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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1818 : BERNADOTTE, le Palois qui devint roi d'un pays froid

Publié par Sho dan sur 9 Janvier 2015, 01:01am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Version en Suédois (Svenska) ? ICI !

Rien de tel qu’une petite chronique historique qui permettra, une fois de plus de considérer d’un œil neuf les évènements actuels.

Qu’est-ce qu’un Palois ? Un habitant de Pau, ville du département des Pyrénées Atlantiques et de la région (culturelle et historique) du Béarn et (administrative) d’Aquitaine. La ville de Pau est célèbre pour la beauté de son boulevard des Pyrénées mais, aussi, pour être la ville natale de trois rois :

  • « Henri IV », un protestant converti au catholicisme en 1593 pour devenir roi de France (« Paris vaut bien une messe ! »)
  • « Charles XIV Jean » (il n’y a pas de coquille, ce nom bizarre est bien l’authentique), un catholique, lui, converti au protestantisme en 1818 pour devenir roi de Suède
  • « Charles III Jean », également un catholique converti au protestantisme en 1818 pour devenir, pour sa part, roi de Norvège

Henri IV : vous connaissez. Mais les autres ?

Ca se complique car en réalité, ces souverains, Charles XIV Jean et Charles III Jean, ne... font qu’une seule et même personne ! Et cette personne (qui a donc porté deux noms et deux titres en même temps) s’appelle en fait, à l’origine, Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, effectivement natif de Pau.

Bernadotte, ce roturier à l'origine simple soldat du roi de France, devint maréchal d’Empire napoléonien puis se rallia aux ennemis Prussiens lors de la bataille de Leipzig (1813) avant de choisir de rester neutre, en 1815 au crépuscule de l’Empire, à la tête de royaumes couvrant les actuelles Suède et Norvège mais… dont il ne parla jamais la langue ! Reconnaissez que la vie de ce personnage vous serait racontée dans un roman que vous la trouveriez trop extravagante pour être crédible...

Et pourtant, elle est vraie.

Chanceux que vous êtes, vous allez aujourd’hui découvrir le destin proprement sans équivalent de Jean-Baptiste Bernadotte : Bernadotte le Palois, improbable roi de pays froids qui m’a obligé à pas mal de recherches et à un travail de synthèse et de contrôle entre diverses sources. Nous allons donc parler de Bernadotte, replaçant sa vie dans son contexte historique afin d’en saisir le contexte, les ressorts et les méandres. Comme le plus souvent, nous choisirons, pour un maximum de clarté, une approche chronologique : la seule qui permette de comprendre l’enchainement des faits, on a trop tendance à l’oublier et où nous passerons du fracas des batailles révolutionnaires et napoléoniennes aux frous-frous des bals des têtes couronnées d'Europe...

Pour vous permettre de vous y retrouver, je vous livre déjà le plan de la chronique :

1763 : naissance de Jean-Baptiste Bernadotte

1781 - 1786 : De Necker à Calonne...

1787 : La rébellion des élites contre Louis XVI

1788 : Des tuiles pour Louis XVI… et pour Jean-Baptiste Bernadotte 

1789 : La Révolution en marche

1790 : Division, abolition…

1791 : La France en guerre, Bernadotte sur le terrain

1792 : La république est officiellement proclamée

1793 : Terreur et violences

1794 : Les lauriers de la gloire fleurissent à Fleurus

1795 : Le jeune Napoléon Bonaparte, « général Vendémiaire »

1796 : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris ! »

1797 : Les vainqueurs d’Italie

1798 : Bonaparte l’Egyptien, Bernadotte le Viennois

18 brumaire an VIII (1799) : Bernadotte déjà neutre…

1800 : Un Consulat sous le signe des réformes de structures

1801 : Un concordat qui a la vie dure

1802 : Des libelles dans le beurre

1803 : La guerre tous azimuts

1804 : Maréchaux, les voilà !

1805 : Bernadotte se gare d’Austerlitz

1806 : Victoires d’anthologie et marche vers l’est

La Suède : un pays aux frontières et aux ambitions plus complexes qu’une étagère en pièces détachées

1807 : Mohrungen, la victoire oubliée sans laquelle Eylau n’aurait pas eu lieu

1809 : A Wagram, le torchon brûle entre Bernadotte et Napoléon 1er.

1810 : L’appel du destin pour Bernadotte.

1812 : L’apogée impérial

1813 : Reprise des hostilités, Bernadotte change de camp

1814 : La chute de l’Aigle, l’ascension de Bernadotte

1815 : Le congrès de Vienne achève l’Empire français et conforte le Prince héritier de la Suède

1818 : La Suède a un nouveau roi : Karl XIV Johan

Bernadotte, l’héritage aujourd’hui

Jean-Baptiste Bernadotte, maréchal d'Empire

Jean-Baptiste Bernadotte, maréchal d'Empire

1763 : naissance de Jean-Baptiste Bernadotte

Retrouvons-nous le 26 janvier 1763, à Pau, province de Béarn (rattachée à la couronne de France en 1620) sous le règne de Louis XV. Le jour-là, au deuxième étage de la « maison Balagué », toujours visible à l’actuelle adresse du 8 rue Tran, nait le cinquième enfant d’Henri Bernadotte et Jeanne de Saint-Jean : Jean-Baptiste.

Henri Bernadotte, le père, est procureur du roi : il entend que son fils Jean-Baptiste étudie à son tour le droit pour, un jour, reprendre sa « charge » de magistrat. Il faut rappeler que, sous l’Ancien Régime, les professions sont constituées en corps et les métiers en corporations : on hérite de son père le droit de les exercer et la mobilité entre professions, donc la mobilité sociale, est faible. Les Bernadotte possèdent le droit d’être magistrat du roi, c’est un privilège et un statut social avantageux même si, au plan pécuniaire, les avantages sont limités.

Pour succéder à son père, Jean-Baptiste, adolescent, commence donc des études de droit. Il parle bien et acquiert de l’élégance et des bonnes manières qui lui attireront plus tard les faveurs des femmes. Il semble cependant ne pas en être passionné : dès la mort de son père (survenue en 1780, il a dix-sept ans) il les abandonne et… s’engage dans l’armée du roi, le roi Louis XVI, qui est sur le trône depuis 6 ans (1774).

C’est un choix vraiment peu rationnel : Bernadotte aurait pu être un fonctionnaire du roi assis dans son fauteuil, il choisit plutôt l’aventure et c’est comme simple soldat qu’il entre dans le régiment Royal-la-marine. En effet, Jean-Baptiste Bernadotte n’est pas noble et, même s’il est un bourgeois éduqué, en tant que simple « roturier » il ne peut avoir accès au grade d’officier, lequel est réservé aux aristocrates.

En 1785, Bernadotte est encore caporal (homme du rang) et, en juin 1788, il passe Sergent-major (sous-officier). Militaire depuis 8 ans, il est à ce moment affecté à Grenoble.

1788 ! Nous sommes à la veille des plus grandes troubles que va connaître la France et qui vont aboutir à l’écroulement de l’« Ancien régime »… Personne ne le sait évidemment encore. Il n’est pas inutile de comprendre pourquoi, à cette date, le royaume de France gronde et comment cette colère va tomber sur la tête (au sens propre !) de Bernadotte.

Blocages sociaux, famines, privilèges, impôts sont autant de sujets de discorde et de disputes à propos desquels les Français, divisés et mécontents, s’opposent. A Grenoble, où Bernadotte est soldat, la révolte se développe contre les décisions du roi Louis XVI. Des décisions conservatrices ? Pas du tout. Louis XVI est, au contraire, un vrai réformateur dans l’âme. Il a cherché à s’attaquer à des maux qui rongent son royaume et, au premier rang de ceux-ci, la question des finances publiques. Louis XVI ne manque pas d'idée. Ce qui lui fait défaut, c'est la poigne.

Revenons brièvement quelques années en arrière.

Charles-Alexandre de Calonne, un "techno" aux Finances du royaume de France à partir de 1783

Charles-Alexandre de Calonne, un "techno" aux Finances du royaume de France à partir de 1783

1781 - 1786 : De Necker à Calonne...

En 1781, le « Directeur Général des Finances » (ministre) du roi Louis XVI, le Genevois Jacques Necker publie un rapport, rendu public, où il expose publiquement  l’état des recettes et des dépenses du Trésor royal : une totale innovation. Dans cette sorte de  « rapport de la Cour des Comptes » avant l’heure, Necker dénonce les dépenses excessives de la cour du roi et les privilèges divers des corporations du royaume. Immédiatement, tous ceux qui sont mis en cause déchaînent une véritable bronca (c’est tellement Français) qui intimide Louis XVI, lequel nomme Charles-Alexandre de Calonne en novembre 1783.

Calonne est un Français (c'est le minimum) et un aristocrate (c'est mieux vu). C'est surtout un technicien des finances, un « techno » dirait-on aujourd’hui. C'est une sorte de « keynésien » avant l’heure : au lieu de chercher à uniquement réduire le train de vie de l’Etat en « coupant » dans les dépenses, il cherche plutôt à stimuler la croissance économique du royaume. Il s'agit d'enrichir ceux qui paieront ensuite des impôts et augmenter ainsi les recettes fiscales provenant du Tiers Etat (puisque les nobles ne paient pas d’impôt, de même que les ecclésiastiques, rappelons-le). Pour cette manœuvre hardie, il a d’abord recours à l’emprunt public pour impulser l’activité économique : c’est une « politique de la demande » dirait-on aujourd’hui.

Hélas pour Calonne : tandis que, rapidement, l’endettement et la charge des intérêts écrasent un budget royal déjà plombé par les dépenses engagées en faveur de la guerre d’Indépendance américaine et des Insurgents, la croissance économique (donc les rentrées fiscales) est moins rapide qu'attendue. La croissance c'est plus tard mais l'endettement, c'est maintenant : la situation budgétaire française empire.

Par parenthèse, j’observe que, en matière économique et sociale, les débats actuelles demeurent assez proches des problématiques d’hier et qu’il n’y a pas grand ’chose de neuf sous le soleil…

Mais passons...

Calonne propose une véritable révolution copernicienne au plan politique et fiscal :

- création d’une Banque d’Etat (la future Banque de France, idée reprise une quinzaine d’années plus tard par Napoléon)

- suppression des barrières douanières intérieures (ces octrois où les commerçants paient une taxe avant d’entrer dans une ville) pour libérer le commerce et baisser les prix

- mise en place d’assemblées élues dans les provinces, où siégeraient tous les propriétaires terriens... que ceux-ci fussent nobles ou simples bourgeois roturiers !

- baisse de la gabelle (l’impôt sur le sel)

- mise en place d’un impôt appelé « subvention territoriale », auxquels tous les sujets (sans distinction d’ordre) seraient assujettis en fonction de l’importance de leurs revenus. Dans les faits, cela aboutirait à soumettre à l’impôt  l’Eglise et la noblesse (alors que, de droit, elles ne payent rien du tout : une sorte de « niche fiscale ») et à baisser la fiscalité des autres contribuables existants. Par ce redéploiement fiscal, Calonne compte relancer l’activité économique et, mécaniquement, générer de nouvelles recettes fiscales.

Étonnante modernité de ces idées…

Les réactions ne tardent pas. Plus le sujet du roi perçoit de revenus, plus il doit payer d’impôts ? Quelle drôle idée ! Plus aucune séparation selon les ordres ? Quelle indignité ! Un poids politique donné en fonction de la richesse et non de la naissance ? Quelle vulgarité ! Mais alors, avec Calonne, c’est la société d’Ancien Régime qui fout le camp !?

Oui.

