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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1913 - SQUELETTES EMMURES, de Lautenbourg-Detmold à MONTCIGOUX... et ailleurs

Publié par Sho dan sur 3 Juin 2017, 14:58pm

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Chers ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de La plume et du rouleau,

 

Voici une chronique qui va vous emmener aux confins de l'histoire, de la littérature policière et de la science. Si sa rédaction est intégralement de votre serviteur, c'est cependant du travail d'autres personnes dont il sera question ici et, dans un souci constant de droits d'auteur autant que de courtoisie, je citerai les noms et les sources que j'ai exploités, en mettant en place les liens adéquats vers les média concernés. Merci de vos réactions sur ce point pour aider ce blog à être conforme avec la réglementation et les droits de chacun.

 

Dans la littérature romanesque, policière ou fantastique, l'idée consistant, pour un assassin, à dissimuler son crime en emmurant sa victime a eu un succès indéniable.

 

L'écrivain américain Edgar Allan Poe (1809 – 1849) en a par exemple utilisé le thème à trois reprises dans ses nouvelles fantastiques : La Chute de la maison Usher (1839), Le Chat noir (1843) et, bien sûr, La Barrique d'Amontillado (1846) où le personnage principal, un noble italien nommé Montresor, tire vengeance d'une insulte proférée à son égard par Fortunato, un aristocrate de sa connaissance, en emmurant celui-ci dans les caves de son palais.

Edgar Allan POE

Edgar Allan POE

En 1918, en France, est publié le premier roman d'un romancier aujourd'hui un peu oublié mais promis, dans l'entre-deux-guerres, à un succès extraordinaire : Pierre Benoit. Ce roman s'intitule Kœnigsmark. L'action se déroule à la mi-1914.

 

Récemment arrivé comme précepteur à la cour du Grand-duché allemand (imaginaire) de Lautenbourg-Detmold, le jeune Raoul Vignerte croit deviner un complot ourdi contre la Grande Duchesse Aurore. Il en acquiert la certitude par une macabre découverte : le Grand-Duc Rodolphe, dont Aurore est supposée veuve, n’est en réalité pas mort en Afrique où il était censé être parti pour un voyage d'exploration. Il a été tué au palais même et son corps a été emmuré derrière la cheminée de la bibliothèque… Les lettres écrites d'Afrique par Rodolphe à Aurore ne sont que des faux forgés exprès pour accréditer cette lointaine expédition. C'est le frère du défunt, le Grand-Duc Frédéric-Auguste, qui est à l'origine de la machination.

Pierre Benoit en habit d'Académicien (1931)

Pierre Benoit en habit d'Académicien (1931)

Avec talent, quoique dans un style aujourd'hui évidemment un peu daté, Pierre Benoit fait virevolter les toilettes des dames et scintiller les uniformes des messieurs. Il mêle intrigue policière, aventure et rivalités sentimentales. Il suggère des amours interdites, inavouées ou inavouables et il conduit l'intrigue jusqu'à l'aube de la Grande Guerre, dans un final poignant qui se termine en un ultime rebondissement. 

 

Le succès est immédiat. Il ne se démentira pas : le livre, depuis sa parution, s'est vendu à plus de 900 000 exemplaires et il a même été, en 1953, le n°001 de la célèbre collection du Livre de Poche, lancée cette année-là. Mais pourquoi ce nom de Kœnigsmark ?

Couverture de Koenigsmark dans le Livre de Poche

Couverture de Koenigsmark dans le Livre de Poche

En romancier habile, Pierre Benoit s'est inspiré de l’histoire vraie de Philippe Christophe Comte de Kœnigsmark, un officier de cavalerie assassiné en 1694 à la cour de Hanovre sur les ordres de l’électeur Ernest-Auguste que celui-ci tenait, plus ou moins à juste titre, pour l’amant de sa femme. Réclamé par sa sœur Aurore de Kœnigsmark, le corps de Philippe Christophe n’avait jamais été ni restitué ni même retrouvé.

