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clio-statue-2.jpgLa PLUME ? Celle dont je me sers pour vous écrire ces chroniques... Le ROULEAU ? Celui de la muse antique CLIO, sur lequel est écrite l'HISTOIRE de l'humanité... 

Tandis que la tyrannie des média tente de noyer les citoyens sous un déluge de "news" et menace de les transformer en consommateurs sans mémoire, je vous invte à : 

   - (re)découvrir des épisodes historiques, souvent étonnants mais parfois oubliés, à travers PRES DE 200 CHRONIQUES  

 - (re)placer ces moments d'Histoire en perspective avec l'actualité pour en décrypter la résonance immédiate

La Gauche française a toujours rejeté l'ELECTION PRESIDENTIELLE au suffrage universel direct... jusqu'à ce qu'un président socialiste soit élu (1981) ! Décryptons l'évènement du mois en retrouvant une chronique écrite en 2007 mais qui n'a rien perdu, loin de là, de sa brûlante actualité... 

Merci de vos commentaires et bonne lecture !

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 01:10

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,


1789 – 1801 : SPOLIATION, NATIONALISATION, CONCORDAT…


Les principes de la Révolution de 1789 s’inscrivent dans le droit fil de ces idées philosophiques
. La Révolution remplace un homme fautif (« pécheur ») par essence et qui ne peut être racheté que par la rédemption octroyée par l’Eglise, par un individu émancipé et raisonnable qui construit un destin collectif sur la base d’idées librement débattues et validées par un suffrage électoral.


Au départ, les révolutionnaires, tous baptisés, n’ont pas pour objectif d’abattre la religion. D’ailleurs, une bonne partie des membres du Tiers Etat de 1789 est issue du clergé et un tiers des constituants est constitué de prêtres ! Mais la confrontation Eglise / Etat est inévitable. Elle est inévitable idéologiquement. Elle est aussi inévitable financièrement car la Révolution a besoin d’argent, de beaucoup d’argent pour mener la guerre contre les
puissances monarchiques européennes qui veulent l’écraser afin de rétablir l’autorité du roi Louis XVI.

Août 1789 :


L’« Assemblée Constituante » décrète l’abolition de la Dîme (l’impôt versé au clergé à hauteur de 10 % des revenus) : il n’y a plus d’impôt à verser au clergé. Le 2 novembre 1789, elle décide que les biens du clergé sont « mis à la disposition de la nation » (le clergé possède environ 1/3 des surfaces foncières en France). Le 13 février 1790, les ordres religieux sont dissouts et l’Etat met, de force, la main sur l’ensemble des biens de l’Eglise : une spoliation en règle.


Pendant quatorze siècles, l’Eglise avait appuyé son pouvoir sur celui de la couronne. Avec le changement de régime politique et l’éventualité d’une monarchie parlementaire, elle court donc un risque important : celui d’une perte d’influence consécutive à la désacralisation du pouvoir politique. Opposé à la république pour des raison autant doctrinales que d’opportunité, le pape Pie VI fulmine donc contre la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Il fustige « cette liberté absolue qui non seulement assure le droit de n’être point inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accord encore cette licence de penser, d’écrire (…) en matière de religion tout ce que peut suggérer l’imagination la plus déréglée : droit monstrueux qui paraît cependant résulter (…) de la liberté naturelle à tous les hommes ». L’Eglise manque là une opportunité capitale : plutôt que de pousser au parlementarisme pour conserver son influence, elle se raidit pour des raisons idéologiques et rejette par avance les réformes politiques des Révolutionnaires.

1790 : Après la spoliation vient la « nationalisation »
  : en contrepartie de ce hold-up manifeste, l’Assemblée révolutionnaire décide (toujours sans concertation) la « Constitution civile du clergé » : les prêtres deviennent fonctionnaires, le nombre des diocèses est réduit de 105 à 83, les curés et les évêques sont désormais élus au suffrage universel des paroissiens (comme dans les premiers temps du christianisme !) Qui a dit qu’en France, on ne savait pas faire des réformes ?


Certains prêtres se rallient à ce schéma : ce seront les prêtres « jureurs » (ils jurent fidélité à la constitution). D’autres ecclésiastiques se rebellent, soutenus en cela par le pape Pie VI qui, en 1791, condamne par deux fois cette constitution comme « hérétique », « sacrilège » et « schismatique ». Cette position intransigeante confirme les révolutionnaires dans l’idée que l’Eglise est fondamentalement opposée à la démocratie.

1793 : La crise s’aggrave quand la « Terreur » persécute les gens de religion
. En 1795, la terreur finie, le Directoire proclame un concept inédit : la « séparation de l’Eglise et de l’Etat ». Loin de vouloir contrôler les cultes en finançant l’Eglise, la constitution de 1795 proclame au contraire (art. 354) : « (…) Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’un culte. La république n’en salarie aucun ».


Napoléon Bonaparte, arrivé au pouvoir en 1799, a une double préoccupation : faire la paix avec le nouveau pape (Pie VII)
qui est lui aussi hostile à la république et ramener la paix civile en France tout en contrôlant les prêches des curés. Bonaparte n’ignore pas que la contre-révolution a pu prospérer en utilisant notamment l’attachement réel de la population à ses prêtres et ses paroisses et en exploitant les outrances des divers gouvernements républicains. Alors, pour calmer le jeu : rien de tel qu’un bon accord politico-financier.

1801 : Ce sera le « Concordat » entre l’Eglise et l’Etat
 : une nouvelle « nationalisation » du clergé dont les prêtres sont désormais salariés par la république. En contrepartie de cette aubaine financière, les préfets ont un droit de regard sur la nomination des évêques par le Saint-Siège. En pratique, l’Eglise de France est bien assujettie administrativement, fonctionnellement et financièrement à l’autorité de l’Etat.

En 1808 : Napoléon crée le « Consistoire central
 » regroupant tous les Juifs de France (Nicolas Sarkozy, deux siècles plus tard, fera la même chose avec le Conseil National du culte Musulman).

 

XIXEMME SIECLE : DES SOUVERAINS PONTIFES REBELLES AU MODERNISME


La situation calmée sur le plan politique, les différents papes reprennent l’offensive sur le terrain idéologique, ne cessant de fulminer contre l’émergence des nouveaux courants de pensées du XIXème siècle. Cette attitude va peser lourd dans le processus de laïcisation future de la société française. En 1832, le pape Grégoire XVI réprouve en effet ouvertement la liberté de conscience dans l’encyclique Mirari Vos : « Cette maxime fausse et absurde, ou plutôt ce délire (…) : erreur des plus contagieuses, à laquelle ouvre la voie cette liberté absolue et sans frein des opinions qui, pour la ruine de l’Eglise et de l’Etat, va se répandant de toutes parts ».

1864 : le pape Pie IX (pape de 1846 à 1878) publie deux encycliques : Quanta Cura et le Syllabus.

Dans ce dernier, le pape fait la liste des 80 « principales erreurs de notre temps » et condamne notamment le socialisme, le rationalisme, le gallicanisme (des églises nationales non contrôlées par le Vatican) mais aussi la liberté religieuse, le libéralisme en général et la « civilisation moderne » avec lequel le pape ne peut ni « se réconcilier » ni « transiger ». La 2ème erreur est ainsi de penser que « La raison humaine, considérée sans aucun rapport à Dieu, est l'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal ». Quant à la 15ème erreur, c’est celle où l’on considère que « Il est libre à chaque homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura réputée vraie d'après la lumière de la raison ».

La nécessaire distinction par la religion du bien et du mal… La critique des
sociétés modernes… : Nicolas Sarkozy (ou sa « plume »…) aurait-il puisé son inspiration dans le très conservateur Syllabus de Pie IX pour son discours du Latran du 20 décembre 2007 ? On ne peut à l’évidence l’exclure, tant la démonstration est frappante. Voilà, par exemple, à quoi sert de connaître l’histoire lorsque l’on veut pleinement juger du présent…

1870 : Le second Empire s’écroule
, suite à la défaite de Sedan face à la Prusse. L’arrivée des républicains au pouvoir législatif en 1877 va marquer une inflexion très nette de l’attitude des pouvoirs publics vis-à-vis de l’Eglise.


1878 : « LE CLÉRICALISME, VOILÁ L’ENNEMI ! » (Léon Gambetta).
  

 

Léon Gambetta dénonce à l’assemblée les abus de pouvoir de la religion dans l’espace public.

