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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

Publié par Sho dan sur 1 Septembre 2015, 00:00am

Catégories : #Littérature & divers

Un bel harai goshi qui embarquera l'adversaire mais que l'arbitre ne créditera pas, dommage...

Un bel harai goshi qui embarquera l'adversaire mais que l'arbitre ne créditera pas, dommage...

Cher(e)s ami(e)s et lecteur(trice)s des chroniques de la plume et du rouleau,

Qu’est-ce que le judo ? Posez donc la question autour de vous ou essayez d’y répondre vous-même.

On vous répondra (selon l’âge et la génération du « sondé » et sa connaissance du sujet) : un sport, un ensemble de techniques d’auto-défense, un art martial pour tous âges et sexes, un style et une discipline de vie, une bonne activité pour défouler les enfants… Oui, c’est certainement tout cela le judo. Tout cela et un peu autre chose aussi. Car le judo se situe également au-delà de toutes les boites dans lequel on voudrait bien le faire entrer par facilité.

Mais comment aborder de façon simple, synthétique, attractive mais rigoureuse une discipline qui :

  • a près de 150 ans d’existence mais puise sa source dans d’autres disciplines qui sont, elles, multiséculaires ?
  • est pratiquée par des dizaines de millions de personnes dans le monde (rien qu’en France : 500 000) et enseignée par des milliers de professeurs dont certains seraient autrement plus qualifiés que moi pour en parler ?
  • a déjà fait l’objet d’innombrables livres et traités sous des angles pratiques, techniques, sportifs, médicaux parfois ésotériques et même quasi-mystiques ?

Et comment votre serviteur, pratiquant humble mais passionné, peut-il à son tour apporter quelque chose au judo, dont il a tant reçu ?

En composant ici :

  • une chronique historique originale et enthousiaste
  • forcément ni exhaustive ni parfaite
  • utilisant notamment l’excellent ouvrage du judoka Michel Brousse (Le judo, son histoire, ses succès, éd. Liber, 1996)
  • fondée sur la connaissance et sur l’expérience personnelle
  • et destinée à divertir, instruire et faire traverser le XXème siècle par des lecteurs (dans leur majorité non-pratiquant[e]s) autant qu’à saluer au passage son maître et tous ses anciens copains de tatamis.

Prêts à monter sur le tatami (même si vous n’avez jamais fait de judo) ?

Alors : Hajimé (*) !

(*) Commencez !

1882 : JIGORO KANO, L’HOMME QUI PREFERE LA VOIE PLUTÔT QUE LA TECHNIQUE

Parmi les coutumes et le mode de vie séculaire du Japon, l’art de la guerre imprègne profondément la société. Pendant plusieurs siècles, les arts et techniques de combats ont été l’apanage des classes sociales supérieures et notamment la caste militaire (samouraïs). Durant la période « classique » (1192 – 1608 soit, par comparaison avec la France, de Philippe Auguste à Henri IV), on enseigne donc les bujutsu : les « techniques (jutsu) des guerriers (bu) » telles que le kenjutsu (sabre), le bojutsu (bâton), le sojutsu (lance), le sueijutsu (nage) ou encore le ninjutsu (espionnage et dissimulation).

On désigne alors sous le nom de jujutsu un ensemble générique de techniques à mains nues permettant au samouraï de continuer à combattre sur le champ de bataille même s’il a perdu son cheval, son sabre, son bâton, sa lance, qu’il ne peut ni nager ni se dissimuler…

A partir de 1608 (la période des Tokugawa), les choses se calmèrent et les guerres se raréfièrent. Durant les XVIIème et XVIIIème siècles, les bujutsu devinrent alors les budo (do = la voie) : des techniques de combat à la finalité davantage spirituelle, éthique et esthétique et se diffusèrent parmi les catégories populaires et civiles.

Nous arrivons maintenant à l’ère Meiji. De quoi s’agit-il ?

C’est celle « du gouvernement éclairé », décrétée en 1868 par l’empereur Mutsuhito. Avant cette date, sortir du Japon (ou y entrer) était puni de mort (!) : c’était l’ère de Sakoku, l’ère de la fermeture, de l’isolement. Mais Mutsuhito a décidé de moderniser son pays et de le faire entrer dans la « mondialisation », dirait-on aujourd’hui : le Japon s’ouvre désormais à l’occident, accueillant ses visiteurs, découvrant ses mœurs et ses produits.

L'empereur Mutsuhito faire entrer le Japon dans l'ère moderne

L'empereur Mutsuhito faire entrer le Japon dans l'ère moderne

L’ouverture du pays est conduite à marche forcée. Il s’agit d’une révolution économique avec l’arrivée du capitalisme et de l’industrialisation. Mais c’est d’abord une révolution culturelle et sociale qui balaie le pays du Soleil levant. On adopte le calendrier grégorien en 1873, en lieu et place du précédent calendrier fondé sur les cycles lunaires. On sort (vite) de deux siècles d’un féodalisme figé dont la place centrale est occupée par une aristocratie militaire (les samouraïs) pour adopter avec frénésie les mœurs, les habitudes et les vêtements des Occidentaux. « Le Japon fait vite table rase d’une foule de coutumes, d’institutions et d’idées » déplore cependant en 1880 l’industriel lyonnais Emile Guimet (qui a fondé, l’année précédente, le musée parisien du même nom) dans ses Promenades japonaises.

A partir de 1868, la pratique des arts martiaux commence d’abord par décliner : à quoi bon apprendre des techniques médiévales qui incarnent un Japon désormais dépassé ? Les écoles de jujutsu ferment les unes après les autres. Pas pour longtemps. Avec son ouverture sur le monde, le Japon se découvre des ambitions impérialistes (en 1894, il affrontera victorieusement la Chine en Corée, cette péninsule dont il estime qu’elle fait partie de son périmètre « naturel » d’influence, qu’elle est sa « chasse gardée » en quelque sorte).

Fukoky-kyohei ! dit le slogan officiel gouvernemental : « un pays riche et une armée forte ». Pour cela, rien ne vaut la pratique massive des arts martiaux afin de se doter d’une population saine et vigoureuse qui partira à l’assaut du monde. A la même époque, l’Allemagne de Guillaume 1er (réunifiée en 1870) ou la France de IIIème république (qui a perdu l’Alsace et la Moselle à cette occasion) ne font pas autrement avec leurs organisations de culture physique pour la jeunesse…

Nous voici en 1882 (pour mémoire, à cette époque, en France, Jules Ferry impose l’école laïque, gratuite et obligatoire).

Nous allons y faire connaissance avec un jeune homme de 22 ans du nom de Jigoro Kano (Kano Jigoro diraient les Japonais, qui commencent par le nom de famille). Né en 1860 dans une famille prospère de commerçants, Kano est attiré par les sports modernes tels que le base-ball, arrivé d’Amérique. Etudiant brillant, il subit cependant un jour une terrible humiliation en étant frappé par un condisciple sans oser riposter, compte tenu de sa petite taille et de ses moindres moyens physiques. Il décide alors d’apprendre le jujutsu (le jiu-jitsu dirons-nous, à l’occidentale)...