 

La rumeur disait qu’il avait été jeté dans un four ou dans une fosse commune ou bien encore dissimulé sous le parquet quelque part au château. Dans son roman, Pierre Benoit évoque de façon plus romanesque une cachette sous les dalles de la salle des Chevaliers… C’est dans le cadre de cette réminiscence qu’il a intitulé son roman du nom de ce personnage.

Affiche originale du film L'emmurée vivante (1977)

Affiche originale du film L'emmurée vivante (1977)

Outre la littérature, le cinéma a aussi exploité le thème. En 1977, par exemple, est sorti le film de l'Italien Fulcio Luci Sette Note in Nero, intitulé dans sa version française L'emmurée vivante (et prudemment interdit aux moins de 16 ans en raison de son scénario jugé inquiétant).

 

Enfant, en 1959, la jeune Virginia Ducci (Jennifer O'Neill) a vu sa mère se suicider en se jetant d'un pont, en Angleterre. Vingt-huit ans plus tard, elle épouse un homme fortuné. Elle ne s'est pas pour autant débarrassé pour autant de ses névroses. Elle a notamment, un jour, la vision d'une femme emmurée. Lorsqu'elle arrive dans la maison de son mari, en Italie, elle découvre effectivement un cadavre à l'endroit précis de sa prémonition. L'homme est immédiatement arrêté lorsque l'identité de la victime est établie : une ancienne maîtresse... En réalité, le coupable est ailleurs et Virginia se lancera à sa recherche en utilisant, précisément, ses visions prémonitoires... Un film à mi-chemin entre L'Exorciste et Les Hauts de Hurlevent, version « horreur » du cinéma italien des années 1970...

 

En matière de crime, l'emmurement ne se cantonne cependant pas uniquement à l'univers romanesque. Dans ce domaine, la réalité dépasse, hélas, largement la fiction...

A Marseille, on emmure...

A Marseille, on emmure...

Ainsi, tout récemment, en janvier 2017, à Marseille, un homme d'une trentaine d'années habitant dans le quartier Saint-Louis a ainsi été mis en examen et écroué pour avoir tué sa mère, en 2010, à l'aide d'une arme de poing.

 

A la suite de son crime, il avait conservé le corps une dizaine de jours dans une voiture avant de le placer dans un vide sanitaire de leur domicile. Le squelette emmuré, lui, avait été découvert à l'automne 2016 lors de travaux dans l'immeuble. Jusque-là, le criminel en avait profité pour continuer à percevoir les aides sociales, et notamment le revenu de solidarité active (RSA), de sa mère, jamais formellement déclarée décédée...

A Toulouse, aussi...

A Toulouse, aussi...

Il n'y a pas si longtemps, début août 2014 à Toulouse, la compagne de Laurent Baca, un habitant du quartier Saint Simon, avait signalé la disparition inquiétante de celui-ci. La disparition de ce père de famille de 37 ans, avait suscité de l'émotion et un numéro de téléphone spécial avait été mis en place pour recueillir des informations. La police toulousaine avait lancé deux appels a témoins, en vain. Le parquet de Toulouse avait ouvert une information judiciaire pour « disparition inquiétante ».

 

Elle s'est finalement transformée en « homicide volontaire » lorsque, trois mois plus tard, les enquêteurs ont découvert le corps de Laurent Baca dissimulé sous du béton dans les combles du domicile familial. La femme reconnut être responsable de la mort de son compagnon, tué à l'aide d'une carabine 22 long rifle, expliquant qu'elle subissait régulièrement des violences de la part de son compagnon.

 

Ailleurs, aux Etats-Unis, en juillet 2013, à Poughkeepsie, une localité tranquille au bord de l'Hudson, à 130 kms au nord de New-York, des ouvriers font un jour des travaux dans la cave de James Nichols, un homme décédé à l'âge de 82 ans le mois de décembre précédent. Surprise : ils découvrent un conteneur scellé dans un faux mur. A l'intérieur, la police découvre un squelette qui est facilement identifié grâce à sa dentition : il s'agit de Jo Ann Nichols, l'épouse de James. L'examen montre alors que l'épouse était morte d'un coup violent porté à la tête. James Nichols avait signalé « la disparition » de sa femme à la police le 21 décembre 1985...

