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Personnalités célèbres

Mardi 12 août 2003 2 12 /08 /Août /2003 14:42

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,


Le 12 août 1899, le dénommé Paul Déroulède est traduit en justice
devant la Haute Cour pour complot contre la sûreté de l’Etat… Un personnage dangereux, ce Déroulède : n’a-t-il pas, lors des obsèques du Président de la République Félix Faure, le 23 février précédent, tenté d’entraîner le général Roget et sa troupe, qui accompagnait le convoi funèbre, vers l’Elysée dans le but de faire un coup d’état ? Pour ses activités factieuses et anti-républicaines incessantes, Déroulède va écoper de 10 ans de bannissement.

Ouste !

Pourtant, avez-vous jamais remarqué qu’en France, de nombreux lieux publics portent le nom de Paul Déroulède ? Une rue de Paris (XVème) et de Nice, un boulevard à Strasbourg, une avenue à Nancy et j’en passe… Alors à quel titre ? D’aucuns d’entre vous supposent donc vaguement que le susnommé dut rendre quelque service signalé à la Patrie en tant qu’homme politique ? ou militaire ? ou artiste ? ou intellectuel, écrivain, poète peut-être ?

Oui. Paul Déroulède fut tout cela à la fois et bien plus encore : un personnage singulier, remuant, enthousiaste, attachant, rebelle et dérangeant. Et la République, en souvenir de ses premières amours avec lui, l’a gratifié de cette postérité.

C’est ce que je vous convie à découvrir
à travers la chronique d’aujourd’hui qui traitera d’un étonnant paradoxe : le paradoxe Déroulède, celui d’un personnage hors du commun aux oeuvres aujourd’hui largement tombées dans l’oubli pour leur tonalité désormais désuète. Les combats de Déroulède furent-ils légitimes ? Furent-ils couronnés de succès ? Nous allons, une fois de plus, tenter de voir au-delà des apparences…

Mais, pour bien saisir toute la dimension du personnage, il convient de le replacer dans son contexte contemporain.

Paul Déroulède est né en 1846 dans une famille de la haute bourgeoisie parisienne. Délaissant la carrière juridique que les appuis de son père, avocat réputé de l’époque, aurait pu favoriser, il choisit de se lancer, à vingt ans, dans l’écriture et la poésie dans un style encore très académique. Sa famille n’y est pas hostile : un de ses oncles est un dramaturge célèbre (Emile Augier) et son grand-père Pigault-Lebrun avait été le poète de la Convention durant la révolution. Dans la famille, on a la fibre littéraire, patriote et républicaine.
 

C’est la guerre de 1870 contre la Prusse de Bismarck qui va bouleverser sa vie et tracer sa conduite ultérieure. Rappelons brièvement ce conflit que nous avons eu l’occasion d’évoquer dans des chroniques précédentes (Napoléon III) mais qui, à l’heure de l’union européenne, se perd d’autant plus dans la mémoire collective qu’il n’y a plus de contemporains pour en parler.

Les années 1860 voient Napoléon III, empereur des Français, intervenir de plus en plus dans les affaires de l’Europe. Pétri de la gloire acquise par son oncle, fort de ses propres succès militaire et diplomatiques (guerre de Crimée victorieuse contre la Russie en 1855, interventions armées victorieuses contre l’Autriche (victoires de Magenta et de Solférino en 1859), rattachement à la France de Nice et de la Savoie (1860), Napoléon III favorise l’émergence d’une Prusse forte, censée incarner la modernité politique et industrielle.

Hélas ! Cette politique va se retourner contre un pays qui a laissé passer l’occasion de moderniser son armement et considère toujours l’élan individuel, à l’ancienne, comme une composante majeure de la victoire. Les Prussiens, eux, ont tiré les leçons des défaites cinglantes que Napoléon 1er leur a infligés à Iéna et Auerstadt (1806). Ils ont délaissé le fusil à chargement par le canon (à balle) et ont développé le fusil à chargement (à cartouche) par la culasse.

Leurs industriels sidérurgiques ont travaillé pour l’armée en inventant des canons permettant de tirer sans recul tandis que les Français ont conservé leurs antiques canons napoléoniens qu’il faut clouer au sol avant de les charger par la gueule.

Sur le plan de la formation, les Prussiens ont développé les écoles de guerre et diffusé les théories du stratège Clausewitz afin d’améliorer le niveau général des officiers. Quant au service militaire, il est universel et dure peu (façon de parler : 3 ans quand même !).

C‘est prussien, quoi.


Au début de 1870, les relations sont tendues entre les deux empires. Deux conceptions de la "frontière naturelle" s’oppose : pour les Prussiens, la "frontière naturelle" est culturelle et les Alsaciens, germanophones, font naturellement partie de la sphère d’influence germanique.

Pour les Français, la "frontière naturelle" est physique
et le Rhin la matérialise : en deçà, le génie français, au-delà, la barbarie teutonne.

Je vous passe de trop longs développement quant à la situation politique de l’été 1870 : Napoléon III est inquiet lorsque la Prusse tente de placer un prince Hohenzollern (Autrichien) sur le trône d'Espagne. A l’issue de manœuvres confuses de provocation entre Guillaume II et l’ambassadeur français, la France déclare la guerre à la Prusse (15 juillet 1870). En fait, de part et d’autre du Rhin, l’on n’attend qu’une occasion pour en découdre.

Les Français sont confiants : le général Leboeuf dira qu’ "il ne manque pas un bouton de guêtre". Mais ce n’est pas avec les guêtres qu’on fait la guerre…
 

- L’armée française reste mal organisée

- le service militaire est de 5 ans mais l’on peut s’y soustraire en payant

- pour suppléer au manque d’effectifs, il existe des gardes mobiles, sorte de milices armées formées de réservistes incorporables mais sans entraînement réel.

L’armée est également sous équipée (nous l’avons vu) et commandée par un état-major âgé, peu aguerri (Napoléon III n’a pas souhaité développer un corps d’officiers qui eussent été susceptibles de menacer son pouvoir). Cet état-major est, de plus, largement divisé politiquement et est dominé par les royalistes par rapport aux républicains ou aux fidèles de l’empereur. Tout cela est très confus, reconnaissons-le.

Enfin, l’armée française ne dispose d’aucun plan précis. Elle est morcelée en 8 corps d’armée totalisant 224 000 hommes le long de la frontière, elle manque même de cartes de la région (!) et avance donc de façon désordonnée et chaotique. Tout le contraire des Allemands dont la rigueur proverbiale va leur faire appliquer le plan conçu, par le général von Moltke : concentration de 380 000 hommes, soutien logistique efficace, parfaite connaissance du dispositif ennemi, utilisation du chemin de fer pour accélérer le déplacement des troupes avec comme objectif de fondre sur Paris le plus vite possible pour prendre rapidement la ville.

Cela ne va pourtant pas se passer facilement et les Prussiens vont devoir livrer de nombreuses et sanglantes batailles à Weissenburg (4 août 1870), à Fröeschwiller (6 août 1870) et à Mars-la-tour (16 août 1870) où des monuments commémoratifs existent encore. Malgré une résistance individuelle française acharnée à certains endroits (c’est « La débâcle » de Zola), les erreurs ou les lâchetés s’accumulent : l’empereur Napoléon III est défait à Sedan le 2 septembre 1870, le maréchal Bazaine capitule sans combat à Metz et avec des troupes intactes le 27 octobre. Les Français, alors, reculent progressivement.

Car comprenons-le bien : Napoléon III a certes capitulé et est désormais déchu mais rien n’est terminé ! La guerre continue sous l’égide de la République proclamée par Gambetta le 4 septembre 1870 à l’Hôtel de Ville de Paris…  Tandis que les Prussiens progressent vers Paris, la résistance des divers éléments de l’armée française s’organise.

L'armée du Nord du général Faidherbe tente de dégager Paris, désormais assiégée, mais échoue à Villers-Bretonneux (27 novembre 1870). L'armée de l'Est (130 000 hommes) commandée par le général Bourbaki et l’italien Garibaldi, rallié à la cause française, s'efforce de lever le siège de Paris mais est repoussée. Belfort, assiégée, ne se rendra jamais et tiendra bon sous les ordres de Denfert-Rochereau. L’armée de l’Est obtiendra une victoire à Villersexel en janvier 1871 mais sera contrainte de fuir de Besançon vers la Suisse au cours d’une retraite épouvantable (froid de – 20 °C) émaillée de nombreux actes d’héroïsme individuel. 80 000 hommes, épuisés, réchapperont finalement du désastre.

A partir du 5 janvier 1871, Paris est alors bombardée. Les troupes, les gardes mobiles et la population réclament une sortie pour tenter de briser l’encerclement teuton et faire la jonction avec les armées de libération. Malgré la pression, le commandant militaire, le Général Trochu, va préférer… signer un armistice (26 janvier 1871) !

C’est fini. Quelques semaines plus tard, l’Alsace et la Lorraine deviendront germaniques pour 47 ans.

Et Déroulède, dans tout cela ?

 

Déroulède est lieutentant de "Turcos" (tirailleurs algériens) au sein de l’armée de l’Est du général Bourbaki. Il se couvre de gloire en étant blessé, capturé puis en s’évadant. Il sera décoré de la Légion d’Honneur. Héros de la guerre à titre personnel mais humilié comme tous les Français par la défaite finale, fulminant contre l’ennemi germanique, sa vocation est née : il décide de devenir le poète de la revanche, le chantre du relèvement de la patrie. Sa poésie va alors devenir une poésie militaire, faite d’actes héroïques, de charges grandioses, de sacrifices, de courage, de mort, de sang, de larmes, d’espoir, de haine aussi contre l’ennemi prussien. Déroulède entend rester dans l’armée pour chercher à en devenir le poète officiel.

Mais cet état d’agitation n’est naturellement pas du goût de la Grande Muette qui, on le sait, n’aime ni les rebelles, ni les exaltés, ni les stars. En 1874, à l’issue d’un accident de cheval dont il prend prétexte, Déroulède prend la décision d’en démissionner. C’est donc un échec personnel pour ses ambitions militaro-poétiques, un échec qui va infléchir sa personnalité déjà intransigeante.