Dans son discours du Latran du 20 décembre 2007, le président de la république Nicolas Sarkozy rappelle que « la république maintient les congrégations dans une forme de tutelle (…) en n’accordant aucune valeur universitaires aux diplômes de théologie ». Cherchons la source de cette défiance dans l’histoire…

A la fin du XIXème siècle, de n’est pas tant l’influence les curés mais la place des nombreux ordres religieux (Jésuites, Franciscains, Maristes, Lazaristes, Capucins, Bénédictins, Dominicains, Chartreux, Assomptionnistes, Cisterciens, Carmes et Carmélites, Eudistes, Maristes, Marianistes, Spiritains, Sulpiciens, Théatins… : plus de 100 « congrégations » dont je vous ai sélectionné les noms les plus pittoresques) qui pose problème aux
partisans d’une laïcisation de l’espace public républicain.

Le nombre des vocations religieuses a explosé en cinquante ans :

 

 

en 1830

 en 1880

écart

Prêtres et curés (« séculiers)

37 000

56 000

X 1,5

Moines et religieuses (« réguliers »)

40 000

160 000

X 4

Les « bonnes sœurs » composent à cette époque la majeure partie du personnel aide-soignant des hôpitaux de Paris : il n’y a à cette époque quasiment pas d’infirmières « laïques ». En 1878, on décide la laïcisation progressive des hôpitaux de Paris avec le recrutement d’infirmières et le remplacement progressif des religieuses, renvoyées vers leurs monastères : cette réforme ne sera achevée qu’en 1891.

Structurées de façon opaque, ces « congrégations » vivent en marge de la société civile et ne sont ni répertoriées, ni déclarées, ni contrôlées comptablement ou fiscalement. Ses membres échappent au service militaire. Leurs dirigeants ne sont soumis à aucune tutelle étatique (contrairement aux évêques). Leur patrimoine n’est pas connu avec exactitude (il n’y a pas d’impôt sur le revenu, à cette époque) et elles occupent parfois des lieux (couvents, monastères, prieurés) sans autre droit ni titre que l’ancienneté.

Surtout, elles dominent l’enseignement primaire et secondaire sans contrôle administratif. Elles encadrent la jeunesse avec les cours de catéchisme, jalonnent la préadolescence par les patronages et sont présentes de façon écrasante dans l’enseignement supérieur. Or, disent les républicains, à quoi bon confier nos enfants à ceux qui ont renoncé au monde et dont le chef (le pape) mène sans relâche la guerre aux idées modernes ? Ce n’est pas aux espérances de l’au-delà qu’il faut former les futurs citoyens mais à leurs devoirs du monde d’aujourd’hui…


1879 : JULES FERRY, UN HOMME QUI A LA VOCATION… DE LA LAÏCIT
É


En matière scolaire, les choses vont aller vite.


1879 : Dès le mois de mars, le nouveau Président du ConseilJULES FERRY, déclenche l’offensive


Les jurys d’examen universitaires sont désormais composés uniquement de laïcs, alors qu’auparavant des ecclésiastiques y siégeaient également. Dans les semaines qui suivent, Ferry prend un second décret : il impose aux congrégations de légaliser leur situation : en pratique, demander une autorisation administrative pour valider leur existence. Il menace notamment les Jésuites (qui est de loin l’ordre numériquement le plus important) d’expulsion des lieux qu’ils occupent s’ils n’obéissent pas sous trois mois.


La presse catholique s’indigne
. Ces ordres, dit-elle, existent depuis des siècles : ils prient, éduquent la jeunesse et secourent les pauvres. Pourquoi leur imposer aujourd’hui des contraintes administratives, sinon dans des buts à l’évidence vexatoires ? Elle dénonce une oppression délibérée des consciences, un acharnement contre les religieux, une déchristianisation rampante. Jules Ferry devient leur bête noire : un homme qui s’est marié juste civilement !

Le gouvernement temporise alors quelques mois Mais à partir de mars 1880, Jules Ferry décide d’employer la force : cette année-là, 261 couvents sont fermés et 5 643 jésuites expulsés des locaux qu’ils occupent ! Deux cents magistrats catholiques démissionnent de leur charge pour ne pas avoir à appliquer ces décrets qu’ils jugent indignes.

Dans la foulée, Jules Ferry met en place une laïcisation de l’enseignement primaire qu’il ouvre notamment aux jeunes filles.

1880 : Dans un autre registre, le dimanche férié est supprimé
. Il devient un jour désacralisé, travaillé comme les autres et seul un accord du patron permet à celui-ci d’accorder (ou non) un jour de repos (celui qu’il désire) hebdomadaire à ses ouvriers. Le droit du travail n’existe pas encore. En ce cas particulier, si l’Eglise se scandalise de cette disposition imputable selon elle à la recherche effrénée du profit, ce n’est pas tant au bénéfice des travailleurs que des paroissiens qui, de fait, sont contraints de manquer la messe ! (Le dimanche férié sera rétabli en 1907).

Juin 1881 : l’enseignement primaire public est déclaré par la loi « gratuit ». Mars 1882, il est déclaré « laïc » (il a vocation à être assuré exclusivement par des laïcs formés dans des « écoles normales » créées dès 1879 et non plus par des religieux ou des prêtres) et est rendu « obligatoire » pour tous les enfants jusqu’à 12 ans.


1882 : Le pape et le Vatican ripostent.
Que la religion se mêle de programmes scolaires n’étonne, à l’époque, personne. Et, cette année-là, le Vatican met « à l’Index » (dans la liste des livres interdits) quatre manuels d’instruction civique et morale de Paul Bert, Madame Gréville, Jules Steeg et Gabriel Compayré. En 1883, le curé de Castelmayran (Tarn-et-Garonne) brûle même six exemplaires du « Compayré » dans la sacristie, entouré d’enfants récitant des prières. 

Novembre 1883 : Même s’il prône la modération, Jules Ferry écrit aux instituteurs une circulaire fondatrice : « L’instruction religieuse appartient à l’Eglise et aux familles. L’instruction morale à l’Ecole ».

Entre-temps, le rouleau compresseur républicain continue de séculariser tout sur son passage…


1884 : MOINS DE PRIÈRES, PLUS DE BAGARRES

1884 : La loi Naquet rétablit le divorce
(il avait été autrefois autorisé par Napoléon). Les députés conservateurs se scandalisent de la désacralisation de cette institution religieuse : le mariage ne serait-il plus un sacrement mais un vulgaire contrat ? En 1884, on supprime aussi les prières collectives imposées aux députés et sénateurs lors de l’ouverture des sessions parlementaires (des cérémonies destinées à faire retomber l’action du Saint-Esprit sur le Législateur ?) Signalons par parenthèse que, 120 ans plus tard, aux Etats-Unis cette pratique sera remise à l’ordre du jour par le président américain George W. Bush dans le strict cadre de chaque conseil des ministres… No comment.

Janvier 1885 : L’Eglise Saint-Geneviève redevient… le Panthéon
(les grands hommes y reposent).

Le processus de laïcisation conduit parfois à des drames où le comique côtoie le tragique, tel ce fait divers survenu le 6 avril 1886 à Châteauvillain (Isère), près de Bourgoin. Dans cette ville est implantée une usine de confection de soie où travaillent près de 350 ouvrières. Sous la direction d’un chef d’entreprise pétri tout à la fois de convictions catholiques fortes et de souci social (M. Giraud) et d’un directeur (Jules Fischer), l’usine emploie des filles jeunes et célibataires, encadrées par quatre nonnes et deux prêtres : le curé Guillaud et le vicaire Revol. Elles y travaillent, elles y vivent et elles rentrent le samedi dans leurs familles car elles disposent, privilège pour l’époque, d’un jour de congés : le jour du Seigneur, évidemment.


Dans cette usine est installée une chapelle. En vertu du Concordat de 1801, l’Etat entretient certes les édifices de culte… pour autant qu’ils soient déclarés et autorisés ! Ce n’est pas le cas pour cette église implantée dans une usine de façon « sauvage » : en avril 1886, le préfet de l’Isère ordonne « la fermeture immédiate, comme lieu de culte non autorisé, de la chapelle ouverte illégalement ». Jules Fischer refuse.


Cette banale affaire va susciter les passions. Le commissaire, après une première tentative infructueuse pour mettre les scellés sur la porte de l’édifice, se rend devant la grille de l’usine, le 6 avril 1886, escorté cette fois d’une dizaine de militaires. A peine est-il arrivé que les cloches se mettent à sonner à toute volée et que les ouvrières surgissent des ateliers, armées de bâtons et d’outils de jardinage ! Pas question de fermer leur chapelle !