 

Un peu plus loin de nous, maintenant, en octobre 1996 à Cahors (Lot), Gérard Prazin, 45 ans, avoue le meurtre de sa femme Anita dont il avait également, cinq ans auparavant, signalé lui aussi la disparition, restée inexpliquée. A ses voisins, l'homme avait, au contraire, expliqué que sa femme était malade et se reposait à la campagne. Les enquêteurs, intrigués par ces contradictions, découvrent le squelette de la victime dans le mur d'une remise de la maison.

Plus loin encore, en 1968, à Béost (Pyrénées-Atlantique), on fait une surprenant découverte dans les combles du clocher de l'église Saint-Jacques-le-Majeur datant des XIIe et XIIIe siècles : un ossuaire d'une trentaine de squelettes humains. La légende locale les identifie depuis lors (sans certitude scientifique formelle) comme les restes d'un groupe de pèlerins morts de la peste en 1602 (Béost se trouve sur le chemin traditionnel du pélerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle).

 

Plus loin encore, en 1931, c'est à nouveau Marseille qui est le théâtre d'une étonnante découverte lors des travaux de démolition de l’ancien arsenal de la rue de la République, jusque-là propriété de l'Armée (et plus précisément de l'Artillerie depuis 1792). En abattant un mur, tôt le matin, deux ouvriers aperçoivent deux squelettes, apparemment anciens, à l'intérieur de celui-ci. On transfère les squelettes à Antibes pour l'enquête de police. Celle-ci livre rapidement d'étranges conclusions qui posent davantage de questions qu'elles n'apportent de réponses... Les deux squelettes sont ceux d'un homme et d'une femme... tués à l'arme blanche !

 

Les légendes locales se réveillent alors, sans que, encore aujourd'hui, on n'en sache beaucoup plus, faute d'investigations anthropologiques criminelles sérieuses. Pour expliquer la présence des squelettes, on évoque le colonel d'artillerie Raymond. En 1870, cet officier en assurait le commandement. On prétend qu'il était marié à une très jolie femme, d'au moins trente ans sa cadette et que, un jour, celle-ci disparut, en même temps qu'un jeune sous-officier qui fut, pour sa part, porté déserteur… Quant au colonel, il demanda sa mutation quelque temps après...

 

Mais ce n'est pas l'avis de tout le monde car certains font le rapprochement avec des faits beaucoup plus anciens. Car avant d'être un arsenal, le bâtiment était un couvent, établi en 1582 et appartenant à l'ordre des Cordeliers et qui comprenant une chapelle, dédiée à saint François. De nombreux notables d'Antibes, comme les seigneurs locaux, les Grimaldi y furent enterrés (la famille des actuels princes de Monaco avait en effet reçu la ville en fief des papes d'Avignon, à la toute fin du XIVème siècle). Or les Grimaldi passaient pour y organiser, en ces lieux, des visites galantes... Un soir, l'une de ces visiteuses du soir et son amant auraient été surpris par le mari, évidemment fort mécontent : une version médiévale du colonel d'artillerie trompée par sa femme...

 

Cela, toutefois, n'est rien à côté des aventures passionnantes, réelles ou supposées de celui que l'on a surnommé « Ernest, le squelette de Montcigoux »...

 

Alors... numérotez vos abattis et venez rencontrer Ernest !

 

Montcigoux est un hameau de la commune de Saint-Pierre de Frugie. Il se trouve à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest de Limoges, en Périgord, aux confins du Limousin, dans le département de la Dordogne.

