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Littérature & divers

Mardi 8 août 2000 2 08 /08 /Août /2000 15:42

Mes Chers Amis,

Aujourd'hui c'est la Saint Dominique : je ne vous parlerai pas de Dominique Lavanant (extraordinaire dans un film de 1986 qui n'eut hélas qu'un succès mitigé : "mort un dimanche de pluie") ni de Dominique Rocheteau (l'"ange vert" du Saint-Etienne des années 70, qui joue aujourd'hui... les bonnes fées en créant des écoles de foot dans les quartiers défavorisés de la banlieue nord de Paris).

Je ne parlerai du saint du jour (Dominique Guzman) que brièvement. Dominique est un illuminé qui participe à la croisade contre les Cathares (XIIIème siècle). Il prêche d'exemple : vit ascétiquement, mendie sa nourriture, prêche inlassablement l'évangile, la pauvreté, l'humilité et engage des débats théologiques direct (et souvent avec succès) avec ses adversaires. Et puis quand il n'a pas gain de cause, il allume le bûcher, cela gagne du temps et économise de la salive...

Il est si vindicatif dans sa lutte contre les "hérétiques", obtient tellement de conversions (de gré et de force) qu'il va finir par fonder un ordre. Les "Dominicains" sont aujourd'hui le fer de lance de la papauté en matière de dogme. Sur le plan théorique et théologique, ces gars-là sont aussi souples qu'un bloc de béton armé.

C'est fou le nombre d'illuminés, finalement, dont l'oeuvre acquiert renommée et postérité.

Ecoutez plutôt...

Nous sommes à l'été 1816 (c'est pas d'hier) sur les bords du lac Léman
. Vous allez juger de la joyeuse bande d'allumés qui est réunie là à faire du bateau, lire des poèmes et parler de monstres le soir à la veillée.

Ils sont 4.

Il y a là
Lord Byron, à 28 ans celui-ci est considéré par ses contemporains britanniques comme le plus grand poète de son temps. Mythomane, athée, il choque la société puritaine anglaise par ses frasques amoureuses et un inceste avec sa demi-soeur.

Las, il décide de s'expatrier en compagnie de sa maîtresse, Claire Clairmont, passionnée et romantique mais violente et sujette à des crises d'hystérie... Cette jeune femme pas très équilibrée est la fille d'un second lit du philosophe William Godwin.

D'une première union (il est veuf) celui-ci avait déjà eu une fille, Mary, enfant d'une beauté austère, rêveuse, absente et dont le refuge préféré était le cimetière d'à côté et la tombe de sa mère décédé... Mary et Claire sont donc demi-soeurs.

Mary rencontre un jour, chez son père, un garçon, poète, du nom de Percy Shelley. Lui est vraiment d'un tempérament particulier : végétarien, athée, il croit en l'amour libre et soutient la cause de l'indépendance de l'Irlande (tout pour choquer l'Angleterre). Souffrant de douleurs spasmodiques, il se soigne en absorbant du laudanum, un opiacé qui lui donne des hallucinations ! Expulsé d'Oxford, puis d'Eton, il se met à étudier la médecine. Bien que marié et père de 2 enfants, il a un coup de foudre pour Mary Godwin et lui propose de s'enfuir sur le Continent dès 1814. Mary n'a pas 20 ans.

En juin 1816, par hasard, ces deux couples (Lord Byron et Claire, Percy Shelley et Mary) de déjantés complet se rencontrent en Suisse
au cours de leurs pérégrinations. L'atmosphère est alors à l'apocalypse. L'été 1816 est très sec, traversé par des rafales de vent, des orages brusques et des décharges électriques sans précédent dans la région. Les almanachs de l'époque prévoient même la fin du monde imminente. Des crues surgissent inopinément, le Rhône et l'Arve débordent et inondent Genêve, dévastant les champs et entrainant les ponts...

Alors, cette bande de cinglés, férus d'histoires horrifiques et de thèmes que l'on pourrait qualifier d'"anticipation" (les pouvoirs de l'électricité, la mécanique, la vie après la mort) va se lancer un défi : "Ecrivons une histoire de fantômes" dit Byron.