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

Le premier combat de Kano est d’abord… d’imposer sa résolution à son père, lequel réprouve qu’un intellectuel se livre à des exercices physiques tout à la fois dépassés et vulgaires. « Jeux de mains, jeux de vilains » pense papa Kano pour lequel ces façons de faire sont réservées aux voyous.

Il est vrai que le jiu-jitsu se caractérise par des techniques assez violentes : coups réellement portés, projections brutales, clés (torsions) de toutes les articulations : de poignet, d’épaules mais aussi de jambes et de cou ! C’est plus proche de ce qui se pratique de nos jours sous le nom de Free Fight ou Total Fight, voire Martial Mixed Art (« MMA » dont nous parlerons plus loin) avec une finalité clair : il ne s’agit pas de se défendre ni même de vaincre lors de combats sportifs mais bien d’apprendre à terrasser l’ennemi en cas de rixe dans la rue… Le jiu-jitsu n’est pas à proprement parler une activité de gentleman. Elle est de surcroît discréditée par les pratiques (totalement vulgaires) de certains professeurs qui n’hésitent pas à organiser des exhibitions payantes opposant des pratiquants de jiu-jitsu à des sumotori (pratiquants de sumo). Cette brutalité et cette vénalité sont hautement méprisées par Jigoro Kano : « De telles pratiques dégradantes prostituaient un art de combat et me répugnaient » dira-t-il plus tard.

Une fois initié à ces techniques, Kano a donc une idée. Pédagogue dans l’âme (« 1 homme peut profiter à 100 autres, 100 professeurs peuvent profiter à une génération »), il veut éduquer son prochain en fondant lui-même une « école » où il s’entrainera en même temps que ses « élèves » à quelque chose de nouveau. En 1882 à Tokyo, il ouvre donc le Kodokan : « le lieu où l’on étudie la voie (do) ».

La voie. Certes. Mais la voie de quoi ?

Celle de la souplesse (ju), celle de l’utilisation rationnelle et optimale de la force de l’adversaire pour mieux vaincre celui-ci. Marier la tradition et la modernité, associer les techniques anciennes éprouvées et la science moderne dans une recherche permanente d’efficacité est central dans la démarche de Jigoro Kano. Celui-ci « enrichit ses connaissances par la collecte de manuscrits anciens et la lecture d’ouvrages occidentaux dans lesquels il puise son inspiration » (Michel Brousse - Le judo, son histoire, ses succès, éd. Liber, 1996). Kano ne se contente donc pas de supprimer de son enseignement les techniques dangereuses du jiu-jitsu :

  • il crée ex nihilo de nouvelles projections et les décortique au point de vue de l’équilibre, de la force employée, de l’efficacité et du résultat obtenu
  • il perfectionne les techniques de chute (« savoir tomber pour savoir faire tomber… »)
  • il crée un mode de combat où la saisie est obligatoire et systématique (pas de coups) mais sans être tout-à-fait de la lutte au corps à corps (les combattants sont habillés d’un kimono appelé judogi)

Le judo, discipline où le mouvement est roi, est né.

Jigoro Kano exécutant la projection O goshi

Jigoro Kano exécutant la projection O goshi

Les débuts sont modestes : 9 élèves (des amis) et un local de 20 m² difficilement obtenu. On ne rentrera pas dans des détails trop techniques que les non-pratiquants que vous êtes ne cernent pas bien mais sachez que, dès le départ, Kano organise ses cours autour de trois axes qui ont toujours cours aujourd’hui :

  • le randori : un combat de durée variable où les points ne sont pas comptés et qui permet à chaque judoka d’essayer librement les techniques, ce qui lui permet de progresser et aiguise ses réflexes
  • le kata : une suite de techniques imposées dans leur modalité d’exécution, qui favorise la concentration et la recherche de la perfection du geste
  • le shiai : un combat minuté qui se fait sous l’autorité d’un arbitre qui attribue les points et décide du vainqueur (ce sont les compétitions que l’on voit aujourd’hui à la télévision)

Kano y ajoute une quatrième dimension, le mondo : discussion libre professeur / élèves censée contribuer à l’apprentissage. Honnêtement, de nos jours, elle est peu pratiquée en tant que telle. Mais elle participe de la convivialité et de la transmission orale de l’expérience : mon professeur faisait du mondo sans le savoir (ou peut-être sans me le dire ?...)

Le succès de la méthode judo kodokan ne fait que croître au Japon : un peu avant la Première guerre mondiale, soit moins de trente ans après son lancement (Jigoro Kano a alors environ 50 ans), le judo est désormais enseigné au niveau national.

Ce n’est pourtant pas le judo mais son « ancêtre », le jiu-jitsu, que l’Occident, fasciné, va à cette époque découvrir…

1905 : JIU-JITSU : LES MYSTERES DE LA LUTTE NIPONNE FASCINENT BRIEVEMENT  LA FRANCE

Si le Japon s’est ouvert à l’occident depuis 1868, ce dernier découvre à son tour, au tournant du XXème siècle, la culture du pays du soleil levant. Le japonisme désigne par exemple le courant artistique et pictural (autour des années 1870 – 1880) qui s’inspire des motifs et des estampes japonaises. Mais c’est surtout par le sport que l’occident va « venir » au Japon.

En 1899, à Londres, un ingénieur du nom de W.E. Barton-Wright ouvre ainsi un club de « culture physique » et de « gymnastique médicale » (nous dirions aujourd’hui « musculation » et « fitness / remise en forme »). Connaissant un peu de jiu-jitsu, il se met à enseigner ce qu’il sait des techniques de défense et appelle celles-ci un peu pompeusement le « Bartitsu ».

En 1901, le Procureur général de Tokyo rend visite à son homologue parisien et offre, à cette occasion, une petite démonstration des techniques utilisées par la police nippone. Mais cela ne marque pas encore le début véritable de l’engouement qui va bientôt saisir la France à propos de ce qu’on appelle encore la « lutte japonaise » et qui en fera plus tard le grand pays du judo que nous connaissons.

En faut attendre 1905 pour que le déclic se produise. Cette année-là, alors qu’il se trouve à Londres pour « arbitrer des exercices de force », un sportif Français du nom d’Edouard Desbonnet, culturiste qui affiche un non négligeable 41 cm de tour de biceps (au repos), est convié par des amis à venir au Bartitsu club où on prétend que deux Japonais gringalets de 50 kgs peuvent parvenir à vaincre un colosse tel que lui. Sceptique mais intrigué et ouvert d’esprit, Desbonnet se rend à l’invitation : il est immédiatement conquis par l’efficacité de la discipline qu’il vient de découvrir.