1913 - SQUELETTES EMMURES, de Lautenbourg-Detmold à MONTCIGOUX... et ailleurs

C'est la presse, par un article de La Croix du Périgord du 21 décembre 1913 mais aussi du Nontronnais, du Populaire du Centre et du Courrier du Centre, qui donne le point de départ de l'affaire. Elle explique que, le 11 décembre 1913, alors qu'ils cherchaient à creuser une cave sous la maison de métayers, contigüe de la chartreuse (une bâtisse) de Montcigoux, des terrassiers découvrent « une tête et des ossements » sous le plancher de la chambre.

 

Les premiers examens sont réalisés par des notables locaux : le propriétaire des lieux, M. Henry, un conseiller municipal, M. Aubin et un avocat à Limoges, M. Mazaubrun. Avisées, les autorités judiciaires ne semblent cependant pas présentes.

 

La description faite par l'auteur de l'article de La Croix du Périgord est assez précise. Il est dit que les ossements se trouvent placés contre la cheminée et qu'ils sont enterrés peu profondément : ils ne sont en effet recouverts que par à peine 25 centimètres de terre meuble. Il n'y a pas d'étoffe autour des os, ni humus ni de résidu de décomposition.

 

Des conclusions sont immédiatement tirées : elles sont aussi sommaires que les observations mais le journal ne se fait pas faute de les relayer, avec un certain sensationnalisme. Elles portent la marque flagrante de l'influence de la « phrénologie », cette « science » très en vogue à la fin du XIXème siècle et qui prétendait déterminer le caractère des individus simplement à partir de la forme extérieure de leur crâne.

 

Les pseudo-légistes improvisés (la médecine légale, du reste, n'existe pas encore et ne se développera qu'au début des années 1920) affirment doctement qu'il s'agit du cadavre « d'un homme » (et au premier coup d'oeil : ce sont sûrement des spécialistes de l'anatomie !) , « d'assez haute stature » (et cela sans déplier le squelette !), dont « le crâne a la conformation caractéristique du Limousin » (mon grand-père était originaire du Limousin, j'aimerais bien savoir ce qu'a le crâne des populations du coin ?), « intelligent et beau » (là, la conclusion est totalement scientifique, c'est avéré !)

 

Quant aux circonstances, les limiers amateurs sont formels : l'individu a été tué « dans la chambre » puis a été enterré « hâtivement » sous le plancher par le meurtrier...

 

Franchement, Hercule Poirot et Sherlock Holmes n'auraient pas fait mieux !...

Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne
Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne

Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne

Une enquête est naturellement ouverte mais elle ne débouche sur aucune conclusion et, avec la guerre, la gendarmerie (dont un détachement à cheval de Jumilhac-le-Grand s'est pourtant rendu sur les lieux) a autre chose à faire. L'affaire est donc petit à petit enterrée (ce qui est bien normal pour un squelette) et seules les populations purement locales commencent alors à se transmettre, oralement, une drôle de légende populaire.

 

C'est cette légende que, à la fin avril 1933, soit vingt ans après la découverte des ossements, un journaliste du nom d'Antoine Valérie couche par écrit, durant sept jours et à partir du dimanche 23 avril, dans les colonnes du quotidien régional Le Courrier du Centre. Il intitule son histoire La sombre tragédie du château de Monsignal.

 

Le romanesque y est au rendez-vous.

Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne

Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne

« Dans ce récit d’une indiscutable authenticité il va être question d’un châtelain disparu après un voyage en Amérique et dont le squelette devait être retrouvé cinquante ans plus tard. Nous avons compulsé des notes écrites d’après des témoignages irréfutables, interrogé les témoins encore vivants, évoqué des souvenirs. Mais comme la justice n’eut pas à intervenir dans une affaire où son action ne pouvait plus utilement s’exercer, nous avons cru devoir faire subir au nom des personnes mises en cause quelques modifications ».

 

Voilà pour le caveat du journaliste, pour ce qui concerne la forme.