Calonne se heurte immédiatement à l'opposition redoutable de l’Eglise et de l’aristocratie traditionnelle. Or, ces réformes doivent être validées par le « Parlement » de Paris, tribunal… majoritairement constitué de nobles « de robe » (qui ont acheté leur titre sous les rois Louis XIII ou Louis XIV) et sont bien décidés à ne pas voir disparaître ce cadre juridique qui a jusqu’à présent assuré leur promotion sociale !…

Louis XVI (1786)

Louis XVI (1786)

1787 : La rébellion des élites contre Louis XVI

Pour faire passer la réforme, Louis XVI et Calonne réunissent l’« Assemblée des notables » du royaume : une sorte d’« Etats Généraux » en miniature : 144 membres désignés par le roi qui a, hélas, nommé… 140 nobles ! Le 22 février 1787 à Versailles, ceux-ci, évidemment, refuse l’impôt pour tous et affirment leur attachement aux principes de la société traditionnelle : le noble donne son sang dans l’armée du roi, le prêtre donne ses prières et l’homme du commun donne son argent…

Louis XVI est contrarié et indécis car il subit la pression de ses frères (futurs Louis XVIII et Charles X) et de sa femme Marie-Antoinette, naturellement tous hostiles à ces idées de réformes structurelles. Le 8 avril 1787, il renvoie Calonne et nomme à sa place l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne. Celui-ci dissout l’assemblée des notables le 25 mai 1787 et choisit d'associer les Parlements des provinces aux réformes.

L’idée d’un impôt universel (« subvention territoriale ») est loin d’être abandonnée : Louis XVI en demande  l’enregistrement (= la validation) directement par le Parlement de Paris, qui refuse le 30 juillet 1787. Louis XVI riposte et tient un « lit de justice » le 6 août 1787 : une procédure autoritaire pour imposer l’enregistrement. Le lendemain, 7 août 1787, le Parlement délibère et déclare l’édit « nul et illégal » ! Louis XVI « casse » cette délibération. Furieux, le Parlement appelle à une… grève des impôts. Comme il répugne à emprisonner des nobles, Louis XVI se contente d'exiler les meneurs...

C'est mou.

Louis XVI et Brienne décident alors d’abandonner la « subvention territoriale » tout en obtenant l’accord du Parlement pour de nouveaux emprunts. Louis XVI promet la convocation des Etats Généraux pour… 1792 et autorise les rebelles à revenir d’exil. Pour simplifier : on augmente les dettes, qu’il faudra rembourser grâce aux impôts du Tiers Etat. Voilà qui est mieux ! Mais politiquement, le roi a reculé et c’est un mauvais signal pour les « frondeurs » de tout poil.

C’est un paradoxe : le roi a engagé des réformes en faveur du peuple. Il fait face à une révolte des aristocrates qui décrient ces initiatives comme despotiques et qui trouvent une oreille auprès d’une opinion publique qui ne perçoit pas l’intérêt qu’elle aurait aux réformes royales. Gouverner un pays comme la France n’est (déjà) pas simple.

1788 : Des tuiles pour Louis XVI… et pour Jean-Baptiste Bernadotte 

Louis XVI l’a compris : l’aristocratie de robe et les parlementaires (magistrats) mènent la révolte afin de conserver leurs privilèges. Alors, en mai 1788, il décide, en compagnie du Gardes des Sceaux Chrétien-François Lamoignon, de réformer l’organisation du système judiciaire pour le briser de l’intérieur : modernisation, suppression de certaines cours, mis en place d’un Parlement national dont les membres seront nommés par le roi et qui seront dépourvus du « droit de remontrance ». C’est, curieusement, un renforcement de l’absolutisme en vue de faire passer des réformes de type non pas démocratique (il ne faut pas exagérer) mais, disons, populaire et, en tout cas, d'intérêt national.

La résistance se déchaîne alors. Tous les ordres sont en révolte mais pour des motifs différents : la noblesse récuse les réformes visant à amoindrir son influence, l’Eglise refuse d’augmenter sa contribution financière et le Tiers Etat, où sont actifs des bourgeois enrichis, exige un pouvoir proportionnel à son influence économique. Le Parlement de Paris publie même une « Déclaration des droits de la Nation ». Quelle audace ! Le Parlement de Grenoble, de son côté, menace même de se considérer comme « entièrement dégagé de sa fidélité envers son souverain » : la sécession n'est pas loin ?

Louis XVI sévit : en juin 1788, des lettres de cachet confinent les parlementaires de Grenoble en « exil sur leurs terres ». Face à ce qui apparaît comme un acte despotique, la population s’indigne : ce n’est pas tant qu’elle défend ses parlementaires, c’est que, le Parlement de Grenoble étant désormais fermé, tous ceux qui en vivent (auxiliaires de justice, commerçants, artisans…) voient leur activité économique brutalement mise à l’arrêt.

Le 7 juin 1788, les émeutiers de Grenoble molestent les gardes qui tiennent les portes de la ville et, depuis les toits, bombardent les soldats avec des tuiles et divers objets : c’est la « journée des tuiles » (jetées sur les têtes !). Après ces scènes de guérilla urbaine, le Parlement est ré-ouvert symboliquement. Le 21 juillet 1788, les 540 parlementaires appellent à la grève de l’impôt.

Vous trouvez que je me suis un peu (trop) étendu sur les problématiques financières, fiscales et sociales de l’Ancien Régime ? Ce n’est pas seulement pour livrer à votre sagacité ces questions séculaires de blocages sociaux et de micro-priviléges qui gangrènent la France aussi bien à cette époque qu’à la nôtre. Je n’oublie pas que, fondamentalement, dans cette chronique, nous devons d’abord parler de Bernadotte.

Or Bernadotte, rappelez-vous, en 1788, est militaire à… Grenoble, avec le grade de sergent-major (obtenu le 11 mai précédent). Et, le 7 juin 1788 précisément, il prend, lui aussi et comme beaucoup une tuile sur la tête lors des émeutes populaires. Grièvement blessé, il est sauvé de la mort par un médecin botaniste de 43 ans : le savoyard Dominique Villars.

Louis XVI va-t-il preuve d'autorité, faire donner la troupe, imposer les réformes ? Non. Le 8 août 1788, il avance simplement la date des Etats généraux au 5 mai 1789 (contre 1792 prévu précédemment) : il a finalement capitulé devant les conservatismes.

Le propos de cette chronique, cependant, n'est pas la Révolution française mais la façon dont Jean-Baptiste Bernadotte va la traverser. Dressons donc une chronologie de celle-ci à travers une sélection purement arbitraire de ma part des évènements survenus chaque année et mettons-là en regard du destin individuel de notre palois favori.

1788 : Journéee "des tuiles" à Grenoble

1788 : Journéee "des tuiles" à Grenoble

1789 : La Révolution en marche

1789 est l' « année sans pareille » (l'expression est de l'historien Michel Winock) : ouverture des Etats généraux en mai, prise de la prison de la Bastille à Paris en juillet, émeutes en province, abolition des privilèges et déclaration des droits de l'homme et du citoyen en aout... Cette année-là bouleverse l’histoire de France à tout jamais.

1790 : Division, abolition…

En 1790, on divise la France en 83 départements, on place le clergé sous l'autorité de l'Etat (la « constitution civile du clergé ») et on abolit la gabelle (une idée de Calonne, rappelons-le !)... En 1790, Bernadotte accède au grade d’Adjudant (qui fait partie des « sous-officiers supérieurs »).

1791 : La France en guerre, Bernadotte sur le terrain

En 1791, au plan national, Mirabeau est transféré au Panthéon, Louis XVI approuve la nouvelle constitution et l'Assemblée (laquelle, puisqu'elle n'est plus « constituante », devient « législative ») mais le souverain tente de fuir le pays et son divorce avec la nation est désormais consommé. Pour ce qui concerne le héros de notre chronique, Bernadotte, celui-ci est affecté dans l'« Armée du Rhin », le corps des armées de l'est de la France. Il devient sous-lieutenant : le premier grade du corps des officiers. Et tout-à-fait honorable, je trouve prie de le croire. Le 6 novembre, il passe Lieutenant.

Par parenthèse, signalons que c'est précisément pour cette armée que, un an plus tard, en 1792, un officier du Génie, Rouget de l'Isle, composera un chant qui deviendra La Marseillaise, l'hymne que nous connaissons tous.

1792 : La république est officiellement proclamée

C’est une année particulièrement chahutée pour le pays : les obstructions politiques de Louis XVI déclenchent la fureur populaire, la France entre en guerre contre l'Autriche et la Prusse et remporte dans ce cadre une première victoire militaire étrangement facile mais ô combien symbolique au pied du moulin de Valmy. Le 21 septembre 1792, la monarchie est renversée et la république est proclamée. Un nouveau calendrier avec de jolis noms de mois est mis en place (Pluviôse, Ventôse, Brumaire, Prairial, Floréal…).

Quant à Bernadotte, il est désormais « Adjudant-major », un grade qui n’existe aujourd’hui plus et qui correspond à l’époque à celui de capitaine.

1793 : Terreur et violences

En 1793, après deux mois de procès, l’ex-roi Louis XVI est guillotiné le 21 janvier. Tandis que la France entre en guerre avec l'Europe entière, la violence politique se déchaîne à l'intérieur : c'est le régime de la « Convention », une assemblée unique qui débat de tout en permanence, s'abîme dans les luttes internes et accumule les arrestations et les exécutions arbitraires dans un climat de Terreur. Simultanément, la République défend le territoire contre les menées étrangères, autrichiennes, prussiennes et anglaises. Mais les défaites et les replis s’enchainent et la situation est grave.

1794 : Les lauriers de la gloire fleurissent à Fleurus

En 1794, l’inflexible Saint-Just reprend brutalement les choses en main, écarte les officiers jugés mous, fusille les déserteurs et réorganise les régiments. Bernadotte, lui, est à l’époque Chef de bataillon : un grade équivalent aujourd’hui à ceux de commandant-lieutenant-colonel et auquel il a été nommé le 13 février 1794. Deux mois plus tard, le 4 avril 1794, il est nommé Chef de brigade (Colonel) puis il est versé dans l'Armée de Sambre et Meuse, un corps constitué en juin 1794 concomitamment à la bataille de Fleurus (près de Charleroi en Belgique, à l'époque territoire de la république française).

Cette bataille au joli nom est un peu oubliée aujourd'hui même si son souvenir demeure entretenu par trois rues à son nom, à Paris, Nantes et, bien sûr, à Bruxelles. C'est à Fleurus que, le 26 juin 1794, cinq colonnes de 10 000 hommes chacune, sous les ordres du prince prussien de Saxe-Cobourg, affrontent 90 000 soldats de la république sur tous les points de leur dispositif défensif à la fois. Il s’agit pour l’ennemi de libérer rapidement la ville, conquise par les Français la veille, par un assaut massif et total.

Mais côté Français, on résiste vaillamment et, pour la première fois de l'Histoire militaire, on utilise une montgolfière statique (un « aérostat ») afin d'observer le dispositif ennemi. Déjà en infériorité numérique, les Prussiens sont alors psychologiquement déstabilisés par ce moyen d'observation, à l’efficacité réelle au vrai relativement limitée. Au terme d'une journée de combats menés dans la chaleur infernale de l'incendie des moissons alentour, les Prussiens, dépités, laissent 5 000 morts et blessés sur le champ de bataille et se replient en direction de l'Allemagne. A l'issue de ce fait d'armes et, le 29 juin 1794, Bernadotte est fait Général de brigade, sur la recommandation de Kléber : il a 29 ans. Mieux, il est ensuite fait Général de division le 22 octobre 1794 (une division : entre 10 000 et 30 000 hommes).

Passer de Capitaine à Général de division en 8 mois… Franchement, l’avancement dans l’’Armée, aujourd’hui, ce n’est plus ce que c’était (mais les champs de bataille non plus car, à l’époque, n’oublions pas que le général est sur le terrain et doit esquiver les boulets autant que les simple troupiers !...)

Bernadotte, général de la République

Bernadotte, général de la République

1795 : Le jeune Napoléon Bonaparte, « général Vendémiaire »

1795 voit un début de stabilisation politique et militaire en France. La république (et Bernadotte) a mené la guerre jusqu’au-delà du Rhin et Prusse se retire de la guerre contre la France en avril tandis que l'insurrection de Vendée, férocement réprimée par des violences terribles, ne parvient pas à s'étendre ni à menacer le régime, malgré un débarquement opéré en Bretagne en juin par des « émigrés » (ces royalistes français qui ont fui la France pour trouver refuge en Angleterre). Mais, alors que la république est victorieuse aux frontières, c'est à l'intérieur que la partie se joue : on craint à tout moment un coup d'état perpétré par les innombrables groupes politiques royalistes. Face à ces menées, le régime a besoin de « sabres » : d'officiers légalistes et fidèles.