Bartitsu club à Londres en 1905

Bartitsu club à Londres en 1905

Dès septembre 1905, il ouvre une salle de jiu-jitsu à Paris, au 55 rue de Ponthieu (VIIIème arrondissement). Très entremis au sein du monde de la presse sportive, alors en plein essor (le tour de France, par exemple, est né 2 ans plus tôt), Desbonnet donne une publicité importante à son établissement. Ce faisant, il rencontre un certain Ernest Régnier, « bon petit lutteur de gréco-romaine », et lui propose de s’initier au jiu-jitsu pour le développer. Le succès est au rendez-vous. Les techniques permettant au « petit de vaincre le gros » et auréolée de « secrets » fascinent les élites parisiennes et obtiennent un large écho médiatique.

Mais ce succès irrite aussi.

Les tenants des méthodes de combats françaises traditionnelles (escrime, boxe, lutte gréco-romaine) voient en effet d’un œil mauvais cette concurrence qui suscite l’engouement grâce à l’appui d’une presse enthousiaste et dynamique. Le professeur Georges Dubois, par exemple, maître d’armes et culturiste en plus de pratiquer la boxe française (la « savate » !), proteste ainsi contre « ces Japonais qui viennent tordre nos articulations avec un beau sang-froid ».

Cet athlète de 40 ans et d’1,68 m pour 75 kilos (de muscles) offre alors un combat loyal afin de démontrer, à la presse et à quelques personnalités qui font l’opinion, la supériorité des techniques tricolores et à l’ancienne sur les japonaiseries à la mode. En face, le professeur Ernest Régnier (« Ré-Nié » comme il se fait appeler maintenant) a 38 ans pour 1,65 m et 63 kilos – de techniques. Il incarne la génération nouvelle : formé un peu à la boxe et surtout à la lutte traditionnelle, il s’est initié au jiu-jitsu et en est devenu professeur. Il accepte le défi qui se déroule le 26 septembre 1905 (sur la terrasse des usines Védrine de Courbevoie).

Les combattants sont en costume de ville (chaussure et cravate) et « tout est autorisé sauf mordre, crever les yeux ou blesser le bas-ventre ». C’est du brutal mais, au moins, c’est clair…

L’arbitre (en haut-de-forme) indique un élégant « Allez, messieurs ! » (notons que « Allez ! » est le terme d’escrime consacré et prononcé en français dans toutes les compétitions internationales, encore aujourd’hui) et le combat commence.

Il va être bref.

Dubois attaque en « chassé » (coup de pied de côté, classique en savate). Régnier n’est pas un boxeur, c’est un lutteur et il est donc vulnérable à distance de pied et de poing : soit il esquive, soit il « entre » dans la garde de son adversaire. Il fait les deux successivement. Il projette alors Dubois à terre. Celui-ci tente de l’étrangler mais ne peut comprendre la technique que Régnier lui porte rapidement : une « clé » de bras où il s’agit d’immobiliser le bras de l’adversaire en extension entre ses jambes puis, à l’aide d’un mouvement du bassin, d’appuyer dans le sens inverse de l’articulation…

De nos jours, cette technique est un classique du judo (juji gatame) que l’on apprend au niveau de la ceinture bleue et que l’on voit assez régulièrement en compétition, y compris internationale. Bien exécutée, elle est imparable car l’articulation placée en extension ne bénéficie plus de la force du biceps. Il faut vraiment une différence de musculature importante entre les deux adversaires pour que celui qui subit la technique (uke) parviennent à s’en sortir face à celui qui la porte (tori). Dubois, qui l’ignorait, n’avait aucune chance face à ce procédé.

« Il pousse un cri terrible » et il abandonne. Le combat a duré 6 secondes.

Clé de bras (juji gatame) portée par Régnier sur Dubois lors de leur combat de 1905

Clé de bras (juji gatame) portée par Régnier sur Dubois lors de leur combat de 1905

Le mouvement (l’esquive, appelée en judo le tai-sabaki), la vitesse, la technique et l’à-propos ont donc triomphé de la puissance physique, de la force brute des coups et de la musculature. L’enthousiasme est immense. La presse sportive ne parle plus que de jiu-jitsu et offre à ses lecteurs les noms pittoresques et fascinants de projections venues d’orient et francisées pour davantage d’impact (sur les esprits !) : tomoe-nage (appelé stomach-throw en anglais) devient ainsi la fameuse « planchette japonaise » par exemple…

Le combat Dubois – Régnier permet véritablement au jiu-jitsu d’acquérir ses lettres de noblesse auprès du grand public. Les classes bourgeoises y sont sensibles, elles qui craignent les agressions des redoutables « apaches » des faubourgs (on dirait aujourd’hui les « bandes des banlieues » que, à cette époque, l’angélisme et le politiquement correct ne conduisent pas à transformer en victimes).

Jiu-jitsu sur les Champs-Elysées....

Jiu-jitsu sur les Champs-Elysées....

Le Tout-Paris des artistes, des sportsmen et des aristocrates se presse également pour devenir jiujitsueur : une activité à la mode et dont certaines élites politiques se demandent si l’efficacité n’est pas (entre autres) à l’origine de la victoire navale écrasante remportée par la flotte japonaise sur la flotte russe à Moukden, cette même année 1905…

Les dames aussi se défendent contre les Apaches (la "racaille" de la Belle Epoque)

Les dames aussi se défendent contre les Apaches (la "racaille" de la Belle Epoque)

Mais l’euphorie n’est pas longue.

Régnier enchaine, imprudemment, les représentations et les combats d’exhibition dans des salles de spectacles à la mode. Le 30 novembre 1905, c’est la consternation. Comme à l’habitude, Régnier propose à un quelconque spectateur de monter sur le ring pour se mesurer à lui. Un lutteur professionnel du nom de Witzler se présente alors. Witzler a préparé son coup (c’est le cas de le dire…) et, d’entrée, assène un violent « coup de boule » à Régnier qui ne s’y attend pas et tombe K.O. L’enthousiasme naissant est brisé net : la lutte japonaise n’est pas cette technique d’élégance et d’invincibilité qu’on prétend. L’infortuné Régnier est déconsidéré quasi-immédiatement. Desbonnet ferme son club. Le soufflé médiatique retombe deux mois seulement après le retentissant combat Régnier - Dubois.

Pugnace, Régnier repart cependant à l’offensive quelques mois plus tard. En vain.

En décembre 1908, il commet même une terrible erreur : il défie Ivan Poddubny, un colosse russe de 1.83 m et de 112 kilos. Certes, le poids et le muscle ne font pas peur à l’intrépide Régnier mais celui-ci choisit mal son terrain : plusieurs fois champion du monde de lutte, Poddubny exige de combattre… torse nu. Régnier (qui est en kimono), inconscient, accepte. Forcément, il ne parvient pas à le saisir et c’est finalement Poddubny qui lui porte une clé à la cheville et le contraint à l’abandon.

