actuels s'inscrivent dans la politique de long terme de désenclavement de leur pays mené par tous leurs prédécesseurs.

Depuis un peu plus de vingt ans, ils adoptent plus que jamais une approche résolument pragmatique en fonction des forces et des faiblesses de la Russie au sein du concert des nations. Et ils ont été rendus extrêmement méfiants vis à vis des pays occidentaux à la suite de la dislocation de l'empire soviétique intervenue au début des années 1990 et des événements qui s'en sont ensuivis.

Cette dislocation a constitué pour l'actuel président russe Vladimir Poutine, de sa propre analyse « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ». Jugeons-en. Elle a libéré en quelques mois de leur sujétion à Moscou, établie depuis 1945, tous les pays qui bordaient l'ex-Union soviétique (Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie...) et où, durant près de cinquante ans, celle-ci avait déployé des moyens de répression et de maintien de l'ordre considérables (contrôle économique, police politique, espionnage des populations, interventions militaires d'envergure telles celle de Budapest en 1956 ou de Prague en 1968...) Cet effondrement de l'ex-« bloc de l'Est » a aussi entrainé la création, par démembrement même de l'ex-Union soviétique, de 15 états indépendants dont certains (Kazakhstan, Turkménistan, Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie, Biélorussie, Ukraine...) étaient d'authentiques provinces impériales russes multiséculaires ou avaient été purement et simplement annexées à la suite de la Seconde guerre mondiale et du départ de la Whermacht : Estonie, Lettonie et Lituanie...

Dans ce cadre, il faut savoir que la Crimée, russe depuis l’époque de Catherine II (1774) et dont le statut, on l’a vu, avait été confirmé comme partie intégrante de l’empire tsariste en dépit de la défaite russe à Sébastopol (1855) avait été « cédée » par l’Union Soviétique à l’Ukraine en 1954. A cette époque, Nikita Khrouchtchev n’imaginait pas un seul instant que cette province puisse un jour devenir indépendante.

C’est pourtant ce qui se passa le 24 août 1991 et, ce faisant, l’Ukraine ne « rendit » évidemment pas la Crimée à une Union Soviétique moribonde. La Crimée fut donc emportée par une Ukraine désormais indépendante. La Guerre froide prenait fin en même temps que l’empire soviétique.

Or Vladimir Poutine est un « enfant de la Guerre Froide ». Parfaitement germanophone (il fut agent du KGB, les Services secrets russes qui précédaient l'actuel FSB, dans l'ancienne RDA – République Démocratique d'Allemagne), il a été formé à l'idéologie stalinienne du « glacis » : l'idée que, pour se protéger, la Russie doit disposer d'une « zone d'influence », d'un « glacis », d'une « zone-tampon », appelons-cela comme l'on voudra, de pays vassalisés qui constitue pour elle une sorte de cordon sanitaire et en même temps illustre sa capacité d'influence. C'est ainsi qu'il raisonne et sans doute la chancelière Angela Merkel, elle-même issue de l'ex-RDA, est-elle la seule à réellement le comprendre et donc avoir une influence, fût-elle réduite, sur lui. Cette tournure d'esprit est radicalement différente du pragmatisme cynique d'Etats-Unis considérant la planète comme un village global susceptible d'américanisation massive autant qu'il l'est du pacifisme naïf d'Européens convaincus que leur modèle démocratique, légaliste et bureaucratique a vocation à s'imposer naturellement au niveau mondial en vertu du seul mérite de son existence...

Ce glacis soviétique, Staline l'avait conquis par la force et par la ruse à l'issue de la Seconde guerre mondiale, imposant ce concept lors de sa conférence de 1944 avec Churchill à Moscou (lors de séances de négociations presque loufoques décrites dans ses mémoires par feu le Premier ministre britannique) et faisant valider ce « partage de l'Europe » par les Américains et les Britanniques lors de la fameuse conférence de 1945 à Yalta, en... Crimée !

Or, vu de Russie et, spécialement, du bureau de Vladimir Poutine, ce glacis a fondu comme neige sibérienne au soleil à partir de l'écroulement du rideau de fer soviétique : à partir de 1990, les pays d'Europe centrale, ex- « pays de l'Est », se sont en effet tournés vers ce centre d'attraction économique qu'était l'Europe « de l'Ouest » et plus précisément la CEE (Communauté Economique Européenne, devenue l'Union Européenne en 1991). Pour cela et en une quinzaine d'années à peine, les anciennes « démocraties populaires » se sont profondément réformées et ont adhéré les unes après les autres à l'UE, qui s'est alors gonflée de façon fulgurante  (2004 : élargissement à le république Tchèque, à l'Estonie, à la Lettonie, à la Lituanie, la Hongrie et la Pologne, 2007 : élargissement à la Bulgarie et la Roumanie) sans compter la signature d'accords de coopération et de rapprochement tel le « Partenariat oriental » de 2009 où ne figurent que des ex- républiques soviétiques (dont... l'Ukraine depuis le 21 mars 2014 !)