En 1872, il écrit le poème intitulé « Le Clairon ».  Je vous en livre un extrait. Son lyrisme peut paraître grotesque et désuet à l’heure où l’Europe se fait dans la paix et où la guerre ne nous atteint que par liaison satellites depuis d’exotiques mais improbables contrées. Comprenez qu’il illustre en réalité le traumatisme de l’invasion, de la défaite et, disons-le, du rapt de leurs compatriotes, des Français de l’époque.

Ce poème sera mis en musique, chanté par des générations entières d’écoliers et les parents de votre serviteur, par exemple, le connaissent encore. Il raconte l’histoire magnifique d’un clairon (le soldat charger de jouer de cet instrument pour indiquer la manœuvre à exécuter) d’un régiment de zouaves auquel un infâme prussien expédie une balle dans la peau…

« L'air est pur, la route est large /
Le clairon sonne la charge / Les zouaves vont cha
ntant
Et là-haut sur la colline / Dans la forêt qui domine /
Le Prussien les attend
(
…) A la première décharge / Le clairon sonnant la charge / Tombe frappé sans recours
Mais par un effort suprême / Menant le combat quand même / Le clairon sonne toujours
(…) Puis dans la forêt pressée / Voyant la charge lancée / Et les zouaves bondir
Alors le clairon s'arrête / Sa dernière tâche faite / 
Il achève de mourir »

Pendant une quinzaine d’années, Déroulède va connaître la gloire nationale. Ses recueils de poèmes sont réédités des dizaines de fois. La jeune république porte aux nues cet ardent patriote infatigable, vertueux et martial et on apprend les vers de Déroulède à l’école. L’homme est la vedette de tous les cercles intellectuels, artistiques, littéraires et poétiques. Il fréquente principalement les Républicains quoique les royalistes légitimistes l’accueillent aussi. Il fonde un journal consacré au thème inlassable de la revanche et du redressement de la patrie, « Le Drapeau », et une association apolitique ouverte à tous : La Ligue des Patriotes. Objectif inchangé : reconquérir les provinces perdues !

Au milieu des années 1880, pourtant, sonne le moment de l’engagement politique pour Déroulède qui commence à fulminer contre une République qu’il juge instable et corrompue et dont la mollesse ne peut que retarder l’heure de la revanche. Pour lui, la faiblesse institutionnelle (une république parlementaire où l’exécutif n’a aucun rôle) nuit au redressement du pays. Paralysé par des institutions qui ne profitent qu’à une clique de politiciens affairistes qui se refilent les ministères au fil des renversements de gouvernements, la France est toujours en passe de se voir privée de chef au moment du danger extérieur. Le danger allemand évidemment.

Poursuivant inlassablement son agitation, Déroulède va alors s’engager ardemment aux côtés du général Boulanger. En 1889, il est élu député boulangiste en Charente : il entend participer au renversement de la république des copains et des coquins au profit d’une république rendant davantage de pouvoir au peuple en utilisant notamment… l’élection présidentielle directe (pour 4 ou 5 ans) et le suffrage populaire direct.

Déroulède n’a pas le patriotisme raciste ou xénophobe : il n’hésite pas à inviter des représentants des populations des colonies à la fête annuelle de Jeanne d’Arc. Certains, d’ailleurs, ont combattu contre les Prussiens en 1870 (la France a toujours su trouver outre-mer un solide réservoir de chair à canon).

La cause ouvrière fait également partie d
es préoccupations de Déroulède : il accuse les politiciens actuels, qui se réclament de la Révolution, d’avoir méconnu les principes de celle-ci et favorisé l’instauration d’une république bourgeoise méprisant les intérêts de la plus grande majorité, modeste, de la population (nous dirions aujourd’hui la France d’en-bas !).

Déroulède attaque sans relâche les parlementaires corrompus et, le 22 décembre 1892, se bat même en duel au pistolet avec Clemenceau : un échange de 6 balles, sans blessé.

Un instant, en 1893, il se retire, las, de la vie politique. Mais l’Affaire Dreyfus le ramène dans l’arène politique. Déroulède n’est pas à proprement parler antisémite. Pour lui, la question n’est pas que Dreyfus soit coupable ou pas. Il n’a pas d’opinion sur sa culpabilité et n’assimile pas la judaïté à la traîtrise même s’il s’en méfie. La vraie question, pour Déroulède, est ailleurs : en reconnaissant que l’armée s’est trompée, on l’affaiblit moralement et on mine la confiance que le peuple doit avoir en elle. Et, évidemment, à qui cela profite-t-il ? Aux Prussiens qui, non contents de placer des espions au sein de l’état-major français, suscitent les divisions de nos compatriotes et retardent d’autant plus la perspective de la reconquête de l’Alsace et de la Lorraine !

La conviction de Déroulède est maintenant faite : ce n’est pas par la voie légale que l’on changera de gouvernement. La mort subite et scandaleuse du président de la République Félix Faure en février 1899 le décide à passer à l’action. Il jouit d’une immense popularité, sait le régime parlementaire affaibli et impuissant, a des relais de presse et des troupes prêtes à faire le coup de poing… Il s’imagine que son éloquence et son audace vont enflammer les foules.

Le 23 février 1899, jour des funérailles nationales, Déroulède se place à l’endroit où le cortège militaire, après la parade, doit se disloquer pour regagner son cantonnement. Il saisit alors la bride du cheval du général d’infanterie Roget et l’exhorte à le suivre pour marcher sur l’Elysée et exécuter un coup d’état. Mais Roget refuse et embarque l’énergumène avec lui à la caserne de Reuilly (Vincennes). Là-bas, Déroulède tente une dernière fois d’appeler les troupes à la rébellion, il est  finalement arrêté. Son putsch a échoué lamentablement, il va être jugé en cour d’assises.

Mais, surprise, le jury populaire d’assises… l’acquitte le 31 mai 1899 ! Pour Déroulède c’est le triomphe. Il sera de courte durée. Le président du Conseil Waldeck-Rousseau a décidé d’en finir avec les factieux et les putschistes. Energique, il n’entend pas que la jeune république (elle n’est instaurée que depuis 1875, soit 24 ans seulement) soit renversée par des éléments populistes incontrôlables et probablement manipulés par les monarchistes ou les bonapartistes.

Au terme d’une procédure illégale (on ne peut être jugé deux fois pour le même fait) et expéditive, Waldeck-Rousseau constitue le Sénat en Haute Cour et fait déférer devant celle-ci Déroulède et divers autres agitateurs pour complot. Verdict : 10 ans de bannissement que Déroulède effectuera pour 6 ans seulement, à San Sebastian en Espagne.

Déroulède mourra en janvier 1914, à la veille du déclenchement de la grande guerre patriotique de reconquête qu’il avait tant appelée de ses voeux. « Lorsque nous aurons fait la guerre triomphante, écrivait-il, puisse mon nom être englouti dans ce torrent de gloire et mon livre inconnu se perdre dans l’oubli ».

Déroulède est quasiment oublié aujourd’hui mais que reste-t-il de ses combats ?

Certes, la guerre que Déroulède souhaitait, une guerre glorieuse faite d’héroïsme individuel et de courage, de charges victorieuses et d’exploits guerriers n’aura jamais lieu : la guerre de 1914-18 sera au contraire celle de l’anonymat, de la souffrance personnelle engloutie dans l’horreur collective des tranchées et des bombardements aveugles. Louis-Ferdinand Céline, dans son livre « Voyage au bout de la nuit », ne sera pas tendre avec Déroulède dont il stigmatisera les phrases brillantes mais creuses, bien éloignées de la réalité prosaïque et terrible du champ de bataille.

Pourtant, sans que l’on s’en aperçoive, l’esprit de Déroulède est bien présent aujourd’hui. Interrogez-vous un instant…

Voudriez-vous que l’Alsace et la L
orraine soient allemandes ? Qui voudrait d’un retour aux institutions de la IIIème république, à un président de la République sans pouvoir et élu par les chambres ? Qui tiendrait pour quantité négligeable la possibilité de referendum populaire et se satisferait d’une durée de vie moyenne des gouvernements de 6 mois ?

Probablement personne et, même si elle est décriée dans ses imperfections, la Vème République gaullienne est à l’évidence la lointaine descendante des idées un peu folles, un peu excessives, un peu brutales mais au final pleines de bon sens de Déroulède. Sur le long terme, Paul Déroulède a gagné son combat. Et la République lui en est redevable, elle le sait.


Je suis sûr que vous ne pensiez pas en découvrir autant sur ce personnage étonnant… Par son patriotisme, son intransigeance, ses talents d’orateur, ses appels au peuple et, d’une façon générale, ses idées politiques et constitutionnelles, certains historiens audacieux ont vu dans De Gaulle un Déroulède qui aurait réussi (notamment le « coup d’état » du 13 mai 1958...). La comparaison me semble hardie et un peu caricaturale. Le Général, pour sa part, ne fit jamais dans la poésie, même si certains critiquèrent ses rengaines…

Bonne journée à toutes et à tous

La Plume et le Rouleau © 2003

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Personnalités célèbres
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Mardi 13 mai 2003 2 13 /05 /Mai /2003 11:10
Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Croyiez-vous un seul instant que les contingences matérielles allaient empêcher la parution de cette chronique ? En dépit de la grève des transports et des services publics qui paralysent aujourd’hui Paris et sa banlieue, alors que les régimes de retraites sont en faillite, alors que les empires s’écroulent et que nos illusions s’effondrent, malgré les raz-de-marée, les cyclones et les cataclysmes, malgré les tremblements de terre et les appels à la mobilisation de la CGT, malgré les tempêtes de neige, de sable et de grêle, malgré les mites, les termites et les sauterelles, malgré les obstructions de toutes sortes, malgré les démissions, les renoncements, les capitulations et contre toute attente : les chroniques historiques de la Plume et du rouleau sont toujours là !
 
Alors, une fois de plus, partons pour un voyage dans l’Histoire, afin de voir comment certains évènements qui semblent anciens et disparus résonnent encore pourtant dans la fureur du présent.
 