A peine connu, le jiu-jitsu a perdu tout crédit auprès de ceux qu’il avait brièvement fasciné.

Il est alors relégué sur les champs de foire et les baraques foraines pour capter l’attention des classes populaires lors de combats plus ou moins truqués. Son exotisme et son image « corps à corps » est également utilisé dans les chansons populaires, les cartes postales amusantes, les premiers films muets et les caricatures des empoignades de politiciens à la Chambre des députés : toutes choses qui amusent facilement un public peu regardant.

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

Seule la police parisienne s’y intéresse de façon un peu approfondie et sérieuse afin de former notamment les policiers en civil (on dit alors « en bourgeois »). Pour l’anecdote, signalons que Maurice Leblanc, dans l’aventure « La comtesse de Cagliostro », affirme qu’Arsène Lupin fut professeur de jiu-jitsu dans les années 1890 : un sérieux anachronisme puisque cette discipline était alors inconnue en occident… !

En France dans les années 1920, on demeure encore très loin du judo de Jigoro Kano.

1935 : MAITRE KAWAISHI ET SA « METHODE »

Pourtant au début des années 1930, quelques élèves de Jigoro Kano commencent à enseigner le judo à Paris, de façon confidentielle et à un public limité. Le Maître lui-même (qui parle anglais, allemand et français) se déplace plusieurs fois dans la capitale.

C’est à Paris et en 1934 que les choses bougent avec la rencontre décisive entre un brillant physicien juif ukrainien (Moshe Feldenkrais) établi en France et Jigoro Kano, lors d’un des voyages de ce dernier. C’est Feldenkrais qui va être le vecteur décisif de diffusion du judo, en tant que discipline désormais émancipée du jiu-jitsu, auprès de l’élite intellectuelle et universitaire française où il a beaucoup de connaissances.

Le Japonais Kawaishi (c’est son nom) Mikinosuke (c’est son prénom), lui, arrive à Paris en 1935. Il a été nommé 4ème dan de judo au Kodokan en 1924 (les grades avant la ceinture noire sont des kyu, ceux d’après sont des dan) et, depuis lors, a roulé sa bosse aux Etats-Unis, au Brésil et en Angleterre. Il y a enseigné le kendo (la voie du sabre – pratiqué avec un sabre en bambou), notamment en participant à de nombreuses démonstrations et des combats d’exhibition et en diffusant, c’est ce qui nous intéresse, la voie de la souplesse : le judo.

Maitre Kawaishi

Maitre Kawaishi

C’est avec lui que le judo va se faire connaitre en France et l’on peut sans crainte affirmer que, si Kawaishi n’avait pas effectué le travail fondateur qui a été le sien, notre pays ne serait pas la grande nation de judo qu’elle est devenue par la suite.

Le livre de toute une génération...

Le livre de toute une génération...

La « méthode Kawaishi » se traduit par une adaptation du judo à l’esprit occidental et plus particulièrement français, marqué par le cartésianisme qu’incarne les scientifiques, étudiants et professeurs autour de Feldenkrais. Concrètement :

  • Kawaishi  rationnalise. Si le Japonais accepte d’être « ceinture blanche » puis « ceinture marron » avant d’accéder (éventuellement !) à la « ceinture noire », l’Occidental veut pouvoir quantifier et matérialiser sa progression. Kawaishi établit donc une échelle de ceintures de couleurs, qui va de la plus claire (blanche) à la plus foncée (noire) en passant successivement par jaune, orange, verte, bleue et marron. Avec quelques aménagements secondaires, cette progression est restée la même aujourd’hui.
  • Il systématise. Si le Japonais se contente du nom des projections en des termes poétiques (« grande bascule de hanche », « roue autour du genou », « roue autour des épaules », « tempête sur la montagne »…), le Français recherche davantage de clarté. Kawaishi décide donc de numéroter les techniques : « 1er de hanche » (Uki goshi), «1er d’épaule » (ippon seoi nage) ou « 1er de jambe » (O soto gari) qui permet aux élèves de matérialiser leur progression.

 

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde
  • Il homogénéise. Plus question d’approfondir fastidieusement (à la japonaise) les mouvements « de hanche » en allant de la technique la plus simple à celle la plus sophistiquée, puis de passer aux techniques d’épaule suivant la même progression. A chaque « ceinture » correspond désormais un groupe de techniques diversifiées (des projections debout, des immobilisations au sol, des étranglements et des clés de bras). Elles doivent être maitrisées pour pouvoir accéder à la ceinture supérieure. 
  • Quant à l’« esprit judo » promu par Kawaishi, il s’ancre dans le comportement des pratiquants. Il est, là encore, parvenu jusqu’à nous :-

- abolition des signes sociaux extérieurs au profit du seul signe extérieur d’expérience et de connaissances : la ceinture

- respect du maître, des autres, du lieu, des codes de comportements, toutes choses qui commencent par celui des horaires, de la propreté du corps et la politesse

- endurcissement du mental en vue de se perfectionner par la persévérance, par l’obstination à recommencer encore et encore

- respect de l’adversaire, qui n’est pas un ennemi à abattre par tous les moyens et surtout pas par la tricherie (« mauvais mental ! ») mais qui n’est que le vecteur de la propre progression individuelle : dans l’apprentissage d’un mouvement, uke (celui qui subit) est aussi important que tori (celui qui agit)

- acceptation de la défaite comme le signe d’un travail supplémentaire à mener pour progresser, modestie devant la victoire (car « on trouve toujours son maître » comme l’a toujours affirmé mon professeur)

- port de la ceinture (spécialement la noire) qui impose davantage de devoirs (d’exemplarité) qu’elle ne procure de droit quelconque

Tout cela s’apprend sur un tatami de judo. Hier. Aujourd’hui. Demain.

Remettons cependant les choses à leur juste niveau. En 1938, le nombre de pratiquants de judo en France est très modeste : une centaine seulement. Pour l’anecdote, signalons cependant que, le 20 avril 1939, un Français se voit attribué la « ceinture noire » pour la première fois de l’histoire (Maurice Cottereau).

La Seconde guerre mondiale et l’Occupation n’offrent pas un cadre propice au développement réel du judo sportif. D’un côté, l’exaltation des vertus sportives, le culte du corps, du combat, de la force conduit les thuriféraires des forces de l’Axe (cette alliance militaire Allemagne-Italie-Japon) à avoir de la bienveillance vis-à-vis des sports de combat. Mais, d’un autre côté, comment s’assurer que ceux qui pratiquent ces sports ne vont pas précisément utiliser leurs connaissances contre le régime en place ?... Globalement, c’est une certaine méfiance, teintée de tentatives de récupération politique qui domine lors de cette période troublée.

APRES-GUERRE : DEBUT ET FOISONNEMENT DU JUDO  

L’après-guerre voit l’essor du judo en France autant qu’à l’étranger.