 

Pour ce qui est du fond, en revanche, on comprend que rien de ce qui est écrit ne repose sur des sources tangibles, authentiques et vérifiées. Le journaliste compile des témoignages oraux qu'il tient par hypothèse comme véridiques. Et pour renforcer la dramaturgie de ce fait divers plutôt scabreux, il n'hésite pas à faire référence à Hamlet, de Shakespeare, et à Koenigsmark, de Pierre Benoit !

 

Que racontent-ils ?

Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne

Source : Radio France, Archives départementales de Haute-Vienne

Les témoignages oraux qui constituent la légende locale disent que, au milieu du XIXème siècle, vivait à Montcigoux une famille appelée Pagnon de Fontaubert. Ils étaient propriétaires du manoir, du terrain alentours et d'un domaine foncier d'une certaine importance (de l'ordre de 90 ha). Au manoir de Montcigoux vivent les deux frères Ernest (l'aîné) et Arthur (le benjamin) ainsi que la sœur cadette, Ernestine. Arthur est un personnage jaloux, brutal et bossu.

1913 - SQUELETTES EMMURES, de Lautenbourg-Detmold à MONTCIGOUX... et ailleurs

En janvier 1848, c'est la « ruée vers l'or » en Californie. Du métal précieux a été découvert près de Coloma, à l'est de Sacramento, sur le territoire de la scierie d'un Suisse nommé Johann August Sutter. La nouvelle se répand comme une trainée de poudre (d'or) et va rapidement attirer près de 300 000 aventuriers, américains et étrangers, avides de faire fortune. Parmi ceux-ci : Ernest et Ernestine Pagnon de Fontaubert !

 

Le frère et la sœur aînés ont décidé d'aller tenter leur chance. Ils laissent donc Arthur s'occuper du domaine. Pourquoi partent-ils ensemble ? Parce qu'ils sont en réalité... amants. Ils ont même eu ensemble cinq enfants, tous tués, étouffés à la naissance et enterrés dans le jardin du château de Montcigoux ! Les sépultures de cinq squelettes d'enfants ont, d'ailleurs, été retrouvés dans la propriété.

 

Au bout de quelques années en Amérique, enrichis, les deux amants décident de revenir en France. A Montcigoux, où ils arrivent discrètement, ils retrouvent leur frère cadet, assez mal disposé à leur égard. Ils ont immédiatement des relations tendues avec lui.

 

Un jour, Ernest est assassiné par Arthur, d'un coup de hache dans la tête. Pour dissimuler son forfait, Arthur décloue alors le plancher de la maison et cache le cadavre de son frère dans un trou creusé à la va-vite. Nul ne savait qu'Ernest était revenu d'Amérique, le crime est donc parfait...

 

Puis Arthur enferme sa sœur dans la tour du château, après l’avoir déclarée folle : il prétend qu'elle a perdu la raison, probablement à force d'attendre le retour de son frère, resté au Nouveau Monde... Elle y est affamée et maltraitée et finit par y mourir quelque temps après.

 

Arthur reste alors seul maître du château de cette famille où cupidité, forfaits et turpitudes auront été la règle durant de nombreuses années. Mais la mort finit par rattraper Arthur à son tour. Un jour de foire, l'infâme assassin tombe dans la rivière et contracte une congestion pulmonaire, qui l'emporte.

 

Pendant plusieurs décennies, cette histoire incroyable va demeurer purement locale. Pour autant, elle va s'ancrer solidement dans le patrimoine culturel grâce à une œuvre littéraire de fiction mais qui en reprend tous les éléments, en 1958. Il s'agit de La terre aux loups, de Robert Margerit (éd. Gallimard), un roman de terroir comme on commence à les affectionner alors et qui emprunte même les mêmes noms imaginaires que ceux de l'article de 1933.

La tour du manoir de Montcigoux - photo Marc Wilmart / Radio France

La tour du manoir de Montcigoux - photo Marc Wilmart / Radio France

En 1978, Georges Henri de Lamoynerie, propriétaire du manoir de Montcigoux, vend celui-ci à Gilbert Chabaud et, avec les clés, lui remet (en sus du squelette !) un petit livret (un « tiré à part ») qui reprend la majeure partie des articles de 1933 et dont il affirme que les faits relatés sont « exacts » et « irréfutables ».