Il en existe heureusement : un certain Napoléon Bonaparte est de ceux-là. L'homme reste peu connu. De petite noblesse corse, il se fiance, en avril 1795, avec une certaine Désirée Clary, fille d'un riche bourgeois de Marseille. La jeune fille avait déjà été courtisée par son frère, Joseph Bonaparte, mais celui-ci lui avait, au final, préféré sa sœur aînée, Julie...

Fermons cette parenthèse sentimentale mais gardons bien à l'esprit que les Clary et les Bonaparte sont donc désormais quasiment apparentés. Napoléon, Désirée… : nous les retrouverons plus tard.

Pour l'heure, évoquons ce qui se passe le 13 vendémiaire de l'an IV (5 octobre 1795) où une insurrection royaliste éclate à Paris. Le palais des Tuileries (aujourd'hui détruit, il se situait au bout de l'actuel Louvre) et qui abrite la Convention est cerné par 25 000 assaillants. Les militaires qui le défendent hésitent à tirer. Le jeune général Bonaparte (il a 24 ans), lui, ne tergiverse pas : il ordonne l'ouverture du feu, à coups de canon, dans la foule. Les royalistes reculent en désordre mais Bonaparte ne s'en contente pas : il donne l’ordre de poursuivre les fuyards dans les rues de Paris. Certains se rassemblent sur les marches de l'église Saint-Roch. Bonaparte fait alors amener les canons face à l'édifice et, implacablement, il ouvre encore le feu. Bilan total : 300 morts. Bonaparte a écrasé la rébellion royaliste : il est désormais le « général Vendémiaire » auquel les monarchistes voueront désormais une haine tenace et les républicains une dévotion indéfectible.

Ce succès tourne-t-il déjà la tête du jeune général ? Présenté mi-octobre 1795 à l’aristocrate fortunée d’origine créole Joséphine de Beauharnais, Napoléon Bonaparte rompt ses fiançailles avec la bourgeoise Désirée Clary, un parti bien moins intéressant.

1796 : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris ! »

Un peu trop populaire au goût du gouvernement du Directoire, le général Bonaparte est envoyé en Italie pour s’y mesurer avec les Autrichiens qui occupent le nord du pays. Avant de partir, Bonaparte épouse Joséphine le 9 mars. En 11 mois d’une campagne militaire fulgurante où les Français sont systématiquement en infériorité numérique, Bonaparte remporte 11 victoires qui sont pour beaucoup de véritables modèles de génie tactique que la propagande sait habilement amplifier et magnifier.

1797 : Les vainqueurs d’Italie

En France, la situation politique intérieure se calme. A l’étranger, Bonaparte remporte la victoire de Rivoli et poursuit sa conquête du nord de l’Italie avant d’en expulser les Autrichiens qui signent le traité de Campoformio en octobre 1797.

Parmi les généraux qui ont secondé en Italie le fougueux général corse, on trouve… Jean-Baptiste Bernadotte, loué par ses hommes pour ses qualités humaines de simplicité et pour son courage. Bernadotte est du reste envoyé en France par Bonaparte afin de présenter au Directoire les drapeaux pris à l’ennemi. On trouve aussi un certain général Duphot que Désirée Clary, l’ex-fiancée de Napoléon Bonaparte et décidément bien nommée, doit épouser.

Mais patatras ! Duphot est tué par les soldats du pape (les Gardes suisses) en décembre 1797 : Désirée Clary se retrouve de nouveau sans fiancé !

Napoléon Bonaparte / Désirée Clary

Napoléon Bonaparte / Désirée Clary

1798 : Bonaparte l’Egyptien, Bernadotte le Viennois

La popularité de Bonaparte prend maintenant des proportions qui alarment un Directoire dont, à l’inverse, l’incompétence et la corruption sont de plus en plus flagrantes aux yeux du peuple. En mai 1798, le général de 28 ans est donc envoyé en Egypte pour y sabrer d’autres ennemis et éviter que l’Angleterre n’y prenne pied. A lui, donc, les sables émouvants et torrides et les pyramides du haut desquelles quarante siècles contemplent ses soldats. De cette expédition un peu folle où Bonaparte trimballe également des savants, on retiendra, par la suite, la bataille des pyramides et la constitution des belles collections égyptiennes du Louvre. La toponymie de Paris (place des Pyramides, rue d’Aboukir…) y gagnera encore mais on oubliera ce faisant l’ensablement ultérieur de l’occupation française et son pénible retrait seulement trois ans plus tard, en 1801.

Qu’importe, dans l’imaginaire national français, l’« expédition d’Egypte » reste encore aujourd’hui une geste exaltante et grandiose où les soldats de la république apportèrent outre-mer les valeurs impérissables du génie français à des populations qui n’avaient rien demandé mais dont on est persuadés qu’elles s’en réjouirent : le cadastre, les taxes, la réglementation des transports, les mesures topographiques du pays... Ainsi, en 1998, on organisa à Paris une passionnante exposition sur cette aventure au musée de l’Homme, mettant en lumière les découvertes et avancées scientifiques et techniques réalisées à cette occasion. Et pour fêter cela, les Français proposèrent benoîtement aux Egyptiens de… s’associer aux célébrations de l’invasion de leur pays : ceux-ci refusèrent avec un certain agacement. On se demande pourquoi, vraiment.

Le jeune et brillant général Bernadotte, pour sa part, n’est pas de l’expédition égyptienne. Ne faisant pas réellement partie du premier cercle des intimes du bouillant Bonaparte dont il est certes un admirateur mais à propos duquel il demeure méfiant, il est nommé ambassadeur à Vienne en janvier 1798. Il ne s’y distingue pas par des qualités d’habileté diplomatiques : dans une Autriche vexée par les défaites subies en Italie qui ont contraint ses soldats à quitter le pays, Bernadotte choisit de hisser de façon ostentatoire le drapeau tricolore sur l’ambassade de France (un geste inédit à l’époque)… Suite aux virulentes manifestations dont l’une conduit la populace à forcer les portes de la résidence, il doit quitter rapidement le pays, dès avril 1798.

Revenu en France après ce passage diplomatique-éclair, il reçoit le commandement général de l’armée du Rhin (où, en 1791, il avait été affecté comme simple officier, rappelons-le). Pour Bernadotte, il y a là une ascension politique et militaire spectaculaire et incontestable. Un bonheur ne venant jamais seul, cette réussite personnelle est couronnée par des développements privés également favorables : le 17 août 1798, Bernadotte épouse… Désirée Clary, ex-fiancée du général Duphot, ex-promise de Napoléon Bonaparte et ex-flirt de son frère Joseph Bonaparte !

Ce faisant, Bernadotte devient donc apparentée par alliance aux Bonaparte puisque, rappelons-le, la sœur aînée de Désirée Clary, Julie, a pour sa part épousé Joseph Bonaparte : Jean-Baptiste Bernadotte et Joseph Bonaparte deviennent donc beaux-frères respectifs. Le monde est petit.

18 brumaire an VIII (1799) : Bernadotte déjà neutre…

En 1799, politiquement, la situation se tend avec un Directoire dont les membres apparaissent impopulaires et corrompus et sont rejetés autant par l’opinion publique que par les élites du pays. Le régime, très déconsidéré,  est à l’agonie. On parle de coup d’Etat mais de qui ? Des royalistes ? Des Jacobins ? Des militaires ? L’incertitude est grande. Parmi les « sabres » qui pourraient renverser le régime, on cite Bernadotte. L’homme a du charisme, une renommée certaine parmi des troupes dont il a été un chef aimé, il a aussi des connaissances techniques, juridiques et, d’une manière générale, c’est un homme qui a de l’allure, parle bien, présente bien, plait aux dames et sait s’adresser au peuple…

Dans le cadre d’un remaniement des Directeurs, Bernadotte est nommé ministre de la Guerre le 3 juillet 1799, la veille de la naissance de son unique enfant, Oscar (dont le parrain est Napoléon Bonaparte). Rapidement, il s’emploie à réorganiser l’armée avec une rapidité et une efficacité qui attirent l’attention et… suscitent des jalousies. Bernadotte devient encombrant. Mais l’Abbé Sieyès (l’homme de la formule de 1789 « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? Tout ! Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien ! ») finit par intriguer contre lui et il est écarté de son poste dès la mi-septembre 1799.

Ambassadeur trois mois, ministre deux mois : Bernadotte ne fait pas de vieux os là où il passe.

Le problème de Bernadotte, c’est qu’il n’est à la tête d’aucune conspiration contre le Directoire. Cette tiédeur exaspère Napoléon Bonaparte qui, lui, depuis fin août 1799, est revenu d’Egypte et se démène comme un diable pour rameuter des personnalités en sa faveur. Bernadotte ne le soutient pas et, même, réprouve (mollement) le coup d’état du 9 novembre 1799 (18 Brumaire an VIII de la République). Ce jour-là, au château de Saint-Cloud, (de nos jours détruit) le Directoire est renversé dans des conditions confuses par un Napoléon Bonaparte intimidé et laborieux, qui s’empêtre dans ses harangues et ne réussit son putsch que de peu.

Un nouveau régime est quoiqu’il en soit en place : c’est le « Consulat ». Le premier Consul, c’est Bonaparte (naturellement) assisté de Cambacérès et de Lebrun. Bernadotte, lui, reçoit le commandement de l’armée de l’Ouest. Cela n’a rien d’une réelle promotion même s’il ne s’agit pas d’une mutation vexatoire : cela parait plus proche d’un poste d’attente destiné à le ménager. Bonaparte ne peut se permettre de s’aliéner un général de talent et qui lui est apparenté par alliance, au motif que celui-ci n’est pas un « bonapartiste » farouche de la première heure… Cette fascination réciproque teintée de méfiance et qui conduit au maintien d’une distance entre les deux hommes n’est pas nouvelle : elle date de la campagne d’Italie (1796 – 1797). Elle se poursuivra jusque dans les derniers feux de l’Empire, nous le verrons.

Un an plus tard, en 1800, Bernadotte tombe inopinément malade et, très affaibli, il est contraint de remettre sa démission du commandement de l’armée de l’Ouest.

Coup d'état du 18 brumaire an VIII au château de Saint-Cloud

Coup d'état du 18 brumaire an VIII au château de Saint-Cloud

1800 : Un Consulat sous le signe des réformes de structures

Ceux qui pensent que Napoléon Bonaparte attend d’être empereur pour opérer ce que l’on appellerait aujourd’hui des « réformes de structures » se trompent. Avec lui, les réformes, c’est tout de suite.

Dès décembre 1799 (un mois après son coup d’état) Bonaparte crée le Conseil d’Etat, juge suprême du droit administratif encore en vigueur de nos jours.

Dès février 1800, il institue les préfets qui, à l’époque représente l’Etat dans les départements et nomment les maires de communes de moins de 5 000 habitants : une centaine donc. Le poste de préfet (près de 250 aujourd’hui) n’est pas encore devenu ce qu’il est pour plus de 50 % d’entre eux, aujourd’hui : une place honorifique servant à gratifier les copains d’un traitement et d’une retraite confortables en remerciement de services rendus au plan politique (= une prébende, quoi…) Dès l’été 1800, Bonaparte nomme aussi les juristes membres d’une commission qui va s’atteler au « code civil » : un vaste travail législatif visant à homogénéiser en France le droit de la propriété, du mariage, des successions, des obligations, etc… Fin décembre 1800, Bonaparte est victime d’un attentat à l’explosif raté qui lui donne l’occasion de décapiter (au sens propre !) l’opposition jacobine même si, en fait, elle… n’y est pour rien.