Et Mary va rédiger une nouvelle : c'est l'histoire d'un savant genevois qui crée un homme artificiel grâce à des morceaux de cadavres assemblés et ranimés par des chocs électriques. La créature, d'une laideur repoussante, vit mal sa solitude et réclame une femme à son créateur qui refuse. Le monstre se déchaine alors, tuant aveuglément. Le savant poursuit le monstre jusqu'au pôle Nord où il meurt d'épuisement après avoir raconté son histoire au capitaine du bateau qui l'a recueilli.

Vous l'avez reconnu, ce roman, écrit presque distraitement de juin 1816 à avril 1817 par une jeune fille de 20 ans, ce roman universellement connu, c'est ....

FRANKENSTEIN

Elogieusement critiqué par Walter Scott, le livre fut vite célèbre. A partir de 1910, il fut porté à l'écran.

Plutot inédit, non ?....

Bonne journée à tous.

Vous en assez des monstres de Shelley ? Essayez les fantômes de Théophile Gautier !

La Plume et le Rouleau (c) 2000

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Vendredi 4 août 2000 5 04 /08 /Août /2000 13:32

Mes Chers Amis,

Le 14 juillet 1789, à l'heure où Louis XVI chassait, la foule parisienne prenait possession de la prison de la Bastille. Deux jours plus tard, cette prison plusieurs fois séculaire (mais qui n'abritait plus que des munitions et quelques prisonniers que personne ne voulaient voir sortir) commençait d'être démolie. Les choses allaient vite à l'époque.

Quelques jours plus tard, le 4 aout 1789, il y a 211 ans, l'Assemblée Nationale votaient l'abolition des privilèges. Dès cette instant, il n'y avait plus de "privilège", c-a-d de traitement juridique, fiscal, civil personnalisé en fonction de l'appartenance à un "ordre", il n'y avait plus que des citoyens pour lesquels la loi serait la même, qu'elle protège ou qu'elle défende (ce serait dans l'article 6).

Dans leur exaltation patriotique, désireux de fonder un monde nouveau, les révolutionnaires allaient proclamer, le 26 aout 1789, quels étaient les droits inaliénables et imprescriptibles de l'homme et du citoyen.


Entre autres :

Article premier
- Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Article 2
- Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression

Il est pourtant aujourd'hui un privilège qui n'a pas disparu. Seule une poignée d'élus, qui défendent farouchement leur dernier pré carré, y restent attachés : un noyau restreint de privilégiés minoritaires qui disposent d'un droit acquis auquel aucun ne veut (pour l'heure) renoncer.

Rien ne les incite à abandonner ce privilège, rien ne les y contraint. Ils sont libres de le détenir comme d'y renoncer. Ce privilège les concerne un par un. Ils ne l'ont pas obtenu par leur naissance, ni même par leur mérite, ni (surtout pas) par l'argent. Ils en dispose à leur guise et en use à loisir.

Ils ne subissent aucun impôt de ce fait et n'ont pas à payer pour conserver ce privilège. La République ne leur impose aucune obligation ni aucune servitude. La DST, la CIA, le KGB ni même la NSA n'exercent sur eux aucun contrôle et n'ont sur ce privilège aucun pouvoir.

 

Ces invidus-là, c'est VOUS !


Ce privilège est celui de lire, au milieu de la grisaille intellectuelle quotidienne, le seul message entièrement gratuit, à vocation philanthropique et culturelle, qui traite de choses inutiles, dépassées, oubliées voire désuètes, le seul message qui n'exige pas de retour sur fonds propres mais qui est productif d'intérêt (au singulier) : les Chroniques de la Plume et du Rouleau !

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau (c) 2000

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Mardi 1 août 2000 2 01 /08 /Août /2000 11:30

Mes Chers Amis,

 

 Nous sommes en 1894 et Sarah Bernardt triomphe à Paris. Quelques rappels sur Sarah Bernardt, tout d'abord. Sarah est une jeune fille issue d'une famille juive de Hollande. Sa mére et sa tante sont "montées à Paris" pour y exercer le métier de "demi-mondaines"...

 En clair : ça veut dire "putes de luxe". Comme elles y réussissent fort bien (la tante est entretenue par le duc de Morny, demi-frère de l'empereur Napoléon III), elles souhaitent naturellement que la jeune Sarah suive leurs nobles traces.