En 1944, il y a 600 pratiquants. En 1950, il en a 5 742.

Je vous passe les tribulations de la mise en place de la Fédération française et du Collège des ceintures noires, les luttes internes entre partisans de la dimension sportive, partisans de la dimension initiatique, éducative, artistique ou philosophique, la question de l’amateurisme, de l’argent, du profit, etc… Les années 1940 / 1950 sont une période, disons pudiquement, d’ « ajustements ». Comment passe-t-on les grades, comment doit-on donner le droit d’enseigner et à qui et à quel tarif, tout cela donne lieu parfois à une certaine confusion et une grande hétérogénéité entre les clubs. Certains bénéficient de moyens financiers importants, d’autres d’enseignants prestigieux qui fédèrent à titre personnel d’autres clubs autour d’eux et impriment un « style personnel », d’autres de seulement beaucoup d’enthousiasme et d’autres d’aucune notoriété mais de membres qui sont allés, à titre personnel, au Japon pour y parfaire leur connaissance du judo…

Le judo foisonne et c’est parfois n’importe quoi. Ainsi mon professeur, qui avait commencé la pratique dans ces années-là, me racontait-il avoir rencontré, en trainant son kimono dans divers clubs afin d’y préparer son passage de ceinture noire, un professeur qui décernait, hors de tout contrôle fédéral officiel, une ceinture noire « locale » qu’il appelait « noire à damiers »…

L’organisation est évidemment meilleure dans la police ou dans l’armée, lesquels constituent des clubs structurés qui permettent de diffuser un enseignement dans des conditions plus homogènes (c’est d’ailleurs lors de son service militaire outre-mer que mon professeur avait fait connaissance avec le judo).

Vers la fin des années 1950, les structures finissent par s’homogénéiser, notamment grâce aux nombreux clubs municipaux. Le 28 novembre 1955, un décret ministériel institue une procédure de contrôle des enseignants du judo en France (enfin !) et la FFJDA (Fédération Française de Judo et Disciplines Associées) est créée en 1956, offrant un cadre qui fédère désormais les diverses « tendances » et « écoles » du judo français.

A cette date, il y a en France 30 000 licenciés…

Les compétitions internationales se développent : en décembre 1951, Paris organise les premiers championnats européens de l’après-guerre. Dans la catégorie « ceinture marron », le Français Dupré y bat le néerlandais Anton Geesink (retenez bien ce nom !) et les Français remportent tous les catégories « 1er, 2ème et 3ème dan »…

Vous l’observez : les catégories sont encore des catégories de… ceintures !

Une nouvelle question émerge alors et soulève la polémique : faut-il plutôt introduire des catégories de poids dans les compétitions ? La réponse semble évidente aujourd’hui. Elle ne va pourtant pas de soi à l’époque : dans une discipline où le « petit » est censé pouvoir, grâce à son expertise, vaincre le « gros », n’est-ce pas précisément introduire des dispositions contraires à l’« esprit du judo » que d’introduire une classification par poids ? On débat et on s’empoigne (ce qui est de rigueur, pour des judokas) sur le sujet… 

En 1952, une compétition internationale organisée à Zurich (Suisse) est mise sur pied avec, pour la première fois, trois catégories : - de 68 kgs, - de 80 kgs, + de 80 kgs. C’est un premier essai. Faut-il suivre ?

Au plan international, rien n’est encore arrêté. D’ailleurs, le premier championnat du monde qui a lieu en 1956, à Tokyo, sur la terre d’origine du judo, est un championnat « open » : toutes catégories de poids confondues. Noblesse oblige, c’est un Japonais, Shokichi Natsui, qui l’emporte mais les Français ont brillé et, avec Henri Courtine, sont parvenus jusqu’en demi-finale.

Deux ans plus tard, en 1958 : nouveaux championnats du monde (toujours « open »), nouvelle victoire japonaise et encore un demi-finaliste français : Bernard Pariset.

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

En France (où l’on défend vigoureusement les valeurs traditionnelles du judo « à l’ancienne »), la FFJDA  organise un referendum en 1959 auprès des seules ceintures noires. Le résultat est sans appel : 85 % votent « contre » les catégories de poids. La « fédé », cependant… n’en tient pas compte. Le pragmatisme l’emporte :

  • à valeur technique égale ou très proche, la masse musculaire d’un combattant fait forcément la différence : le « petit » ne peut vaincre le « gros » que si le premier connait le judo mais pas l’autre…
  • les catégories de poids sont devenues un phénomène majoritaire dans les compétitions internationales : si les Français veulent y participer activement, ils doivent se soumettre aux règles appliquées partout ailleurs…

Cependant, une voie (c’est le cas de le dire) intermédiaire est trouvée au niveau internationale : celle de la coexistence des catégories de poids (trois) et d’une catégorie « open » dans laquelle les combattants de tous poids peuvent s’aligner indifféremment (en pratique, on observera que seuls les plus lourds s’y inscrivent effectivement…)

1960 : SPORT, LITTERATURE ET CINEMA POUR LE JUDO

Au niveau international, la notoriété du judo explose.

En 1961, les troisièmes championnats du monde (toujours « open »)  sont organisés à Paris. Ils constituent un tournant du judo sportif : à la stupéfaction générale, le judoka du pays du soleil levant est battu en finale par un… néerlandais, Anton Geesink (que nous avons vu plus haut). C’est une nouveauté et une découverte (dont les Nippons ne se réjouissent pas particulièrement) : les Japonais ne sont ni invincibles, ni imbattables… Humiliés nationalement, les Japonais entrent alors dans le système des « catégories de poids ».

Anton Geesink aux championnats du monde de 1961

Anton Geesink aux championnats du monde de 1961

Puis le judo fait son apparition aux JO de 1964 à Tokyo (uniquement pour les hommes car cela ne sera le cas pour les femmes qu’en… 1992 à Barcelone). Les Japonais dominent encore largement : trois médailles d’or dans les trois catégories de poids mais, à nouveau, c’est Anton Geesink qui remporte en « toutes catégories » !

Les années 60 sont celles de l’entrée définitive du judo, en tant que discipline sportive, dans le paysage culturel et social. L’essor des loisirs et la promotion des sports favorisent ceux du judo. Sur le tatami (en paille assez grossière, à l’époque…), les enfants apprennent le « premier de hanche » et le « contrôle latéro-costal ».

Mais sa notoriété ne s’arrête pas là : sport d’action, viril et engagé, le judo fait son entrée dans la littérature (de gare) et le cinéma grâce aux romans d’espionnage d’Ernie Clerk, un journaliste lui-même pratiquant de judo et d’aïkido. Dans la série entamée par Staccato pour le judoka (1960), Clerk met en scène un dénommé Marc Saint-Clair, agent des services secrets français et dont le profil et les aventures ressemblent à celle d’OSS 117 (créé par le Français Jean Bruce en 1949) ou celles de James Bond (créé par le britannique Ian Fleming en 1953).