Le directeur Jules Fischer, à la stupéfaction des représentants de la loi, brandit un revolver et crie : « Le premier qui entre, je lui brûle la cervelle ! » ; C’est pourtant ce que font deux gendarmes qui font sauter la serrure d’une porte latérale et se ruent dans la cour. Fischer tire. Le gendarme Bonnieu riposte (avec son arme de service, comme l’on dit). Fischer s’écroule. Bonnieu se jette alors sur lui pour le maîtriser. C’est là qu’une ouvrière du nom d’Henriette Bonnevie (ça ne s’invente pas) se précipite sur Bonnieu et lui déverse sur la tête le contenu (nauséabond) d’un pot de chambre !


Aveuglé par les excréments, craignant d’avoir été agressé au vitriol
(assez courant à cette époque), le représentant de la maréchaussée continue de tirer et blesse mortellement Henriette Bonnevie tandis que les ouvrières se précipitent maintenant sur les représentants de la loi, les agonisant de coups de bâtons ! Les militaires mettent alors le sabre au clair ! Impressionnée, la foule recule tandis que les gendarmes empoignent les ouvrières les plus énervées, lesquelles les insultent, se débattent et leur arrachent leurs galons ! Hop ! Direction : la prison !  Force reste donc à la loi. Non mais.


Dans le procès pour « résistance à main armée aux forces de l’ordre » qui va s’ensuivre, les uns parleront d’« émeute cléricale préparée de longue main » (Gustave Naquet) tandis que les autres s’indigneront de l’ « agression inouïe (des gendarmes contre un lieu de culte), indigne d’un peuple civilisé » (Albert de Mun).

Mais, en attendant, Henriette Bonnevie, elle, est morte. Pour sa chapelle.


1886 : Quoiqu’il en soit, la sécularisation progressive de la société se poursuit. La « loi Goblet 
» impose que, dans un délai de 5 ans (pour les instituteurs et au fur et à mesure des remplacement de postes pour les institutrices) tous les enseignants congréganistes (religieux des congrégations) soient remplacés par des laïcs. 


A cette période, on s’interroge. Faut-il maintenir le régime du Concordat de 1801
signé entre Bonaparte et le pape Pie VII ? L’Etat républicain doit-il continuer à verser de l’argent pour entretenir les églises et payer des prêtres pour la plupart hostiles à la république contre laquelle les papes n’ont cessé de fulminer depuis l’origine ? 


Pour l’heure, rien ne pousse à la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Jules Ferry, tout laïc qu’il est, entend maintenir le Concordat de 1801 qui est, selon lui, gage de la paix civile : « Pour les Bretons, par exemple, la suppression du budget des cultes est la forme matérielle et palpable de la persécution » dit-il  en 1885. Pour d’autres, tel Paul Bert, le maintien de cette tutelle administrative et financière permet de contrôler le culte et ses ministres : « L’Eglise, rayée du budget de l’Etat (…), laissée absolument libre, retrouverait bientôt une richesse personnelle (…) et une influence politique ». Bref : tout le monde est bien d’accord pour ne rien changer du système napoléonien certes imparfait mais incontestablement pragmatique.


Même s’il prône la modération, Jules Ferry écrit aux instituteurs une circulaire fondatrice : «
L’instruction religieuse appartient à l’Eglise et aux familles. L’instruction morale à l’Ecole ».

Que la religion se mêle de programmes scolaires n’étonne, à l’époque, personne. Et, cette année-là, le Vatican met « à l’Index » (dans la liste des livres interdits) quatre manuels d’instruction civique et morale de Paul Bert, Madame Gréville, Jules Steeg et Gabriel Compayré. En 1883, le curé de Castelmayran (Tarn-et-Garonne) brûle même six exemplaires du « Compayré » dans la sacristie, entouré d’enfants récitant des prières.

Les crucifix doivent donc être officiellement retirés des salles de classe
. La mesure (en réalité déjà obligatoire depuis 1880) suscite une vive opposition et divers échauffourées le plus souvent consécutives à des provocations de part et d’autres. Ainsi Ferdinand Hérold, préfet de Paris, avait-il appliqué la mesure dans les écoles de la capitale dès 1880 et son action avait-elle conduit à plusieurs bagarres. En 1881, le maire de Grenoble avait poussé le zèle jusqu’à remplacer les crucifix par des bustes de Marianne, symbole de la république. Mais ce n’était rien à côté de l’initiative particulièrement brutale du maire de Gières (Isère) qui, toujours en 1881, avait carrément jeté un crucifix dans la fosse d’aisance attenante à l’école... avant d’être révoqué !

Car Jules Ferry et le gouvernement, au contraire, cherchent à calmer le jeu et font preuve de pragmatisme : ils conseillent aux maires et aux préfets de laisser les ornements religieux dans les écoles existantes mais de simplement veiller à ce que les nouvelles écoles (qui se construisent un peu partout) n’en soient pas pourvus. Ils suggèrent aussi de procéder au décrochage lorsque les classes sont repeintes ou pendant les vacances…

Il faut dire que la « querelle du crucifix » n’est pas le seul motif de heurt.

Car alors que les républicains veulent faire de l’école un lieu de « neutralité confessionnelle », les catholiques y voient à l’inverse le développement d’un enseignement « athée » d’où Dieu est banni et redoutent une décadence consécutive à l’enseignement d’une simple « morale » civique. ».
Jules Ferry refond donc la pédagogie et donne une place éminente à la morale civique et à l’histoire (quel grand homme…) On étudie les Gaulois (peuple païen) auxquels on attribue l’origine fondatrice de la nation (« nos ancêtres ») plutôt qu’aux Francs, christianisés seulement à partir du baptême de leur chef Clovis (496)… Le message est clair : la conscience nationale ne se confond pas exclusivement avec le christianisme.

A suivre

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Civilisation, vie politique, société
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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 01:07

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Car, en cette fin de XIXème siècle, si l’Eglise entrave à bien des égards (et c’est normal) l’action de laïcisation de l’espace public, elle défend aussi les intérêts de la France dans des domaines qui tiennent à cœur aux républicains. Elle développe ainsi un effort missionnaire pour aller évangéliser les populations d’Afrique et d’Asie qui sont désormais assujetties par la France dans le cadre de son expansion coloniale (où « l’anticléricalisme, dit Gambetta, n’est pas un article d’exportation ! »). Elle célèbre des requiem pour les grands deuils nationaux, elle soutient l’idée de la « revanche » contre l’Allemagne et prie pour le retour des « provinces perdues » (l’Alsace et la Lorraine) à la Mère patrie. Elle s’enthousiasme ouvertement de l’alliance franco-russe de 1893 (où règne, il faut le préciser, un souverain chrétien … de droit divin !). Elle mobilise les catholiques lors du début du procès en béatification de Jeanne d’Arc dans une grande ferveur nationaliste. Bref : l’Eglise est utile à la république et à la France. 

Or, par chance, le pape Léon XIII (pape depuis 1878) semble disposé à quelque geste de bonne volonté. Sur son conseil, le cardinal d’Alger Lavigerie porte ce toast inattendu, le 12 novembre 1890, devant des officiers d’une escadre de la marine française qui fait relâche dans ce port : « L'union (…) est notre besoin suprême. (…) Quand la volonté d'un peuple s'est nettement affirmée, que la forme d'un gouvernement n'a rien en soi de contraire, comme le proclamait dernièrement Léon XIII, aux principes qui seuls peuvent faire vivre les nations chrétiennes et civilisées, (…) le moment vient de mettre un terme à nos divisions, de sacrifier tout ce que la conscience et l'honneur permettent, ordonnent à chacun de nous de sacrifier pour le salut de la patrie ».

 
1892 : LEON XIII, UN PAPE POUR UNE ACCALMIE DE COURTE DURÉE

Ce revirement spectaculaire sonne le départ du ralliement du catholicisme à la république : un ralliement qui sera recommandé explicitement par le pape lui-même deux ans plus tard dans son encyclique « Au milieu des sollicitudes » (16 fevrier 1892).

Vous l’observez : il ne s’agit pas là d’un ralliement aux principes fondateurs de la république (conscience, raison, etc…) mais bien un ralliement d’opportunité politique aux institutions. Léon XIII cherche l’apaisement après des décennies d’affrontement et c’est tout à son honneur même si cela n’est pas sans arrière-pensée. Au moins la tendance officielle est-elle à la pacification. Cette paix sera de courte durée.