 

C'est la télévision qui va lancer la notoriété de « Ernest, le squelette de Montcigoux » à l'échelle nationale. En 1987, l'antenne régionale limousine de FR3 (la chaine qui précédait l'actuelle « France 3 ») vient y tourner un documentaire. Le réalisateur en est Michel Follin et le journaliste qui mène l'enquête est Marc Wilmart. Celui-ci est évidemment emballé par le romanesque du sujet : « On ne pouvait pas rêver mieux ! s'écrie-t-il aujourd'hui. Imaginez donc : le crime, l'or, l’inceste, les infanticides ! Charles Perrault n’a pas fait mieux ! »

 

Le film a un retentissement certain : de toute la région, on arrive alors pour rendre visite au squelette, qui a été, depuis un certain temps, déplacé de la maison au manoir et enfermé dans un petit sarcophage de verre du meilleur effet. L'engouement ne fait que croître, au point que Gilbert Chabaud, à la fois maire du village et propriétaire du château, décide d'organiser un circuit littéraire et une visite guidée pour les journées du patrimoine 2011. A cette occasion, on projette même le film de 1987...

 

Là, dans le public, se trouve un nommé Bernard-Jean Aumasson, un retraité de la Compagnie Générale de Géophysique, un homme de formation scientifique, curieux de cette histoire. Rapidement, celle-ci lui apparaît truffée d'invraisemblances. Elle le laisse perplexe et sceptique.

Photo : France 3 Poitou Charentes

Photo : France 3 Poitou Charentes

Bernard-Jean Aumasson entreprend donc un méticuleux travail de recherches historiques et généalogiques afin d'en vérifier l'exactitude. Patient, rigoureux et méthodique, il finit par retrouver la trace d’Ernest et de sa sœur Ernestine dans les archives publiques de Californie. Il consulte également les archives notariales de Dordogne et de la Haute-Vienne (c'est moins loin) afin de se faire une idée sur la situation matrimoniale d'Ernest et de sa sœur ainsi que sur la généalogie de la famille Pagnon de Fontaubert. Ses conclusions sont édifiantes.

 

Parallèlement, d'autres personnes procèdent à des investigations d'une nature plus technique. En juin 2015, le professeur Claude Piva, légiste, examine ainsi le squelette. Il s'agit d'un examen relativement limité mais le coup d'oeil du professionnel est cependant incomparablement plus acéré que les constatations de nos apprentis-légistes avant l'heure de 1913... "Les os, dit-il, sont tous très anciens et tous mesurables : il y a deux fémurs, incomplets, deux tibias, un péroné, un humérus, un radius, deux cubitus, des vertèbres lombaires, des clavicules et enfin des petits os des mains et des pieds".

 

Sa conclusion ? « Les os sont bien trop anciens pour pouvoir livrer quoi que ce soit. Tout ce que je peux avancer c'est que ce pourrait bien être un homme… de petite taille. Voilà tout. » Rien qui permette jusque-là de remettre en doute la « légende d'Ernest »...

 

Gilbert Chabaud, alors, autorise Bernard-Jean Aumasson à rendre public les recherches minutieuses qu'il a menées sur la question et dont le résultat, à l'évidence, est sans appel.