 

Mais Sarah ne se sent pas faite pour ce type de carrière. Elle n'aspire qu'à rentrer dans les ordres (elle s'est faite baptiser). D'ailleurs, Morny lui-même lui trouve une "tête de Vierge au bout d'un manche à balai". Un jour, il l'emmène se divertir à la Comédie Française. C'est le coup de foudre de Sarah pour le théâtre. Morny la recommande et la "lance" dans ce milieu. Elle y réussit magnifiquement  Sarah va triompher sur toutes les planches. Son talent immense explose, en quelques années c'est la gloire internationale. Sarah Bernardt, à la fin du siècle dernier est une star de l'envergure de Victor Hugo. Elle est applaudie dans toute l'Europe.

 

 Et comme toutes les divas, elle émet des voeux, fait des caprices, a des exigences subites qui sont exécutées à la lettre. Celle qu'on appelle la "Divine" est aussi surnommée la "Terrible" par les imprécations dont elle agonit ceux qui ne lui obéissent pas sur-le-champ.

 

 Et justement, en ce Noël 1894, Sarah Bernardt fait un triomphe (un de plus) au Théâtre de la Renaissance avec une pièce écrite par son amant Sardou (l'ancêtre du chanteur actuel) : Gismonda. Elle a l'intention de lancer sa pièce en Europe et aux Etats-Unis. Et pour cela elle veut une affiche. Tout de suite. Et cette affiche devra être apposée en des milliers d'exemplaires sur tous les murs de Paris pour le 30 décembre, dans 5 jours !

 

 Mucha-Alphonse.jpgOui mais voilà, son imprésario est en congé... Le souhait, que dis-je l'ordre impératif exécutable sans délai est réceptionné par l'imprimeur attitré de Sarah Bernardt. Le pauvre homme est débordé : tout son personnel est également en congé pour les fêtes. 

 

 Que faire ? L'imprimeur va dans son atelier. il n'y a là qu'un intérimaire, un pauvre ouvrier tchécoslovaque, dessinateur sans le sou qu'il a pris pour un remplacement de quelques jours...

 

- As-tu déjà dessiné des affiches ?

 - Non

- Tant pis. Je n'ai pas le choix. As-tu un habit pour aller au théâtre ?

L'autre le ragarde avec des yeux ronds.

Lamentablement attiffé, l'ouvrier dessinateur part alors au théâtre. Il s'installe, crayonne, revient avec des croquis. Les deux jours suivants, 26 et 27 décembre, les deux hommes travaillent d'arrache-pied pour imprimer en couleur des épreuves. Le 28 décembre est le jour du retour de l'imprésario qui apprend à brûle-pourpoint toute l'affaire. Il observe les croquis. Il est anéanti : "C'est une catastrophe, dit-il" et il va, comme à l'abattoir, porter les épreuves à Sarah Bernardt.

 
Quelques minutes après, le téléphone sonne. Sarah Bernardt attend de pied ferme le dessinateur dans sa loge.
 
Celui-ci s'y rend. Il entre. Sarah lui tourne le dos, les yeux sur l'affiche. Elle se retourne, se lève et se dirige vers lui. Il s'apprête à prendre une baffe. Mais elle l'étreint et le félicite. C'est exactement ce qu'elle souhaitait.
 
Mucha-Les-saisons.jpg Et Mucha, Alphonse Mucha va alors être célèbre du jour au lendemain. Et quelle célébrité ! Mucha est en effet à l'origine de ce que l'on appellera ici l'"Art Nouveau", outre-atlantique le "Modern Style " et ce que l'on nommera populairement le "style Mucha".

C'est Mucha, l'illustrateur de publicités pour LU, le champagne, la bénédictine, le calendrier des postes. Son style sera copié et décliné en architecture, décoration, urbanisme, mobilier...

Il connaitra la consécration définitive avec l'Exposition Universelle de 1900 à Paris, qui l'installera comme le symbole de la Belle Epoque. Et en plus, il a même les honneurs de mon salon...

Mucha, indémodable et tellement plein de charme.

La Plume et le Rouleau (c) 2000
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Dimanche 30 juillet 2000 7 30 /07 /Juil /2000 14:49

Mes Chers Amis,

C'est la saint Amour aujourd'hui. Saint Amour est une bourgade du Jura. Quant à la 
côte d'Amour, ce n'est pas un morceau de l'anatomie de Claudia Schiffer mais le nom donné par les Pouvoirs Publics pour faire affluer les touristes sur la côte de la Baule (c'est réussi).