1801 : Un concordat qui a la vie dure

En 1801, Bonaparte signe un concordat avec le pape Pie VII, qu’il ne tient pas en haute estime et dont il se méfie (« les prêtres sont au service d’un prince étranger »). Par cet accord, le gouvernement français salarie les prêtres (et aussi les pasteurs et les rabbins) mais nomme, en contrepartie, leur hiérarchie (évêques et archevêques) afin que pas une oreille ne dépasse des mitres ou des kippas (« la religion doit être dans la main du gouvernement »). Ces dispositions resteront en vigueur jusqu’à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 (et le sont toujours en Alsace et en Moselle, qui étaient rattachées à l’empire allemand à cette date !)

1802 : Des libelles dans le beurre

En 1802, Bonaparte crée les lycées et la Légion d’honneur.

Cette même année, la « conspiration des pots de beurre » (appelée aussi « conspiration des libelles » = des tracts qui circulent, cachés dans des pots à beurre) montée par le général Simon jette le discrédit sur Bernadotte qui semble y être mêlé dans des conditions mal éclaircies. L’étoile de ce dernier pâlit…

1803 : La guerre tous azimuts

Le 3 mai 1803, Bonaparte vend la Louisiane aux Américains. Cela peut paraitre anecdotique mais, en réalité, c’est révélateur d’une préoccupation : Bonaparte n’a cure de ce qui se passe outre-Atlantique ni sur la mer. Sa priorité, c’est la terre d’Europe. C’est là qu’il joue sa partie. C’est là qu’il entend la gagner et, pour cela, tout argent à prendre est bon. Depuis les guerres révolutionnaires, la France a conquis les actuelles Belgique, Pays-Bas et Italie du nord, en repoussant chez eux les Autrichiens, désormais trop affaiblis pour représenter une menace. Le prochain objectif de Bonaparte ? Berlin. Le Consul va se retourner contre les Prussiens et partir à conquête de l’Europe centrale. Le tsar de Russie, Alexandre 1er, est inquiet : malgré une alliance franco-slave séculaire, il se rapproche de l’Angleterre…

Il choisit donc de facto son camp car l’Angleterre est, de son côté, de nouveau entrée dans une phase d’hostilité ouverte avec la France en saisissant, ce même mois de mai 1803 et sans avertissement, les navires français ancrés dans les ports anglais. Bonaparte rassemble alors ses forces sur le littoral de la Manche. L’invasion de l’Angleterre semble, sinon imminente, du moins inéluctable (ce serait une première depuis le Xème siècle et Guillaume le Conquérant !)

1804 : Maréchaux, les voilà !

Le 21 mars 1804, en France, le Code civil est promulgué : puisqu’il n’y a plus de « pays » (les régions de l’ancienne monarchie), il n’y a plus désormais qu’une seule législation civile pour tous en France. C’est une nouveauté depuis Clovis, même si quelques dispositions sont fort différentes d’aujourd’hui : droit d’ainesse en matière d’héritage, statut de minorité de l’épouse… Cette innovation juridique, qui détermine notamment des âges légaux pour l’exercice de certains droits (mariage, suffrage…) est considérable. Bientôt, toute l’Europe (pour ce qui concernera les territoires soumis à l’autorité de la République puis de l’Empire) va en être imprégnée. C’est encore le cas aujourd’hui.

C’est loin d’être la seule innovation : le 18 mai 1804 (28 floréal an XII), le Consul Napoléon Bonaparte est proclamé (et pas encore sacré)… « empereur ». La France n’avait jusque-là eu comme empereur que Charlemagne (sacré en 800, mort en 814 et encore, à cette date, la « France » correspondant à aujourd’hui allait-elle jusqu’en Frise et n’était-elle que la « Francie de l’ouest »…)

Le 19 mai 1804, des « maréchaux » (la distinction de maréchal datait de l’Ancien régime et avait été supprimée par la Révolution) sont même nommés. Ils sont au nombre de 18 pour cette première promotion (il y en aura 8 autres par la suite, de 1807 à 1815) et, parmi eux, on trouve… Jean-Baptiste Bernadotte ! C’est le retour en grâce de celui qui s’est en quelque sorte réconcilié avec Bonaparte, qui tient à ménager ce garçon qui appartient à sa parentèle.

A la suite du couronnement officiel de Napoléon Bonaparte sous le titre de « Napoléon 1er », le 2 décembre 1804, l’Europe se prépare à une gigantesque conflagration. Fin 1804, l'Autriche de l’empereur François II, la Russie du tsar Alexandre 1er et l’Angleterre du roi George III nouent en effet la « Troisième coalition » : une coalition contre la France, évidemment. L’épopée « napoléonienne » commence et Bernadotte va y participer.

1805 : Bernadotte se gare d’Austerlitz

L’année 1805, tout en préparatifs militaires, va s’achever sur un rapatriement massif et rapide des troupes françaises depuis la Manche jusqu’au sud de l’Allemagne. En octobre 1805, c’est la victoire éclatante d’Ulm (Bade-Wurtemberg) contre les troupes autrichiennes et la poursuite de troupes russes qui, très avancées, refluent alors dans un désordre apparent. Or, comme le stratège allemand Clausewitz l’enseignera plus tard, sur la base de l’exemple des foudroyantes  campagnes napoléoniennes : « Tout offensive s’affaiblit du fait même de sa progression » et la Grande Armée française se trouve maintenant à plus de 1000 kms de ses bases… Sans compter que, sur le plan du moral, le 21 octobre 1805, la flotte française a subi le désastre naval de Trafalgar (extrême-sud sud du Portugal) contre les Anglais…

Qu’importe pour Napoléon 1er qui, bien qu’en infériorité numérique (il a l’habitude), entend livrer bataille à Austerlitz (aujourd’hui Slavkov, sud-est de la République Tchèque). Le 2 décembre 1805, pour l’anniversaire exact de son sacre, il attire l’ennemi sur le terrain qu’il a choisi et remporte contre les Prussiens et les Russes « la plus belle des victoires napoléoniennes » (Jean Tulard), laissant 1 600 morts et comptant seulement 7 000 blessés face à un total de 16 000 pour l’ennemi. Ses généraux ? Bessières, Davout, Soult, Lannes, Murat et… Bernadotte qui dirige le 1er corps de la Grande Armée (12 000 hommes) et se distingue dans l’appui apporté à Soult.

Disons les choses honnêtement : Bernadotte a eu à Austerlitz un rôle assez secondaire.

Bernadotte, maréchal d'Empire de la première promotion (1804)

Bernadotte, maréchal d'Empire de la première promotion (1804)

1806 : Victoires d’anthologie et marche vers l’est

Cela ne l’empêche pas de se voir gratifier, le 5 juin 1806, du titre de prince de Pontecorvo. Ce titre étrange fait de Jean-Baptiste Bernadotte le dirigeant d’une sympathique petite principauté du Latium, proche de Rome et donc enclavée au sein des derniers territoires pontificaux, les propriétés du souverain pontife, mais dont elle est… indépendante. Il y a sans doute là, au passage, une méchanceté napoléonienne supplémentaire vis-à-vis du pape Pie VII (il ne faut pas oublier que, depuis 1799, les Français occupent Rome et que l’Empire a annexé purement et simplement les anciens territoires du pape, près de 40 % de la péninsule !).

C’est le 1er octobre qu’une « Quatrième coalition » se forme contre la France impériale (dont on n’arrive décidément pas à venir à bout). Elle réunit cette fois l’Angleterre, la Russie et la Prusse (les suspects habituels de l’anti-bonapartisme) mais aussi la Suède.

Cela démarre pourtant mal pour les coalisés qui tentent d’empêcher l’armée française d’avancer vers Berlin. Le 14 octobre 1806, alors que les armées prussiennes refluent en retraite vers Berlin, une double bataille a lieu à moins de 100 kms de distance :

A Auerstadt : le maréchal Louis Nicolas Davout, qui commande l’aile droite française affronte l’avant-garde de l’armée prussienne sous les ordres du maréchal de Brunswick (qui est tué ce jour-là) et du roi Frédéric-Guillaume III lui-même. En termes d’infanterie (les troupes à pied), les Français sont à 1 contre 3 (20 000 contre 60 000) mais disposent de 4 000 cavaliers. Davout manœuvre habilement. Les Français laissent 4 300 morts et blessés, les Prussiens… trois plus ! Davout y gagnera le titre de « duc d’Auerstadt ».

A Iéna : Napoléon affronte 50 000 hommes de l’arrière-garde qui, avec 120 canons, protègent la retraite du gros des troupes. Pour une des rares fois, Napoléon n’est pas en infériorité numérique (40 - 45 000 hommes de chaque côté). La vivacité de son changement de dispositif prend les Prussiens de court et, avec là encore autour de 4 500 morts et blessés, l’Empereur inflige une sévère défaite aux Prussiens dont 12 000 meurent ou sont blessés tandis que 14 000 sont faits prisonniers. L’artillerie entière est récupérée.

Et Bernadotte dans tout cela ? En fait, il n’intervient quasiment pas. Il a reçu l’ordre de soutenir le corps de Davout aux prises avec le gros de l’armée prussienne. Donc il attend… toute la journée avant de se décider à bouger dans la soirée ! Il poursuit alors les fuyards et, trois jours plus tard, le 17 octobre, fait 5 000 prisonniers dans les combats de La Halle (100 kms à l’est d’Auerstadt).

Napoléon, qui entre en vainqueur à Berlin le 27 octobre 1806 (il confisque d’ailleurs à cette occasion le quadrige qui surmonte la porte de Brandebourg, qu’il expédie à Paris) ne lui tient pas rigueur de sa passivité à Auerstadt. Il n’a pas de raison d’ailleurs car Bernadotte va brillamment harceler l’armée prussienne, totalement désorganisée et désormais en déroute : c’est la « grande poursuite ».

Les 6 et 7 novembre 1806, Bernadotte et Soult affrontent les Prussiens du maréchal Blücher dans la ville de Lübeck. Normalement, cette ville est paisible et habitée par des marchands de la Ligue hanséatique. C’est une ville « libre » et qui dispose d’un statut de neutralité.

Quand tout va bien.

Mais les Prussiens s’y retranchent appuyés par des unités de soldats suédois qui y stationnent (la Suède est membre de la Quatrième coalition, rappelons-le). Il n’est évidemment pas question pour les Français de laisser filer les Prussiens. C’est alors une bataille de rue qui s’engage à Lübeck : 30 000 Français déchaînés tentent de réduire 15 000 Prussiens qui défendent leur peau avec acharnement pour échapper à l’anéantissement total. Seuls 9 000 d’entre eux parviennent à sortir de la ville. Poursuivis puis rattrapés, ils capituleront quelques jours plus tard à Ratkau et seront faits prisonniers. Les Suédois, eux, ont tenté de fuir par bateau : ils en ont été également empêchés.

A Lübeck, les Français sont donc finalement maîtres des lieux. Des milliers de cadavres jonchent les rues, nous dit le colonel Vigot-Roussillon, il y a du sang partout. La ville est alors mise à sac pendant trois jours. Les Français pillent les demeures privées, arrachent les portes et cassent les meubles pour faire le feu de leurs bivouacs. Ils maltraitent la population et se livrent impunément à toutes les exactions que vous pouvez imaginer. C’est un déferlement de violence dont les officiers eux-mêmes se scandalisent et qu’ils racontent dans des correspondances privées que l’on détient aujourd’hui. Un récit de ces horreurs sera même imprimé un an plus tard et on tentera de le diffuser, à Paris, avant que la police de Fouché ne saisisse les exemplaires.

Dans l’histoire de la Grande Armée, il n’y a pas que des faits de gloire, loin de là.

Bernadotte laisse libre cours à ces violences qui s’exercent durant trois jours, alors qu’il n’y a plus aucun soldat prussien, contre la population civile prussienne totalement désarmée. Le calme rétabli, il accorde une attention particulière au traitement des prisonniers suédois. Il restitue leurs chevaux et leurs bagages aux officiers et se lie d’amitié avec un officier, le baron Mörner, qu’il invite même courtoisement à sa table pour parler de la Scandinavie et de la politique internationale d’Europe du nord.

Est-ce par hasard, par intérêt, par calcul ? On ne sait mais c’est en tout cas sans doute une intuition géniale. En effet, la Suède n’est à l’époque pas un pays comme un autre. Il convient là d’un dire un mot pour bien en saisir la place sur l’échiquier international de l’époque.

