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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


2001 : PANIQUE à New Delhi

Publié par Sho dan sur 1 Juillet 2015, 00:00am

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Sur cette planète, il se passe parfois (que dis-je, chaque jour) des trucs vraiment dingues. Cette fois encore, je suis sûr que vous allez vous dire, en lisant les lignes qui vont suivre : « Non… Il se fiche de nous. Une chose pareille ! Ce n’est pas possible …»

Eh bien : si.

Il y a une quinzaine d’années, la ville de New Dehli (capitale de l’Union indienne) fut le théâtre d’un fait divers que l’on croirait sorti de l’imagination romanesque et échevelée d’un psychopathe auteur de thriller à l’esprit amolli par la moiteur de cette cité immense, populeuse et bigarrée. A cette époque - en avril et mai 2001 très précisément - j’avais interrogé un ami qui y séjournait car l’affaire m’intriguait mais elle ne trouvait en France que de lointains échos amortis et incomplets de ce qui semblait être localement une véritable crise sociale. « Ah oui, m’avait-il répondu, on en a entendu parler ! Quelle histoire !... »

C’est cette histoire que je vais vous narrer aujourd’hui en vous entrainant, durant les nuits de canicule estivale, dans l’obscurité des ruelles des banlieues misérables de la capitale où vous apercevrez peut-être une créature inconnue, dangereuse et insaisissable qui tentera éventuellement de s’en prendre à vous. Aâârgh… L’angoisse vous tenaille déjà, je le sens.

Reprenons donc la chronologie des faits, rigoureusement exacts pour autant qu’ils aient été correctement rapportés dans la presse que j’ai écumée pour vous (en anglais uniquement mais, désolé, pas en hindi). Ces faits, naturellement, seront replacés dans leur contexte de l’époque pour en saisir toute la signification. Tout commence dans la banlieue de New Dehli, début avril 2001.

New Delhi - rues encombrées

New Delhi - rues encombrées

New Dehli est la capitale de l’Inde (très exactement l’« Union indienne ») et est la ville principale du « Territoire de Delhi » (un peu comme Washington et le District de Columbia ou Paris et le département éponyme).

New Delhi (créée ex nihilo par le colonisateur anglais au XIXème siècle) compte seulement 250 000 habitants mais fait partie intégrante d’un ensemble plus vaste de plus de 16 millions d'habitants en incluant sa banlieue, ce qui en fait la deuxième agglomération du pays après Mumbai (Bombay). A New Delhi (dites simplement « Delhi » comme ceux qui y habitent), on parle principalement hindi et penjabi. La répartition religieuse est la suivante : plus de 80 % d’hindous, environ 6 % de musulmans, 5 % de sikhs, 1 % de jaïnistes (les adeptes de cette religion non-violente qui a pour symbole une croix gammée), 1 % de chrétiens et le reste pêle-mêle…

Cet aspect religieux peut vous sembler anecdotique ? Il est au contraire d’une grande importance pour comprendre les ressorts de ce qui va suivre.

Dans les quartiers de banlieue parfois éloignés de dizaines de kilomètres de New Delhi et situés dans l’est et l’état d’Uttar Pradesh, des millions de personnes s’entassent dans des quartiers insalubres, des bidonvilles sans eau courante, à l’électricité défaillante et aux ruelles sordides. Ils drainent une population arrivée des campagnes, pour l’essentiel analphabète et qui trime dans la puanteur et la promiscuité de milliers d’usines qui fabriquent des jouets, du matériel électronique, des pièces détachées ou des vêtements que les Européen(nes) achètent ensuite.

Le 5 avril 2001, Anil Gopal, un habitant du quartier de Vijay Nagar, situé dans la ville de Ghaziabad, vient raconter à la police qu’il a été attaqué et blessé par un singe dans la nuit, à 1 h 45 du matin exactement et alors qu’il était en train de dormir sur la terrasse de son immeuble. Il s’agit là d’un incident sans gravité et qui n’attire pas particulièrement l’attention des forces de police. A Paris, il en irait certainement autrement mais, à New Delhi, les choses sont différentes. La présence des singes dans la ville est chose en effet courante (il y en a à l’époque 5 000, contre environ 10 000 en 2015 !) pour des raisons culturelles et religieuses : dans la revue Médiamorphoses éditée par l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), le journaliste Jean-Jacques Mandel les expose dans un intéressant article sur ce qui va être le sujet de cette chronique.