La particularité de Marc Saint-Clair tient dans ses compétences en jiu-jitsu et en judo, qui le font surnommer le judoka à titre professionnel. Bien documentée au plan technique, pleine d’action et en résonnance avec la situation internationale de son époque (marquée par une « Guerre froide » qui peine à se transformer en « détente »), la série connaitra un réel succès jusqu’aux débuts 1970 et comptera 20 opus. Elle sera même adaptée par deux fois au cinéma dans Le judoka agent secret (1966 avec Jean-Claude Bercq) et Casse-tête chinois pour le judoka (1968 avec Marc Briand).

Couvertures de livres et affiche du film

Couvertures de livres et affiche du film

Signalons au passage que, dans le film « Tintin et le mystère de la toison d’or » (1961), Tintin (Jean-Pierre Talbot) utilise 6 techniques de judo sympathiques et tout à fait bien exécutées lors de deux bagarres.

Tintin / Jean-Pierre Talbot utilise 6 techniques 100 % judo (+ des blocages et le coup de pied de karaté "yoko geri") dans "Tintin et le mystère de la Toison d'or (1961)

1970 : UN JUDOKA DE PAPIER, DOCTEUR JUSTICE

C’est dans ce contexte de développement du judo sportif qu’apparait un personnage de bande dessinée qui va acquérir une popularité énorme et de façon foudroyante après avoir fait son entrée, en juin 1970, dans le numéro 69 de l’hebdomadaire Pif Gadget. A consulter : l'excellent site de Daniel, fan du docteur Justice et qui le montre par un blog sans équivalent sur le sujet.

Pif Gadget est un journal pour les enfants et les adolescents qui concurrence des magazines tels que Mickey magazine (américain), Tintin (belge) ou Pilote (français). Il se différencie de ceux-ci :

  • par un « gadget » souvent à monter soi-même
  • par une galerie de personnages humoristiques bien campés (Pif et Hercule, Pifou et Brutos, Léo le lion et son gardien, Corinne et Jeannot, Arthur le fantôme, Horace cheval de l’Ouest…)
  • par des récits d’aventures complets et non en épisodes. Le jeune lecteur retrouve des héros tels que le blond cow-boy Teddy Ted, le taciturne indien solitaire Loup Noir ou encore l’homme préhistorique Rahan (« le fils des âges farouches » aux « cheveux de feu » !). Dans cette galerie va bientôt prendre place, à partir de 1970, le docteur Justice

Docteur Justice est un personnage créé par le scénariste Jean Ollivier (1925 – 2005) et illustré par le dessinateur Raphaël Marcello (1949 – 2007) dont la genèse est expliquée dans les n° 160, 164 et 170 de Pif Gadget (1972).

Un été de 1970, le scénariste Jean Ollivier, de retour de Genève, raconte à plusieurs journalistes du journal avoir retrouvé par hasard un ancien camarade de service militaire. L’homme est devenu médecin à l’OMS (l’Organisation Mondiale de la Santé qui est « dans le domaine de la santé, l’autorité directrice et coordonnatrice des travaux ayant un caractère international au sein du système des Nations Unies »…)

« C’est une sorte de médecin errant (…), explique-t-il, un de ces techniciens qui poursuivent une lutte énergique contre le choléra, le trachome, le palu [= le paludisme, ndlr] et autres maladies qui sévissent dans telle ou telle région du globe. (…) Ce que mon camarade trouve passionnant dans ce genre de missions, c’est qu’il passe du jour au lendemain du monde moderne des jets, des laboratoires ultra-perfectionnés et des hôtels climatisés à de pauvres civilisations isolées dans l’espace et dans le temps, ce qu’il appelle les enfants perdus de la Terre ».

Devant un auditoire désormais captivé, Jean Ollivier enchaine alors par une anecdote : « Vous vous souvenez des grandes inondations de Birmanie en 1967 ? Le choléra menaçait toute une région du côté de Kuala-Lumpur… Mon toubib se fait parachuter dans la jungle avec quarante kilos de matériel médical sur le dos, réceptionne dix containers de vaccins et organise la campagne de vaccination, village après village, marécages, tigres, etc… Tout marche bien jusqu’au jour où une confrérie de sorciers lui tombe dessus, l’enlève, se prépare à le mettre à mort… »

Jean Ollivier tient son public en haleine : « Et c’est là que son expérience de ceinture noire de judo le sort d’affaire… Un contre six ou sept… Il laisse la moitié des sorciers sur le carreau, proprement KO et s’échappe sous une pluie de sagaies… Et ce n’est qu’une aventure parmi d’autres… »

De vous à moi, je ne suis pas sûr que l’anecdote soit parfaitement exacte sur le plan géographique et ethnologique : Kuala-Lumpur n’est pas en Birmanie mais en Malaisie (2 500 kilomètres au sud-est) et s’il y a des sorciers (donc des populations animistes), sans doute s’agit-il de la province de Sarawak, probablement peu pourvue en sagaies, qui sont des armes… africaines (ces scénaristes : toujours une imagination débordante…)

Mais, bon. Jean Ollivier a fait mouche : autour de lui, c’est l’enthousiasme. Roger Lecureux (scénariste de Rahan et de Teddy Ted) s’exclame : « Tu tiens là un héros de notre temps (…) moderne, solide, original, ni détective ni journaliste ! ». On cherche rapidement un nom pour la future série et le personnage : « OMS : S.O.S. » ? « Docteur Volant » ? « Docteur Casse-cou » ? « Docteur Jet » ? « Docteur Rush » ? Non. Non et non. On n’y arrive pas. Tout ce travail pour rien... « Vraiment, il n’y a pas de justice » dit quelqu’un. « Docteur  Justice » : voilà un nom qui sonne bien ! On définit le personnage dans une phrase qui servira, presque in extenso, à l’introduction de la plupart des aventures : « Je m’appelle Justice. Docteur Benjamin Justice, médecin attaché à l’OMS. Un médecin volant, en quelque sorte, abonné aux lignés aériennes internationales. »

 

Docteur Justice (un air d'Alain Delon - avec la modestie en plus ! -)

Docteur Justice (un air d'Alain Delon - avec la modestie en plus ! -)

Après 113 épreuves, le dessinateur Raphaël Marcello, sur la base d’une allure rappelant vaguement l’acteur Alain Delon, donne un visage et un style au personnage. Benjamin « Ben » Justice apparait pour la première fois en juin 1970 dans une aventure intitulée « Dr Justice à New York » et répond à des « codes » qui serviront de fil directeur aux 110 (!) aventures suivantes :

  • âgé d’environ 35 / 40 ans, Benjamin Justice a vécu au Japon durant son adolescence et a reçu l’enseignement de maître Hiamuri au dojo (*) d’Odawara (près d’Okazaki) où il a été élevé au grade de 6ème dan (Ro-ku-dan) de judo
  • attaché à l’OMS sous les ordres du docteur Chatway, Justice est envoyé aux quatre coins du monde pour des missions de type médical ou humanitaire
  • dans ce cadre, il se retrouve aux prises avec toutes sortes de malfrats : trafiquants d’armes, de médicaments ou d’esclaves, mafieux divers et leurs hommes de main, chefs tribaux violents, politiciens corrompus etc…

(*) lieu d’apprentissage

Il y a un peu de Tintin et un peu de Bob Morane chez ce héros solitaire au grand cœur, infatigable globe-trotter qui acquiert un succès immédiat grâce à des aventures au graphisme soigné et quasi-cinématographique.