Cela, à la limite, l'ex-Union soviétique aurait pu le tolérer, tant qu'il ne s'agissait que d'une vulgaire question de commerce et d'argent. Mais ce processus d'« occidentalisation » s'est renforcé d'un rapprochement politique avec l'UE et le « camp de l'Ouest », préfigurant un rapprochement militaire, lui, nettement moins acceptable. A cet égard, il est nécessaire de rappeler que, déjà, le Pacte de Varsovie (alliance militaire de soutien réciproque signée en 1950 par tous les pays d'Europe centrale d'obédience soviétique, en réaction à la mise en place de l'OTAN, en 1949) avait été dissous le 1er juillet 1991 : une humiliation terrible sans contrepartie. Pour Moscou, risquer de voir, en plus, ses anciens pays satellites rallier l'organisation militaire  concurrente dominée par les Etats-Unis devenait un calice qu'ils n'avaient aucunement l'intention de boire jusqu'à la lie.

Sur ce point, les Occidentaux firent des promesses : ils jurèrent leurs grands dieux que leurs intentions n'étaient que strictement civiles et commerciales, dans la seule et louable intention de diffuser partout la belle idée de la démocratie parlementaire... Ils ne tinrent pas parole. Sollicitée, l'OTAN accepta les candidatures de la Pologne, la Hongrie et la République tchèque en 1999 puis celles de la Lituanie, l'Estonie, la Lettonie, la Roumanie, la Bulgarie et la Slovénie en 2004.

Et la Russie assista, impuissante et humiliée, à la déconfiture totale d'une idéologie du glacis qui avait, pendant quarante ans, illustré la puissance de « l'Est. »

 

L'annexion russe de la Crimée de 2014 : une réaction défensive d'urgence pour s'opposer au déclin historique de l'influence soviétique.

Tout cela pour dire quoi ? Pour dire que, du point de vue russe, ce processus de grignotage de son influence, d'encerclement progressif est, avec les événements récents en Ukraine, de nouveau à l'œuvre : la partie ouest du pays, la moins russophone et la moins docile, a rejeté par la force (du peuple et des manifestations), en mars 2014, le candidat-pantin du « grand frère » moscovite Viktor Ianoukovitch et a clairement manifesté la séduction qu'exerce l'UE sur elle. L'Ukraine a par ailleurs signé une « charte de partenariat individuel » avec l'OTAN en 1997 (la Géorgie est candidate à l'OTAN) et le Kazakhstan est partenaire depuis 2005).

Or, pour Moscou et Poutine, le basculement de l'Ukraine dans le camp occidental, inévitable, sa « perte », quoi, signifierait la perte vraisemblable de la Crimée et de la libre disposition de sa base militaire navale de Sébastopol (même si, juridiquement, le bail court jusqu'en 2042). Or, Sébastopol est :

  • la seule base navale à posséder 8 baies et où elle peut mettre à l'abri, nous disent Les Echos du 28/02/2014, un sous-marin d'attaque et au moins six bâtiments de guerre (frégates, destroyers, croiseurs, chasseurs de mines et anti-sous-marin) en plus de plusieurs régiments
  • l'une des cinq seules bases en eaux profondes (avec Vladivostok - Pacifique, Mourmansk – cercle polaire, Saint-Pétersbourg – mer Baltique et Novorossiisk – mer Noire) dont dispose la Russie
  • l'une des deux seules qui (on l'a compris depuis longtemps mais il faut tout de même le répéter) lui donne un accès aux mers chaudes.

C'est pour cela que la Russie a, au mépris de toutes les conventions internationales et du seul droit que donnent la force et le fait accompli, annexé la péninsule de Crimée. Cela rappelle l'Anschluss de 1938 entre l'Allemagne nazie et l'Autriche ou l'annexion des Sudètes (Tchèques germanophones) la même année ainsi que l'a fait remarquer la Secrétaire d'état aux Affaires Etrangères américaines Hillary Clinton. On le voit, en 2014 comme à cette époque, des hommes décidés qui n'ont pas froid aux yeux peuvent compter sur la passivité de démocraties molles et empêtrées dans des discours et des déclarations de pure forme. Qui a peur de l'UE ? Personne, et surtout pas Vladimir Poutine.