Vous souvenez-vous de ce film de David Lean de 1962 ? Trois heures vingt et une minutes de scènes épiques sur une musique de Maurice Jarre et cette introduction restée célèbre : fondu enchaîné entre la lumière d’une allumette et la clarté éblouissante du désert dans lequel un lointain point noir s’avance depuis l’horizon : un cavalier, Omar Sharif… Dans quelques minutes, l’homme rencontrera Peter O’Toole. Le mâle oriental côtoiera le pâle occidental dont le physique, au vrai, incarne à merveille cet homme devenu légende et dont l’image est aujourd’hui (forcément) galvaudée : T.E. Lawrence, « Lawrence d’Arabie » !
 
Mais après le lyrisme : le drame. Nous nous retrouvons, par le raccourci saisissant de la magie évocatrice de votre chronique historique préférée, le 13 mai 1935, sur une petite route anglaise où un dénommé Thomas Edward Shew, soldat de 2ème classe de la RAF a un accident de moto. Transporté à l’hôpital, il va mourir des suites de ses blessures le 19 mai suivant.
 
Vous le savez, l’un et l’autre personnage ne font qu’un. Et c’est de ce garçon fort étrange, cette sorte de chevalier médiéval égaré dans les sables du désert arabique, dont nous allons parler aujourd’hui : Thomas Edward Lawrence, un personnage méconnu à force d’être trop connu et dont les exploits et les désillusions appartiennent à une époque révolue dont l’écho parvient encore jusqu’à nous. Nous allons voir comment.
 
Envoyez les violons (de Maurice Jarre). A vous les vents chauds du désert, le sable et le sabre, l’atmosphère torride et envoûtante des parfums arabiques !
 
Thomas Edward Lawrence est né en 1888. Son père, Thomas Chapman, a été marié à une épouse acariâtre de laquelle il a eu quatre filles. Il l’a délaissé au profit de la jeune gouvernante de la maison, une écossaise nommée Sarah Junner, avec laquelle il va s’enfuir. Il en aura cinq garçons. Thomas Edward, né à Tremadoc au pays de Galles et que l’on surnomme « Ned », est le deuxième d’entre eux.
 
Dans l’Angleterre puritaine de Victoria, cette idylle illégitime ne « passe » évidemment pas et le couple tentera toujours de se donner des airs de respectabilité : une dissimulation que Ned, garçon tourmenté, introverti et très attaché à sa mère, n’assumera jamais véritablement. Les années d’enfance et d’adolescence de Ned sont à la fois des années de fuite incessante (Irlande, Pays de Galles, Bretagne) et de liberté. La France de Saint-Malo et des châteaux lui donne le goût des voyages lointains, de l'histoire et de l'archéologie.
 
Au Jesus College d'Oxford (1907-1909, il a 19 ans), il se passionne pour l’étude du latin, du grec et pour le cycle arthurien de la recherche du Graal. Ned ne boit pas, ne fume pas, ne drague pas, mange végétarien, travaille comme un fou, vit avec ascétisme, fuit les activités en groupe et s’adonne à la culture physique individuelle : une sorte d’anachorète passionné par l'art militaire antique ou moderne et les châteaux forts. Il va ainsi soutenir une thèse sur « L'Influence des Croisades sur l'architecture militaire d'Europe jusqu'à la fin du XIIIe siècle » et, à partir de 1909, séjourne en Syrie, en Egypte et au Sinaï, jusqu'en 1914 où il participe pendant près de trois ans aux fouilles archéologiques hittites de Karkemish (Syrie du Nord).
 
Echappant à la dysenterie et au choléra, il adopte la langue, le costume et les mœurs des Arabes du peuple, qui ne sont pas encore occidentalisés. Ces années sont capitales pour la formation intellectuelle et personnelle de Lawrence.
 
Il est volontaire lors du déclenchement de la Grande Guerre. Il part servir au Proche-Orient contre l’empire turc Ottoman allié, rappelons-le, aux Allemands. Au Caire, sous-lieutenant jusqu'en 1916, Lawrence interroge les prisonniers arabes de l'armée turque, établit des cartes et transmet des renseignements.
 
A cette époque, les Anglais jouent au Proche-Orient un rôle d’agitateur auprès des tribus bédouines du centre de l’Arabie. En 1916, à leur instigation, une révolte contre les Ottomans éclate à l'initiative du chérif Hussein de La Mecque (l’arrière-arrière-grand-père de l’actuel Abdallah de Jordanie). Le colonel Clayton, directeur des renseignements et le diplomate sir Ronald Storrs choisissent alors Lawrence comme officier de liaison auprès du chef de la révolte arabe, l'émir Fayçal, de la tribu des « Séoud ». Il s’agit pour Lawrence de conseiller celui-ci ainsi que les tribus bédouines et l'armée.
 
Lawrence va réussir au-delà des espérances.
 
Il mène une guérilla de razzias et harcèle le chemin de fer du Hedjaz, vital pour l'ennemi, détruit les ponts, attaque les gares et les trains qui vont de Damas (actuelle Syrie) à Médine (sud de l’Arabie). Il remporte des victoires qui frappent l’imagination, telle la prise d’Akaba (unique port des Turcs sur la Mer Rouge, à la frontière avec l’Egypte) qui s’effectue non par la mer (où on l’attend) mais à l’issue d’un raid mené à dos de chameau sur 950 kilomètres de pistes de désert montagneux franchis en moins de deux mois et sous un climat torride (9 mai-6 juillet 1917).
 
Après Akaba, l'armée de Fayçal (soldats réguliers et Bédouins nomades), conseillée par Lawrence participe à la conquête de la Palestine (« Israël » n’existe évidemment pas) : Jérusalem est prise le 11 décembre 1917. Lawrence contribue à la victoire de Tafileh où, le 25 janvier 1918, 600 soldats de l'émir Zaïd, qu’il conseille, écrasent un corps de 2 000 Turcs. Damas, quant à elle, tombe le 1er octobre 1918. Lawrence est l’homme de la guerre de mouvement, de l’offensive-éclair, loin de l’affrontement statique qui prévaut en Europe où les belligérants se sont embourbés de part et d’autres de leurs barbelés. Sa formation d’historien de l'Antiquité, des Croisades et des guerres du XVIIIe siècle lui permet d’adapter sa réflexion au combat des Arabes contre les Turcs et de pratiquer ses idées sur le terrain. Il adapte les leçons de la « guerre de course » des corsaires du XVIIIème siècle au désert : raids à dos de chameau et d'automitrailleuses à l’issue desquels les assaillants trouvent refuge dans des oasis et dans la montagne, utilisation du renseignement pour espionner les mouvements de l’adversaire.
 
Lawrence professe que la mobilité sera à l'avenir la première qualité des armées, une mobilité fondée sur la maîtrise coordonnée de toutes les armes (infanterie, artillerie, cavalerie, blindés, aviation et marine) et de soldats réguliers et irréguliers, soutenus par des civils que soulève la passion nationaliste.
 
Car Lawrence, on l’aura compris, aime les Arabes. Il rêve d'associer à une communauté fraternelle britannique de nouveaux Etats arabes indépendants, qui seront « les premiers dominions d'autochtones basanés, non pas les dernières colonies d'indigènes basanés ».
 
Les succès militaires de Lawrence (il est colonel à trente ans) et son charisme commencent à retenir l’attention. Le correspondant de guerre américain et brillant journaliste Lowell Thomas, après sa rencontre avec Lawrence à Jérusalem et Akaba (1917) se met à exalter l'épopée du désert auprès du public yankee friand d’aventures exotiques et de faits d’armes hauts en couleurs. Lawrence, pourtant, n’a rien d’un saint : la guerre a fait de lui une bête impitoyable et il s’est rendu personnellement coupable d’exactions, de violences et de crimes qu’il évoquera plus tard dans ses mémoires et qu’il se reproche déjà amèrement.
 
Il faut dire que Lawrence est un personnage spécial, une sorte de Jeanne d’Arc, un halluciné idéaliste, presque mystique, couvert de gloire et pourtant d’une mise simple, solitaire et pourtant facile d’accès. Sa misanthropie passe pour de la misogynie et celle-ci passe à son tour pour de l’homosexualité. A tort, jusqu’à preuve du contraire.
 
Arrive l’Armistice de 1918 puis, en janvier 1919, la Conférence de la paix s’ouvre à Paris (Versailles). Lawrence y représente la délégation britannique auprès de Faycal d’Arabie. Son credo : il y a des intérêts communs entre les peuples arabes et la Grande-Bretagne. Peine perdue : la France et la Grande-Bretagne, comme convenu au terme des accords « Sykes-Picot » de 1916 se partagent la région. Il s’agit d’un partage purement colonial : aux Français la Syrie et le Liban, aux Britanniques la Palestine, la Transjordanie et l'Iraq, tout cela bientôt sous le paravent légal de la SDN. De l’idéalisme fraternel de Lawrence, il ne reste plus rien. La géopolitique a repris le dessus. Bientôt, les Américains s’implanteront durablement dans ce qui deviendra l’Arabie « Séoudite » (1932).
 
Habile propagandiste, Lowell Thomas exploite le filon commercial de la renommée de Lawrence à partir d'août 1919 dans tout l'Empire britannique en y multipliant les conférences illustrées. La popularité de TE Lawrence s’accroît en même temps, naturellement que les critiques et les calomnies.
 
Pourtant, l’homme évite le tapage médiatique et il a troqué sa vie de « moine soldat » dans le désert pour celle de la caserne. Cultivant en effet la chasteté, le sentiment du péché, de la culpabilité, l'excès de scrupules et le besoin d'expiation comme de pénitence, fuyant la pression médiatique, il s'est engagé sous un pseudonyme comme… simple soldat dans la RAF en 1922, à 34 ans. Churchill, pourtant, proposait de lui offrir une carrière diplomatique.
 
En 1926, Lawrence rédige les « Sept Piliers de la sagesse » : sorte de récit de guerre où se mêlent des réflexions politiques, philosophiques et intimistes autant que ses propres souvenirs. 
 
On ne parlera plus de Lawrence et, curieusement, c’est presque par hasard qu’on le reconnaîtra sous les traits d’un motocycliste accidenté ce jour de mai 1935.
 