Si la vache est sacrée dans l’hindouisme, le singe l’est en effet tout autant.

Le dieu à tête de singe Hanuman

Le dieu à tête de singe Hanuman

L’animal est en effet étroitement associé au dieu à tête de singe Hanuman, fidèle compagnon du roi mythique Rama qu’il assiste durant toute l’épopée fabuleuse du Ramayana : une vaste fresque épique écrite autour du début de l’ère chrétienne (entre 300 av. JC et 300 ap. JC). Le Ramayana est plus récent que la Bible mais relate des faits qui lui sont antérieurs et est le texte fondateur de l’hindouisme. Ne simplifions pas mais disons qu’il s’agit d’un récit qui tient à la fois des travaux d’Hercule et des aventures de Thésée et qui évoque autant les interventions des dieux que les problématiques organisationnelles de société telles qu’on en trouve dans la Bible. A cette mythologie, les hindous croient dur comme fer.

En Inde, on a donc la plus grande vénération pour le dieu Hanuman auquel on consacre d’importantes offrandes ainsi que des milliers de temples et de cérémonies qui drainent des millions de personnes animées d’une foi intense qui fait partie de leur mode de vie. Dans ces conditions, il n’est pas question de tuer les singes qui en sont de facto l’incarnation visible. Cela explique pourquoi ces animaux, chassés par la déforestation alentours, ont colonisé si facilement New Delhi. Ils trouvent là un espace sauvegardé où, au pire, on les fait déguerpir à coups de bâton des lieux où la faim les a conduits : habitations, monuments, temples mais aussi bâtiments publics dans lesquels ils s’introduisent avec audace. De plus en plus agressifs, certains sujets sont parfois emprisonnés temporairement mais jamais tués. Ils posent pourtant d’importants problèmes de sécurité, occasionnant des dégradations, des déjections, fouillant les détritus, circulant sur la chaussée, parfois ivres d’alcool trouvé dans les poubelles, attaquant les passants pour leur voler leur cigarette ou leur sandwich. C’est une calamité mais, encore une fois, pour des raisons religieuses, il n’est pas question de leur faire du mal. Attenter à leur vie serait provoquer Dieu et, évidemment, il n’en est pas question.

New Delhi : les singes sont dans la ville...

New Delhi : les singes sont dans la ville...

De toute façon, durant les deux semaines suivantes, soit jusqu’à mi-avril 2001, aucune autre plainte du genre de celle du 5 avril n’est déposée et l’incident semble n’être qu’un évènement isolé et sans importance.

Mais le 18 avril suivant, cependant, un nouvel incident a lieu. Un dénommé Vinod, habitant du quartier proche de Mange Wali Gali se plaint à son tour que la nuit précédente, alors qu’il dormait sur la terrasse, il a également été agressé par un singe, cette fois à 3 h 15 du matin. Quelques heures plus tard, c’est une troisième plainte qui est déposée au poste de police, cette fois par Sepoy Lakhpat Singh, un ouvrier qui s’occupe des relais téléphoniques.

Le lendemain, dans la nuit du 18 au 19 avril, c’est un dénommé Raihasuddin qui est attaqué à son tour mais les circonstances de l’agression sont un peu différentes. Alors qu’il dormait dans sa cabane, il a été sévèrement blessé par morsure par un agresseur qu’il n’a pu identifier. L’homme est transporté à l’hôpital : son état de santé l’y retiendra pendant 21 jours… Son épouse Anisa témoigne : elle a vu l’agresseur qu’elle dépeint comme une créature proche d’un… gorille.

Y aurait-il alors un anthropoïde en liberté dans les rues de la banlieue de New Delhi ?