Pour célébrer la Saint Amour, plutôt que de vous sortir des platitudes, je vais me livrer à un exercice tout aussi difficile que détestable et inhabituel : celui de plagiaire. Cette chronique se réduirai-t-elle à un vulgaire article du Reader's Digest ? Non, je tiens en fait surtout à vous faire partager l'émotion de la lecture des "Récits fantastiques" de Théophile Gautier et pour cela, en demandant pardon par avance aux mânes de l'écrivain, je résumerai ci-après la nouvelle "Aria Marcella, souvenir de Pompéi".

L'oeuvre date de 1830 environ et est inspirée d'une anecdote vraie
(le musée de Naples). A cette époque, une éducation bourgeoise qui se respecte implique pour les jeunes gens un tour d'Europe passant par les ruines de Pompéi (récemment découvertes à l'époque) afin de redécouvrir la culture classique. A l'occasion de ce voyage touristique, le héros va vivre une bien étrange aventure....
 

C'est un peu long mais je ne puis faire plus court au risque de dénaturer (un peu plus) l'oeuvre. Croyez-moi, cela vaut le coup car le texte contient ô combien de formules qui pourraient aisément peupler ces lignes.


-------------------

"Trois jeunes gens (Octavien, Max et Fabio), trois amis qui avaient fait ensemble le voyage d'Italie, visitaient l'année dernière le musée des Studii, à Naples, où l'on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompéi et d'Herculanum. Ils s'étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques, les bronzes et quand l'un d'eux avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.


Le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu'il était dans la contemplation d'un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de moule de statue, brisé par la fonte ; l’œil exercé d'un artiste y eût aisément reconnu la coupe d'un sein
admirable. L'on sait, et le moindre guide du voyageur vous l'indique, que cette lave, refroidie autour du corps d'une femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l'éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu'à nous.

La rondeur d'une gorge a traversé les siècles lorsque tant d'empires disparus n'ont pas laissé de trace !
"Allons, Octavien, dit Max, ne t'arrête pas ainsi des heures entières à chaque armoire, ou nous allons manquer l'heure du chemin de fer, et nous ne verrons pas Pompéi aujourd'hui. "
 

Les trois amis descendirent à la station de Pompéi, en riant entre eux du mélange d'antique et de moderne que présentent naturellement à l'esprit ces mots : "Station de Pompéi".  Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples. La ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son linceul de cendre, ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant.


L'aspect de Pompéi est des plus surprenants ; ce brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques ; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues où les formes d'une existence évanouie sont conservées intactes, éprouvèrent-ils une impression aussi étrange que profonde. Octavien regardait d'un oeil effaré ces ornières de char creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d'hier tant l'empreinte en est fraîche ; ces inscriptions tracées en lettres rouges sur les parois des murailles : affiches de spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes, annonces de toutes sortes ; ces fontaines à peine taries, ce forum surpris au milieu d'une réparation par la catastrophe, ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces cabarets où se voit encore sur le marbre la tache circulaire laissée par la tasse des buveurs.

-- Rien n'est nouveau sous le soleil, dit Fabio

-- Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune ! continua Octavien en souriant avec une ironie
mélancolique.

Ils arrivèrent ainsi à la villa d'Arrius Diomèdes une des habitations les plus considérables de Pompéi. Leur guide les promena dans le salon d'été, la basilique, sur la terrasse de marbre blanc et la salle de bain, qui reçut tant de corps charmants évanouis comme des ombres...

"C'est ici, dit le guide, que l'on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la dame dont l'empreinte se voit au musée de Naples. Elle avait des anneaux d'or, et les lambeaux de sa fine tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme."

Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. Cette catastrophe, effacée par vingt siècles d'oubli, le touchait comme un malheur tout récent ; la mort d'une maîtresse ou d'un ami ne l'eût pas affligé davantage, et une larme en  retard de deux mille ans tomba, pendant que Max et Fabio avaient le dos tourné.

"Assez d'archéologie comme cela ! s'écria Fabio, ces souvenirs classiques me creusent l'estomac. Allons dîner ! "

Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres. "Il me revient des strophes d'ode" dit Max.

"Garde-les pour toi, s'écrièrent Octavien et Fabio, rien n'est indigeste comme le latin à table !"