La Suède : un pays aux frontières et aux ambitions plus complexes qu’une étagère en pièces détachées

De la Suède, le vulgum pecus ne connait aujourd’hui que les petits pains et le mobilier Ikéa. Elevant le niveau, certains voient surtout dans la Suède un modèle social harmonieux, même si celui-ci est souvent contesté par les Suédois eux-mêmes, écrasés de prélèvements à un niveau que même des Français sous le président Hollande n’osent pas imaginer dans leurs pires cauchemars… Plus érudits, certains soulignent que la Suède incarne le pays dont la souveraine, la Reine Christine (1626 – 1689 mais qui a abdiqué en 1654) appela à sa cour en 1649 le fameux mathématicien et philosophe René Descartes qui travailla tant, si tôt le matin et par des froids si intenses qu’il finit par en mourir.

C’est en fait sous Gustave X, le successeur de Christine de Suède que, en 1658 (l’époque de Louis XIV en France) la Suède connait son apogée territorial : ce qu’on appelle la « Suède » comprend alors l’actuelle Suède +  le centre de l’actuelle Norvège + la Finlande + la région de Saint-Pétersbourg + les pays baltes : Estonie, Lituanie et Lettonie… Vaste puissance belliqueuse et impérialiste, le royaume de Suède tente, tout au long du XVIIIème siècle, de s’imposer comme une puissance régionale et de grignoter des territoires autour de la mer Baltique en direction de l’ouest de l’Europe : Prusse, Pologne… Mais il se heurte aux ambitions d’une autre puissance régionale montante : la Russie des Romanov.

Je passe volontairement sur les guerres, les traités, les alliances qui compliqueraient inutilement le tableau du XVIIIème siècle. Disons simplement que, de 1630 à 1720, 300 000 soldats suédois sont tués dans les différentes guerres où le pays est engagé (chiffre considérable si on le rapporte à une population de 1.5 million d’habitants). En 1660, la Suède perd finalement la partie de la Norvège qu’elle détenait. Cinquante ans plus tard, en 1709, elle perd la bataille de la Poltava face à la Russie : la région entière autour de Saint-Pétersbourg passe à la Russie (et 3 000 prisonniers suédois vont alors aménager la ville, fondée quelques années auparavant dans une zone marécageuse et insalubre !). Le déclin suédois est désormais engagé.

A partir de 1772, le pays est gouverné par le roi Gustave III qui, bien qu’il ait pris le pouvoir par la force, se comporte d’abord en « despote éclairé » et favorise les arts... Vingt ans plus tard, en 1792, Gustave III, de plus en plus despotique et de moins en moins éclairé, est assassiné par sa garde. Son fils Gustave IV lui succède en devenant majeur en 1796.

C’est à cette époque que débutent les conquêtes de Bonaparte (Italie et Egypte). D’abord bienveillante vis-à-vis de la Révolution et de la république française, la Suède voit bientôt d’un œil inquiet les guerres impériales qui se déroule en direction de l’Europe centrale, qui est sa zone d’influence historique. Anciens ennemis mais toujours concurrents, Russie et Suède trouvent alors un intérêt commun à s’opposer aux menées hégémoniques napoléoniennes : elles s’allient ainsi au sein des « Troisième » (1805) et « Quatrième » (1806) « coalition » contre la France.

On en est là lorsque Bernadotte, en novembre 1806, met la ville de Prusse de Lübeck à sac mais traite, opportunément, avec correction les soldats suédois qui y sont prisonniers. Refermons la parenthèse et revenons à celui-ci.

Lübeck (situation)

Bataille de Lübeck (Prusse orientale) - 1806

Bataille de Lübeck (Prusse orientale) - 1806

1807 : Mohrungen, la victoire oubliée sans laquelle Eylau n’aurait pas eu lieu

La fin de 1806 et le début de 1807 continuent de voir Bernadotte poursuivre sans relâche les Prussiens en fuite. Longeant la côte de la mer Baltique, il s’enfonce maintenant vers l’est, franchit la Vistule pour passer en Prusse orientale (actuelle Pologne du nord-est) et occupe les villes d’Elbing (actuelle Elblag, Pologne) et de Braunberg (actuelle Braniewo, Pologne). Il finit évidemment par rencontrer les Russes sur son chemin…

Le 25 janvier 1807, à Mohrungen (actuelle Morag, Pologne) et par un froid de gueux, 7 000 Français armés de 14 canons font face à 7 800 Russes (dont 600 farouches Cosaques) armés de 18 canons. Bernadotte a retranché ses troupes dans la ville.

La bataille est d’abord indécise. Elle se dénoue grâce à l’arrivée des 3 400 fantassins des généraux Darricau et Barrois. Les braves, après avoir abattu 56 kilomètres à pied d’une traite ( ! ) par monts et par vaux, s’engagent sans le savoir sur le lac (gelé) de Georgenthal pour se jeter sur les Russes. D’inquiétants craquements se font alors entendre… Sous les pieds des grognards (et de l’ennemi aussi, naturellement) : une profondeur de 9 mètres et, curieusement, l’eau commence à leur tremper les semelles…

Qu’importe ! Le général Dupont (qui, en fait, n’y connait rien) harangue ses troupes en affirmant qu’il ne s’agit que d’une simple « prairie sur laquelle il y a quelques pouces d’eau ! » L’assaut des Français bouscule les troupes ennemies qui refluent. La bataille est gagnée. Difficile de se représenter la scène car, d’après mes recherches, le lac est comblé de nos jours. Il y a donc maintenant effectivement une prairie au nord de Morag et le général Dupont aurait raison, aujourd’hui, mais, ce jour de janvier 1807, son ignorance et son enthousiasme aurait pu lui coûter cher ainsi qu’à d’autres. Il y avait heureusement un dieu de la glace pour les braves, le 25 janvier 1807...

La victoire est certes nette mais pas sans bavure : 1 500 morts côté russe mais 1 000 côté français tout de même. Tactiquement, la victoire de Bernadotte est cependant importante : elle a fixé une partie des troupes russes et permet aux soldats de Napoléon de manœuvrer. Car l’Empereur regroupe maintenant ses forces et, le 7 février 1807, avec 65 000 hommes et 400 canons, il affronte un dispositif russe de même ampleur à Eylau (actuelle Bagrationovsk, enclave russe en Pologne).

La lutte de deux jours est terrible, titanesque, dans le froid, la neige, la boue et l’obscurité. Augereau est grièvement blessé et plusieurs généraux français sont tués. Le carnage est effroyable : 5 000 morts côté français, 8 000 côté russe, de 20 à 25 000 blessés dans chacun des deux camps. Au final, ce sont les Russes qui se replient, plutôt en bon ordre. L’épisode frappera les esprits et donnera lieu à l’intrigue du « Colonel Chabert » de Balzac (un soldat donné pour mort et qui revient chez lui plus tard, défiguré, méconnaissable et oublié de tous : nous avons parlé dans une précédente chronique pour y déceler la part de l’authentique et du romanesque).

Là encore, Eylau est une victoire à la Pyrrhus, chèrement acquise, dont les bénéfices sont minces et qui affaiblit la Grande Armée dans son offensive. Et Bernadotte dans tout cela, direz-vous ?

Eh bien… il n’a pas combattu ! Resté en arrière sur l’ordre de Napoléon, il n’est pas eu à intervenir dans l’hallucinante hécatombe. Mais fondamentalement, chacun s’accorde à reconnaître que son succès préalable à la bataille de Mohrungen a été capital dans la victoire homérique d’Eylau : cette dernière n’aurait vraisemblablement pas pu être obtenue sans la précédente.

La marche des opérations, à partir de ce moment, va un peu se relâcher. Après Eylau, l'armée française prend quelques jours de repos non loin de la Passarge, un affluent de la Vistule (le fleuve de Pologne qui coule du sud au nord et se jette dans la mer Baltique). En mars, cependant, le maréchal Ney reçoit l’ordre de Napoléon de prendre le contrôle de la ville de Guttstadt et de ses environs (actuelle Dobre Miasto, 50 kms environ au sud d’Eylau, aujourd’hui Bagrationovsk). La mission est difficile car les Français sont harcelés par les Russes et souffrent d’un approvisionnement difficile.

Le 4 juin, les Russes tentent une attaque-surprise et simultanée à 3 endroits : près de 60 000 hommes attaquent Ney à Guttstatd, tandis que Soult est attaqué à Lomitten et que les hommes de Bernadotte, pour leur part, sont assaillis dans leur cantonnement de Spanden (actuelle Spedy, Pologne). Je vous passe les détails tactiques mais sachez que ce que l’on n’ose tout de même pas qualifier d’« accrochage », vu les forces en présence, se passe mal pour les Français qui laissent sur le terrain 500 morts, 1500 prisonniers et 2 canons. Après avoir chèrement vendu leur peau, ils entament une retraite où ils se fraient un passage à la baïonnette parmi des Russes qui laissent dans l’affaire environ 2 500 morts et blessés.

Dans la mêlée, le 5 juin 1807, Bernadotte est, pour sa part, blessé d’une balle au cou : il ne va pas participer à la victoire écrasante remportée par l’Empereur à la bataille de Friedland quelques jours plus tard.

Avec Friedland (actuellement Pravdinsk, enclave russe en Pologne) toujours plus à l’est, Napoléon achève, en juin 1807, la « campagne de Pologne ». Là, 80 000 Français armés de moins de 140 canons affrontent un nombre égal de Russes qui, eux, disposent de plus de 200 pièces. Hormis Napoléon, c’est le vaillant maréchal Ney qui est l’« homme du jour », ce 14 juin, en se rendant maître de la ville après une lutte acharnée où les artilleurs français déciment les carrés de fantassins russes. Les Russes ont finalement moins de blessés que les Français (2 500 contre 9 000) et pour cause : ils ont quatre fois plus de morts (6 000) que les grognards de la Grande Armée ! Ils signeront un armistice à Tilsit. Une avenue et une rue de Paris continuent de rappeller aujourd’hui cet épisode épique.

Pendant que Napoléon tourne maintenant ses ambitions vers le sud de l’Europe avec l’invasion du Portugal et de l’Espagne, Bernadotte, convalescent, est nommé gouverneur des villes « hanséatiques » : cette centaine de villes donnant sur la mer Baltique liées par une alliance (Hansa) commerciale et militaire depuis le XIIIème siècle. Lübeck, par exemple (où Bernadotte s’est illustré un an auparavant par le pillage qu’il a autorisé contre les civils et la mansuétude dont il a fait preuve vis-à-vis des soldats suédois) est l’une d’entre elles. Hambourg aussi. Hambourg ou, d’ailleurs (ah ! ah !), Bernadotte part s’installer

(Mohrungen Morag) et Eylau (Bragationovsk)

Bataille d'Eylau - 1807

Bataille d'Eylau - 1807

1809 : A Wagram, le torchon brûle entre Bernadotte et Napoléon 1er.

Depuis 1796 et la campagne d’Italie du nord (qu’ils occupaient préalablement) où ils avaient subi défaites sur défaites infligées par le fougueux général Bonaparte, les Autrichiens vouent une sérieuse hostilité à l’empereur des Français… Ils s’étaient cependant tenus tranquilles depuis la sévère défaite de 1805 subie à Austerlitz, à l’issue de laquelle ils avaient versé une importante indemnité aux Français et avaient abandonné (traité de Presbourg) à ceux-ci près d’un quart de leur population (laquelle, habitant une « république-sœur », paierait désormais ses impôts… à la France !).

Mais en ce début d’année 1809, cependant, les Autrichiens ont réorganisé leur armée et ils entendent bien prendre leur revanche. Il faut dire qu’ils sont également incités à s’engager car l’Angleterre leur a promis le versement de subsides s’ils entraient en guerre. L’Empire s’est beaucoup étendu territorialement et commence à faiblir : il subit une incessante guérilla de partisans en Espagne et les Anglais menacent de débarquer au Portugal et aux Pays-Bas, tentant d’allumer le feu de tous côtés.