On pourrait le croire car, dans les quartiers populeux et populaires de la banlieue de New Dehli, les témoins oculaires ne manquent justement pas et les dépositions se mettent à affluer. Les témoignages de riverains s’accumulant, la police, quoique perplexe, prend alors l’affaire au sérieux. Elle décide d’ouvrir un registre spécial intitulé "nakabposh / monkey" (= individu masqué / singe ) afin d’enregistrer les plaintes de même type. Elle va en avoir besoin car les choses se gâtent rapidement et sérieusement.

Description parue dans la presse indienne

Description parue dans la presse indienne

Tous les signalements de départ concordent : une créature qui ressemble à un homme mais possède une démarche qui ressemble à celle d’un singe. La taille serait d’environ 1,20 m. Hélas, ces signalements divergent rapidement : l’homme-singe est souvent petit mais parfois grand (jusqu’à 2.3 m) ! Un témoin prétend même que, l’ayant touché, celui-ci s’est transformé en chat…

Vue à de nombreux endroits, la créature ne laisse cependant de trace nulle part et elle s’évanouit dans la nuit, laissant derrière elle des témoins terrorisés et des victimes attaquées légèrement qui montrent aux journalistes des traces de morsures ou de griffures.

L’inquiétude gagne car, apparemment, la créature mystérieuse ne rôde pas seulement dans la capitale New Delhi… Un témoignage arrive en effet du village de Kala Khera (dans le Rajasthan soit 510 kms au sud de New Delhi). Là, un jeune homme du nom de Pinto affirme avoir été blessé à la jambe par une créature étrange durant son sommeil : un agresseur particulièrement habile puisqu’aucune autre des personnes qui dormaient à côté de Pinto ne l’a en revanche aperçu… La créature serait-elle douée du don d’ubiquité ? A moins qu’il n’y en ait plusieurs ?

Ce qui est certain, en revanche, c’est que les témoignages se multiplient. Ils touchent spécialement la région est de Delhi où une nouvelle agression a lieu dans la banlieue. Une jeune femme nommée Sarla y est attaquée par un être mystérieux qui, malin comme un singe, s’échappe cette fois en sautant de toit en toit : une puissance physique qui laisse pantois car, à l’endroit de l’agression, les immeubles sont séparés par des rues d’une largeur de près de 5 mètres ! A partir de là, la peur se diffuse rapidement et la police se révèle totalement impuissante à endiguer les agressions dont les signalements s’accroissent. Désormais, des témoins affirment que la bête est équipée de ressorts sous les pieds, ce qui expliquerait ses bonds étonnants.

La police prend l’affaire davantage au sérieux que l’on ne pourrait l’imaginer au premier abord. Elle ne veut en effet pas que se reproduise la sombre affaire de « Stoneman » survenue un peu plus de dix ans auparavant.

En 1989, la presse populaire de Calcutta avait appelé du surnom générique de Stoneman un ou plusieurs mystérieux agresseurs qui avaient tué 13 personnes sur une période de 6 mois, de juin à décembre 1989. Les victimes (mendiants, simples quidams et aussi un prêtre hindou) avaient à chaque fois été tuées de la même manière : endormies dans la rue ou à l’air libre, elles avaient reçu sur la tête une lourde pierre projetée ou laissée tombée sur eux depuis un toit. Cette série de crimes, qui avait à l’époque semé l’inquiétude dans la ville, s’inscrivait dans le sillage, en termes de modus operandi, d’une autre série de 12 crimes commis de façon similaire à Bombay entre 1985 et 1988.

Malgré plusieurs arrestations dans l’une et l’autre affaire, aucune inculpation formelle n’avait finalement eu lieu et ces évènements étaient demeurés non éclaircis.

Pour la police, il n’est pas question de se retrouver avec un nouveau serial killer sur les bras et qui plus est dans la capitale. Heureusement, cette fois, les témoignages ne manquent pas mais, hélas, c’est aussi pour cela que la tension monte rapidement parmi la population.

Ainsi, le 30 avril, l’inquiétude s’accroit-elle encore avec un témoignage plus précis. Un dénommé Kapil vient déposer plainte au poste de police. Il a été attaqué par un « ombre humaine noire qui ressemblait à un singe » et qui l’a frappé au ventre. L’agression et les cris ont été entendus par les voisins, ameutés par le bruit.