1894 : Le capitaine Dreyfus, un israélite,  est condamné au bagne pour espionnage. Quatre ans plus tard, l’« Affaire » éclate (1898) 
: les preuves accumulées contre le condamné se révèlent fragiles, les irrégularités de procédure apparaissent iniques et les faux témoignages sont évidents. Nous n’y reviendrons pas. Précisons simplement que, indépendamment de la question de la culpabilité réelle de Dreyfus, un débat idéologique oppose les « dreyfusards » et les « antidreyfusards ». Démasquer les véritables traîtres au sein de l’armée française ne va-t-il pas discréditer l’armée ? Ne faut-il pas mieux étouffer l’affaire même s’il faut garder un innocent au bagne ? Le sort d’un individu passe-t-il après ou avant l’intérêt supérieur de la Patrie que constitue le moral des troupes ?

Dans ce débat, les journaux catholiques vont massivement se ranger aux côtés des monarchistes et avec les « antidreyfusards ».
  Pour l’historien Dominique Borne (L’Histoire, n° 289), trois facteurs l’expliquent :

1) l’antisémitisme virulent du journal La Croix, à cette époque aux mains de la congrégation des Assomptionnistes, qui dénonce le complot des Juifs déicides soutenus par les puissances sataniques du grand capital
2) le glissement des conservateurs vers le nationalisme, à une époque où la Gauche, avec Jean Jaurès, penche vers le pacifisme
3) la défense de la cohésion de l’Armée qui constitue, à l’instar de la famille, une nécessité morale qui transcende la simple défense de la république pour se confondre avec la défense de la Patrie toute entière.

Novembre 1899
 : Dreyfus est de nouveau condamné en appel mais il est gracié par le président emile Loubet. Dans l’immédiat, l’« Affaire » prend fin (Dreyfus sera réhabilité en 1906). Elle a laissé des traces.

Au passage, du reste, en juillet 1899, les parlementaires ont voté la loi dite des « curés sac au dos ! ».
Les séminaristes et prêtres, jusque-là exempts de service militaire, sont désormais contraints de passer sous les drapeaux comme tous les autres citoyens ! Hop ! Dé… Hop ! Dé… Cette loi sera complétée par une loi de 1905.

1900 : La messe « du Saint-Esprit » jusque-là obligatoire pour tous les magistrats à la rentrée judiciaire est supprimée.

1902 : LES CONGRÉGATIONS DANS LA LIGNE DE MIRE…

Au tournant du XXème siècle, on constate que les congrégations, pourtant largement dissoutes en 1880 avec Jules Ferry, se sont reconstituées et, parfois, ont même réoccupé les lieux mêmes dont elles avaient été expulsées. En 1900, la congrégation des Assomptionnistes, qui était propriétaire du journal La Croix, farouchement antidreyfusard, est dissoute. Le journal est racheté par un industriel catholique du Nord qui en fait un journal modéré, ce qu’il est resté depuis lors.


1901 : La loi sur les associations est votée.


Elle profite aux partis politiques et aux clubs de sport et de loisirs qui sont désormais autorisés par le préfet. En pratique, sauf trouble de l’ordre public, toute « assoce » est autorisée, du moment qu’elle se déclare. Mais pour les congrégations (les ordres religieux) et leur 160 000 membres, le régime est plus strict : elles doivent être autorisées par la loi (= le Parlement). Pire, chacun de leurs institutions (écoles, hôpitaux… doivent demander cet agrément individuellement). Evidemment, les ordres religieux, dont certains ont été créés il y a plusieurs siècles, rechignent à faire valider leur existence par un vote de députés laïcs…

Juin 1902 : L’ambiance se durcit drôlement
car à la présidence du Conseil, arrive un anticlérical farouche de 67 ans : Emile Combes ! Emile Combes est EN FAIT un ancien élève des séminaires qui a poursuivi, dans sa jeunesse (dans les années 1850) des études de théologie pour se destiner à la vie religieuse. Quoiqu’il ait été tonsuré, la hiérarchie religieuse (le lazariste  Bourdarie) lui refusa, en 1857, l’entrée dans les ordres au motif qu’il « n’était pas appelé »… Avec une telle rebuffade subie dans sa jeunesse, il n’y a rien d’étonnant à ce que Combes soit par la suite devenu franc-maçon en 1869 avant de se sentir ensuite appelé… à persécuter les congrégations avec une brutalité et un zèle d’inquisiteur ! Voyons cela rapidement.

En 1902, Combes décide de regrouper les congrégations (plus de soixante congrégations masculines et autour d’une quarantaine de congrégations féminines) en 3 catégories (fixées arbitrairement) avant de faire examiner par le Parlement leur demande d’ « autorisation » (existence, poursuite de leurs activités) :

Ø       Les congrégations « enseignantes »
Ø       Les congrégations « prédicantes » (missionnaires)
Ø       Les congrégations « commerçantes » (tels les Chartreux)

Au total, seulement… 5 autorisations sont octroyées (et aucune pour les congrégations « enseignantes ») !
Parmi les catholiques, c’est la colère devant une politique brutale, vexatoire, discriminatoire et génératrice de désordre. Car tout refus implique la dissolution de l’ordre et donc l’expulsion des locaux occupés, la fermeture des écoles...

Une grande manifestation a lieu place de la Concorde à Paris et des militants se retranchent quelque temps dans l’école des Augustines-de-Sainte-Marie. En Bretagne, ce sont les nonnes de Crozon, de Ploudaniel ou de Saint-Méen qui s’enferment dans leurs monastères, protégées par une population qui sort les fourches comme au meilleur temps des guerres de chouannerie, qui jette des seaux d’excréments sur les soldats, lesquels frappent la populace à coups de plat de sabre ! Certains officiers, tel le colonel de Coubertin, démissionnent ou refusent d’exécuter les ordres. Ils seront poursuivis sans faiblesse.

En avril 1903 Isère, les moines de la Grande Chartreuse sont ainsi expulsés
dans un déploiement de force qui favorise la théâtralisation de l’évènement et donne lieu à de nombreuses photos et cartes postales ! Des gendarmes à cheval et des dragons donnent l’assaut le 29 avril 1903 avant que les Chartreux ne décident de sortir dignement de leur édifice.

En octobre 1903, plus de 10 000 écoles congréganistes ont déjà été fermées tandis que 2 200 seulement restent en service. C’est temporaire.


1904 - 1905 : LES ANNÉES DE RUPTURE

Avril 1904 : Les crucifix sont retirés
des prétoires. Le même mois, le président de la république Emile Loubet se rend en Italie. Sur un plan diplomatique, la question scolaire a détérioré les relations entre la France et le Vatican. Elles vont s’envenimer. D’abord parce qu’Emile Loubet vient spécifiquement rendre visite au roi d’Italie Victor-Emmanuel III : il reconnaît donc désormais l’unité italienne, laquelle s’est faite au détriment du pape auquel ses possessions ont été retirées de force par les « patriotes » italiens en 1870. Ensuite parce qu’Emile Loubet ne vient même pas rendre visite au nouveau pape (depuis 1903) Pie X tout en passant pourtant en calèche à proximité de ses appartements !

Dans ce contexte, le pape affecte à son tour ostensiblement de rappeler à Rome, pour des raisons disciplinaires qui marque sa suzeraineté sur l’épiscopat français, Monseigneur Geay (évêque de Laval) pour une histoire de correspondance amoureuse avec une nonne et Monseigneur Le Nordez (évêque de Dijon) pour une prétendue complicité avec la Franc-Maçonnerie. Le gouvernement s’indigne : au terme du Concordat de 1801, les évêques ne peuvent quitter le territoire sans accord du gouvernement !

Tout cela n’est évidemment que prétexte : le 29 juillet 1904, la France rompt ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège.

Chez les intellectuels catholiques, c’est la colère :
« Pas un fils de chien qui n’insulte notre Sainte Mère l’Eglise : les pitres, les professeurs, les journalistes, les politiciens, les romanciers, les philosophes, les calicots, les marchands de vins, les artistes, les poètes » écrit le poète Paul Claudel en 1904. D’autres plus intransigeants, tel l’exalté et mystique Léon Bloy du journal Gil Blas, fustige les catholiques eux-mêmes qui sont punis de « leurs trahisons, de leur lâcheté inqualifiable » pour avoir oublié la pureté des préceptes des Evangiles, notamment en raison des compromissions du clergé avec les riches… « Jésus lui-même, écrit Léon Bloy, et ses douze apôtres serait promptement balayé par le bedeau (le sonneur de cloche qui s’occupe des aspects matériels de l’église NDLR) si cette compagnie s’en venait, guenilleuse et n’ayant pas de monnaie pour payer les chaises. Les bourgeoises qui font graver leurs noms sur leurs prie-Dieu capitonnés ne souffriraient pas le voisinage d’un Sauveur (aussi) lamentablement vêtu ! ».