Jean Tulard, le grand historien et spécialiste de Napoléon nous dit, dans son livre éponyme, que l’Empereur pensait que l’Autriche n’entrerait pas en guerre avant la fin avril 1809 : il est donc surpris par l’invasion autrichienne de la Bavière dès le 10 du même mois. Qu’importe, Napoléon réagit et, à la tête de l’armée d’Allemagne, en 5 jours (19-23 avril) et 5 batailles, les troupes autrichiennes sont repoussées. « Soldats, vous avez justifié mon attente ! » se félicite Napoléon qui promet « Avant un mois, nous serons à Vienne ». Promesse tenue, les Français y entrent le 13 mai 1809. Mais les Autrichiens se reprennent.

Les 5 et 6 juillet 1809, c’est alors une bataille d’une ampleur inédite qui oppose Français et Autrichiens dans les plaines du Marchfeld, au nord de Vienne : la bataille de Wagram. Avec un peu plus de 160 000 hommes et 430 canons, les Français ont, c’est une des rares fois, un avantage numérique sur l’ennemi qui aligne un peu moins de 140 000 soldats et 415 canons mais connait parfaitement le terrain, qui est une zone de manœuvre de l’armée autrichienne.

Au sein de ce dispositif, Bernadotte commande le « IXème corps » composé de Français et de Saxons (les habitants du royaume de Saxe, aux frontières correspondant à celles de l’actuel Land de Saxe et dont la capitale est, depuis toujours, Dresde). Il ne va pas y briller, loin de là, quoique la faute ne lui en revienne pas totalement. Engagés en effet à Akerdlaa, le IXème corps ne parvient pas à percer les lignes prussiennes et est obligé de reculer. Pire : les Saxons qui le composent partiellement prennent la fuite et c’est Napoléon qui doit, en pleine bataille, prendre lui-même le commandement du IXème corps, débandé malgré les tentatives désespérées de Bernadotte de contrôler ses soldats en déroute et de rallier sa troupe. Un fiasco.

D’autant plus que cet épisode est le seul de la bataille au cours duquel les Français sont mis en difficulté. Partout ailleurs, les grognards de Masséna, Oudinot, Beauharnais, Davout, Berthier et Macdonald résistent. Ils finissent même par repousser les Autrichiens, après 40 heures de combats ininterrompus et de l’ordre de 35 000 morts et blessés côté Français et d’un peu plus de 40 000 côté Autrichiens. Les Français sont victorieux. Macdonald est fait maréchal sur le champ  (de bataille !) par Napoléon qui, furieux, démet par ailleurs Bernadotte de son commandement…

Dépité et humilié, ce dernier quitte rapidement la région et revient en France. Joseph Fouché, ministre de l’Intérieur, lui trouve un autre commandement militaire. Napoléon, sitôt informé, s’y oppose. Entre Bernadotte, amer, et la France de Napoléon, rien ne sera plus comme avant : Wagram et 1809 constituent bien le point de basculement de la vie de Bernadotte.

1810 : L’appel du destin pour Bernadotte.

1810 ouvre un cycle de près de deux années durant lesquelles la situation militaire et politique en Europe se calme. Il n’y a pour une fois pas de bataille cette année-là, la victoire de Wagram de 1809 sur les Autrichiens et le Traité de Schönbrunn ayant calmé les hostilités entre l’Empire français et ses voisins. C’est, disons, un entracte armé où les deux camps pansent leurs plaies.

Alors, quand on ne s’occupe pas de guerre, on s’occupe de cœur… Fin 1809, Napoléon avait divorcé de Joséphine. Les 1er et 2 avril 1810, il épousé Marie-Louise d’Autriche, fille de l’empereur d’Autriche et petite-nièce de la reine Marie-Antoinette ( ! ) qui lui est « donnée » en mariage pour mieux sceller la paix entre les deux nations après la dérouillée de Wagram…

Mais quittons la France quelques instants pour des latitudes plus septentrionales et retrouvons-nous en Suède, un an plus tard… Vous vous souvenez sans doute que, en 1796, le jeune Gustav IV (18 ans à l’époque) était monté sur le trône et avait succédé à son père Gustav III, assassiné quatre ans plus tôt.

En 1809, sur le trône, Gustav IV y est toujours. Plus pour longtemps. Lassés des défaites aux côtés des Russes, incrédules et réticents devant l’obstination belliqueuse de leur roi (qui s’allie à l’Angleterre pour continuer la guerre, après que la Russie ait, elle, signé le traité de paix de Tilsit avec la France), un groupe d’officiers contraignent Gustav IV, sans effusion de sang, à… renoncer au trône.

C’est un coup d’état déguisé en abdication. Pour le remplacer, qui ? On ne sait pas encore.

Pour temporiser, la haute aristocratie suédoise élit alors comme roi un oncle de Gustav IV. Celui-ci est déjà âgé (61 ans), c’est le duc de Södermanland : il est couronné sous le titre de « Charles XIII ». Autre caractéristiques du nouveau monarque : il a eu deux enfants mais tous deux sont morts en bas âge et n’a donc plus d’héritier. On le comprend, les nobles font là un calcul purement politique : celui d’un « roi de transition »… Mais de transition avec qui ?

A ce moment-là, le candidat qui réunit le plus de suffrages sur sa tête est un prince Danois de la branche héritière cadette : Christian-Auguste d’Augustenborg, duc de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg et autres lieux découverts à marée basse... Le roi Charles XIII l’adoptant, ce personnage de 41 ans devient de jure l’héritier du trône suédois.

Tout semble sur les rails lorsque, soudainement, en juin 1810… Christian-Auguste d’Augustenborg fait une chute de cheval et se tue ! Patatras (c’est le cas de le dire). La crise dynastique prend alors une dimension populaire. Les historiens pensent aujourd’hui que le vieux Charles XIII en profite pour faire porter à Axel de Fersen (un Suédois qui fut proche à la reine de France Marie-Antoinette et avait participé à l’organisation de la fuite de la famille royale vers Varennes et Montmédy le 20 juin 1791) la responsabilité de cette mort, en l’accusant d’avoir empoisonné l’héritier du trône… Fersen est d’ailleurs lapidé par la foule le 20 juin 1810. Mais le problème demeure entier : qui succédera à Charles XIII ?

Les grands aristocrates se grattent la tête et, de nouveau, un nom émerge, soutenu par un parti pro-Français suédois mené par un certain Jean-Antoine Fournier et défendu par un personnage important, le baron Mörner… Mais les nobles sont d’avis de faire valider, par prudence, cette candidature au trône de Suède par la France. Ils envoient donc une délégation diplomatique à Napoléon pour l’informer du candidat pressenti. Ils ont en effet choisi un personnage prestigieux au plan militaire, dont la hauteur de vue et la magnanimité ont fait la célébrité en Suède : le… maréchal français Jean-Baptiste Bernadotte !

De son côté, Bernadotte accepte rapidement. C’est une véritable aubaine pour lui, une opportunité inespérée et, pour tout dire, qui était totalement improbable puisque Bernadotte n’a fondamentalement ni de près ni de loin aucun lien personnel, ni familial, ni linguistique ni autre avec la Suède ! Motivé, Bernadotte participe lui-même à l’entrevue avec Napoléon, méfiant vis-à-vis du maréchal tant les deux hommes sont en froid. L’empereur accepte, escomptant que la Suède, dorénavant, se trouvera du côté de la France alors que, jusqu’à présent, elle a plutôt été du côté de ses ennemis en adhérant aux coalitions antinapoléoniennes aux côtés de la Russie…

Le 21 aout 1810 à Obrevo (centre de la Suède), le Palois Jean-Baptiste Bernadotte est donc élu prince héritier de Suède. Dans la foulée de son élection, le 5 novembre 1810, il est adopté par Charles XIII, ce qui fait de lui dorénavant l’héritier légitime du trône. Puis il se convertit au luthéranisme (cette branche du protestantisme issue de la théologie de Martin Luther et qui est la religion officielle du royaume). Il choisit ensuite le nom de « Charles Jean » (le nom de son prédécesseur accolé à son nom à lui). Il jure enfin solennellement de défendre les intérêts de sa nouvelle patrie.

A tous égards, il tiendra parole. Pour l’instant, quoique n’étant pas encore roi mais compte tenu de l’affaiblissement des facultés intellectuelles de Charles XIII, Bernadotte devient l’homme fort du pays. En janvier 1811, son épouse Désirée et leur fils Oscar viennent le rejoindre et s’installer à Stockholm. Pas pour longtemps. Au bout de cinq mois, Désirée laisse fils et mari pour retourner à Paris rejoindre ses amants…

Bernadotte, prince héritier de Suède en 1810

Bernadotte, prince héritier de Suède en 1810

1812 : L’apogée impérial

1812 est alors l’année de ce que de nombreux historiens tel Thierry Lentz, (L’Histoire n° 373 - mars 2012), considèrent comme l’apogée de l’Empire napoléonien : 134 départements (dont 4 espagnols et 23 belgo-néerlando-allemands), 45 millions d’habitants (1 Européen sur 4 est Français !), une opposition intérieure marginale et muselée, une rébellion espagnole étouffée et des victoires militaires sur tous les fronts qui ont ouvert la voie à une stabilité internationale et à une alliance matrimoniale entre la France et l’Autriche. L’ordre règne en France. L’Europe est calme, de Brest à Königsberg et de Hambourg à Gibraltar. Tout va bien. Napoléon, pourtant au faîte de son influence et de sa puissance, va commettre une erreur qui va l’entrainer sur une pente dramatiquement savonneuse.

Il faut dire que le tsar Alexandre 1er remâche la rancune des lourdes défaites subies et il le montre : il a refusé la main de sa sœur à Napoléon (qui a donc épousé l’Autrichienne Marie-Louise), il a ouvert ses ports de la mer Baltique aux navires britanniques et… il a obtenu de la Suède (où Bernadotte gouverne, dans les faits) de lui prêter, éventuellement, 600 000 hommes… De provocations en mouvements de troupes à la frontière de la Pologne, la Russie et la France reprennent leur marche à la guerre.

Napoléon met alors sur pied la plus vaste coalition internationale jamais envisagée. Contre la Russie, il mobilise ses propres troupes auxquels se joignent (à l’issue de tractations dont je vous passe le détail) l’Autriche (de ses beaux-parents) mais aussi la Prusse (c’est un succès diplomatique). L’« armée des vingt nations » compte 600 000 hommes dont 50 % de Français et le reste de ce que nous appellerions aujourd’hui Allemands, Autrichiens, Hollandais, Prussiens, Lituaniens, Polonais, Espagnols, Portugais, Italiens, Bavarois, Westphaliens, Wurtembergeois, Danois, Suisses, Belges, Génois, Illyriens, Croates, Dalmates, Napolitains… Tous gens eux-mêmes suivis de femmes, d’enfants, de prostituées…

Il est loin le temps (1796- 1797) où le générale Bonaparte, à la tête de seulement 30 000 soldats « nus et mal nourris » balayait l’ennemi autrichien deux fois supérieur en nombre grâce à des manœuvres hardies et foudroyantes en Italie. Là, l’empereur va devoir manœuvrer une énorme armada de 55 corps d’armées qui vont se répartir sur 250 kms de large et devoir parcourir 4 000 kms jusqu’à Moscou. Ce rouleau compresseur ne risque-t-il pas de s’essouffler, alourdi par le transport de toute une logistique aussi impressionnante (1 000 canons, 160 000 chevaux, des munitions, des troupeaux de bœufs sur pied…) que superflue (400 employés personnels pour le service de l’Empereur qui récurent 268 casseroles et font la tambouille dans 55 marmites afin de préparer 250 kg de macaronis avant de servir 3 500 bouteilles et 36 kg de chocolat…) ?

Massée à l’ouest du Niémen (un fleuve du nord de l’actuelle Pologne qui se jette dans la mer Baltique), une immense armée de 560 000 hommes franchit celui-ci le 24 juin 1812.