La police patauge tandis que chaque jour, ou presque, apporte son lot de nouveaux témoignages relayés par des média friands de sensationnel.

Le 2 mai, le journal Amar Ujala rapporte ainsi le témoignage d’un groupe de personnes qui, sur un terrain vague, ont aperçu une « ombre d’apparence simiesque » : cet organe sera un média particulièrement en pointe pour la diffusion d’informations sur la créature. Alors, puisque la police est impuissante, la population s’organise elle-même. Il se crée des comités de vigiles de quartiers. Des jeunes gens s’arment de bâtons, de couteaux et de clubs de golf et patrouillent dans les rues, nous dit la très sérieuse BBC, contrevenant évidemment à toutes les instructions données par les forces de police.

Blessures légères

Blessures légères

Les résultats ne sont pas tout-à-fait ceux escomptés. A Noida, ville de banlieue du sud-est de la capitale, des habitants repèrent dans la proche forêt un être de petite taille dont les agissements leur semblent suspects. Ils se jettent sur lui, le tabassent puis le conduisent au poste de police. Dramatique dérapage : il s’agit en fait d’un inoffensif yogi hindou sans domicile fixe du nom de Jamir qui était tranquillement en train de procéder à des prières rituelles dans un cadre sylvestre !

Allez donc prier pour votre prochain, voyez comment vous êtes récompensés…

Blessures légères

Blessures légères

Début mai 2011, les agissements de la créature mystérieuse ne font encore que des blessés mais, bientôt, il va y avoir des morts.

Toujours à Noida, particulièrement frappée par la psychose, un drame se produit le lundi 13 mai 2001. Cette nuit-là, un ouvrier qui dort sur le toit de son immeuble entend des cris : l’« homme-singe » a été repéré dans les alentours. Pris de peur, le dormeur réveillé en sursaut prend ses jambes à son cou. Il s’élance pour sauter sur la terrasse de l’immeuble d’en face mais son élan est insuffisant : il s’écrase au sol, mort.

Deux jours plus tard, le mercredi 15 mai 2001, la panique franchit un nouveau degré. Une femme de 23 ans, enceinte, est en train de dormir elle aussi sur la terrasse de son immeuble lorsqu’elle entend les cris d’alerte de ses voisins : « Le singe est là ! » hurlent-ils. Saisie par la peur, la femme se précipite cette fois dans l’escalier. Mais elle rate une marche, déboule, choit et se blesse. Transportée à l’hôpital, elle décède quelques heures plus tard.

Deux cadavres, des centaines de témoignages, une population à cran et une police sur les genoux : au bout d’un mois et demi de crise, le bilan est lamentable et l’on ne voit aucune issue. L’affaire, alors, commence à prendre une résonance internationale et la police indienne doit s’expliquer sur ce fiasco. L’émotion est grande et la peur est dans tous les esprits. Qui sera la prochaine victime, désormais ? On scrute l’obscurité. Le 16 mai 2001, dans le quartier de Bhajanpura (nord-est de New Delhi) plusieurs témoins observent une silhouette lumineuse qui s’évanouit mystérieusement.

La mi-mai 2001 semble être le pic des évènements. Voici donc venu le moment de faire une synthèse de l’ensemble des témoignages épars dont disposent les forces de l’ordre car les descriptions, nombreuses, entretiennent une certaine confusion.

  • La créature a une grosse tête disent certains tandis que d’autres la décrivent plutôt comme un petit homme portant un casque de moto…
  • De rares témoins affirment qu’elle a une longue queue noire.
  • D’autres la disent pourvue de longues griffes en forme de crochets ou de couteaux au bout de ses doigts, voire parfois carrément d’une main métallique.
  • A propos des yeux, les témoignages se recoupent plus ou moins : la bête a des yeux brillants. Mais certains les voient rouges quand d’autres affirment qu’ils sont verts et fluorescents…
  • D’autres encore disent que la créature porte sur elle une ceinture clignotante : on émet donc l’hypothèse que cet attirail électronique lui permet de contrôler des équipements bioniques à l’origine de l’incroyable audace et de la surprenante agilité dont elle fait preuve. Certains comités de surveillance populaires se munissent donc de seaux d’eau qu’ils comptent jeter sur l’homme-singe afin de mettre à mal son funeste équipement high-tech : une méthode qui a au moins le mérite de ne présenter qu'une dangerosité limitée…

India TV - à Mumbai (Bombay) aussi, en 2012, on a vu Monkeyman décidément increvable et doué d'ubiquité - en hindi (pour celles et ceux qui le parlent)

Description parue dans la presse indienne

Description parue dans la presse indienne

Quoiqu’il en soit, le 10 mai, les forces de l’ordre reçoivent officiellement l’autorisation de tirer à vue sur la bête.