En juillet 1904, la loi interdit définitivement aux religieux de congrégations d’enseigner
ou de diriger un établissement scolaire. Le député Ferdinand Buisson résume le principe : « Ceux qui abdiquent leurs droits personnels et s’inféodent à un pouvoir religieux n’ont pas le droit d’enseigner. Qui n’est pas libre ne peut former des citoyens libres. ». Dans les jours qui suivent le vote de la loi, deux tiers des 2 200 écoles restantes ferment à leur tour. Les établissements d’enseignement catholiques vont donc devoir se reconstituer avec du personnel laïc : ce sera par exemple le cas de l’école Fontanes, à Lille, fondé par un certain Henri De Gaulle, père du futur général.

Le 4 septembre 1904, le président du Conseil Emile Combes prononce un discours
à la Chambre des députés : L’Eglise conserve une « incompatibilité radicale de principes » avec la république. Il ne reste donc que « la voie ouverte aux époux mal assortis : le divorce ».

Dans cette attente, l’anticléricalisme outrancier de Combes fait éclater, en automne 1904, le « scandale des fiches »
 : le général André a constitué un vaste fichier de surveillance des officiers pour consigner leur pratique religieuse et dans ce cas, retarder leur avancement ! C’est évidemment l’indignation devant cette Inquisition à l’envers. Combes doit quitter le pouvoir. Il laisse à son successeur Maurice Rouvier le soin de mettre en place une loi séparant définitivement l’Eglise de l’Etat.

1905 : LOI DE SÉPARATION, LOI DE NEUTRALITÉ

La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 en France intervient donc au terme d’un processus de plusieurs siècles
où, après s’être mutuellement appuyé l’un sur l’autre, le pouvoir politique et la religion ont progressivement distendu leurs liens. Ce changement de rapports s’est fait au moment de la Révolution Française de 1789. Désormais largement antagonistes, le politique et le religieux sont passés par des phases de conflit ouvert (« Constitution civile du clergé » de 1793, sécularisation progressive de la société et de l’école à partir de 1881) ou de modus vivendi plus ou moins bancal (Concordat de 1801).
 

« L’interprétation de la loi de 1905 comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité est en partie, reconnaissons-le, une reconstruction rétrospective du passé ».  (Nicolas Sarkozy, discours au Latran, 20 décembre 2007)


Disons-le clairement, cette forme de repentance sarkozienne n’a rien à voir avec l’exactitude des faits. La loi de 1905 trouve sa place au terme de trente années d’affrontements intenses entre l’Etat républicain laïc et une forme de catholicisme intransigeant qui s’est révélé, avec le temps, minoritaire dans le pays. Elle est principalement l’œuvre, non pas des anticléricaux les plus intransigeants, tel qu’Emile Combes, mais de modérés soucieux d’apaisement tel qu’Aristide Briand. Elle concerne toutes les religions et pas seulement le culte catholique. C’est une loi de neutralité, qui marque certes la défiance de la république vis-à-vis des excès la religion, mais qui n’est pas une loi de combat contre la spiritualité ni contre les diverses croyances, et encore moins directement à l’encontre cu catholicisme lui-même. Ainsi Aristide Briand dit-il aux députés les plus acharnés, lors de la discussion : « Vous voulez une loi qui soit braquée sur l’Eglise comme un revolver ? Ah ! Vous serez bien avancés quand vous aurez fait cela ! ». Pour l’historien Dominique Borne, Aristide Briand fait surtout preuve de « fermeté et de sens du compromis ».

La loi est votée par 341 voix contre 233 à la Chambre des Députés et par 181 voix contre 102 au Sénat.
Elle est promulguée le 11 décembre 1905. Voyons-en quelques articles dans leurs dispositions les plus importantes, qui vous permettent d’en juger :
 

Art. 1 : La république assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. (…)

Art. 2 : La république ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. (…)

Art. 13 : Les édifices servant à l’exercice public du culte, ainsi que les objets mobiliers les garnissant, seront laissés gratuitement à la disposition des (…) associations (cultuelles)

Art. 28 : Il est interdit (…) d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur le monuments publics (…) à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions.

La charge financière des 42 000 prêtres doit donc désormais être assurée par les fidèles
(à travers « le denier du culte » dont la république, bonne fille, autorise en 2008 la déductibilité des impôts à 60 %...) Les églises construites avant 1905 sont désormais prêtées aux associations dûment autorisées et déclarées, dont l’« Eglise catholique de France » mais restent la propriété de l’Etat (ou les départements) qui les entretient (loi additionnelle de 1908).

L’Etat ne contrôle donc plus la nomination des évêques. Il y a désormais une forme de « privatisation » de l’Eglise qui gagne, dans cette nouvelle configuration, une liberté qu’elle n’avait jamais connue auparavant.
De farouches monarchistes tel que Monseigneur de Cabrières, évêque de Montpellier, ne s’y trompent pas, qui accueille la nouvelle loi avec satisfaction. L’écrivain catholique Charles Péguy, dans le journal Notre patrie, salue également « un effort sincère de libération mutuelle ».

La querelle religieuse en France va-t-elle (enfin) s’apaiser ? Non !
Que non !… car l’opposition la plus farouche vient du pape.

1906 : DERNIERS FEUX DUNE RÉBELLION CATHOLIQUE

Le 11 février 1906, Pie X publie une encyclique intitulée « Vehementer nos »
(Notre colère) dont le titre suffit à lui-même ! Il y fulmine : « Qu’il faille séparer l’Eglise de l’Etat, c’est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur (…) Nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu, qu’elle renie officiellement, en posant le principe que la République ne reconnaît aucun culte. Nous la réprouvons et la condamnons comme violant le droit naturel, le droit des gens et la fidélité aux traités (au Concordat de 1801, NdA) ». Le 10 août 1906, le pontife, qui s’étrangle de fureur, publie une deuxième encyclique (« Gravissimo ») dans laquelle il condamne toute association cultuelle.

La guerre se rallume donc autour de la question des « inventaires » car, puisque le mobilier des églises est désormais « prêté » à l’Eglise par l’Etat, qui en est propriétaire, il faut bien en faire le décompte… A nouveau, début 1906, c’est la confusion : des paroissiens bloquent les portes de certaines églises, résistent aux commissaires chargés des inventaires, lesquels font alors intervenir la troupe !  Les affrontements ne concernent qu’environ 5 000 églises sur 63 000 mais sont essentiellement concentrés dans l’Ouest et le Sud-est du Massif central et sont parfois violents.

6 mars 1906, au pic des échauffourées, un spectateur est tué accidentellement à Boeschepe (Flandre). Le nouveau ministre de l’Intérieur, un certain Georges Clemenceau, envoie alors, le 20 mars 1906, une circulaire à ses services pour interrompre les inventaires si la force venait à devoir être employée. « Nous pensons que la question de savoir si l’on comptera ou non des chandeliers dans une église ne vaut pas une vie humaine » dit-il.

La séparation de l’église et de l’état est définitivement achevée.
Et la suite ?

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Civilisation, vie politique, société
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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 01:05

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A PARTIR DE 1906, UNE PRATIQUE PRESIDENTIELLE DÉSORMAIS STRICTEMENT LAÏQUE

Sous la république, le Chef de l’Etat (le Président de la république) et le chef du gouvernement (le Président du Conseil sous les IIIème et IVème république) se doivent, par leur comportement, de respecter la séparation de l’Eglise et de l’Etat instaurée à partir de 1905. Comment le font-ils ? Strictement. Et cela d’autant plus que ces deux fonctions vont être longtemps occupées par des républicains dont la religiosité ne sera pas la qualité principale.

Ainsi, en mars 1918, alors que la Première Guerre mondiale s’éternise depuis 4 ans et que, à ce moment, personne n’y entrevoit d’issue victorieuse, le cardinal Andrieu, archevêque de bordeaux, écrit-il au Président du Conseil Georges Clemenceau. Il lui demande d ‘organiser une « prière officielle » pour appeler Dieu à la rescousse en faveur de la victoire française. Il argue pour cela du soutien que le Tout-Puissant avait accordé en 496 à la bataille de Tolbiac en faveur de Clovis, en 1214 à la bataille de Bouvines en faveur de Philippe Auguste ou encore en 1429 à Orléans en faveur de Jeanne d’Arc. Sans succès auprès du « Tigre » qui annote sobrement la missive d’un « pas de réponse » manuscrit et fait classer le courrier…


Trois mois plus tard, en juin 1918, le cardinal Luçon, archevêque de Reims renouvelle sa demande. Clemenceau répond vertement : « Le pouvoir que le gouvernement détient lui vient uniquement de la loi (sous entendu : pas du Ciel, NdA). Vous  comprendrez qu’il ne m’est donc pas permis d’en organiser la subversion » !