Que reste-t-il des exploits accomplis par Lawrence ? Beaucoup et peu.
 
Si l’homme a incontestablement participé à l’effondrement du régime ottoman par ses victoires militaires, celles-ci ont moins marqué l’imagination que les exploits de Rommel ou de Leclerc. Menées à dos de chameau et quelle que soit la valeur tactique qu’elles aient pu représenter, elles semblent plus pittoresques qu’autre chose. Quant à l’empire Ottoman, avec ou sans Lawrence, il aurait fini par s’écrouler quand même.
 
Sur le plan géopolitique, les victoires remportées par les Britanniques durant la Première Guerre Mondiale permettent de façonner un Moyen-Orient selon une géographie politique dont l’actuelle porte encore (ô combien) la trace.
 
C’est en effet sur l’initiative des Britanniques qu’est créée en 1921 la « Transjordanie » (1921) : un état totalement artificiel situé entre la Palestine et l’Arabie. Pour gouverner cette Transjordanie (qui deviendra la Jordanie d’aujourd’hui), l’Angleterre installe sur le trône un dénommé Abdallah (qui devient Abdallah 1er) : c’est le fils du chérif (gouverneur) de la Mecque, Hussein, installé là par les Ottomans en Arabie ! Cet Abdallah est l’arrière-grand-père du jeune souverain actuel Abdallah II (il descend du Prophète). Ainsi, tandis que les Britanniques aident les bédouins à se rebeller contre l’Empire ottoman, ils « recyclent » les cadres dirigeants de cet empire à leur profit ! Ce petit jeu subtil va même plus loin puisque l’Angleterre installe ensuite sur le trône d’Irak le… frère d’Abdallah (1925). Comment ces hommes, qui ont failli tout perdre (les bédouins de la tribu des Séoud ayant conquis la péninsule arabique et ayant chassé leur père Hussein de la Mecque en 1924) pourraient-ils dès lors ne pas être entièrement dévoués à l’Angleterre ?
 
Le rêve de grandeur de l’Angleterre (une région moyen-orientale largement sous son contrôle : Palestine, Egypte, Jordanie, Irak et jusqu’aux Indes) finira toutefois par s’ensabler : les Séoud proclameront l’indépendance en 1932 et, rapidement, s’allieront avec les puissantes compagnies pétrolières américaines pour l’exploitation de l’or noir récemment découvert, Israël, le Pakistan et la République indienne seront proclamés en 1948, le roi d’Egypte Farouk sera renversé en 1952 et son collègue irakien en 1958. L’influence britannique dans cette région a aujourd’hui vécu.
 
Mais les frontières imposées par la force il y a près de 80 ans ont subsisté et, cahin-caha, la mosaïque moyen-orientale a perduré, toujours à la recherche d’un équilibre des forces et des cultures qui l’animent, toujours à la recherche d’une paix improbable.
 
Heureusement que l’Amérique dynamique et créatrice de George W. Bush est là pour tenter de mettre de l’ordre dans ce bazar (avec des "progrès" selon ce dernier, d'ailleurs...) !

« Vers l’orient compliqué, je volais avec des idées simples » dit De Gaulle dans ses « Mémoires de Guerre » : en dépit de l’indéfectible respect que votre serviteur voue au Général, force est de reconnaître que les Occidentaux n’ont guère réussi à clarifier la situation là-bas depuis 50 ans.
 
Bonne journée à tous.


La Plume et le Rouleau © 2003

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Personnalités célèbres
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Samedi 19 avril 2003 6 19 /04 /Avr /2003 17:47
Cher(e)s ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,
 
Le printemps arrive et, avec les beaux jours, le retour de la saison des mariages. Or, rappelez-vous qu’il y a 47 ans tout juste ce week-end, avait lieu un mariage de rêve. Un prince, oui, un vrai prince authentique, patenté et certifié conforme par Point de vue – Image du monde épousait une belle, très belle actrice de renommée internationale.
 
Le 19 avril 1956, en effet, le prince Rainier de Monaco épouse l’américaine Grace Kelly… Une vraie histoire pour les revues grand public et les romans à l’eau de rose, une success story à l’américaine avec l’aristocratie européenne en prime. De leur union, célébrée en grande pompe, naîtront (ils ne le savent pas encore à l’époque), trois enfants dont un héritier pour le trône !
 
Que demande le peuple, à l’époque ? Rien d’autre que d’ingurgiter béatement les commentaires lénifiants des journaux people et de contempler les photos d’un luxe auquel il n’aura jamais accès. Rien d’autre que de rêver, quoi.
 
Mais aujourd’hui, les lecteurs de ces chroniques, je le sens, en veulent plus !
 
Intéressons-nous donc d’abord à la mariée, qui incarne tout à la fois la grâce et la beauté après que sa famille eut incarné, elle, la droiture du Vieux Continent alliée au dynamisme du Nouveau Monde.
 
Les Kelly sont issus d’une famille irlandaise catholique qui, pauvre et démunie, a choisi de porter, à la fin du XIXème siècle, ses espoirs vers le Continent américain lequel, nous le savons plus que jamais, est à même d’étancher la soif de prospérité et de justice des plus démunis de ce monde (surtout s’ils sont anglo-saxons, blancs et protestants).

C’est beau, déjà.
 
L’histoire de la famille débute avec John Brendan Kelly, d’abord apprenti dans une briqueterie avant de devenir le plus grand entrepreneur en bâtiment de Philadelphie et qui, sportsman accompli, décroche la médaille d'or en skiff aux Jeux Olympiques de 1920. En 1924, en l'église catholique de Saint Bridget, John Brendan Kelly épouse une Américaine d'ascendance allemande, la belle Margaret Mayer, mannequin de l’époque. Comme le dit un historien (ou qui se prétend tel) de la princesse : "La ténacité irlandaise fait maintenant ménage avec la rigueur germanique", cela pour élever 5 enfants : Margaret, John Jr, Grace Patricia et Elisabeth.

Aah, que c’est beau !
 
Intéressons-nous maintenant à la jeune Grace, née le 12 novembre 1929 à Philadelphie. D’une constitution fragile, Grace se prête mal à la discipline sportive prussienne que lui impose sa mère : asthme, angines répétées, coryza chronique et myopie l’accablent. Mais elle bénéficie d’un tempérament calme, songeur et, dirait-on, déjà d’une indolence aristocratique. Pour résister à la discipline spartiate des institutions dans lesquelles on l’envoie, la jeune fille se réfugie dans la littérature, la poésie, la musique et la danse.

C’est charmant, n’est-ce pas ?
 
Peu après la Seconde Guerre Mondiale, Grace découvre sa vocation : elle sera comédienne. Elle entre alors à l’Académie d’art dramatique du Carnegie Hall dont elle sort, en 1949, à 20 ans, diplômée. Elle envisage un temps d’épouser l’un de ses professeurs, Don Richardson : un juif divorcé vis-à-vis duquel la catholique famille de Grace émet un refus catégorique. La vie professionnelle de Grace débute alors. Mais (ah là là !), les choses ne sont guère faciles pour une comédienne qui débute : espoirs déçus, auditions à la chaîne, refus cinglants, dédains méprisants, c’est le lot de la vie d’artiste.

Chienne de vie.
 
Cantonnée dans un premier temps dans les théâtres de province, Grace se tourne alors vers les séries télévisées qui révèlent sa grâce et son style de lady. Elle a alors une liaison avec le comédien français Jean-Pierre Aumont. En 1952, le western le train sifflera trois fois (4 Oscars), lui offre son premier grand rôle. Deux ans plus tard, c’est le maître du suspense, Alfred Hitchcock qui décide d’utiliser son charme énigmatique : "Savez-vous que Grace Kelly, apparemment si froide, cache un volcan de sensibilité, d'érotisme et de passion, (tandis que) la pauvre Marilyn Monroe porte le sexe sur la figure et (que) Brigitte Bardot n'[est] pas non plus très subtile ?" nous dit le grand homme. Hitchcock tourne alors coup sur coup avec Grace : Le crime était presque parfait (avec la fantasmatique robe rouge…), Fenêtre sur cour et La main au collet, film au cours duquel la comédienne s’éprend d’un couturier italo-russe, Oleg Cassini.
 
Mais celui-ci est déjà deux fois divorcé et réputé pour ses conquêtes féminines : aucune chance de plaire à papa Kelly… Le french lover revient alors en force : c’est Jean-Pierre Aumont II, le retour de l’idylle ! Mais celui-ci, notons-le encore, est divorcé de Blanche Montel, veuf de Maria Montez et plus âgé que Grace de… 20 ans ! Sa candidature est également rejetée !

Ah ! Il est dur papa Kelly…
 
Mais il était dit que le destin de Grace serait intimement lié à la doulce France qui est la nôtre : car c’est en venant au festival de Cannes que Grace, le 6 mai 1955, rencontre le souverain de Monaco, célibataire, qui lui montre son... son... ? Son zoo. Elle le trouve charmant (le prince, pas le zoo) et, le 5 janvier 1956, la nouvelle des fiançailles tombe sur les téléscripteurs : la passion comme une ombre, fallait qu’elle y succombe...
 
A une époque où l’on voyage encore largement par bateau, Grace quitte alors son Amérique natale en s’embarquant le 4 avril 1956 à bord du paquebot Constitution pour aller épouser son auguste promis dans le royaume de celui-ci. Le 18 avril suivant a lieu le mariage civil. La cérémonie religieuse est célébrée le lendemain, en la cathédrale Saint-Nicolas de la Turbie sous les regards du roi (déchu) d’Egypte Farouk, de l'Aga Khan, de Jackie Kennedy ou encore du magnat Onassis. Les images de la cérémonie, filmées par la MGM, sont vues par soixante millions de spectateurs à travers la planète et tout le monde peut s’esbaudir devant les 46 mètres de taffetas, les 90 mètres de tulle et les 290 mètres de valenciennes de 1830 dont sa robe est fabriquée.
 