Le 14 mai à 11h30 du matin (une innovation car, jusqu’à présent, la créature frappait plutôt la nuit), un dénommé Vinod Kumar Yadav, employé de la manufacture 291, apporte un témoignage d’une précision redoutable. Alors qu’il traversait un vaste terrain vague situé à la frontière entre l’état de l’Uttar Pradesh (grand comme 1/3 du territoire français, 200 millions d’habitants…) et l’état du Territoire de Dehli (l’équivalent de Paris, 20 millions d’habitants) pour se rendre à son travail, « quelque chose [l’a] attrapé dans le dos, avec des ongles très longs ». Il poursuit : "le truc m’a griffé les bras alors je me suis retourné, j’ai hurlé. C’était le singe ! Il m’a jeté au sol. Comme je criais, il a disparu en un bond. Casque noir et habits noirs, ses oreilles ressemblaient à celles d’un singe et il portait des grosses chaussures qui avaient des ressorts aux semelles ".

Après avoir mis une crack team sur le coup, après avoir ouvert une sorte de « numéro vert » d’urgence (le 100), après avoir augmenté ses effectifs, après avoir accru ses contrôles et après avoir multiplié ses patrouilles, la police indienne met son dernier fer au feu : le 17 mai 2001, elle annonce qu’elle offre une prime de 50 000 roupies pour la capture de la créature… Ce n’est pas de la monnaie de singe, croyez-le bien : cela représente USD 1 000 de l’époque, soit 8 mois d’un salaire moyen indien et plus d’un an de SMIC.

Cette offre alléchante accroit la nervosité. Le 18 mai 2001 au soir (nous dit le quotidien indien The Tribune du lendemain) une milice d’habitants de Preet Vihar (est de Delhi) s’en prend à quatre hommes circulant en jeep et qui passent par là pour se rendre à Khureji. Les chasseurs de primes débutants ont cru reconnaitre l’homme-singe parmi eux ! Si les dénommés Ram Singh, Sanjay et Tarun Oberio parviennent à s’échapper à la faveur de l’obscurité, un certain Om Prakash (on dirait un nom de restaurant indien) est pour sa part sévèrement passé à tabac. Il est finalement sauvé de justesse du lynchage par la police qui, arrivée sur les lieux, fait conduire la victime de cette tragique méprise à l’hôpital tout en procédant au passage à l’arrestation de quelques excités.

Griffures et blessures sont montrées à la presse

Griffures et blessures sont montrées à la presse

Toute cette agitation finit par parvenir aux oreilles de la presse étrangère.

S’intéressant à la question, le site internet de la chaine de TV américaine CNN informe ses lecteurs, toujours le 16 mai 2001, que la police indienne (qui a déployé 1 500 hommes spécialement pour la capture de monkeyman !) affirme être « proche de résoudre le mystère de l’homme-singe que les habitants accusent d’avoir griffé et mordu des douzaines de personnes dans les banlieues de New Delhi ». Est-ce si sûr ? Le commissaire-adjoint de police Suresh Roy déclare en effet à l’agence Reuters : « Nous avons sollicité des médecins à propos des morsures dont ils ont dit qu’elles avaient été faites par un animal ». Mais, reconnait-il un peu piteusement, « nous avons vérifié auprès du zoo qui a dit qu’aucun animal ne s’était échappé »… Sûr de lui, il affirme cependant : « Il est sûr que cela ne peut pas être une seule personne… »

La police envisage alors l’action coordonnée d’individus mal intentionnés.