 

L’inceste entre Ernest Pagnon de Fontaubert et sa sœur ? Plutôt douteux. Les archives notariales de Dordogne révèlent qu’en 1850, à son départ pour les Etats-Unis, Ernest est en fait marié depuis 1840 à Thérèse de Teyssière. C'est sa femme, et non son frère, qui va gérer le domaine pendant que son mari est en Californie. Cette épouse, la légende locale l’a complètement oubliée. De même qu'elle ignore qu'Ernest avait également deux soeurs, Hortance (orthographe étrange mais exact), l'aînée, et Victorine, la cadette, qui, avec leurs conjoints, ont également vécu durant un certain temps au manoir de Montcigoux …

 

Les cinq infanticides ? On serait tenté d'y accorder foi : cinq petits corps ont en effet été découvert dans la propriété… Mais les archives révèlent que, dans la famille (au sens large) des Fontaubert, il y eut cinq enfants morts en bas-âge, dont les inhumations on peut raisonnablement imaginer qu'elles ont eu lieu dans la propriété familiale (comme cela pouvait, par exception, être assez fréquent à cette époque) et dont les décès ont été enregistrés en bonne et due forme... Rien de criminel ni de scabreux, manifestement.

 

Mais les preuves du caractère largement imaginaire de la « légende de Montcigoux », BJ Aumasson va les trouver dans les archives de Californie...

 

Il y apprend en effet qu'Ernest et Ernestine débarquèrent à San Francisco en 1851. Et ensuite ? Retournèrent-ils en France ? C'est bien ce que l'on avait toujours cru... parce que c'est ce que l'on avait toujours entendu.

 

Mais ce n'est pas ce qu'annonce l'édition du 3 mars 1862 du Stockton Daily Independent, un journal californien. Dans un entrefilet, on y fait état d'un « commerçant français » du nom de « De Fontambert » : un homme « de bonne réputation », « diplômé », « de bonnes manières », « appartenant à une famille française respectable » et qui fait des affaires depuis plusieurs années à Cave City (« Grotte-ville »: un vrai toponyme à la Lucky Luke ! - ndlr) une « commune du comté de Calaveras ».

1913 - SQUELETTES EMMURES, de Lautenbourg-Detmold à MONTCIGOUX... et ailleurs

Hélas ! Si ce commerçant, que l'on peut quasiment à coup sûr assimiler à Ernest de Fontaubert, présent dans la région à cette date, a les honneurs de la presse, c'est parce qu'on y annonce... sa mort « au début de la semaine précédente » (fin février 1862, donc). Convoyant 2,6 Kgs d'or, soit une valeur de « 1500 USD pour San Andreas afin de l'y changer », il a été tué par des ruffians (des voyous, des bandits) qui n'ont « pas encore été arrêtés, à la date de cet article ». La réputation de dangerosité du Far-West n'est pas une légende, elle : l'article précise en effet que c'est « la seconde fois en deux ans » que ce commerçant était attaqué.

 

Une enquête a été menée par un juge qui, dès le lendemain de la découverte du corps par un voisin qui avait vu le cheval du commerçant rentrer tout seul au domicile, s'est rendu chez la sœur de la victime. Evidemment, l'or a disparu. Sous son nom exact, Ernest de Fontaubert est officiellement déclaré décédé dans un certificat conservé dans les archives du Consulat de France à San Francisco.

 

Soyons clairs, à ce stade : le squelette du plancher du manoir de Montcigoux n'est donc pas celui d'Ernest de Fontaubert. La légende colportée par la mémoire collective locale n'est donc qu'un tissu d'inexactitudes auxquelles suppléent de nombreuses inventions. Il n'est toutefois pas exclu que le récit contiennent quelques éléments de vérité partielle...

 

Le retour en France et la folie de la sœur d'Ernest, Ernestine ? Ils sont, eux, attestés. Certes, cette sœur ne s'appelait pas Céline mais Ernestine. Toutefois, BJ Aumasson a retrouvé les éléments judiciaires de la mise sous tutelle d'Ernestine de Fontaubert à son retour de Californie (départ : décembre 1864, arrivée : janvier 1865). Vraisemblablement affectée par treize années en Californie et par l'assassinat de son frère là-bas, elle souffre apparemment d'une instabilité psychologique importante, une sorte de « monomanie du voyage ». Elle ne reste pas en place, s'enfuit de son domicile à plusieurs reprises sans but ni raison. Elle est plusieurs fois récupérée, à Limoges et à Chateauroux, par exemple. Il n'est pas impossible que, pour sa propre sécurité, elle ait été enfermée dans la tour où, épuisée, elle a fini par mourir.