Ca bouge, avec Docteur Justice...

Ca bouge, avec Docteur Justice...

Docteur Justice parcourt le monde inlassablement et offre au jeune lecteur français (qui a alors rarement voyagé) un dépaysement sans cesse renouvelé en débarquant de l’avion, à chaque épisode, dans un lieu nouveau.

Partout, Justice est rapidement jeté dans l’action : il mène une course-poursuite à moto sur les quais du métro de New York, il est agressé sur un marché de Singapour, il se trouve mêlé à une bagarre au pied du Parthénon à Athènes, il est parachuté dans la jungle de Malaisie ou du Cambodge où les populations locales ne lui veulent pas du bien, il est attaqué par des Touareg en parcourant le Sahara en jeep, il est poursuivi par des psychopathes dans la lande d’Ecosse, il se met à dos des contrebandiers en faisant de la pêche sous-marine aux Bahamas ou du tourisme dans les îles grecques des Cyclades, il empêche des terroristes japonais de poser des bombes lors d’une fête nautique locale, il est emprisonné par des brigands dans le désert du Mexique, il met fin aux agissements de voyous de Bogota qui rackettent les gamins des rues, il ruine les projets de pilleurs d’antiquités dans les sables d’Egypte, son avion est mitraillé au-dessus du Pacifique par des soldats japonais oubliés sur une île, des trafiquants de médicaments tentent de le livrer aux crabes géants de la baie de Hong Kong et j’en passe…

Docteur Justice c’est de l’action pure, au service de causes nobles (la lutte contre les pollueurs, la défense des populations opprimées, la santé et la dignité des plus démunis…) et toujours avec un souci d’éthique. Car quand le docteur Justice se bagarre (et, en fait, c’est à chaque récit !) c’est toujours à titre défensif, le plus souvent à mains nues et en refusant systématiquement l’usage d’armes à feu. 

Face à des adversaires en général fourbes et déloyaux, plus nombreux, mieux armés et dépourvus de scrupules mais (dommage pour eux) plus frustes et sans aucun code moral (ce qui fait la différence), Benjamin Justice utilise les arts martiaux avec, en priorité : le judo. Dans chaque situation difficile, le souvenir de son maître Hiamuri lui revient d’ailleurs pour l’aider grâce à la réminiscence d’une maxime bien sentie telle que « la voie difficile est celle qui mène sur les hauteurs », « frapper quand il est bien de frapper, mourir quand il est bien de mourir », « la lame n’allonge pas le bras de celui qui ignore la vertu » (celle-là, je l’adore) ou encore « Le vrai courage et de faire ce qui est juste » (présent dans l’actuel code moral du judo de la Fédération française)… Celui qui a élevé le jeune Benjamin (ses parents étaient décédés) est une figure tutélaire omniprésente dans la série.

Benjamin Justice reçoit son 6ème dan des mains de son maître Hiamuri.

Benjamin Justice reçoit son 6ème dan des mains de son maître Hiamuri.

Les premières aventures mettent en scène le héros avec des techniques très pures et classiques de judo dont le graphisme, bien souvent, a été directement emprunté par Marcello au Guide Marabout du Judo… Techniques d’épaule ou fauchages s’enchainent pour la plus grande joie du pratiquant qui retrouve les projections qu’il apprend sur le tatami et qu’il voit utilisées « en direct » contre des « méchants ». C’est jubilatoire.

Précisons cependant que, dans cette affaire, ni le dessinateur ni le scénariste ne pratiquent eux-mêmes les arts martiaux. D’ailleurs, cela se voit.

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

De temps à autre, Marcello-Justice utilise en effet des techniques très élaborées et pas toujours réellement compatibles avec la scène d’action concernée. Le très technique yoko-wakare, par exemple, est un mouvement appartenant à la catégorie des sutemi (= sacrifice - de l’équilibre !). Il est très spectaculaire au plan visuel mais est objectivement difficile à exécuter et quasiment impossible à « placer » avec succès en compétition…

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

Par ailleurs, Benjamin Justice pratique aisément le Kiaï (ce « cri qui tue » popularisé à la fin des années 1930 dans la « méthode Kawaishi ») qui tétanise l’adversaire (et le lecteur) par sa puissance et son efficacité !

Bouchez-vous les oreilles !...

Bouchez-vous les oreilles !...

Le 6ème dan de judo Benjamin Justice démontre aussi toute sa maîtrise de l’ensemble des arts martiaux en utilisant de nombreuses techniques de jiu-jitsu (clés, parades, atemis – coups - …) contre les malfrats et même parfois des animaux (!). Ca castagne en permanence.

100 % action

100 % action

De très bonnes scènes d'action, dommage qu'il manque"l'esprit" du docteur Justice de la BD...

Ces spectaculaires techniques de frappe, servies par un graphique de toute beauté, sont davantage dans l’air du temps des années 1970 où se développent les films et les séries TV « karaté / kung-fu » (Bruce Lee, David Carradine…) Elles vont progressivement devenir dominantes dans cette BD. C’est du reste grâce à elles que le docteur Justice va véritablement acquérir sa popularité auprès des masses de non-pratiquants.

En 1975 (cinq ans seulement après son lancement) c’est la consécration au cinéma. Le personnage est adapté dans le film du même nom (réalisation de Christian-Jaque) avec, dans le rôle principal, un acteur américain peu connu : John-Philip Law. Malgré des décors originaux, des scènes d’action réussies et un scénario qui tient la route, le film ne comporte aucune référence à maître Hiamuri et le docteur Justice y est une sorte de cadre supérieur international aux allures de play-boy qui drague lourdement toutes les femmes qu’il croise. Quant au judo, c’est simple : il n’y en a pas. Les scènes d’action ne comportent que des techniques de karaté…Christian-Jaque est passé entièrement à côté de tous les « codes » de la série. La déception est immense pour les spectateurs, je vous le dis, moi…

Après cette légère digression durant laquelle, je le reconnais, je me suis fait plaisir, revenons au judo.