Dans la nuit du 18 au 19 mai, la police reçoit 48 appels de détresse pour agression, même si seulement 8 sont pris au sérieux. Plus d’une dizaine d’individus sont alors arrêtés, convaincus d’avoir délibérément fait courir la rumeur de la présence de l’homme-singe et d’avoir provoqué la panique. Dans le lot, on trouve quelques ivrognes tels Kishan Kumar (32 ans) ou Mukesh (45 ans), en état d’ébriété quand ils avaient appelé la police ou avaient ameuté tout le quartier en criant dans la rue à propos de l’homme-singe… Il s’agit cependant à chaque fois d’actes isolés.

Que faire alors ? S’il est impossible d’appréhender une créature qui défie les lois de la physique dans le monde réel et visible, peut-être faut-il alors se tourner vers le monde invisible, vers le surnaturel ?

Des prêtres hindous décident donc d’organiser des séances de prière collective (le samedi) pour « apaiser l’insaisissable créature » tandis que certains religieux passeront l’intégralité de leur journée en prière sur ce thème. Dans la même veine, Subash Gupta, président du Conseil National des Droits de l’Homme organise, le 19 mai 2001, une séance de prière collective (yajna) où les mantras (formules, incantations mystiques) psalmodiés doivent permettre de se débarrasser de la créature mystérieuse.

Moins enclins à croire aux forces invisibles, des policiers commencent à évoquer la possibilité d’«un groupe de personnes masquées terrorisant la population »… 

Le même jour, 19 mai 2001, le journal français Libération évoque le phénomène de façon très factuelle avec perplexité, prudence mais malheureusement des informations inexactes (l’article évoque 3 morts alors qu’il n’y en a eu que 2 en réalité). On sent à sa lecture que cette agitation exotique n’intéresse guère ce journal qui conclut rapidement à l’existence d’une mauvaise blague, sans dire toutefois de qui.

A cette date, environ une centaine de personnes ont été agressées depuis un mois, plus ou moins gravement mais souvent superficiellement. Globalement, on constate que les attaques se sont déroulées à plusieurs endroits (65 en tout), toujours de nuit, le plus souvent à l’encontre de dormeurs assoupis sur les terrasses et que certaines se sont même produites quasiment en même temps. A l’analyse, tout cela semble étrangement coordonné. La BBC fait alors état de l’hypothèse émise par l’organisation nationaliste hindoue Shiv Sena qui envisage une action concertée d’envergure, un complot fomenté par les services secrets pakistanais pour déstabiliser la région et créer la panique.

Il est vrai que le nombre des agressions ne diminuent pas : dans les derniers jours de mai 2001, c’est de nouveau quelque 80 appels qui sont reçus par la police. Après examen, seuls 10 cas sont réels et, là encore, les blessures sont légères.

Quatre jours plus tard, le 23 mai 2001, le journal français Le Monde évoque à son tour le sujet avec un article en première page qui s’ouvre par la formule anxiogène : « Delhi vit dans la peur »… Si l’article reprend avec facilité ce qui a déjà été dit par Libé, il évoque en revanche d’autres témoignages qui apportent un éclairage intéressant sur la façon dont les différents corps de la société indienne appréhendent l’affaire. Le commissaire-adjoint de police Suresh Roy (toujours lui) continue de penser qu’« il y a des créatures qui nuisent à ces gens » tandis que sa supérieure, Mme Kiran Bedi affirme : » Je ne crois pas que ce soit un délire collectif. Il y a quelque chose et seul le temps nous dira ce que c’était ». En attendant, entre le 10 mai et le 25 mai 2001, ce sont 397 appels qui ont été passés à la police pour signaler des blessures consécutives à une attaque de la mystérieuse créature !

La psychose finit par franchir les frontières du pays. Le 6 juin 2001, le journal russe la Pravda (= la vérité !) relate un incident survenu à bord d’un vol des lignes Aéroflot entre Delhi et Moscou. Un des passagers, un Indien de Delhi, y a un comportement étrange : il se met à crier et s’en prend à d’autres passagers. Invité à se calmer par l’hôtesse accourue, il tente de griffer celle-ci. S’ensuit une empoignade entre l’homme, le personnel de bord et des passagers. L’homme est finalement maîtrisé puis ligoté avec du ruban adhésif et relégué à l’arrière de l’appareil ! A l’arrivée à l’aéroport de Cheremetièvo, l’homme est pris en charge par la police russe qui, déclarant son visa invalide, le réexpédie immédiatement en Inde. Ouste.