La conversation entre jeunes gens ne tarda pas à tourner sur les femmes.

Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse, une paysanne lui plaisait autant qu'une duchesse, pourvu qu'elle fût belle. Max, moins artiste que Fabio, n'aimait que les entreprises difficiles, les résistances à vaincre, les vertus à séduire. Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère : trop de détails prosaïques et rebutants, trop de pères radoteurs et décorés, de mères coquettes, de cousins rougeauds, de tantes ridicules... Aussi s'était-il épris tour à tour d'une passion impossible et folle pour tous les grands types féminins : Hélène, Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre..

Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et ne tardèrent pas à s'endormir. Octavien, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l'ivresse poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sortit à pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l'air de la nuit.

Ses pieds, sans qu'il en eût conscience, le portèrent dans la ville morte et il s'engagea au hasard dans les décombres. La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les rues en tranches de lumière argentée et d'ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, dissimulait la dégradation des édifices et l'on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézardes et les toits effondrés par l'éruption. Les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation d'une vie fantastique.

Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes humaines dans l'ombre, mais elles s'évanouissaient dès qu'elles atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur indéfinie, voltigeaient dans le silence. Octavien éprouvait une espèce d'angoisse. Il retourna deux ou trois fois la tête ; il ne se sentait plus seul comme tout à l'heure dans la ville déserte. La solitude et l'ombre s'étaient peuplées d'êtres invisibles.

En passant devant une maison qu'il avait remarquée pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein, il la vit, dans un état d'intégrité parfaite, alors qu'il était sûr d'avoir vu cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Les habitations voisines avaient le même aspect récent et neuf ; pas une pierre, pas une brique, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes des façades. Tous les historiens s'étaient trompés: l'éruption n'avait pas eu lieu, ou bien l'aiguille du temps avait reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l'éternité.

Octavien se demanda s'il dormait tout debout et marchait dans un rêve mais il fut obligé de reconnaître qu'il n'était ni endormi ni fou.

Un changement singulier avait eu lieu dans l'atmosphère ; de vagues teintes roses se mêlaient aux  lueurs azurées de la lune ; le ciel s'éclaircissait sur les bords ; on eût dit que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre ; elle marquait minuit. Et cependant ; le soleil se levait.

Un prodige inconcevable faisait revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus. Un homme vêtu à l'antique venait de sortir d'une maison voisine. Il passa à côté d'Octavien sans le voir. C'était un esclave ; il n'y avait pas à s'y tromper.

Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné par des boeufs blancs et chargé de légumes, s'engagea dans la rue. Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes chargés d'outres de vin. La vie se peuplait graduellement comme un tableau qu'un changement d'éclairage anime de personnages invisibles jusque-là.

Octavien, mal convaincu encore, cherchait à se prouver qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination. Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, une idée subite traversa son âme : la femme dont il avait admiré l'empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l'éruption du Vésuve n'avait pas encore eut lieu. Il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de
l'éternité.

Un jeune homme qu'il croisa le salua :

"Advena, salve"

Rien n'était plus naturel qu'un habitant s'exprimât en latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une bouche vivante. C'est alors qu'il se félicita d'avoir été fort en thème  et répondit d'une façon intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune homme.

"Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompéien ; je sais aussi cette langue,
car j'ai fait mes études à Athènes

-- Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.

" Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune homme ; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne. - Par Pollux ! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une inscription rouge tracée à l'angle d'une rue, tu arrives à propos, l'on donne une pièce de Plaute au théâtre ; c'est une curieuse et bouffonne comédie qui t'amusera. Suis-moi, c'est bientôt. Je te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers. "

La pièce n'était pas encore commencée ; Puis bientôt le rideau s'abîma dans les profondeurs de l'orchestre et le Prologue, après avoir salué l'assistance et demandé les applaudissements, commença une argumentation bouffonne.

Mais Octavien n'écoutait plus et ne regardait plus. Dans la travée des femmes, il venait d'apercevoir une créature d'une beauté merveilleuse. Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes, à la mode grecque, et dans son visage d'un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés d'une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d'ennui passionné. Ses bras étaient nus jusqu'à l'épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique d'un rose mauve, partaient deux plis qu'on aurait pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.