Mais le clergé ne renonce pas. Une fois arrivée l’armistice de novembre 1918, il s’agit cette fois de remercier le Ciel de la victoire obtenue (même sans prière collective, d’ailleurs) et, en mars 1919, le cardinal Mercier, archevêque de Malines, demande aux autorités politiques de « présider un acte de religion ». Clemenceau s’y oppose de nouveau, rappelant que les citoyens, en tant que tels ont « le plein exercice d’une complète liberté » mais que pour ce qui est des représentants officiels de la république, la question est exclue.

1918 : L’Alsace et la Lorraine sont de retour
dans la Mère Patrie. Le Concordat de 1801 y est évidemment en vigueur puisque, en 1905, ces provinces étaient sujettes du Reich allemand. Va-t-on l’imposer outre-Vosges ? Prudemment, on y renonce.

1921 : La France restaure ses relations diplomatiques
avec le Vatican

A partir de 1947 et jusqu’en 1958
, la « Quatrième république » fonctionne quasiment comme la « Troisième » : même instabilité gouvernementale, même impuissance à prendre des décisions et, au final, discrédit identique vis-à-vis du peuple…Le Président Edouard Herriot, quant à lui, républicain convaincu fait transformer en bureaux la chapelle du bâtiment de l’Elysée ! Laïcité oblige pour cet anticlérical convaincu.

1958 : DE GAULLE, UN CHRETIEN PRATIQUANT AU POUVOIR

Avec le général De Gaulle (1958 – 1969), « la France eut à sa tête un Président de la république chrétien pratiquant, c’était une première » (Michel Tauriac et Philippe De Gaulle, « De Gaulle mon père », 2004). Car le général De Gaulle est un croyant authentique et fervent, dont le père avait été lui-même professeur dans les écoles privées catholiques et dont l’un des oncles est lui-même prêtre. Quant à sa mère « elle portait à la patrie une passion intransigeante à l’égal de sa piété religieuse » nous dit le général dans ses « Mémoires de guerre ».

Charles De Gaulle s’est efforcé toute sa vie de ne jamais rater l’office dominical
. Il va faire de même durant son mandat. En revanche, s’il redonne à la chapelle de l’Elysée sa fonction d’origine (en achetant le matériel sur ses deniers personnels, précisons-le), il entend ne manifester sa religion dans aucune cérémonie officielle. Invitant privativement des prêtres à déjeuner à l’Elysée, il les conviera à réciter le bénédicité mais, lorsque ce sera le cas de cardinaux lors d’un dîner officiel, il s’en abstiendra toujours. Idem pour la messe. Charles De Gaulle communie lorsqu’il s’y rend à titre privé mais, quand il assiste à une célébration en tant que Chef de l’Etat (obsèques ou autre), il s’en abstient (il s’abstient aussi de chanter durant les offices, mais c’est… parce qu’il chante faux !)

Deux exceptions à noter : le voyage en URSS en juin 1966
à l’invitation de Leonid Brejnev (où il fut semble-t-il mis en situation de devoir communier malgré lui) et le voyage de juillet 1967 au Canada (« Vive le Québec libre ! ») où, de toute façon,  il n’était plus à une provocation près…

En 2005, lors du débat sur la « constitution européenne », certains ont déploré l’absence de référence aux racines chrétiennes de l’Europe et encore moins à Dieu. Qu’en est-il dans la constitution française actuelle ?

Parlons en effet de l’une des œuvres majeures du général De Gaulle : la mise en œuvre de la « Cinquième république » à travers la rédaction d’une constitution qui sera approuvée massivement par referendum le 28 septembre 1958. De référence à Dieu ? Point. Lisons le premier article.

Art. 1.
- La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.

La religion n’est donc plus mentionnée plus que pour indiquer qu’aucune discrimination ne sera faite entre les citoyens quant à elle. On aurait pu s’attendre à plus de la part d’un croyant comme Charles De Gaulle. On ne pouvait s’attendre à moins de la part d’un tel Chef d’Etat.

D’une manière générale, la question de la laïcité s’est donc apaisée. La religion est désormais dévolue à la sphère privée. Les pouvoirs publics ne s’en mêlent plus.

 

Les mandats de Georges Pompidou (1969 – 1974), de Valéry Giscard d’Estaing (1974 – 1981) ne seront marqués d’aucune résurgence polémique.

 

En 1983, le socialiste François Mitterrand (1981 – 1995) doit faire passer à ses électeurs la pilule de la « rigueur » (mise en œuvre par le Premier Ministre Laurent Fabius) : il redore son blason « de gauche » en cherchant querelle à l’école « privée », largement d’obédience catholique, à laquelle il est prévu de retirer l’essentiel de subventions versées au titre de la Loi Falloux (qui date de 1850…).

 

La mobilisation est énorme et réunit plusieurs millions de manifestants à travers la France : une réaction probablement très au-delà de ce que François Mitterrand avait prévu. Son Ministre de l’Education, Robert Savary, sert de fusible : il est limogé tandis que son projet de loi est retiré dans l’humiliation.

 

C’est en 1996 que la question de la laïcité refait surface dans le cadre d’une de ces épiphénomènes complètement secondaires où se cristallise à merveille l’éternel psychodrame franco-français… Jacques Chirac est alors président de la république depuis un an. En janvier 1996, il s’est rendu au Vatican et y a rappeler « les origines chrétiennes de la France ». C’était historiquement incontestable et, du reste, nul ne s’en était ému.

 

Au printemps 1996, il est alors décrété par le Ministère de la Culture que l’on va fêter en septembre 1996  l’anniversaire du baptême de Clovis. Cela tombe bien : le pape Jean-Paul II sera en visite en France à ce moment-là. Il s’agira d’une action purement commémorative : ni la date (496) ni le lieu (Reims) ne sont en effet certains. Qu’importe, c’est le symbole de la naissance de la nation française que l’on veut là mettre en exergue. Et la querelle de symboles, les Français adorent cela ! Ils vont s’empoigner avec délice et vigueur...

 

Cela a au moins le mérite de ressusciter l’intérêt pour Clovis, auquel les manuels scolaires n’accordaient jusque-là guère plus de trois ou quatre lignes : une vingtaine de livres paraissent mais aussi des dizaines d’articles et de chroniques tandis que le citoyen assiste, étonné, à une « controverse nationale autour d’un personnage hors d’âge et de propos » (Laurent Theis, L’Histoire, n° 331).

 

Certains protestent : on cherche, disent-ils, à enraciner dans le christianisme les origines et l’identité de la France par la seule conversion d’un « chef de bande bigame et meurtrier » (Michel Rouche). Le Comité Laïcité République dénonce « un instrument de propagande vaticane ». D’autres font assaut d’humour : « A qui profite le chrême ? » se demande Dominique Jamet tandis que Le Nouvel Obs craint un « détournement de fonts » (= baptismaux) ! Le Tribunal administratif est même saisi d’une demande visant à annuler le financement sur fonds publics de la construction du podium sur lequel le pape devra prononcer son homélie…

 

On n’en demandait pas tant sur un sujet pourtant aussi secondaire.

 

Car le Ministère de l’Education nationale le rappelle : il ne s’agit pas de porter atteinte à la laïcité, il s’agit simplement de commémorer un évènement historique qui a une dimension religieuse. D’ailleurs, fait-on observer, l’état soviétique pourtant officiellement athée n’avait-il pas, en 1988, célébré en grande pompe, le millénaire du baptême de saint Vladimir ? Franchement, si les communistes se mettent à célébrer les baptêmes, il y a de la place en France pour une messe, non ?

 

Après cet accès de fièvre, tout rentrera dans l’ordre. L’Eglise de France financera elle-même le podium du pape qui officiera, le 22 septembre 1996, à une messe à laquelle le président Jacques Chirac n’assistera pas… Le débat s’apaisa.

 

A peine si la question de l’évocation des « racines chrétiennes de l’Europe » dans la « Constitution Européenne » de 2005 (de toutes façons rejetée par la France) fut-elle évoquée (tant d’autres griefs étaient retenus contre ce texte !)

 

Il fallait attendre 2008 pour que la cicatrice jamais refermée se rouvre.

 

Quelle semble aujourd’hui la conviction de Nicolas Sarkozy ?