Cette fois-ci a donc été la bonne : papa Kelly n’a rien eu à dire sur ce fiancé au pedigree impeccable tandis que tous les prédécesseurs de celui-ci disparaissaient dans les oubliettes de la jeunesse de Grace. Comme un ouragan qui passait sur elle, l’amour a tout emporté. La tempête, en elle, a balayé le passé…
 
Et pourtant… Si ces chroniques avaient existé à l’époque, la mariée aurait pu être bien inspirée de s’informer sur son futur époux, revêtu pour l’occasion de l'uniforme de drap bleu des maréchaux d'Empire (on se demande bien pourquoi) ainsi que sur l’histoire tumultueuse du rocher de Monaco.
 
Revenons donc un peu sur le passé pour mieux éclairer le présent… Un passé d’ailleurs un peu confus sur lequel l’histoire monégasque officielle s’efforce de jeter un voile pudique (vous n’en apprendrez pas autant sur le site Internet gouvernemental !). Je vous invite donc aujourd’hui sur le Rocher, un lieu qui fut le théâtre d’âpres luttes et où se sont côtoyé le luxe, le vice, les stars et les crapules.
 
La légende attribue à Héraklès Monoïkos (l'Unique, d’où le nom) la fondation du site. En réalité, la zone a été colonisée par les marins grecs dès le Ve siècle avant notre ère. En 1215, le génois Fulco del Castello y fonde une cité. En janvier 1297, le génois Francesco Grimaldi prend la place forte grâce à un stratagème audacieux : un déguisement de moine franciscain lui permet de s’introduire sans être inquiété puis de circonvenir les défenseurs ! Durant les siècles qui suivent, tant bien que mal, jouant d’alliances et de négociations et malgré les sièges et les batailles, les Grimaldi parviennent à maintenir l’indépendance de la Principauté. En 1641 (traité de Péronne), le roi de France Louis XIII reconnaît officiellement la souveraineté de Monaco et accorde au prince une égalité de rang avec la plus haute noblesse française. La France, en contrepartie, installe une garnison localement. C’est le début de liens étroits et d’un protectorat déguisé de l’une sur l’autre.
 
La Révolution française manque de peu d’annexer purement et simplement la Principauté à la République mais la Restauration (1815 – 1830) place (en 1817) Monaco sous l’allégeance du roi de Sardaigne.
 
A la fin du XIXème siècle, les soubresauts italiens et l’annexion de la Savoie et de Nice par le Second Empire (1860) fragilisent la position de Monaco dont les finances, à l’époque, sont au plus bas. Moyennant indemnité au prince monégasque Charles 1er, fort désargenté, l’Empire français récupère ainsi les villes côtières de Menton et Roquebrune (1861). En réalité, Napoléon III se demande s’il ne va pas tout simplement annexer de force cette enclave indépendante au lustre terni.
 
Mais le prince Charles 1er a une idée de génie : il fonde la Société des Bains de Mer, chargée d'exploiter un casino à Monaco, dans le nouveau quartier dénommé Monte Carlo (Mont Charles, du nom du prince régnant) ! La reconversion du petit port de pêche en capitale du jeu et du divertissement est un coup de poker qui réussit : l’argent afflue, Monaco redore son blason et, suprême largesse, abolit les impôts pour ses sujets dès 1869 !
 
C’est le succès du Rocher qui débute : celui-ci attire de plus en plus de touristes eux-mêmes de plus en plus fortunés. En 1910 est organisé le premier Rallye de Monte-Carlo. Le prince Albert 1er (1889 – 1922) ci-contre, qui a succédé à Charles 1er, entend profiter des affaires florissantes pour se livrer à son activité favorite : l’océanographie S’il présente à l’extérieur l’image d’un scientifique érudit à la passion désintéressée, Albert 1er est en fait un despote qui confond honteusement sa cassette personnelle avec les finances du royaume...
 
A la veille de la première Guerre Mondiale, la situation politique se détériore, les sujets d’Albert 1er sont mécontents et son pouvoir vacille. Menacée d’une révolution à ses portes, la France est alors appelée à la rescousse pour rédiger une constitution (1911) assurant la représentation minimale des sujets à travers un Conseil national élu au suffrage universel (il est savoureux de remarquer que la République envoie des juristes pour permettre de maintenir en place un système monarchique, même constitutionnel et un prince impopulaire…)
 
Mais ce n’est pas le seul problème qui se pose.
 
Albert 1er n’a en effet qu’un fils, Louis (futur Louis II) qui, lui-même, n’a pas d’enfant. Lorsque celui-ci disparaîtra, les règles de dévolution du pouvoir s’appliqueront. Et dans ce cas, le trône passera au plus proche parent de Louis… le prince d’Urach : un Allemand ! Inutile de dire que, en 1911, cette perspective teutonne est totalement inacceptable pour la France.
 
Que faire ?
 
Se trouver un héritier, c’est la seule solution ! Ou encore une héritière car, l’on s’en aperçoit opportunément, les règles de dévolution du trône monégasque sont différentes de celles de la monarchie française : le pouvoir y peut passer à une femme, telle Louise-Hippolyte (1697 – 1731) qui épousa en 1715 le Sire de Matignon, lequel devint Prince de Monaco sous le nom de Jacques 1er de 1731 à 1733.
 
Mais, on le sait, un enfant ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval de carrosse monégasque. Alors, avec l’aide du gouvernement français, Louis II va s’engager dans une histoire invraisemblable et totalement abracadabrante afin de reconnaître, en 1918, une enfant naturelle, Charlotte, née 20 ans plus tôt, en 1898, en Algérie, à une époque où il servait dans l’armée française comme sous-lieutenant !
 
Ouf, grâce à cette légitimation opérée de justesse dans des conditions aussi acrobatiques que celles de la conception de l'héritière, la continuité dynastique est assurée ! Charlotte, par la suite, aura deux enfants : Rainier et Antoinette mais, quoiqu’il en soit, la France en profite à l’époque pour verrouiller la situation sur le plan juridique par un traité (17 juillet 1918) qui permet, en cas de vacance de la couronne, la création d’un état sous protectorat français.
 
La sujétion de Monaco à la France va alors se renforcer dans l’entre-deux-guerres : dès 1930, par un nouveau traité, les postes de hauts fonctionnaires monégasques sont réservés à des Français. Mauvais coup supplémentaire : en 1933, le gouvernement français anéantit les finances monégasques en autorisant l'ouverture de casinos concurrents partout sur la Côte d'Azur.
 
L’effondrement français de 1940 place Monaco dans une situation difficile : il n’est pas question, évidemment, de résister au Reich mais Louis II (qui a succédé à Albert 1er en 1922) n’entend pas non plus collaborer officiellement. Alors il louvoie, comme le savent si bien le faire les Grimaldi depuis quatre siècles. Il n’applique que partiellement les lois antisémites mais laisse s’opérer le recensement et les rafles de juifs (266 personnes soit 1/5ème des personnes de cette confession). Il maintient les émissions de radio Monte Carlo mais ménage l’occupant : il faut dire que RMC a été remise à flots par les capitaux allemands. La fille de Charlotte, Antoinette, a une liaison avec le lieutenant SS Winter tandis que tout le gotha du régime nazi se retrouve sur la Côte d’Azur. La prospérité du Rocher s’accroît et les capitaux affluent.
 
Car le IIIe Reich travaille à un projet de banque internationale basée en Principauté et devant concurrencer la BRI (Banque des Règlements Internationaux de Bâle, détentrice d’importants stocks d’or), jugée pas assez souple vis-à-vis de l’Allemagne. A partir de 1944, la banque monégasque nouvellement créée va, en plus, servir les intérêts de dignitaires du régime nazi soucieux de faire évader leurs capitaux alors que l’Allemagne perd progressivement du terrain face à la poussée alliée.
 
La principauté de Monaco est enfin libérée, le 3 septembre 1944. Comme dans toute situation de vide politique, une lutte féroce va s’engager :
- le prince Louis II veut se maintenir
- le maire de la ville, Louis Aureglia, rêve de renverser la monarchie
- le jeune Rainier (fils de Charlotte et petit-fils de Louis II), voue une haine féroce à Emile Roblot, ministre d’Etat français qui, aux côtés de Louis II, a dirigé la Principauté dans les faits pendant l’Occupation
- les communistes également tentent de jouer leur propre carte.
 
Dans un premier temps, ce sont ces derniers qui, sitôt la principauté désertée par l'occupant, mettent en place un Comité de libération autoproclamé qui nourrit des intentions homicides envers Roblot. La confusion la plus totale règne à Monaco et Roblot fait appel aux troupes américaines pour rétablir l'ordre. Rainier (22 ans), tente de s’emparer du pouvoir au terme d’une révolution de palais qui échoue. Il s’engage alors (21 septembre 1944) dans l’armée française comme 2e classe au 7e RTA (Régiment de Tirailleurs Algériens) et participe à la campagne d'Alsace. Il deviendra sous-lieutenant et sera décoré pour sa bravoure.
Au terme de journées agitées, les communistes abandonnent finalement la lutte fin septembre 1944 et la situation revient au statu quo ante : Louis II reste sur le trône.
 
A sa mort, en 1949, son petit-fils Rainier monte sur le trône sous le nom de Rainier III. L’homme est mal perçu par la France en raison d’un caractère bien trempé : le Quai d’Orsay le qualifie même d’ anti-français.
 
De fait, Rainier III ne cesse de montrer à son puissant voisin qu’il entend bien être maître chez lui. En 1952, il fait entrer le magnat grec Onassis dans le capital de la SBM (qui exploite, rappelons-le, les casinos). Il développe l’activité bancaire et favorise l’implantation de sociétés (il y en a 3 800 aujourd’hui !) dont beaucoup se révèlent être des structures écrans au service de financiers désirant garder l’anonymat sur leurs transactions. De nombreux français fortunés se domicilient à Monaco, faisant la nique au fisc français voisin.
 
C’est dans ce contexte qu’a lieu, en 1956, il y a aura 47 ans après demain, le mariage de Rainier III et de Grace Kelly. Mariage de rêve sur un Rocher où l’argent coule à flots en provenance de sources pas toujours très claires.
 