Entre-temps, en avril 1812, les Français ont occupé par la force la Poméranie suédoise : cette enclave suédoise située au sud de la mer Baltique, à l’est du Danemark et qui fait partie de la couronne de Suède depuis 1628. Cela sonne pour la Suède et Bernadotte comme une nouvelle avanie et une dangereuse provocation de la part de Napoléon qui, sur le fond, n’a pas de raison stratégique de prendre par la force le contrôle d’un territoire administrée par un compatriote et un ancien compagnon d’arme. Bernadotte perçoit la menace et choisit son camp : il noue une alliance secrète avec le tsar Alexandre 1er…

Alexandre 1er est un homme pragmatique qui ne se prend pas pour un génie militaire et décide d’optimiser l’utilisation de ce qui constitue des obstacles naturels pour son ennemi : la nécessité de parcourir des distances impressionnantes, l’obligation de se nourrir et donc de vivre sur les pays traversés, l’inéluctabilité de la dégradation des conditions climatiques à partir d’octobre. Il ne compte pas livrer d’affrontement direct dans lequel il s’attend à être vaincu par le génie militaire qu’est Napoléon. Il livre des batailles ponctuelles et d’ampleur limitée destinées à fixer l’ennemi et l’affaiblir, puis il recule. Il gagne du temps et mise sur l’épuisement des Français en attendant l’arrivée de l’hiver.

Cette stratégie de résistance culmine à Borodino, à 120 kms seulement de Moscou le 7 septembre 1812. Là, les Français livrent la « bataille de la Moskova » et, en dix heures de combat au corps à corps, infligent aux Russes 15 000 morts et 30 000 blessés. Mais Napoléon, de son côté, en compte 7 000 morts et 21 000 blessés Et, une nouvelle fois, les Russes se replient…

Moscou est à portée de main : Napoléon y fonce. Il n’a pas de temps à perdre car le temps, plus que jamais, joue contre lui : sur 600 000 soldats de départ, 100 000 ont été laissés en chemin au titre de l’occupation des zones conquises et 100 000 autres ont disparu au titre des combats, des désertions et des maladies. Napoléon arrive à Moscou le 13 septembre 1812 et entre facilement dans une ville qui a été brutalement désertée par la quasi-totalité de ses 300 000 habitants. Le lendemain, dans un geste tragique, le gouverneur général Rostopchine (père de la future Comtesse de Ségur) y fait même mettre le feu. L’incendie consume tout et ne s’arrête que 5 jours plus tard, avec la pluie.

Napoléon stationne alors un mois à Moscou, un mois pendant lequel la ville dévastée est totalement pillée et mise à sac par une armée désœuvrée, affamée et sous-équipée. Ce mois d’oisiveté est inutilement perdu. L’Empereur n’avance plus, il n’a plus de plan, il occupe un espace que les Russes ne lui disputent pas. Simultanément, ses troupes sont harcelées par les farouches cosaques dont les raids ponctuels font de nombreux morts et il n’a aucune nouvelle de l’arrière car ses courriers sont tous interceptés.

Concrètement : Napoléon est en fait piégé à Moscou alors que l’hiver arrive et que rien n’a été préparé pour faire face au froid. Il comptait sur une victoire-éclair remportée grâce à une offensive massive. Alexandre 1er l’a au contraire laissé avancer avec des combats limités, laissant l’armée française s’affaiblir, s’épuiser et s’enliser dans une offensive sans bataille décisive… Le 19 octobre 1812, Napoléon finit par ordonner la retraite. Et elle va être terrible, cette retraite de Russie.

Les troupes françaises sont en mauvais état et ne cessent d’être harcelées par des groupes de Cosaques ou des bandes de moujiks irrégulières armées pour l’occasion. Certes, les Français remportent, au passage une ultime victoire sur les troupes russes à la bataille de Maloïaroslavets (on ne se demande pas pourquoi ce glorieux fait d’armes n’est pas resté dans la mémoire collective) mais ils sont trop faibles pour forcer le passage afin de trouver un chemin plus méridional qu’à aller. Ils y auraient trouvé un climat moins difficile et des subsistances nouvelles. Hélas, la résistance russe vers le sud les oblige à reprendre au retour la route de l’aller, plus au nord, via Smolensk : une route que la Grande Armée a dévasté par ses pillages et où elle ne trouve, forcément, maintenant plus aucune subsistance…

Dans le froid glacial, on consomme les dernières nourritures emportées de Moscou. On mange enfin les chevaux morts. On effectue des rapines dans des fermes de plus en plus éloignées, quitte à se faire tuer par les paysans ou les Cosaques. La faim, le dénuement et la folie sont tels que les cas de cannibalisme se multiplient et que les soldats, maintenant, se battent entre eux pour récupérer les vêtements de leurs camarades morts de froid et d’épuisement.

Pendant ce temps, des milliers de soldats continuent d’être tués par les attaques incessantes de l’armée russe qui exécute sur place les prisonniers qu’elle fait où les livre aux villageois qui les font périr dans d’affreuses tortures. A partir de mi-novembre cependant, le vieux général Koutouzov fait cesser le harcèlement et laisse tout simplement l’hiver mener la guerre à l’armée napoléonienne : une guerre sans merci qui décime les survivants plus sûrement que les attaques militaires. L’état de déréliction de l’armée impériale donne même une idée aux Russes : pourquoi ne pas en profiter pour mener une dernière offensive et faire prisonnier Napoléon lui-même ? L’occasion semble se présenter : celui-ci arrive avec seulement 50 000 hommes et doit franchir la Bérézina, une rivière située 60 kms à l’est de Minsk (actuelle Biélorussie). Les Russes savent que, sur le pont ou à gué, l’Empereur et ses troupes vont devoir traverser. Ils l’attendent donc, observant les mouvements de troupes françaises et massant leurs hommes au pont de Borrisov.

Mais, brillamment, Napoléon a fait manœuvrer ses troupes pour donner le change : en réalité, le gros des forces traverse la rivière au gué de Stoudianka et non au pont de Borrisov. Cela se fait sous un déluge de mitraille et dans le cadre de combats acharnés sur les deux rives. Moins brillamment, Napoléon fait aussi ordonner de couler les ponts dès le dernier grognard passé : les civils, femmes et enfants, qui les accompagnent et qui ont dû attendre restent alors sur la rive orientale et sont massacrés par l’armée russe furieuse…

Ils avaient été 560 000 vaillants soldats qui avaient, le 24 juin 1812, traversé le Niémen avec enthousiasme.

Ce sont 50 000 fantômes hagards et effarés qui, le 12 décembre, refont ce chemin en sens inverse. Entre ces deux dates, 100 000 soldats auront déserté, 150 000 autres auront été faits prisonniers ou été massacrés directement par les Russes et 250 000 enfin auront péri dans les combats, de faim ou d’épuisement. Devant tous ces chiffres énormes (auxquels force est de constater qu’on finit par s’habituer) on se rend compte de la perspicacité de la phrase ultérieure de Staline : « Un mort, c’est une tragédie. Cent mille, c’est une statistique… » : un Russe (géorgien) qui s’y connaissait, en statistiques…

La Suède et Bernadotte, prudemment, n’ont aucunement participé aux hostilités de la « campagne de Russie », erreur fatale qui signe le début du déclin de l’Empire napoléonien. Mais quel rôle le Suédois d’adoption va-t-il prendre dans l’effondrement de l’Empire ?

Waterloo, morne plaine (Victor Hugo)

La retraite de Russie - hiver 1812

La retraite de Russie - hiver 1812

1813 : Reprise des hostilités, Bernadotte change de camp

1813 est une année marquée par la conclusion d’une nouvelle alliance entre la Russie du Tsar Alexandre 1er et la Prusse, qui se retourne de nouveau contre Napoléon après s’être alliée avec lui l’année précédente. Les relations internationales, c’est à la fois parfaitement clair mais souvent chaotique et imprévu.

Quoiqu’il en soit, c’est de nouveau la guerre en Europe centrale et Napoléon entame la « campagne d’Allemagne ». Malgré certaines victoires (Lützen, Bautzen, Dresde) le vent, en réalité, commence à tourner. Des alliés comme la Bavière ou comme l’Autriche (la propre belle-famille de Napoléon) font défection : on n’est jamais trahi que par les siens. Les Anglais débarquent dans le Midi de la France en octobre 1813 tandis que les Français doivent abandonner l’Espagne en décembre…

Il faut savoir choisir son camp et Bernadotte, plusieurs fois humilié dans sa vie personnelle et sociale par Napoléon, prend là sa revanche : il choisit de se mettre aux côtés des coalisés. Le 23 août 1813, le maréchal d’Empire Bernadotte affronte et défait un autre maréchal d’Empire, Oudinot, à Gross-Beeren. Le 6 septembre, il récidive avec Ney à Dennevitz.

Surtout, le 19 octobre, Napoléon subit une sévère défaite lors de l’homérique bataille de Leipzig (actuel land de Saxe et autrefois en Allemagne « de l’est »). Là, durant trois jours, du 16 au 19 octobre 1813, se déroule la plus grande confrontation des guerres napoléoniennes : près de 200 000 soldats français, polonais, italiens et napolitains affrontent une armée de 300 000 hommes composés de Russes, d’Autrichiens, de Prussiens, de Saxons aussi (qui, après 2 jours aux côtés des troupes françaises, se retournent contre celles-ci !) et de… Suédois sous les ordres du prince Charles Jean de Suède : Jean-Baptiste Bernadotte lui-même !

Bernadotte apporte un soutien décisif grâce à ses 145 000 hommes. Le 19 octobre, la coalition française abandonne le terrain, laissant 40 000 morts et 20 000 prisonniers, ayant pourtant infligé à l’ennemi des pertes quasiment égales.

1814 : La chute de l’Aigle, l’ascension de Bernadotte

L’Empire s’effondre durant l’année 1814, vous le savez. La « campagne de France » de l’ultime coalition menée par le tsar Alexandre 1er place Napoléon sur la défensive, lui qui, depuis près de 20 ans, avait toujours été en position d’attaquant. Alexandre 1er est décidé à expulser Napoléon du trône pour assurer à l’Europe une sécurité fondée sur un équilibre des influences et la cohabitation de gouvernants désireux de régner en paix.

Résumons : au terme de 3 mois de guerre où les Français n’ont cessé de reculer, le tsar Alexandre 1er, à la tête d’une armée qui compte 200 000 hommes en tout, fait son entrée dans Paris le 31 mars 1814 avec 60 000 soldats russes et en compagnie du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III et du prince autrichien Schwarzenberg. De cette occupation de Paris, autrement plus pacifique que le pillage de Moscou par les Français survenu 2 ans plus tôt, il nous reste le mot « bistrot ». Il est tiré d’une expression russe utilisée par les soldats qui campaient sur le bas de l’avenue des Champs-Elysées qui indiquaient aux divers marchands ambulants de nourriture qu’ils souhaitaient se faire servir rapidement (« bistro ! »)… Le terme de bistrot a ensuite désigné depuis cette date un établissement sans prétention gastronomique où l’on déjeune rapidement.

Globalement, Alexandre 1er entend soigner sa popularité et faire preuve de mansuétude vis-à-vis de la population française. Il est en cela parfaitement en ligne avec Bernadotte, lequel entend également limiter au mieux la durée de l’occupation du territoire français et les dégradations fatales qui pourraient s’ensuivre : d’ailleurs il refuse que les troupes suédoises occupent la France.

Les coalisés et divers diplomates vont désormais administrer la France et réfléchir au dépeçage de l’Empire et au redécoupage de l’Europe. Le 12 avril, Napoléon tente de se suicider puis part pour l’ile d’Elbe pour un exil qui, on ne le sait pas encore, durera moins d’un an. Il lui faut un successeur.

Bernadotte, lui, n’a pas de pulsion autodestructrice, loin de là : il ose proposer ses services pour remplacer Napoléon. Alexandre 1er n’y est pas hostile mais les coalisés ne sont pas convaincus : ils finissent, par défaut, par se rabattre sur le frère de Louis XVI, ancien Comte de Provence qui monte sur le trône malgré une évidente incompétence à assumer cette charge.