 

On le voit, tout n'est pas parfaitement éclairci dans cette affaire mais, globalement, l'enquête de BJ Aumasson a largement contribué à sa compréhension. Un point capital, toutefois, reste en suspens : si « le squelette du manoir de Montcigoux » n'est pas celui d'Ernest de Fontaubert, à qui diable appartient-il ?

 

Début 2016, on décide d'avoir recours aux services hautement qualifiés des spécialistes de l'IRCGN (Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale) qui s'étaient (notamment) illustrés dans l'identification de « l'inconnu de Vanikoro », un squelette découvert en 2003 lors des fouilles opérées sur le lieu du naufrage de l'expédition de La Pérouse (partie de France en 1788).

 

Le colonel Patrick Chabrol, natif du coin, se rend lui-même à Montcigoux pour assurer le transport du squelette vers Cergy-Pontoise (région parisienne). Il s'agit de « faire parler » les ossements et de déterminer des informations-clés telles que le sexe, l’âge de la personne le jour de son décès, son état de santé, l'âge du squelette lui-même, etc... voire, on l'espère, de tenter une reconstitution en 3 D du visage de l'individu, une tâche aléatoire en l'absence de portrait, ni de gravure de la famille de Fontaubert au XIXème siècle (si l'individu y appartient !)

Photo : Jean-Christophe Sounalet / journal Sud-Ouest

Photo : Jean-Christophe Sounalet / journal Sud-Ouest

L'examen est mené par le lieutenant Anne Coulombeix et les résultats sont dévoilés jeudi 14 avril 2016.

 

Qu'apprend-on ?

 

Le squelette est malheureusement dépourvu de pièces anatomiques déterminantes. Avec un bassin incomplet, il est par exemple impossible déterminer le sexe. Sans les dents, probablement retirés par des curieux pour servir de reliques ou d'attractions dans des cabinets de curiosité, il est très difficile de s'exprimer sur l'âge du sujet au moment de sa mort, son état de santé, son régime alimentaire...

 

En revanche, à l'analyse scanner des fémurs, on peut affirmer qu'il s'agit d'un sujet de type caucasien (= européen), âgé et mesurant entre 1m60 et 1m65, approximativement. L'hypothèse, sans certitude absolue, est celle d'un squelette d'homme.

 

La cause de la mort est d'importance car le crâne présente des traces suspectes de fracture ainsi qu'un trou. La réponse des scientifiques est claire : les fractures sont d'origine naturelle, probablement provoquées par les coups de pioches et d'instruments de fouille, ce qui est fréquent et ont été accentuées par le temps et l'usure. Il ne s'agit aucunement de coups qui auraient été portés au moment de la mort. Il n'y a pas de raison d'envisager une quelconque piste criminelle.

 

Quant à l'âge du squelette, il est impossible à déterminer : les ossements ont séjourné longtemps à même la terre qui en a altéré la composition. Datent-ils du XIXème siècle ? Pourquoi pas. Datent-ils d'une époque antérieure à 1833 (date de construction du logis principal) comme le pense BJ Aumasson, qui estime que la présence attestée d'un cimetière sur les lieux pourrait être à l'origine de la présence du squelette à cet endroit ? C'est possible. S'agit-il de restes datant de la Guerre de Cent ans (XIIIème siècle) comme quelques journalistes à la recherche de titres-choc l'ont affirmé ? Rien ne permet de l'attester à ce jour.

 

Malgré les investigations les plus poussées, Montcigoux et son squelette gardent donc leur part de mystère, de pittoresque et de romanesque, qui n'ont pas fini de continuer à alimenter les conversations, les soirs de veillées au coin du feu...

 

Bonne journée à toutes et à tous (et merci à BJ Aumasson de son aimable contribution à la rigueur et à l'exactitude de cette chronique).

 

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