Mais, arrivé au pouvoir en France en 1958, le général De Gaulle supporte mal la proximité de ce paradis fiscal aux ressources troubles. En 1963, Monaco cède : les Français qui y sont résidents resteront quand même assujettis à l’impôt sur le revenu…
 
Rainier sait pourtant que l’argent et le secret sont, comme pour la Suisse, un gage d’indépendance et, espère-t-il, de sécurité. Les tensions avec la France s’apaisent progressivement. En 1990, avec l’appui de la France, Monaco entre à l’ONU : l’aboutissement d’une requête vieille de 70 ans (du temps de la SDN, Société Des Nations) !
 
Monaco, pourtant, concentre depuis une dizaine d’années un feu nourri  de critiques : en 2000, l’OCDE place la Principauté sur une liste de 35 paradis fiscaux tandis que, la même année, un rapport parlementaire sans équivoque intitulé "Monaco et le blanchiment" est publié. Le Ministère de l’économie propose alors une refonte des financières et fiscales avec la Principauté.
 
Pourquoi pas, dit Rainier ? Mais il faudra alors abolir les traités de 1918 et de 1930, signés par son arrière-grand-père Albert 1er et son grand-père Louis II et qui prévoient, rappelons-le, la tutelle politique de la France sur la Principauté en cas de vacance du trône et, en tout état de cause, impose depuis 70 ans la tutelle administrative sur la haute fonction publique monégasque. Les négociations n’ont toujours pas abouti.
 
Ainsi, malgré tous les remous et les tempêtes, malgré les troubles et luttes, Monaco reste aujourd’hui farouchement indépendant et semble à l’abri de tous les ouragans.
 
Sauf de celui de la chanson dont j’ai, pour les lecteurs avertis (et de la tranche d’âge qui écoutait le Top 50 en 1986) disséminé des paroles dans cette modeste prose (*).
 
En tout cas, vous aurez au moins une chanson dans la tête pour le reste de la journée.
 
Bonne journée à toutes et à tous !
 
(*) Ouragan de Steph’ de Monac’ (1986) Paroles : M. Leonor. Musique : R. Musumarra


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Lundi 17 mars 2003 1 17 /03 /Mars /2003 17:26


Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

Le 17 mars 1871, un prisonnier pas comme les autres sortait de sa geôle. Emprisonné à Whilelmshlöhe (Allemagne) depuis le 5 septembre 1870, l’homme, interdit de retour sur le territoire français, allait alors passer en Belgique puis en Angleterre où il mourrait dix-huit mois plus tard. De qui s’agissait-il ?

D’un dénommé… Louis Napoléon Bonaparte, ex-Napoléon III, dont nous allons parler aujourd’hui. D’ordinaire, cette chronique s’en prend à un supposé « grand homme » pour le faire trembler sur son piédestal et le rendre plus accessible à la « France d’en-bas ». Aujourd’hui, cela pourrait être le contraire : celui dont nous allons parler aujourd’hui mérite-t-il réellement les sarcasmes, les reproches, les injures et, d’une façon générale, la légende noire dont on l’accable ? Nous l’allons voir au sein d’une chronique plus académique que d’habitude mais qui se livrera à un travail de fond dont la qualité, je l’espère, vous agréera.

Un peu d’histoire et de chronologie, tout d’abord, permettront à tous les lecteurs de situer Napoléon III dans le temps et l’espace.


L’Empereur Napoléon 1er abdique en 1815 et l’Empire est suivi par la « Restauration » (les rois Louis XVIII et Charles X, frères de Louis XVI, remontent sur le trône) jusqu’en 1830. A cette date, une révolution chasse Charles X et c’est Louis-Philippe (de la branche des « Orléans » dont descend l’actuel « Comte » de Paris) qui est proclamé « roi des Français » : il ouvre une ère de monarchie vaguement tempérée par un semblant de parlementarisme naissant. C’est la « monarchie de Juillet » (du nom du mois de la révolution ayant porté Louis-Philippe sur le trône).

 

En 1848, une nouvelle révolution chasse Louis-Philippe. C’est le début de la Deuxième République, laquelle se cherche, naturellement, un président.

C’est l’occasion pour Louis Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er, de jouer un rôle dans la vie politique. Il avait déjà sans succès tenté de renverser la Monarchie de Juillet en 1836 et 1840. Le 10 décembre 1848, il est régulièrement élu à la tête de l’Etat par 5,4 millions de voix contre 1,4 millions à son adversaire et prête serment à la constitution républicaine pour 4 ans : un mandat non renouvelable.

 

Mais ne pouvant obtenir la prorogation de son mandat par les voix législatives, Louis Napoléon Bonaparte effectue un coup d’état trois ans plus tard, le 2 décembre 1851 et modifie d’autorité la constitution en s’octroyant un mandat de 10 ans ! Un an encore plus tard encore, le 2 décembre 1852, il se proclame « Empereur des Français » sous le titre de « Napoléon III », rien de moins. La république a vécu, nous sommes désormais sous le « Second Empire » !

 

En 1870, les relations avec la Prusse de Guillaume II et de son chancelier Bismarck se tendent et la France lui déclare la guerre. Les hostilités, démarrées fin août 1870, tournent rapidement à l’avantage des Prussiens, mieux préparés techniquement et, au soir de la bataille de Sedan (1er septembre 1870), Napoléon III lui-même est fait prisonnier sur le champ de bataille.

Connue à Paris le 3 septembre 1870, la défaite entraîne la chute du régime et la République (la « Troisième République ») est proclamée le 4 septembre 1870 (d’où le nom de la station de métro et de la rue) à l’Hôtel de Ville de Paris par Gambetta.

Louis Napoléon Bonaparte est envoyé en captivité par les Prussiens pendant que Bismarck poursuit l’invasion du territoire, encercle Paris (qui ne capitulera pas) et négocie avec le nouveau gouvernement le retrait des troupes allemandes du territoire français (janvier 1871) en échange d’une rançon énorme et de l’Alsace-Lorraine.

Le 17 mars 1871 suivant, malade, déchu et désormais inutile, Louis Napoléon Bonaparte est libéré et part pour un exil qui durera jusqu’en janvier 1873, date de sa mort. La république qui va lui succéder, conservatrice, laïque, bourgeoise, endettée et humiliée par la défaite, ne sera donc pas tendre pour le souvenir de « Napoléon III » qui pâtit encore de nos jours d’une image dégradée dans la mémoire collective, non sans raison.

Car pour les républicains, Napoléon III est d’abord un parjure : le 20 décembre 1848, il s’était fait élire Président et avait prêté serment à la Constitution (« Je jure de rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible ») avant d’opérer un coup d’Etat 3 ans plus tard ! Le sang versé dès sa naissance par le Second Empire (la répression de l’insurrection fait plusieurs centaines de morts et se poursuit par près de 15 000 déportations en Algérie et en Guyane) entache lourdement pour l’avenir l’image du Second Empire dans les mentalités.

A une époque où les idéologies comptent beaucoup (Marx publie son « Manifeste » à Londres en 1847) et où les débats d’idées font rage (utopisme, socialisme, communisme, conservatisme, royalisme), Napoléon III se soucie peu de développer une idéologie officielle destinée à rassembler. De ce point de vue-là, et face à des théoriciens, poètes ou journalistes républicains particulièrement armés sur le plan intellectuel, le Second Empire apparaît singulièrement vide d’idées et repose avant tout sur des convictions personnelles peu communicatives. Napoléon III dira ainsi, en forme de plaisanterie : « L’impératrice est légitimiste (partisan des Bourbons), le prince Napoléon (son cousin) est républicain, Morny (son demi-frère adultérin) est orléaniste, moi-même je suis socialiste (nous verrons plus loin pourquoi). Il n’y a que Persigny (son secrétaire) qui soit bonapartiste… Et il est fou ! »

Napoléon III incarne aussi la dictature personnelle
, même si celle-ci est censée être d’origine populaire : il censure l’opinion et la presse et, de 1851 à 1863, s’étale une période de répression où les libéraux et les républicains sont traqués sans relâche par la police et où toute opposition est réduite au silence. C’est pour mieux écraser les insurrections, notamment, que Haussmann (rasant des quartiers entiers constitués de ruelles tortueuses) modèlera le Paris selon les plans rectilignes que nous connaissons aujourd’hui et qui permettent de canaliser les émeutes, de charger frontalement plus efficacement et aux canons d’être mis en batterie pour tirer directement dans la foule.

Sur le plan institutionnel, l’Empereur, grâce aux trois plébiscites dont il émaille son règne, est seul à concentrer tous les pouvoirs : il rend la justice, possède l’initiative des lois et les promulgue (c’est plus simple), nomme les membres du Sénat, du Conseil d’Etat et les préfets qui appliquent les décisions qu’il prend.


Le Second Empire incarne également, et de façon péjorative, une atmosphère de fêtes
et de festivités organisées par le Régime pour une élite qui scandalisent les contemporains par leur luxe et les débauches que l’on y devine. Austères républicains ou catholiques intransigeants réprouvent ouvertement l’exposition universelle de 1867 et les bals et manifestations artistiques qui ponctuent la vie du régime. On stigmatise les folles dépenses et le déficit budgétaire alors que la majeure partie de la population urbaine, ouvrière, reste misérable.

Parallèlement, le Second Empire, avec son essor industriel et ses réalisations immobilières, apparaît comme une période de spéculation effrénée (Zola la stigmatisera dans « L’Argent ») et de corruption grâce auxquels une poignée de d’affairistes (Persigny, Morny, les frères Pereire – banquiers qui ont aujourd’hui un boulevard à Paris - !) s’enrichiront au détriment de l’épargne populaire et d’une paupérisation accrue de la frange de la population la plus défavorisée. Pour le socialiste Jules Vallès, le pouvoir, durant cette période, « passe du Panthéon à la Bourse ».

L’Histoire, enfin, n’est guère indulgente pour les vaincus et Napoléon III en est un
. En 1858, il se lance dans le rêve fou d’un empire sud-américain catholique et latin qui ferait contrepoids à la superpuissance impérialiste américaine (c’est une manie française !). Il envoie alors les soldats français au Mexique pour installer sur le trône Maximilien de Habsbourg, frère de l’empereur autrichien François-Joseph, en remplacement du président élu Benito Juarez. Un épisode qui, en dépit des premières victoires, s’ensable piteusement, aboutit au retrait des troupes françaises et au renversement puis à l’exécution de Maximilien (1867).