Pour garantir cet accès (ultra-limité puisque la Russie ne dispose en Méditerranée que d'une seule base navale : Tartous, sur la côte syrienne), la Russie est prête à tout. Elle soutient donc le seul régime stable et sérieux qui lui garantit l'utilisation de ce port : celui du dictateur Bachar Al-Assad. Pourquoi ferait-elle autrement et soutiendrait-elle la rébellion syrienne lorsqu'elle voit dans quel état d'anarchie incontrôlable les opérations américaines en Irak (2003) ou franco-britannique en Libye (2011) ont plongé ces deux pays, toujours au bénéfice final de mouvements islamistes terroristes ? Pourquoi, objectivement, la Russie soutiendrait-elle les initiatives démocratiques des « printemps arabes » où elle n'a rien à gagner et qui menacent à leur tour, en Tunisie ou en Egypte, de prendre le même chemin islamiste ?

Parions donc qu'il n'y a aucune, mais alors aucune chance pour que la Russie renonce à l'annexion de la Crimée, réalisée par la force début 2014 : l'enjeu est trop important pour elle et les risques issus des modestes rétorsions économiques sont bien trop faibles, les deux partenaires commerciaux ayant tout à perdre d'un blocus commercial (la France de François Hollande, quoiqu'elle juge « inacceptable » l'annexion de la Crimée n'a pas renoncé à livrer des frégates militaires commandées par la Russie qui assure, de son côté, 30 % de la consommation de gaz européen... On se défie à coup de menton mais, fondamentalement et économiquement, on se tient par la barbichette. Et on le sait bien.

Les Occidentaux paient là le prix de leurs promesses non tenues du milieu des années 1990 et de leur méconnaissance des motivations géopolitiques de la Russie ex-soviétique. En Crimée, le temps joue désormais en faveur de Vladimir Poutine dans une zone qui a l'avantage d'être objectivement culturellement russe depuis deux siècles et où le sentiment en faveur du rattachement à Moscou est  partagé par la majorité de la population. Poutine utilise là à son profit, et non sans légitimité, le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes », un principe mis en place...  à la suite de la guerre de Crimée de 1854 et consacré par le président américain Wilson lors de la Première guerre mondiale, retournant contre les Occidentaux eux-mêmes des arguments juridiques utilisés lors de la crise du Kosovo en 1999.

Pas mal joué, Vladimir...

Pour continuer de gagner du temps et détourner l'attention, la Russie entretient une agitation armée en soutenant, sérieusement mais finalement de façon assez limitée, les rebelles pro-russes des zones orientales de l'Ukraine. Certains soi-disant « spécialistes » (auto-proclamés) de la Russie qui écrivent des articles de café du commerce ont même cru y voir un vaste projet de constitution d'une « nouvelle Russie » sur la base, en fait, les anciennes frontières de celle-ci (ayant le fleuve Dniepr comme frontière occidentale) ou, encore mieux, de reconstitution de l'ex-bloc soviétique.

C'est évidemment un écran de fumée de Vladimir Poutine, excellent joueur d'échec. L'homme est certainement cynique et sans scrupule mais il n'est pas imbécile et il pressent les limites qu'il ne pourra pas franchir.

Précisément, la question de la sécession des provinces orientales ukrainiennes est en fait particulièrement épineuse et difficilement gérable par Moscou :

  • les minorités russes de l'est ukrainien ne représentent pas plus de 50 % de la population : l'argument culturel est inopérant
  • l'intérêt militaire russe direct y est là quasi-nul.

Dans ces conditions et compte tenu des difficultés de Moscou à contrôler des rebelles séparatistes davantage pourvues en missiles sol-air qu'en neurones, ainsi que l'a démontré la tragédie du Boeing MH17 des Malaysian Airlines abattu le 17 juillet 2014, il n'est pas impossible que, à terme, Vladimir Poutine finisse par lâcher des activistes encombrants et dépourvus de projet politique en contrepartie d'un statu quo en Crimée : une porte de sortie possible mais qui, qui l'on y réfléchit bien, ne ferait que consacrer la primauté de la force sur le droit, constituant une vraie leçon de realpolitik internationale. Il reste à espérer que la mollesse des Occidentaux face à la Russie ne conduira pas celle-ci à revendiquer ses frontières impériales historiques, incluant la Finlande et la Pologne...