« Ma conviction profonde, j’en ai fait part notamment dans ce livre d’entretiens que j’ai publiés sur la république, les religions et l’espérance »                                                     (Nicolas Sarkozy, discours au Latran, 20 décembre 2007)

On pourrait dire qu’elle est celle d’un « croyant ostentatoire » : une vraie rupture
. Lors de la réception au Latran du 20 décembre 2007, le Président Nicolas Sarkozy a ainsi demandé expressément à pouvoir communier si une messe était célébrée : cela lui fut refusé en raison de son état de divorcé-concubin. L'amant ou le sacrement, il faut choisir…

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 01:03

Chèr(e)s ami(e)s et abonné(e)s de la Plume et du Rouleau,

 

LA « LAÏCITE POSITIVE » SARKOZIENNE : ARCHAÏSME, MODERNITÉ, CHANCE OU BOÎTE DE PANDORE ?

« Dès lors, la laïcité s’affirme comme une nécessité et, oserais-je le dire, une chance. (…) C’est pourquoi j’appelle de mes vœux une laïcité positive qui (…) ne considère pas que les religions sont un danger mais plutôt un atout »

(Nicolas Sarkozy, discours au Latran, 20 décembre 2007)

Le projet de Nicolas Sarkozy vise à l’évidence à une réintroduction de la religion dans l’espace public, officielle, encadrée et contrôlée. Cela semble à première vue louable. Cela donnerait notamment de la place à la spiritualité dans une société qui en manque cruellement. Après tout, ainsi que le dit le jésuite Paul Valadier : « L’Etat reconnaît les syndicats, les mouvements de jeunesse, les groupes de pression, pourquoi pas les religions ? » La France apparait en effet particulièrement intransigeante avec la religion, comme on le voit ci-dessous.
 

 PPays

Séparation

Enseignement religieux à l’école

Financement des ministres du culte

  Belgique

OUI – 1831

OUI (option)

Par l’Etat

    Autriche

OUI – 1867

OUI (option)

Par les fidèles

    France

OUI - 1905

NON

Par les fidèles

  Allemagne

OUI - 1919

OUI (Obligatoire)

Par l’Etat

   Italie

OUI – 1948

OUI (option)

Par les fidèles

   Portugal

OUI – 1978

OUI (option)

Par l’Etat

   Espagne

OUI - 1980

OUI (option)

Par l’Etat (catho) / par les fidèles (autres)

   Pays-Bas

OUI – 1983

OUI (option)

Par les fidèles

   Pologne

OUI - 1995

OUI (option)

Par les fidèles

   Suède

OUI – 2000

OUI (option)

Par l’Etat

   Danemark

NON

OUI (option)

Par l’Etat (luther) / par les fidèles (autres)

  Angleterre

NON

OUI (Obligatoire)

Par l’Etat

  Grèce

NON

OUI (Obligatoire)

Par l’Etat (orthod) / par les fidèles (autres)

Cette réintroduction réduirait donc, en France, à néant la neutralité actuelle qui est la position de l’Etat républicain vis-à-vis des religions.

Or, comment donner le droit de participer à la vie publique, législative et judiciaire à des religions qui n’auraient jamais expérimenté le principe de séparation entre les pouvoirs temporels et spirituels (contrairement au christianisme, on l’a vu) ?

Comment dialoguer avec celles qui sont dépourvues d’autorité spirituelle centrale (contrairement au christianisme dont le pape est un rempart contre les forces centrifuges), ce qui ouvre la porte à tous les schismes, sectes, déviances, tendances, hérésies et extrémismes qui se targuent tous d’incarner la « vraie » foi ?

La réintroduction de la religion dans l’espace public
aurait toutes les chances de mener aux dérives que l’on constate… au Royaume-Uni. Le 7 février 2008, l’archevêque protestant de Cantorbéry Rowan Williams a en effet spectaculairement défendu l’application (qu’il juge « inévitable ») de la… CHARIA islamique dans le droit anglais !

Cette position a provoqué un tollé Outre-manche. Et pourtant, à l’analyse, une telle dérive était prévisible :
ü       dans un pays où il existe une religion d’Etat dont le chef de l’Etat (le roi ou la reine) est le chef, matérialisant là l’imbrication du religieux, du politique et du social dont notre république fait l’économie
ü       dans un pays où existent déjà des tribunaux civils juifs orthodoxes (sans statut légal mais tolérés)
ü       dans un pays où le premier tribunal civil islamique a vu le jour en 1982, à Leytonstone, avant que les mosquées Londres et Birmingham n’en ouvrent à leur tour... Dans ces tribunaux, précisément, « la charia est utilisée (…) pour régler des problèmes essentiellement matrimoniaux. Cela fait gagner du temps et est moins coûteux que la justice civile » dit Abdul Karim, rédacteur en chef du Bangla Mirror, journal britannique londonien destiné à un lectorat issu du Bangladesh (Le Monde, 12 février 2008) ! D’ailleurs, en 2006, un sondage a révélé que 40 % des musulmans anglais était favorable à l’instauration de la Charia (Le Monde, 8 février 2008).

Qu’adviendrait-il, en France, si chaque religion devait alors faire des propositions
dans des domaines tels que :
;       les repas à l’école (végétarien pour les Indous, casher pour les Juifs, sans porc pour les Musulmans et j’en passe ?)
;       le contenu des manuels scolaires (on sait les difficultés actuelles des professeurs de Sciences Naturelles à faire leurs cours sur le corps humain ou l’évolution des espèces dans certains quartiers ?...)
;       les fêtes religieuses fériées en droit du travail (les Musulmans disposant de jours fériés pour l’ « Aïd el Fitr », les Juifs pour « Hanoukka », les chrétiens pour Noël…)
; ou la tenue vestimentaire dans les services publics (le tchador autorisé aux guichets de la Poste ou encore l’obligation de faire soigner une musulmane par un médecin femme à l’hôpital public) ? Etc...

Ceci poserait à l’évidence plus de problèmes qu’il n’en résoudrait et, loin de favoriser l’ « espérance » et le dialogue interconfessionnel chers à Nicolas Sarkozy, pousserait au contraire à la cristallisation communautaire.

Mais il y a pire.
 

Car, sur le plan pratique, d’aucuns ont pointé
le risque (et la difficulté) pour l’Etat français de s’embarquer dans une définition de ce qu’est, au juste, « une religion » ?…

Les témoins de Jéhovah
, par exemple, sont déjà enregistrés en France comme « association culturelle » - et non « cultuelle ». Ils y aspirent ouvertement.

Comme eux ou comme l’ « Eglise de l’Unification » (du « révérend » Moon), l’Eglise de Scientologie pourrait ainsi légitimement revendiquer le statut officiel de « religion ». La « Scientologie »
(mouvement fondée en 1954 aux Etats-Unis par un auteur de science-fiction, Ron Hubbard, décédé en 1986, revendique en effet "des millions de membres et 6.000 églises" dans 159 pays : une performance au moins égale au judaïsme !

La Scientologie, du reste, a déjà obtenu le droit de célébrer des mariages religieux
(dans les pays on reconnaît leur validité, ce qui n’est pas le cas de la France, rappelons-le). C’est le cas :
ü       en Amériques (Etats-Unis, Mexique, Venezuela)
ü       en Afrique (Zimbabwe, Afrique du Sud, Tanzanie)
ü       en Asie (Australie, Inde, Taiwan) et, plus inquiétant…
ü       au cœur même de l’Europe : Suède, Italie, Portugal et, depuis la fin 2007, en Espagne la reconnaissent comme religion officielle !

La première tentative de traduction concrète de la fumeuse « laïcité positive » sarkozienne a conduit début février 2008 la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie à considérer qu’il fallait désormais «sévir a posteriori en cas d'actes répréhensibles avérés et non juger les croyances a priori ». « Si certains ont une conception de la laïcité qui est l'intolérance à l'égard de certaines croyances, ce n'est pas la mienne », a-t-elle affirmé. Cette affirmation est apparemment louable, juridiquement fondée mais inquiétante sur le fond. Car elle est évidemment en contradiction totale avec le travail de la « Mission Interministérielle de VIgilance et de LUtte contre les DErives Sectaires » (« Miviludes ») qui, selon un principe préventif, publie chaque année un rapport dressant la liste des mouvements soupçonnés d'abriter des sectes. Et pour l'UNADFI (association de défense des victimes des sectes), cette inflexion constitue une « victoire du lobby sectaire ».

La Scientologie s’est ainsi ouvertement félicitée des propos prêtés le 21 février 2008 à Emmanuelle
Mignon
(directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy) dans l’hebdomadaire VSD : elle s’y interrogeait sur la pertinence de la présence de la Scientologie au nombre des sectes… Ces propos contestés ont aussitôt amené le Président de la république à intervenir pour fustiger au contraire les « dérives sectaires » et le Premier Ministre François Fillon a, lui, annoncé qu’il allait « renforcer » les moyens de la « Miviludes »


C’est bien un minimum : le rapport 2007 de la Miviludes publié le jeudi 3 avril 2008 consacre en effet un chapitre à la « stratégie d'influence de la mouvance sectaire à l'international », notamment auprès de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) où la Scientologie, les Raéliens et les Témoins de Jéhovah  viennent y dénoncer la lutte contre les dérives sectaires au nom des…
atteintes à la liberté religieuse !