La police indienne, qui a fait chou blanc jusque-là, adopte alors une autre tactique à partir de cette date. Plutôt que de traquer la mystérieuse créature, elle arrête ceux qui colportent la rumeur de sa présence, qui appellent le standard de la police pour rien, qui créent de l’agitation dans les rues, qui provoquent des bagarres. On arrête ainsi un médecin qui avait lancé dans la rue un gant chirurgical gonflé et peint en noir, provoquant la panique et des témoignages selon lesquels l’homme-singe venait d’être amputé de la main après une bagarre ! Il s’agit tout bonnement de casser la spirale autoalimentée de la panique en calmant les esprits un peu trop échauffés, en frappant d’amendes les agitateurs ou en les expédiant au trou sans ménagement. Simultanément, l’électricité 24h/24h est rétablie par les pouvoirs publics et les patrouilles de policiers peuvent se déplacer tranquillement.

La carte de la terreur...

La carte de la terreur...

Il faut dire que, exaspérés par une créature insaisissable à l’existence douteuse, certains officiers de police mettent plutôt en cause l’énervement de populations ignorantes, superstitieuses, promptes à la panique et à la nervosité accrue par une chaleur étouffante et des coupures d’électricité incessantes. Dans ce cas, c’est la politique gouvernementale de gestion des infrastructures et des populations qui est à revoir… « Ce n’est rien d’autre qu’une hystérie collective » affirme le commissaire-adjoint Manoj Kumar Lall. Pour lui, il n’y a pas de créature ni d’agresseur nocturne tout simplement car… on n’en a pas trouvé ! Ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace, non mais. Il l’assène : « Monkeyman n’existe pas, il n’a jamais existé ! C’est une fable fantasmagorique, une hallucination collective. Rien d’autre qu’une frayeur des plus démunis […] »

C’est aussi l’avis de l’Indian Rationalists Association.

  • Le psychologue Aruna Broota déplore qu’à l’origine, la police ait fait le lit de la rumeur en qualifiant rapidement le supposé agresseur du nom de « créature » ajoutant ainsi foi à des témoignages oculaires dépourvus de rationalité.
  • Selon lui et dans le même ordre d’idée, le déploiement massif de troupes de police dans les rues (1 500 hommes mobilisés) a ensuite provoqué l’inquiétude au lieu de la dissiper.
  • Les rationalistes stigmatisent enfin la gestion de la crise par la police qui a encore accru la peur en crédibilisant l’existence de l’homme-singe de New Delhi avec la prime offerte de 50 000 roupies.
  • Ils mettent également en cause le rôle des média qui ont déchainé la panique en relayant, souvent en Une et la plupart du temps sans les vérifier, des informations de plus en plus farfelues et à même de provoquer des paniques. Le journal populaire Amar Ujala est particulièrement visé, qui reconnait par la voix de son rédacteur en chef Hermant Jyagi que, de l’homme politique en campagne électorale au simple quidam « tout le monde a voulu avoir son quart d’heure de gloire » médiatique en parlant de l'homme-singe…
  • Après une étude médicale fine (« Study on a mass hysteria victims in East Delhi, par Satish K. Verma, publiée dans le Indian Journal of Medical Sciences) les rationalistes estiment que la plupart des blessures étudiées (une cinquantaine, répartie entre 2/3 pour les hommes et 1/3 pour les femmes) ont été infligées aux victimes… par elles-mêmes, souvent en rouvrant des plaies anciennes.
  • Quant aux plaignants eux-mêmes, aucun n’a directement vu son agresseur…

Le professeur de sociologie de l’Université de Delhi Radhika Chopra abonde en ce sens. La rumeur a enflé soudainement et dans des proportions qui sont à la mesure des difficultés endurées par les déshérités de la société indienne : cette affaire leur a offert une visibilité et une caisse de résonance inédite et quasi-inespérée. La psychose collective causée par « Monkeyman » n’est pas un problème de sécurité, c’est un signal d’alarme pour la gestion de la société.