Une voix lui cria au fond du coeur que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d'Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante, assistant à la représentation de Plaute ? Il ne chercha pas à se l'expliquer ; d'ailleurs, comment était-il là lui-même ?

En la regardant, il sentit s'évanouir comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes qu'il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de toute émotion antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéienne, le menton appuyé sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en ayant l'air de s'occuper de la scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes. Elle se pencha vers l'oreille d'une fille assise à son côté.

La représentation s'acheva. A peine Octavien eut-il atteint la porte, qu'une main se posa sur son bras, et qu'une voix féminine lui dit d'un ton bas :

" Ma maîtresse vous aime, suivez- moi. "

Elle fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars. Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s'ouvrit et se ferma aussitôt.

Il fut remis aux mains des esclaves baigneurs, revêtu d'une tunique blanche, puis conduit dans une autre salle. Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était accoudée Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui rappelait la femme couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon ; ses chaussures, brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied nu, plus pur et plus blanc que le marbre, s'allongeait au bout d'une légère couverture de byssus jetée sur elle, sa poitrine laissée à demi découverte par le pli négligé d'un peplum de couleur paille.

Une petite table à pieds de griffons était dressée près du lit à deux places, chargée de différents mets servis dans des plats d'argent et d'or. Tout paraissait indiquer qu'on attendait un hôte.

Arria Marcella fit signe à Octavien de s'étendre à côté d'elle sur le biclinium et de prendre part au repas ; le jeune homme, à demi fou de surprise et d'amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats. Arria ne mangeait pas, mais portait à ses lèvres un vase rempli d'un vin d'une pourpre sombre comme du sang figé ; à mesure qu'elle buvait, une imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de son coeur qui n'avait pas battu depuis tant d'années ; cependant son bras nu, qu'Octavien effleura en soulevant sa coupe, était froid comme le marbre d'une tombe.

" Lorsque tu t'es arrêté à contempler le morceau de boue durcie qui conserve ma forme et que ta pensée s'est élancée ardemment vers moi, mon âme l'a senti dans ce monde où je flotte invisible pour les yeux grossiers ; la croyance fait le dieu et l'amour fait la femme. On n'est véritablement morte que quand on n'est plus aimée ; ton désir m'a rendu la vie, la puissante évocation de ton coeur a supprimé les distances qui nous séparaient. "

Rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans l'océan universel des choses y produit des cercles qui vont s'élargissant jusqu'aux confins de l'éternité. La figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s'en détachent peuplent l'infini.

"C'était toi que j'attendais, dit Octavien. Et ce frêle vestige conservé par la curiosité des hommes m'a par son secret magnétisme mis en rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une réalité, un fantôme ou une femme, si je serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet d'un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien, c'est que tu seras mon premier et mon dernier amour."

"Qu'Eros, fils d'Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella en inclinant sa tête sur l'épaule de son amant qui la souleva avec une étreinte passionnée. Oh ! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de ta tiède haleine, j'ai froid d'être restée si longtemps sans amour. " Et les cheveux  d'Arria se répandaient comme un fleuve noir sur l'oreiller bleu.

Tout à coup les anneaux d'airain de la portière qui fermait la chambre glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d'aspect sévère parut sur le seuil. Une petite croix de bois noir pendait à son col et ne laissait aucun doute sur sa croyance : il appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples du Nazaréen. Arria Marcella cacha sa figure sous un pli de son manteau tandis qu'Octavien regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait ainsi brusquement dans son bonheur.

"Arria, Arria, dit le personnage austère d'un ton de reproche, le temps de ta vie n'a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t'appartiennent pas ? Ne peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre n'est donc pas encore refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ? Deux mille ans de mort ne t'ont donc pas calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de cœur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres."

-- Arrius, grâce, mon père, ne m'accablez pas, au nom de cette religion morose qui ne fut jamais la mienne ; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence que l'amour m'a rendue.

-- Tais-toi, impie. Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions ; ne l'attire plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée et toi, jeune chrétien, abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse qu'Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu'elle est".

Arria, les yeux étincelants, les narines dilatées, les lèvres frémissantes, entourait le corps d'Octavien de ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre.


"Allons, malheureuse, reprit le vieillard" et il prononça une formule d'exorcisme qui fit tomber des joues d'Arria les teintes pourprées que le vin noir du vase y avait fait monter.