Par-dessus tout, Napoléon III apparaît comme celui qui engage, trois ans plus tard en 1870, la guerre contre la Prusse. Or les troupes françaises sont encore équipées de matériels des campagnes napoléoniennes de… 1815 tandis que les Prussiens ont des canons modernes Krupp. L’Etat Major français, au niveau de formation médiocre, n’a pas préparé de plan de bataille, contrairement à son homologue teuton. Napoléon III prend cependant le commandement suprême de l’armée en personne et, en dépit de batailles acharnées livrées par les troupes (c’est le livre poignant « La débâcle » de Zola) est personnellement défait à Sedan et fait prisonnier sans aucun panache. Les Français devront se cotiser pour payer 5 milliards de « francs or » à leurs vainqueurs tandis que leurs concitoyens alsaciens et mosellans deviendront « sujets allemands » jusqu’en 1918 !

Commencé dans le parjure et le sang, le Second Empire s’achève donc dans la défaite et l’humiliation après une courte vie de fastes excessifs et de répression démocratique.

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la République ait accablé le Second Empire d’injures, de reproches et de sarcasmes, jugeant le régime pourri dès l’origine et ayant conduit inéluctablement le pays à sa perte. Gambetta mais surtout Victor Hugo (exilé par le pouvoir en place) furent les ennemis les plus irréductibles du régime et la plume acharnée du grand poète (« Napoléon le Petit ») est pour beaucoup dans l’image déplorable laissée par Napoléon III dans la mémoire collective.

Au cours des années 1990, pourtant, eut lieu une curieuse vague de réhabil
itation de Napoléon III. Certaines personnalités en vue (Alain Minc, Philippe Séguin) lui trouvèrent soudain des vertus jusque-là passées sous silence. Même l’imprévisible François Mitterrand commença une biographie de Napoléon III (chez Gallimard) qu’il n’eut pas le temps d’achever.

Car, à bien y réfléchir, le Second Empire a bien été outrageusement déprécié au bénéfice d’une IIIème république qui n’eut rien à lui envier en matière de scandales (Krach de l’Union Générale en 1878, scandale de Panama en 1889), de corruption et de lois répressives (contre la presse en 1892 au motif de la menace terroriste anarchiste). Et cette période, en réalité, comporte des zones de lumières qui viennent tempérer la noirceur qu’on lui prête complaisamment.

 

Car Napoléon III, d’abord, eut à cœur de mettre en œuvre un certain nombre d’idées d’inspiration socialistes, voire utopistes. Cela cadre du reste entièrement avec la tradition populiste et jacobine dont se réclame le bonapartisme et dont un certain paternalisme n’est pas absent. Ainsi le futur empereur l’exprime-t-il dès 1832 dans ses « rêveries politiques » : « le but de la société est le bonheur commun » en s’opposant au libéralisme ambiant par des idées interventionnistes étatiques : « L’idée napoléonienne est une idée sociale, industrielle, commerciale et humanitaire » (1839). Se préoccupant des classes laborieuses, il publie ainsi en 1844 « L’extinction du paupérisme », ouvrage avançant des réformes fiscales, juridiques et sociales hardies devant favoriser le commerce, l’initiative privée et la redistribution des richesses en faveur des plus pauvres.


Arrivé au pouvoir, l’empereur se caractérise aussi par un intérêt marqué pour les sciences et les techniques destinées, encore, à améliorer le sort du plus grand nombre. Il se propose de résoudre le problème des taudis parisiens (il n’y parviendra pas car Haussmann y est totalement indifférent) et, lors de l’Exposition Universelle de 1867, donne une place inédite à l’architecture et au logement social dont les modèles sont largement présentés. Napoléon III lui-même dessine le plan d’un ensemble de 41 pavillons destinés aux classes défavorisées et dont certains existent toujours, avenue Daumesnil à Paris. C’est aussi à l’instigation d’un concours organisé par Napoléon III que l’on invente la margarine : un produit économique, source de vitamine A et qui peut se conserver facilement. A cet égard, la fin du Second Empire marque ainsi l’amorce d’une modification dans la consommation alimentaire : la consommation de pain commence à reculer au bénéfice de celle de viande et de fromage.

 

A partir des notions qui structurent sa pensée et son action (organisation et association), Napoléon II explore ainsi trois voies inédites qui traduisent sa préoccupation du domaine social et ont un certain succès :

- les « colonies agricoles » (des kolkhozes avant l’heure, un projet abandonné dès 1849

- les sociétés de secours mutuel (à la fin de l’Empire, 6000 caisses de retraites / assurance rassemblent 900 000 salariés et cette époque est celle du développement des banques mutualistes telles que le… Crédit Agricole !

- la reconnaissance du droit de grève et du droit syndical (progressivement accordés aux ouvriers à partir de 1864).

 

Parallèlement, le Second Empire représente une époque de dynamisme industriel et économique. A cette époque, la faiblesse des voies de communication nuit à la circulation des marchandises. Un peu comme en Europe aujourd’hui, la France rêve à cette époque à l’unification d’un marché unique. Mais pour cela, il faut des capitaux et un projet d’infrastructures.

Napoléon III décide de donner une impulsion forte et nouvelle aux chemins de fer : il a pu vérifier, lors de ses séjours en Angleterre, l’importance et l’efficacité d’un tel moyen de transport. L’Etat accorde donc sa garantie aux émissions obligataires de compagnies ferroviaires qui sont elles-mêmes regroupées et fusionnées au sein de concessions d’un réseau ferré cohérent. Napoléon III va jusqu’à créer une banque spéciale, le Crédit Mobilier, pour desserrer les contraintes du crédit imposées par la Banque de France. De 3 870 kms en 1852, le réseau ferroviaire passe ainsi à 17 000 kms en 1870 (il en aura 31 385 kms en 2003, soit seulement un doublement en 130 ans) : une croissance qui ne sera jamais plus égalée en si peu de temps. C’est alors toute une machine économique qui se met en route : l’industrie sidérurgique, le BTP, les biens d’équipement deviennent le moteur de la croissance et le Second Empire, même s’il ne s’accompagne pas forcément d’un enrichissement individuel, est une période de plein emploi ouvrier et de désendettement des classes paysannes.

L’Empire, sur le plan politique, n’est pas linéaire dans sa conduite. A une période autoritaire d’une douzaine d’année succède, à partir du début des années 1860, une libéralisation du régime qui ira croissante. Le droit « d’adresse » (critique) des ministres par les Chambres (1867) qui fait suite à l’autorisation du droit de réunion (1866) et de grève (1864) sont des évolutions réelles, inattendues pour un régime soupçonné de favoriser les classes possédantes mais que les républicains utiliseront largement pour… saper le régime lui-même !

N
apoléon III, qui reste comme un vaincu dans la mémoire collective, a pourtant lui aussi remporté des succès militaires et diplomatiques, méconnus ou oubliés, dont la topographie de la France et les boulevards de Paris portent encore les traces : guerre de Crimée contre la Russie qui s’achève par la prise de Sébastopol (1855), guerre contre l’Autriche aux côtés du Piémont italien et victoires de Magenta et de Solférino (1859) qui permettent de rattacher à la France le comté de Nice et la Savoie (1860).

Car Napoléon III, au-delà de ces succès, est, sur le plan international, un visionnaire. Il est partisan d’un découpage de l’Europe fondé sur les nationalités et non sur les archaïques possessions monarchiques issues de traités négociés hors de l’opinion des populations. Contrairement à son oncle, Napoléon III n’est pas un conquérant belliqueux mais se veut un libérateur des peuples opprimés, grâce à l’instauration d’un nouvel ordre européen. Il combattra ainsi en faveur de l’unité italienne contre les Autrichiens et le pouvoir pontifical. De là découle la bienveillance dont il va faire preuve vis-à-vis de Bismarck qui souhaite unifier la multitude des duchés et royautés allemandes sous l’autorité de la Prusse : cette unification lui semble naturelle (« La Prusse incarne (…) le progrès du commerce et le constitutionnalisme libéral »).

Hélas pour lui, le désastre mexicain, consécutif à l’idée de la nécessité de faire contrepoids à l’impérialisme américain (une préoccupation plus que jamais d’actualité !) et la puissance de la Prusse vont précipiter le rêve d’influence française de Napoléon III. Imprudemment, il pousse à l’engagement armé contre la Prusse pour une sombre histoire d’éventuelles prétentions au trône d’Espagne : il ne s’en relèvera pas.

Napoléon III apparaît au final comme un curieux mélange d’archaïsmes et de modernité.

Des archaïsmes issus d’une philosophie politique dépassée : Napoléon III, jusqu’au bout, n’aura pas compris que, depuis 1848, l’heure n’est plus au despotisme, même « éclairé ». La France qui bascule dans la seconde partie du XIXème siècle est un pays qui aspire désormais à un vrai gouvernement démocratique et républicain, prenant en compte les besoins du peuple, même si elle reste soucieuse d’ordre. Le gouvernement héréditaire est désormais un concept impossible à maintenir : c’est cette lame de fond de l’Histoire qui va emporter l’ « Empire ».

Une modernité de conceptions en avance sur leur temps : sa politique urbaine, économique,  environnementale, sociale sera reprise et amplifiée par la République qui lui doit beaucoup et notre moderne aménagement du territoire effectué sous l’impulsion de l’Etat (démolition de quartiers insalubres, de barres d’immeubles propices à la criminalité, percement d’axes routiers et ferrés pour faciliter le commerce) n’est que l’avatar des politiques du « dernier Empereur ».

Gestionnaire au bilan correct, fin diplomate mais médiocre militaire
, Napoléon III aura finalement été un mauvais homme politique, trop en avance sur le plan extérieur et trop en retard sur le plan intérieur. Il ne mérite sûrement pas les reproches en bloc qu’on lui a adressé mais ne peut pas faire non plus l’objet d’une réhabilitation outrancière. Et, même si on lui trouve des qualités indéniables, le Second Empire aura finalement conduit le pays dans l’ornière.