A la lumière de ces analyses, les témoignages sont réexaminés. Ils démontrent tous une grande fragilité (émanant parfois de collectionneurs de films d’horreur, de témoins convaincus médicalement d’automutilation, etc…) Quant à Kapil, la victime agressée le 30 avril 2001, il a en fait eu ce jour-là une altercation avec son frère. La scène ayant provoqué un signalement des voisins à la police, Kapil a alors déposé un faux témoignage incriminant Monkeyman, évitant en cela d’être lui-même embarqué pour tapage nocturne !

Des fauteurs de trouble mis à l’ombre, l’électricité rétablie et la presse priée de calmer le jeu : la situation change du tout au tout quasi-instantanément. Plus aucune plainte n’est déposée et l’on peut dire que, dès le 10 juin 2001, l’incident est clos.

Monkeyman disparait en quelque sorte aussi mystérieusement qu’il était apparu (dans les imaginations)…

Ouf. On peut donc désormais de nouveau dormir tranquille la nuit sur sa terrasse à New Delhi et je suis sûr que, de votre côté, vous en êtes rassurés.

Il est temps maintenant de conclure.

Les rationalistes ont vu dans cette affaire un phénomène de délire collectif de masse, bien connu d’ethnopsychiatres tels que Sandeep Vohra de la Delhi Psychiatric Society et qui traduit le désir pathologique d’individus d’attirer l’attention sur eux par des blessures qu’ils s’infligent eux-mêmes. Derrière l’automutilation et les délires de pauvres gens, il y a en fait les signes de la souffrance psychique réelle qu’ils endurent à travers leurs conditions de travail et de vie inhumaines ainsi que l’explique l’anthropologue Ashish Nandy.

Evidemment, cette psychose collective a prospéré sur un terrain culturel favorable : celui de la religion. L’importance de la pratique religieuse fervente, la croyance dans l’existence réelle d’avatars du dieu Hanuman, descendus sur Terre pour rencontrer ou punir les humains impies et s’incarnant dans une créature aux pouvoirs surnaturels a offert un terreau idéal pour renforcer la conviction de l’existence de Monkeyman dans les esprits de populations crédules.

2001 : PANIQUE à New Delhi

Des terreurs collectives de ce type ne sont pas nécessairement rares : l’Inde avait été frappée dans les années soixante par la psychose de « sorciers voleurs de pénis » et l’Afrique de l’ouest voit régulièrement circuler la rumeur de forfaits perpétrés par des « réducteurs de sexe » !

« Rien de tout cela en France », pourrait-on penser au pays de Descartes ?… Pour l’instant.

Et encore…

Qui peut affirmer que, dans les grands concerts de rock, les meetings politiques ou les rassemblements religieux ponctuées de supposées « apparitions », n’entre pas une part de transes, de délires et d’hallucinations collectives ?

Qui peut prétendre que dans les coups de téléphone qui submergent les « numéros verts », dans les manifestations, les marches ou les rassemblements en réaction à tel ou tel événement dramatique (attaque terroriste, catastrophe naturelle, faits divers sanglants, alerte microbienne…) les chaines de soi-disant « information » désormais « en continu » et qui ont matraqué sans relâche le téléspectateur d’images limitées, de commentaires répétitifs et de formules anxiogènes ne sont pour rien ?

Bref, qui peut assurer que, jamais, face à une menace imaginaire qui s’insère parfaitement dans la psychologie du moment, la population de la doulce France ne basculera pas un jour dans une psychose paranoïaque furieusement déclenchée et entretenue par des média irresponsables ?

N’en doutez pas mais tentez de vous en prémunir : sous une forme ou sous une autre, ailleurs ou ici, Monkeyman sera un jour de retour... Ce jour-là, il faudra garder la tête froide. Pour tenter d’y parvenir, vous pourrez toujours entreprendre (une nouvelle fois) la lecture attentive des chroniques de la plume et du rouleau...

Documentaire de Documentary TV avec de nombreux témoignages de personnages cités plus haut - en anglais

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