En ce moment, la cloche lointaine d'un des villages qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les premières volées de la Salutation angélique.

A ce son, un soupir d'agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l'entouraient ; les draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux promeneur nocturne ne vit plus à côté de lui, sur le lit du festin, qu'une pincée de cendres mêlée de quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient des bracelets et des bijoux d'or, tels qu'on les dut découvrir en déblayant la maison d'Arrius Diomèdes.

Octavien poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le soleil se levait.

Après avoir dormi d'un sommeil appesanti par les libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin fut d'appeler leur compagnon ; Ne recevant pas de réponse, ils entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent que le lit n'avait pas été défait. Les deux amis parcoururent toutes les rues, carrefours, places et ruelles de Pompéi, entrèrent dans toutes les maisons curieuses où ils supposèrent qu'Octavien pouvait être occupé à copier une peinture ou à relever une inscription, et finirent par le trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d'une petite chambre à demi écroulée. Ils eurent beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et quand il eut repris connaissance, il ne donna pas d'autre explication, sinon qu'il avait eu la fantaisie de voir Pompéi au clair de la lune, et qu'il avait été pris d'une syncope qui, sans doute, n'aurait pas de suite.

La petite bande retourna à Naples.

A dater de cette visite à Pompéi, Octavien fut en proie à une mélancolie morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses compagnons aggravaient plutôt qu'elles ne soulageaient ; l'image d'Arria Marcella le poursuivait toujours, et le triste dénouement de sa bonne fortune fantastique n'en détruisait pas le charme.

Il retourna par la suite secrètement à Pompéi et se promena, comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur palpitant d'un espoir insensé, mais l'hallucination ne se renouvela pas. Il n'entendit que des piaulements d'oiseaux de nuit effrayés ; il ne rencontra plus Rufus Holconius, personne ne vint pas lui mettre une main fluette sur le bras ; Arria Marcella resta obstinément dans la poussière.

En désespoir de cause, Octavien s'est marié dernièrement à une jeune et charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour sa femme ; cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne trompe, sent que son mari est amoureux d'une autre ; mais de qui ? C'est ce que l'espionnage le plus actif n'a pu lui apprendre. Octavien n'entretient pas de danseuse ; dans le monde, il n'adresse aux femmes que des galanteries banales ; il a même répondu très froidement aux avances marquées d'une princesse russe, célèbre par sa beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant l'absence de son mari, n'a fourni aucune preuve d'infidélité aux soupçons d'Ellen.

Mais comment pourrait-elle s'aviser d'être jalouse de Marcella, fille d'Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère ?"

Par Théophile Gautier et avec la modeste contribution de votre serviteur..

Bonne journée à tous.

Vous aimez Théophile Gautier ? Découvrez alors les turpitudes de son héroïne Clarimonde !

Vous aimez la Rome antique ? Découvrez les turpitudes de ses banquets ou bien les conquêtes de César.

La Plume et le Rouleau © 2000

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Littérature & divers
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Vendredi 28 juillet 2000 5 28 /07 /Juil /2000 13:00

Mes Chers Amis,

L'un des lecteurs, assidu de la première heure, va convoler en justes (?) noces prochainement. Ce n'est pas l'habitude de faire dans la personnalisation mais foin de maniaquerie, bousculons les traditions et refusons de sombrer dans le fétichisme. Intéressons-nous donc aujourd'hui, toujours à travers le prisme de l'histoire à l'hyménée.

Je vous épargnerai les grosses blagues lourdingues genre : "Chéri, tu préfères une femme jolie ou une femme intelligente?" "Ni l'une, ni l'autre, mon Amour, c'est toi que je préfère !" (j'en vois quand même qui rigolent dans le fond...) et ne jouerai pas les rabat-joies tel Marcel Achard qui nous dit que : "(le seul) mariage qui rend un homme heureux, c'est celui de sa fille ..." (pas trop fort, dans le fond, les rires !...)

Certains pensent que le mariage a quelque chose de magique...
Pourquoi ne le penserait-on pas en voyant une jeune femme se présenter à la porte de l'église pour se marier. Accompagnée à l'entrée d'un type d'au moins vingt à trente ans de plus qu'elle qui ne lui porte qu'un amour platonique, elle ressort une heure plus tard (Abracadra !) au bras d'un jeune godelureau fort amoureux et plein de bonnes intentions. Magique, non ?