ANNEES 70 : REJAPONISATION ET ESSOR INTERNATIONAL DU JUDO FRANCAIS

En 1970, il y a en France 233 000 licenciés et l’on peut pratiquer le judo à partir de 8 ans.

Après une période caractérisée par une occidentalisation de la pratique (ceinture de couleurs) et une francisation des termes, les années 70 voient un début de « re-japonisation » : les jeunes élèves y apprennent les projections en langue d’origine avec leur traduction en français (O-goshi : grande [bascule de] hanche, O soto gari : grand fauchage extérieur, O uchi gari : grand fauchage intérieur, Ko uchi gari : petit fauchage intérieur, etc…)

Les ceintures de couleurs se diffusent maintenant… au Japon : étonnant retour vers le pays d’origine de cette discipline de pratiques mises en place ailleurs ! En France, on innove même encore en créant des ceintures « intermédiaires » (un liseré blanc au milieu de la couleur) pour mieux matérialiser les paliers de progression chez les enfants : ceinture blanche/jaune, ceinture blanche/orange, ceinture blanche/verte, etc… On crée même une ceinture « violette » pour matérialiser le niveau équivalent à « ceinture marron » obtenu par un adolescent de moins de 16 ans. Cela n’est pas si rare.

Il faut dire, en effet, que la qualité du judo français progresse à toute vitesse.

En 1975, c’est la consécration : Jean-Luc Rougé devient champion du monde à Vienne (Autriche), un judoka étonnant d’1 m 90 et de » plus de 90 kgs mais capable de « passer » en compétition des sutemi (technique de sacrifice de l’équilibre) en général plus facilement accessibles à des judokas de plus petit gabarit. Les JO de 1976 à Montréal seront cependant décevants pour nos athlètes.

Paru dans Docteur Justice magazine (septembre 1975)

Paru dans Docteur Justice magazine (septembre 1975)

La même année, en 1975, a lieu le premier championnat pour les dames : au masculin comme au féminin, la France va briller sur les podiums internationaux et, cinq ans seulement après Jean-Luc Rougé, en 1980, Jocelyne Triadou devient la première championne du monde tricolore.

1882 : JUDO, la voie de la souplesse à la conquête du monde

Toujours en 1980, Angelo Parisi et Thierry Rey réalisent un bon coup à Moscou aux JO : ils deviennent les premiers champions olympiques français

AUJOURD’HUI, UNE DISCIPLINE TOUJOURS EN MOUVEMENT

Depuis les années 90, le judo a continué à évoluer. Sa médiatisation s’est accrue : kimonos de couleurs (une question qui avait fait l’objet de sondages parmi les pratiquants !), règles d’arbitrage simplifiées et davantage orientées vers l’attaque (suppression des « petits » avantages, sanctions plus rapide en cas de non-combativité, combats raccourcis) et aide de la vidéo (avec des prises de vues multi-angles). Si l’on le compare avec le karaté, on observera que, là où le karaté n’a jamais su s’unifier et s’est éparpillé dans une multitude de « styles » concurrents qui sont autant de « chapelles » nationales (le karaté n’est pas sport olympique), le judo a au contraire offert le profil d’une discipline homogène où toutes les fédérations nationales travaillent de concert au niveau mondial pour faire évoluer les grades, les équipements, les méthodes et les pratiques d’arbitrages, etc…

Malgré la notoriété et la qualité des grands athlètes qui l’ont incarné (Rougé, Coche, Douillet, Traineau, Marie-Claire Restoux, Teddy Riner et j’en oublie, désolé…), le judo n’a pas échappé à diverses polémiques mais celles-ci sont rares et n’ont heureusement pas entaché son image.

On évoquera par exemple la condamnation controversée en 1998 pour dopage de Djamel Bouras (médaille d’or aux JO de 1996). On citera aussi les désaccords (relayés par une presse un peu perplexe voire ignorante) de la FFJDA avec les pratiquants de MMA (Martial Mixed Art), lesquels accusent la FFJDA de tenter de déconsidérer leur discipline pour, soi-disant, enrayer une fuite des pratiquants du judo vers le MMA... (Entre nous, il n’y a pas besoin que la FFJDA déconsidère le MMA - sorte de total fight qui tente de faire croire qu’il possède des vertus éducatives pour les jeunes - : ce dernier le fait très bien tout seul).

Alors, pour conclure cette chronique, revenons à la problématique de départ. Qu’est-ce que le judo, finalement ?

Le judo est certainement une école de vie, titre du livre de Jean-Lucien Jazarin (111ème ceinture noire française et l’un des pionniers de la discipline en France) paru en 1968. C’est aussi, à mon sens, tout simplement (et même si ce n’est heureusement pas la seule) une école de la vie, en concentré, dans ce qu’elle procure de sensations, d’émotions personnelles et de relations avec les autres :

  • l’apprentissage de la persévérance malgré les déceptions et l’impatience, l’apprentissage de la nécessité de l’effort sans lequel rien de valeur ne s’obtient
  • les moments de cafard et de doute, les jours de défaite en compétition ou de prestations ratées à l’entrainement
  • les joies indicibles d’un « passage de ceinture » réussi, d’un mouvement que l’on parvient enfin à « passer » sur un adversaire, d’une victoire en compétition (parfois à la dernière seconde !...)
  • la satisfaction de sentir que votre professeur est content de votre travail, le jour où vous avez tout donné
  • la fierté (modeste) de devenir « ceinture noire », celle qui vous donne un devoir d’exemplarité de comportement sur le tatami et dans la vie
  • les moments forts de convivialité pendant et après l’entrainement car le judo n’est pas, contrairement à ce que d’aucuns peuvent en penser, un sport « individuel » au sens « individualiste ». Vous pouvez vous entrainer seul à courir, à nager, à sauter, à soulever des poids, à faire des saltos ou du cheval d’arçons. Vous pouvez éventuellement jouer seul au squash et même au tennis. Vous aussi pouvez faire des katas de karaté ou de kung-fu seul. Mais vous ne pouvez pas faire du judo tout seul. Sans les autres, vous ne pouvez pas progresser, vous ne pouvez pas vous entrainer. Sans les autres, vous n’êtes rien.

Sport, discipline, défouloir, art martial et école de vie, le judo c’est tout cela et plus encore : le judo, mes chèr(e)s ami(e)s, je vous le dis, c’est de l’émotion pure.

Plein les yeux avec des techniques de toute beauté, au ralenti et sous plusieurs angles !

Pas de judo mais de l'émotion et de l'action dans le livre La cinquième nouvelle...

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Roger 25/09/2016 18:01

Dommage c'était un très bel article, mais malheureusement gâché (à la fin) par ton ignorance et tes préjugés sur le MMA (accusant par la même occasion la presse d'ignorance sur le sujet(ironie suprême)).

Mais bon, je vais me contenter de retenir l'explication de l'historique du Judo qui reste très intéressante...

Sho dan 17/12/2016 18:46

Sans rancune, alors. Merci.

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