Mais non, je plaisante. Vladimir Poutine est pragmatique et brutal mais, heureusement, il n'a rien d'un fou :

  • Il sait qu’il va devoir faire face à des sanctions économiques (mais pas trop, ni la Russie ni l’Europe - la première fournissant notamment 30 % du gaz importée par la seconde - n’ayant intérêt à saborder leur intérêts économiques).
  • Il se moque que les Etats-Unis, aux abonnés absents des crises mondiales actuelles, gèlent les avoirs financiers que les crapules du régime russe ont déposés dans divers paradis fiscaux.
  • Il s’attend à une surenchère de promesses financières de la part des Etats-Unis et de l’Europe vis-à-vis de l’Ukraine, vraisemblablement intenables sur le moyen terme.

 

En attendant, Vladimir Poutine détourne l’attention de la Crimée et la mobilise sur l’est de l’Ukraine où il place ses pions, jouant alternativement de provocations et d’apaisement pour occuper le terrain. Aujourd’hui en 2014, c'est bien au dirigeant russe actuel de pouvoir reprendre le mot du maréchal de Mac-Mahon, après la conquête de la tour de Malakoff à Sébastopol en septembre 1855 : « J'y suis, j'y reste ! »...

Envie d'un roman d'aventures dans les années 1930...?

La Plume et le Rouleau (c) septembre 2014

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CasoardeCyr 10/07/2016 08:20

Bonjour,

Votre article est intéressant mais loin d'être très honnête... Votre parti pris contre la Russie est très visible; C'est votre point de vue, et il est tout aussi honorable que si vous aviez pris la position contraire, pourtant beaucoup d'informations sont manquantes ce qui oriente votre propos très partisan, ce qui est très dommageable.
Vous dites que, je vous cite "En matière de politique internationale, les pressions, les négociations, les tractations, les sanctions, les ultimatums, n’ont qu’une importance très relative…" Je ne le crois pas, bien au contraire; A la lecture des mémoires du diplomate Thouvenel, ou du journaliste Ducamp, on constate très clairement que la politique et la diplomatie ont joué un rôle essentiel dans la guerre d'Orient. Sachez que Nicolas Ier décède au moment du conflit et que les relations diplomatiques entre les belligérants au moment de l'accession au trône d'Alexandre II sont de nouveau établies. C'est d'ailleurs à la suite de cette guerre que l'alliance Franco-Russe est instituée dès 1857. Vous dites également dans votre article à propos du siège de Sébastopol que, je cite, "Les assauts d'infanterie se succèdent sur la ville dans le cadre de corps-à-corps sauvages où les pires atrocités sont commises sur les blessés afin de terroriser l'autre camp." Il n'en est rien…Les médecins militaires français viennent même soigner spontanément après les combats les soldats russes (je vous oriente ici sur les représentations du conflit, notamment la peinture du Jules Rigo). L'historien Camille Rousset en 1880 va jusqu'à dire que la guerre de Crimée était aussi glorieuse pour les vainqueurs que pour les vaincus.

Votre démarche est louable. L'idée de faire correspondre deux situations entièrement différentes est beaucoup plus risquée. Je vous invite à continuer car votre blog est très intéressant.

Bon courage pour la suite !
Casoar de Cyr

Sho dan 17/12/2016 18:45

Cher Casoar, sans doute me suis-je exprimé de façon trop rapide. Les atrocités commises sont effectivement apparemment le fait des troupes turques en partie composées de mercenaires, pour ce qui concerne le côté F/UK et des troupes de supplétifs divers côté russe. Bref, et vous avez raison, pas des troupes régulières. Pour ce qui est des relations internationales, je crois en revanche que les rapports de force purs sont plus que jamais d'actualité et que la diplomatie recule nettement, que cela soit de façon bilatérale ou au sein des organisations internationales. En mer de Chine, en Syrie ou en Crimée, la politique de la canonnière s'impose à rebours de l'idéal qui avait animé les "élites" après la Seconde Guerre Mondiale. Dans ce contexte, je pense que la France doit défendre ses intérêts par la force et sans état d'âme. Au plaisir.

Sho dan 10/07/2016 17:31

Merci de votre lecture attentive. La qualité de vos remarques va me contraindre à quelques recherches afin d'essayer d'y apporter une réponse de qualité. A bientôt, j'espère.

toutvabien 04/09/2014 11:42

votre article est tres bien construit. J ai decouvert votre blog en faisant des recherches sur les romanov. continuez !

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