Mariage rime aujourd'hui avec monogamie et consentement mutuel. Il rime aussi, malgré la déchristianisation (relative) de la société, avec sacrement religieux. Comment en est-on arrivé là ?

Sur le premier, notons la justification de l'écrivain MARK TWAIN. Faisant une conférence dans l'Utah, il eut une grande discussion avec un mormon sur la polygamie. Le mormon le défia : "Pouvez-vous me citer un seul passage de la Bible interdisant la polygamie?


Mark Twain lui répliqua : "Il est dit dans la Bible : "Nul ne peut servir deux maîtres à la fois"


Plus sérieusement, notons que le droit romain ne faisait pas intervenir la religion : "Consensus facit nuptias" disait l'adage antique et le mariage était un acte exclusivement privé, ne faisant pas intervenir d'autorités religieuses et très peu d'autorités publiques.

Le droit germain, qui va le supplanter avec l'écroulement de l'Empire, est radicalement opposé. Le mariage constitue d'abord un moyen de sauvegarde, de développement et de transmission d'un patrimoine familial : c'est avant tout un affaire d'alliances d'intérêts entre familles dans laquelle l'avis des mariés n'a aucune place. Les deux traditions vont peu ou prou cohabiter et, jusqu'au IX-Xème siècle, l'Eglise n'intervient quasiment pas.

L'écroulement de l'empire Carolingien (Charlemagne meurt en 814) offre à l'Eglise l'occasion de se placer sur la question
. Alors que le pouvoir politique et que l'autorité publique foutent le camp, l'Eglise, organisée, omniprésente, structurée, cohérente, rassemblée autour d'un corpus idéologique bien établi et défini se présente comme la seule force centripète réelle (centripète, cela s'oppose à centrifuge).

Les prêtres, appelés à résoudre des litiges de type patrimoniaux (successions...) vont alors exercer une fonction de juge
qui va leur permettre d'établir leurs vues sur la question. Le réforme grégorienne du XIème siècle et la renaissance du droit romain fera le reste. L'objectif ultime reste le maintien de la paix sociale c-a-d la légitimation d'une union qui ne pourra plus ensuite être contestée (pour des motifs financier ou patrimoniaux et jamais pour des raisons sentimentales, naturellement).

Et l'Eglise (je vous passe les controverses théologiques) va affirmer alors des principes
en rupture totale avec les traditions et qui imprègnent depuis lors toute notre conception, y compris laïque de la question. Elle se donne le droit de vérifier l'absence d'empêchement (essentiellement la consanguinité), de s'assurer qu'il n'y a pas eu rapt de la jeune fille (pour éviter les "vendettas" et les contestations) et ensuite de faire prévaloir l'accord mutuel des époux. Donné, cet accord est alors totalement indissoluble (on appelle les textes sacrés à la rescousse pour cela). Ce n'est plus le père qui remet l'épouse à l'époux mais le prêtre qui s'immisce, parle au nom de Dieu et sacralise l'acte.

Dangereuse pour l'ordre social, cette nouvelle conception place cependant l'Eglise au centre de l'organisation de la société et, curieusement, libère alors l'individu. Les cas seront nombreux dans lesquelles l'Eglise se rangera résolument aux côtés d'époux mariés contre le gré de leurs familles respectives.

De cette volonté de stabilité sociale découle logiquement la monogamie : une pratique qui sera imposée aux rois de France qui ne pourront jamais légitimer leurs enfants adultérins (ex. Louis XIV et les enfants de la Montespan, Louis XV et ceux de la Pompadour, surnommée par ceux-ci "Maman putain" !...) ni disloquer le patrimoine. Notre droit civil en garde encore les traces puisque ce n'est que tardivement que les enfants illégitimes (nés hors mariage) furent autorisés à hériter et encore plus récemment que la jurisprudence a autorisé les enfants non reconnus à le faire aussi.

Tout cela est fort didactique, n'est-ce pas ? J'espère avoir contribué à votre culture sans vous avoir toutefois assommé.

Pour l'heure, je rappellerai l'évidence citée par Sacha Guitry : "Pour se marier, il faut un témoin, comme pour un accident ou un duel."

Bonne journée à tous.

 

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