La Suède étant du côté des vainqueurs, Bernadotte a obtenu (Traité de Kiel) l’annexion par la Suède de la Norvège, laquelle était jusque-là rattachée au royaume du Danemark (allié fidèle des Français…) Les indépendantistes Norvégiens s’y opposent cependant ? Bernadotte mène une rapide campagne militaire (deux semaines) et domine largement les faibles troupes qu’il affronte. Là encore (comme à Lübeck en 1806 avec les Suédois) il a l’intelligence de ne pas massacrer les vaincus. Cette seconde et habile magnanimité, qui s’ajoute à sa promesse de respecter la Constitution norvégienne, lui permet alors de se faire élire par les délégués du peuple norvégien comme… roi de Norvège, lui qui n’est même pas encore roi de Suède !

La clémence est la marque des grands hommes politiques et Bernadotte, à l’évidence, en est un.

1815 : Le congrès de Vienne achève l’Empire français et conforte le Prince héritier de la Suède

Napoléon s’échappe de l’ile d’Elbe le 26 février 1815 et débarque en Provence. Il remonte vers Paris par les Alpes maritimes et atteint la capitale le 20 mars, forçant à fuir Louis XVIII, frère de Louis XVI qui était monté sur le trône par défaut (le tsar Alexandre 1er le méprisait mais n’avait su lui trouver aucun remplaçant valable).

Mais l’accueil n’est pas à la liesse. Depuis un an, avec Louis XVIII, les Français avaient retrouvé la paix et le roi avait accordé des libertés politiques et sociales de type « pré-parlementaire » (l’expression est de l’historien Thierry Lentz) à travers une « charte ». La « Restauration » n’avait donc pas été un retour pur et dur à l’Ancien Régime d’avant 1789. Le retour de Napoléon, en revanche, signe le renouveau d’un autoritarisme impérial qui indispose la population, ce que montre l’abstention massive et les scores peu convaincants aux trois votations organisées durant les « Cent jours » (plébiscite, élections législatives et élections municipales, ces dernières catastrophiques pour les candidats bonapartistes)…

Une nouvelle coalition internationale se met sur pied, réunissant majoritairement les Anglais et les Prussiens mais à laquelle la Suède du prince Bernadotte, qui tient à sa neutralité, ne participe pas. La confrontation finale, fatale, fatidique a lieu, vous le savez, le 18 juin 1815 non loin du village de Waterloo, en Belgique. « Waterloo, Waterloo, Waterloo morne plaine / Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine… » (Victor Hugo) Quatre jours plus tard, Napoléon abdique définitivement avant d’être exilé à l’extrême sud de l’océan Atlantique, dans l’île britannique de Sainte-Hélène d’où il ne reviendra pas vivant, mourant le 5 mai 1821.

A Vienne, en Autriche, ce même mois de juin 1815, les représentants des diverses puissances européennes mettent en place un ordre nouveau fondé sur « une juste répartition des forces entre les états » (Talleyrand). On ne s’attardera pas sur les conséquences générales du Traité de Vienne pour ne retenir que ce qui intéresse le sujet principal de notre chronique : Bernadotte et la Suède.

Lors des tractations, Bernadotte demande que l’on entérine la fusion des royaumes de Norvège et de Suède : une prétention très mal vue des Prussiens et des Autrichiens, méfiants à l’égard de l’ascension de ce roturier républicain devenu l’égal des grandes familles princières européennes par un concours de circonstances qu’ils goûtent peu. Grâce à l’appui du tsar et des Britanniques, Bernadotte obtient gain de cause : Suède et Norvège ne font plus qu’un seul royaume désormais. Son pouvoir consolidé, la paix revenue en Europe, le prince héritier de ce royaume étendu va pouvoir se consacrer entièrement à l’administration de son nouveau peuple. Avec succès.

Tombe de Bernadotte - Karl XIV Johan en Suède (celle de sa femme désirée / Désidéria) à côté

Tombe de Bernadotte - Karl XIV Johan en Suède (celle de sa femme désirée / Désidéria) à côté

1818 - 1844 : La Suède a un nouveau roi, Karl XIV Johan

Le roi de Suède Charles XIII meurt en 1818. Jean-Baptiste Bernadotte monte alors officiellement sur le trône sous le nom de Karl XIV Johan, roi de Suède et de Norvège. C’est pour l’instant un roi sans reine : arrivée à Stockholm en janvier 1811, sa femme Désirée est retournée presqu’aussitôt à Paris où elle ne vit pas seule… Leur fils Oscar, en revanche, vit à Stockholm et, lors de l’accession de son père au trône, il a 19 ans.

Il va inaugurer une longue ère de paix et de prospérité.

Comme on l’a vu tout au long de cette chronique, Bernadotte (continuons à appeler ainsi notre compatriote, pour davantage de commodité) est d’un tempérament pragmatique. Il sait les ravages causés par la guerre et les ruines matérielles et financières que celle-ci occasionne.

Bernadotte, pour redresser les finances du royaume ponctionnées par la guerre contre (ou aux côtés, selon les moments) de Napoléon commence donc par endosser les habits d’un monarque modeste (« normal » si l’on voulait employer une terminologie qui fut récemment à la mode en France mais hélas outrageusement galvaudée et démentie par les faits). Il réduit le faste de la cour et déserte le vaste palais de Kungliga Slottet à Stockholm pour des résidences alentours moins coûteuses à entretenir telle que celle de Rosendal, dans l’île proche de Djurgarden.

Bernadotte est imprégné des idées « physiocratiques », cette école de pensée économique du XVIIIème siècle dont le chef de file fut François Quesnay qui postule, un peu sommairement mais non sans un certain bon sens, que seule l’agriculture crée de la vraie richesse (l’industrie et le commerce ne se contentant que de transformer les matières existantes…) Bernadotte lance d’importants efforts en matière de valorisation des ressources naturelles : amélioration des rendements agricoles grâce à l’agronomie, exploitation rationnelle des forêts mais aussi production de fer et développement des transports.

Davantage de production, davantage de moyens de transporter cette production : cet effort doit conduire au développement du pays et à son enrichissement. Un problème cependant, demeure : la zone sud de la péninsule suédoise (face à Malmö) est sous contrôle du Danemark, lequel perçoit naturellement des taxes pour laisser passer les bateaux de la mer Baltique (l’essentiel de la façade maritime suédoise) à la mer du Nord… Bernadotte décide donc d’une tâche titanesque destinée à assurer l’indépendance de la Suède : le percement d’un canal de 400 kms d’ouest en est, le « Gotha Kanal », de Söderköpings à Göteborg (à vos souhaits !)

En une dizaine d’années, ce ne sont plus seulement des matières premières (billots de bois, minerai) mais des biens de production (navires en bois, outils) qui commencent à être exporter. La Suède s’éveille, prospère, s’enrichit.

Dans ce succès, la personnalité du souverain est clé. Bernadotte parcourt le pays inlassablement et rencontre ses sujets avec simplicité. Malgré ses efforts, Bernadotte ne parvient pas à parler Suédois : c’est donc en Français qu’il dirige, signe ses décrets, prend ses décisions qui sont toutes ensuite traduites et proclamées en langue locale. De fait, aujourd’hui, l’immense majorité des pièces administratives conservées et mises à la disposition des historiens et des chercheurs est en Français.

Bernadotte, cependant, doit évidemment songer à sa succession et cherche donc une alliance matrimoniale pour son fils Oscar. Hélas, la tâche se révèle plus ardue que prévue : les grandes familles aristocratiques suédoises renâclent ouvertement à donner leur fille à épouser à un vulgaire roturier français, parvenu sur le trône à la faveur de péripéties militaires où le pays s’est trouvé engagé largement malgré lui. Prendre un aventurier comme Bernadotte comme roi, passe encore mais pour lui donner sa fille en alliance, il faut avoir un peu abusé de la Starköll, non ?

Ce n’est donc pas en Suède mais à l’étranger qu’Oscar va aller trouver chaussure à son pied. Le 22 mai 1823, Oscar de Suède (24 ans) épouse (par procuration) la jeune (16 ans !) Joséphine Maximilienne Eugénie Napoléone de Beauharnais, princesse de Bologne, duchesse de Galliera et princesse de Leuchtenberg… Pas sûr que l’adolescente ait été réellement consentante, mais bon.

Vous l’avez compris : quoiqu’étant resté en un certain froid avec les Bonaparte, Bernadotte a néanmoins su jouer de ses relations avec l’entourage de ceux-ci car la jeune Joséphine est… la fille aînée d’Eugène de Beauharnais. Celui-ci est lui-même le fils que Joséphine Tascher de la Pagerie avait eu avec son premier mari Alexandre de Beauharnais (guillotiné sous la Révolution). Veuve, Joséphine de Beauharnais, on s’en rappelle, avait ensuite été préférée pour mariage par Napoléon Bonaparte à… Désirée Clary, la mère d’Oscar ! Le monde est petit.

Quoique beaucoup plus froid, Stockholm, c’est parfois un peu Dallas…

Revenons à nos mariés : Joséphine de Leuchtenberg, promise à Oscar de Suède, est donc la petite-fille directe (par son premier mari) de l’ex-impératrice Joséphine, ex-épouse de Napoléon 1er.

Les noces sont officiellement célébrées le 19 juin 1823, en présence de Désirée Clary, mère d’Oscar et épouse du roi Karl XIV Johan, revenue de Paris pour s’installer définitivement à Stockholm : elle allait être à son tour couronnée reine de Suède sous le nom de Désideria.

C’est en 1844, à la mort de son père survenue le 8 mars, qu’Oscar accèdera à son tour au trône, perpétuant la dynastie qui, aujourd’hui encore, est sur le trône de Suède.

 

Bernadotte et son héritage aujourd’hui.

Voici donc raconté l’étonnant destin de Jean-Baptiste Bernadotte, le Palois qu’on n’attendait pas, notamment sur le trône de Suède.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Evidemment beaucoup en Suède, où les origines tricolores du personnage sont bien connues et font l’objet de nombreuses études, thèses et permettent d’entretenir des relations universitaires et politiques cordiales entre les deux pays. Bernadotte y est enterré.

En France, on trouve diverses avenues, rues ou squares mais aucun boulevard parmi ceux des maréchaux, à Paris : une réputation sinon de traître, du moins de renégat vis-à-vis de l’Empereur, colle malgré tout à Bernadotte… Son nom est toutefois présent sous l’Arc de Triomphe parisien : la France, critique mais non ingrate, n’oublie pas ce que certaines victoires militaires ont dû aux qualités de Bernadotte.

Il reste des légendes cent fois rapportées mais jamais démontrées réellement : son surnom de « sergent belle jambe » en raison de sa prestance ainsi qu’un tatouage « mort aux rois » sur la poitrine…

Il reste, surtout, une dynastie en Suède (sans compter les différentes alliances avec les familles régnantes des autres royaumes du Nord) : son fils Oscar 1er a régné de 1844 à 1859, suivi de ses deux petits-fils Karl XV (1859 – 1872) et Oscar II (1872 – 1907), eux-mêmes suivis de Gustav V (1907 – 1950), de Gustav VI ( Adolph (1950 – 1973) et de l’actuel souverain Carl XVI Gustav, époux de la reine Silvia.

Et là, le pittoresque du personnage mérite qu’on s’y attarde quelques instants afin de montrer que ce n’est pas parce qu’on a froid sur la Baltique qu’on doit pour autant afficher une mine de glaçon. Ainsi Le canard enchainé du 3 décembre 2014 nous informe-t-il sur les mœurs joyeuses et les divertissements extra-conjugaux de l’ultime rejeton de Bernadotte, en place depuis 1973, que des biographes locaux ont détaillé avec gourmandise. Foin de ces scandales qui ont tout de même terni la réputation du souverain au point de déboucher sur une émission TV durant laquelle il a dû s’expliquer, en juin 2011 : le roi, aussi à l’aise pour faire face aux strip-teaseuses de Stockholm que son ancêtre aux soldats russes, a courageusement proclamé « Ce n’est pas dans la tradition des Bernadotte d’abdiquer ! »

Du sang Français coule bien dans ses veines, c’est sûr.

 

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