Alors, que nous reste-t-il de tangible aujourd’hui du Second Empire ? Faisons-en le compte… Le « Napoléon » : pièce d’or dont le cours nous est donné quotidiennement par Jean-Pierre Gaillard à la Bourse de Paris, de belles avenues parisiennes « haussmanniennes » ainsi que l’Opéra, une Ile de la Cité bien ordonnée et aussi… une petite comptine que vous avez sûrement entendue ou fredonné et qui fait référence (le saviez-vous ?) à la famille impériale :

« Lundi matin, l’Empereur, sa femme et le p’tit Prince

Sont venus chez moi pour me serre la pince

Comme j’étais parti

Le p’tit Prince a dit

Puisque c’est ainsi je reviendrai mardi… » Le saviez-vous ?

 

Bonne journée à toutes et à tous
 

La Plume et le Rouleau © 2003

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Personnalités célèbres
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Lundi 23 décembre 2002 1 23 /12 /Déc /2002 16:40

Mes Cher(e)s Ami(e)s,

Reportons-nous une trentaine d’années en arrière, en 1970 exactement…
 

 

 Le 23 décembre 1970, un cadeau de Noël sympathique attend l’écrivain-intellectuel-philosophe-gauchiste-révolutionnaire français Régis Debray condamné en Bolivie à 30 ans de prison pour activisme et détenu depuis 3 ans. Un grand nombre de personnalités avaient demandé sa libération : le général de Gaulle, Pompidou, Sartre, Mauriac, Malraux, le Pape Paul VI… C’est maintenant fait : il est libéré !

Le remuant normalien, compagnon de Che Guevara (disparu en 1967), ami de Fidel Castro et auteur de l'ouvrage « Révolution dans la révolution » paru à la fin des années 60, est alors expulsé du pays vers la France. Son
acolyte et compagnon de cellule Ciro Bustos est, lui, expulsé vers le Chili pour rejoindre ultérieurement son Argentine natale. Ouste !

Ce n’est pourtant pas de Régis Debray ni de Ciro Bustos dont nous allons parler tout de suite mais de l’un de leur frère d’armes, de combat et d’idées révolutionnaires : Che Guevara.
 

 

« Ernesto Che Guevara » (dit « le Che » pour les aficionados)… Un nom. Un mythe. Un symbole. Un regard sombre sous un béret étoilé. Une image, tirée d’un portrait réalisé par le photographe Alberto Korda, célèbre dans le monde entier et portée sur leurs T-shirts par des milliers d’adolescents rebelles (dont la majeure partie se ralliera à la société bourgeoise une fois ses études achevées). Des chansons aussi. Et même une récupération par un homme politique français de l'Est de la France (le « che », prononcé à la... Belfortaine…)

 
Une image galvaudée, donc, souvent hagiographique et imprécise, mais qui imprègne la mémoire collective. C’est pourquoi les Chroniques de la Plume et du Rouleau, en ce jour, vont vous entraîner en Amérique du Sud sur les traces de l’homme, du guérillero révolutionnaire et du héros romantique afin de vous faire découvrir un personnage étonnant sur le compte duquel la polémique n’est pas close.

Viva la révolucion !
Ernesto Guevara de la Sema est né le 14 juin 1928 à Rosario de la Fé, en Argentine, dans un milieu de la petite bourgeoisie aisée, avec un père (Emesto lui aussi) constructeur civil et une mère (Célia) cultivée et imprégnée de littérature française.

  

Ses contemporains non argentins, par la suite, le surnommeront « Che », à cause de sa manière typiquement argentine de commencer et finir ses phrases par cette interjection.
 
Ernesto souffre dès son enfance d’un handicap sévère, l’asthme, contre lequel il lutte par la pratique de sports tels que le rugby ou le vélo. Après des études de médecine et un périple en Amérique du Sud, il rencontre, le 9 juillet 1955 au Mexique, un cubain dénommé Fidel Castro. Les deux hommes s’apprécient. Ils partagent le même idéal : lutter contre l’impérialisme américain en Amérique Latine. Mais ils sont en réalité forts différents : là où Che Guevara est un intellectuel dogmatique qui s’épanouit dans la guerre révolutionnaire à laquelle il s’est donné corps et âme, Castro est avant tout un manœuvrier motivé par la conquête du pouvoir et pourvu d’un sens aigu des réalités politiques.
 
Peu importe, dans un premier temps, les deux hommes prennent part à la révolution cubaine qui chasse l’infâme dictateur Batista du pouvoir à la fin de 1958. Pour la première fois, le socialisme marxiste-léniniste peut être mis en oeuvre dans un pays tropical. Pour Che Guevara, c’est la consécration, il devient tout à la fois "citoyen cubain de naissance" mais aussi ambassadeur, responsable de la réforme agraire, directeur de la banque centrale et ministre de l’Industrie. C’est là que son intransigeance commence à le marginaliser : il est partisan d’une nationalisation totale de l’économie, d’une planification centralisée allant jusqu’à la disparition même de l’argent. Car son idéalisme ne faiblit pas : il veut faire émerger un « homme nouveau », libéré du travail et de l’aliénation capitaliste, motivé par la création artistique, la révolution pure et dure, le strict égalitarisme entre les individus. On est là tout à la fois très éloigné de la politique réaliste de Castro aussi bien que de la nature humaine !

Che Guevara va visiter les pays de l’Est : il revient écoeuré de la pauvreté et de la corruption du régime soviétique, bien loin de l’idéal révolutionnaire de ce théoricien du marxisme.

 

 
Il quitte alors ses fonctions officielles en 1964 puis disparaît sans laisser de trace ! On le croit soigné pour dépression nerveuse à Cuba ou au Mexique. On le dit retiré dans un couvent du Brésil. On le dit débarqué à Saint-Domingue. « Paris-Match » prétend même qu’il est déjà mort, assassiné par Castro. Il est en réalité au Congo puis en Bolivie, où il organise la guérilla contre les pouvoirs en place.
 
Mais, toujours, il suscite l’admiration et la fascination. Car Che Guevara est une figure emblématique de la révolution cubaine. Chez lui, nul dérapage égoïste que l’on puisse lui imputer : pas d’enrichissement personnel ni de profit tiré de ses fonctions, dans aucun domaine. Marié, père de 4 enfants, il se désintéresse de toute vie familiale et personnelle et mène en réalité une vie ascétique et méditative en s’absorbant dans la lecture. D’ailleurs, il finira par confier l’éducation de ses propres enfants aux soins de l’état socialiste cubain !
 
Il est d’une dureté implacable dans la discipline qu’il impose à ses hommes, intraitable envers les traîtres, déserteurs ou s’étant rendus coupables d’exactions, voleurs ou violeurs qu’il fait fusiller, de même que de simples suspects, qu’il lui arrive d’abattre lui-même. Il n’a qu’un but : la révolution ! Il le reconnaît lui-même dans son journal intime : « Je suis Caton, censeur, rabat-joie et rabâcheur ». Che Guevara, c’est tout à la fois Saint-Just et Saint Dominique : une sorte d’imprécateur ascétique et de moine-guerrier illuminé, obsédé par son idéalisme, sourd aux plaintes, aux joies, aux peines, au quotidien. En Bolivie, de nombreux soldats font alors défection tandis que l’armée bolivienne, appuyée par des « conseillers » américains de la CIA, traque les rebelles sans relâche.
 
C’est précisément durant la guérilla en Bolivie que Che Guevara rencontre Régis Debray, intellectuel français engagé dans la lutte contre l’impérialisme américain en vue de la libération mondiale des prolétaires de tous les pays du monde mondial (vous voyez le genre…). Debray, qui réalise un reportage pour un journal, est capturé le 20 avril 1967 en compagnie d’un autre guérillero, Ciro Bustos, un compagnon argentin du Che. Les sources écrites émanant ultérieurement des différents protagonistes et compagnons de Che Guevara aussi bien que des agents secrets de la CIA et du gouvernement castriste sont contradictoires. Mais Debray et Bustos sont sérieusement malmenés, passés à tabac, intimidés de façon très brutale sans qu’ils reconnaissent avoir été torturés au sens exact du terme. Les deux ex-prisonniers, quoiqu’il en soit, se renvoient aujourd’hui, dans le cadre d’une sordide polémique, la responsabilité des aveux qu’on leur extorque alors.
 
Et, quelques semaines plus tard, le 8 octobre 1967, l’armée bolivienne finit par mettre la main sur Che Guevara à proximité du village de La Higuera. Il est conduit dans l’école où une salle de classe lui sert de cellule. Le lendemain, 9 octobre 1967, à 13 heures 10, il est froidement exécuté par le sous-officier bolivien Mario Teran sur ordre du Chef de l’Etat, le général Barrientos. Devant sa dépouille, simplement posée sur un lavoir, non loin de là, les villageois des alentours vont alors défiler, incrédules et recueillis.

 


Ainsi finit la vie de Ernesto Che Guevara. Mais la légende de celui qui incarne l’essence même de l’esprit révolutionnaire continue ! Car le « Che » reste vivant dans le coeur et l’esprit des rebelles de tous pays. Le business tourne à plein régime : son stylo Parker, ses pipes, des touffes de ses cheveux ont fait l’objet de commerce. Le village de ses derniers instants fait aujourd’hui l’objet de pèlerinages et sa personne même fait l’objet d’un culte idolâtre. Cuba l’a ainsi érigé au rang de saint local, aux côtés des saints officiels catholiques et des « orishas » (divinités africaines) révérées par la population. Son visage fait l’objet d’un mercantilisme intense à travers le monde. Son nom a été donné à une bière et son image a été accolée à une promotion pour la connexion à Internet (« en liberté ! ») du fournisseur d’accès (disparu absorbé aujourd'hui) Libertysurf !
 
Finalement, Che Guevara s’est avéré un excellent propagateur du mercantilisme capitaliste… Le peuple ne comprend décidément jamais rien à rien…
 
Bonne journée à tous.
 
La Plume et le Rouleau © 2002
Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Personnalités célèbres
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