A l’évidence : la boîte de Pandore est prête à s’ouvrir…

Car les enjeux de la laïcité n’opposent désormais plus les « laïcards » aux croyants ni les républicains aux « calotins » dans une France uni-confessionnelle désormais révolue. Avec la nécessité de mettre désormais toutes les religions à égalité, la république risque fort : non pas de ne plus reconnaître personne mais d’avoir au contraire à reconnaître tout le monde !

Alors le président Nicolas Sarkozy nous le dit, le 20 décembre 2007, avec justesse
, « la laïcité s’affirme comme une nécessité ». Mais quelle sorte de laïcité ?

Sûrement pas celle qui consiste à instrumentaliser la religion en croyant la contrôler au motif que l’on finance des églises, des mosquées ou des temples avec l’argent du contribuable ou bien encore parce que l’on fait surveiller tous les prêches par les Renseignements Généraux. La réintroduction de la religion dans l’espace publique est plus que jamais hautement périlleuse, à commencer pour les religions « historiques » elles-mêmes qui auraient tout à perdre à la floraison de cultes en tous genres, lesquels auraient désormais pignon sur rue.

 


Alors, A LA LOI DE 1905 : NE TOUCHONS RIEN !

Si la France a certes besoin de réformes, certaines sont autrement plus importantes, plus stratégiques et plus positives que le fumeux concept de laïcité du même nom inventé (pour des motifs de circonstances ?) par notre bouillant président de la République.

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau (c) 2008

Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Civilisation, vie politique, société
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Jeudi 14 février 2008 4 14 /02 /Fév /2008 01:05
Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Nous revoici réunis pour de nouvelles aventures et digressions historico-épistolaires !
 
arche-arche-de-noe.jpg II s’agira aujourd’hui d’évoquer une quête presqu’aussi vieille que le monde (évidemment !)  A pied, à dos d’âne, en avion et même à coups de satellites : ils furent nombreux ceux qui voulurent laisser leur nom dans l’histoire de l’humanité en découvrant ce dont on parle, sur tous les continents, dans toutes les langues et dans quasiment toutes les religions sous une forme ou sous une autre, depuis près de trois mille ans et qu’un texte mille fois lu et relu situe dans une région bien précise sans que nul, pourtant, n’ait jamais réussi à le localiser : l’arche de Noé !
 
« Rien n’aura plus fouetté la curiosité des explorateurs que l’Arche de Noé » nous dit le journaliste Philippe Testard-Vaillant de « Science et Vie » (2006). De fait, le nombre des explorateurs, partis sur les traces de ce mythique vaisseau et sur la foi (c’est le cas de le dire) des travaux énormes produits au cours des trente derniers siècles par des bataillons entiers de théologiens issus des trois religions monothéistes est impressionnant.
 
Afin de faire aboutir notre modeste quête de compréhension et de connaissance :
 
Nous rappellerons les FAITS (le récit du Déluge…)
Nous verrons ensuite COMMENT les évolutions politiques intervenues sur plus de 2 000 ans ont modifié la façondont les contemporains successifs ont appréhendé le récit biblique.
Nous découvrirons QUI est parti à sa recherche des témoignages matériels de ce récit
Nous verrons enfin avec QUELS succès (passés et futurs)…
 
Bienvenue à bord de cette chronique qui mêlera histoire, exégèse biblique et alpinisme !
 
Reportons-nous d’abord aux Saintes Ecritures et plus précisément à ce que les Chrétiens nomment l’« Ancien Testament » (par opposition au « Nouveau Testament», lequel rassemble ce qui a trait à l’enseignement de Jésus). Le nom général de ce recueil de textes est plus connu sous son nom le plus simple : la « Bible ». Ce mot de « bible » est issu du grec « biblion » (livre), lequel dérive lui-même d’un terme grec plus ancien : « byblos » (papyrus).
 
Rappelons que la Bible est divisée en trois parties :
 
la « Torah » : cette partie regroupe en fait 5 livres (la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome)
les « Prophètes » (deux séries de textes qui traitent de divers personnages, lesquels sont divisés entre prophètes « antérieurs » et « postérieurs »)
les « écrits » (un ensemble hétérogène qui regroupe des textes liturgiques, narratifs, poétiques ou sapientiaux : c’est-à-dire qui « apportent de la sagesse »…)
 
La partie qui nous intéresse présentement est celle des chapitres 6 à 9 de la Genèse. Dans la Genèse, certainement l’ouvrage le plus connu de l’ensemble de ceux qui composent la Bible, il est raconté la création du monde par Dieu (en sept jours), la création de l’Homme (Adam) puis de la Femme (Eve, à partir de la côte du premier), de la désobéissance de ceux-ci à Ses commandements, de leur exclusion du Paradis originel et des multiples péripéties leur descendance... Car c’est là, en fait (et donc, hélas, quasiment dès le départ !) que les ennuis commencent…
 
Car au bout de quelque temps, Dieu observe que ses créatures, et notamment les hommes se comportent très mal : impiété, violence, perversité règnent sur la Terre. Alors le Seigneur, excédé, prend une décision radicale. Mais avant d’agir, il s’en ouvre à Noé, un vieil homme (de 600 ans !) qu’il considère, (contrairement au reste de la racaille) comme « juste et intègre ».
 
On retiendra ici les meilleurs passages (sélectionnés par les Chroniques de la Plume et du Rouleau).
 
EN VERITE, JE VOUS LE DIS : LISONS LA BIBLE, MES BIEN CHERS FRERES…
 
undefined « Dieu dit à Noé : « La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé car la terre est pleine de violences à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre. Fais-toi une arche en bois résineux (…) Pour moi, je vais amener le déluge (…) Tout ce qui est sur la terre doit périr. » Dieu précise cependant que Noé et sa femme, leurs trois fils et leurs épouses devront monter dans l’arche et y faire entrer un couple de chaque espèce « pour les garder en vie ». Comme Dieu a des idées très précises, il indique même les dimensions de l’immense canot de sauvetage de Noé : « 300 coudées pour la longueur, 50 coudées pour sa largeur, 30 coudées pour sa hauteur ». (Genèse chap. 6)
 
Le dessein de Dieu est clair (pour une fois !) : il s’agit d’exterminer l’espèce humaine (sauf Noé et sa famille) mais de conserver l’espèce animale à travers un couple de chaque famille d’animaux. « Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien » pourrait donc dire le Seigneur qui, de façon brutale, a décidé de remettre les compteurs à zéro.
 
Alors, « en l’an 600 de la vie de Noé, le 2nd mois, le 17ème jour du mois [c’est précis !] (…) les écluses du ciel s’ouvrirent (…) Il y eut le déluge pendant 40 jours et 40 nuits. (…) Les eaux montèrent sur 15 coudées et recouvrir jusqu’au sommet des montagnes (…) Ainsi disparurent tous les êtres qui étaient à la surface du sol. (…) La crue des eaux sur la terre durant 150 jours. » (Genèse chap. 7)
 
Mais ce n’était pas fini.
 
undefined « Au 7ème mois, au 17ème jour du mois, l’arche s’arrêta sur les monts d’Ararat ». Noé décide d’abord de lâcher un corbeau puis une colombe. Celle-ci revient avec une branche d’olivier dans le bec : elle a trouvé un arbre, signe que les eaux ont commencé à refluer. Puis il la relâche de nouveau quelque temps après. Elle ne revient pas : signe qu’elle a trouvé un endroit pour se poser. La colère de Dieu a pris fin (ouf !)
 
Certes, il faut encore que Noé patiente trois mois avant que les eaux ne baissent suffisamment et que le sommet des montagnes puisse apparaître. C’est seulement au terme de cette attente que Noé et tous ses passagers peuvent sortir (« Toutes les bêtes sortirent de l’arche, une espèce après l’autre » Genèse chap. 8)» Quoiqu’il en soit, le drame s’achève.
 
Une ère nouvelle s’ouvre pour l’humanité, à travers le devenir des premiers descendants de Noé. Rappelons en effet (pour situer encore mieux les choses) que Noé avait 3 fils. De l’un d’eux, nommé Sem, descendra le célèbre Abraham. Or Abraham, à son tour, aura deux fils.
 
Le fils aîné sera adultérin (avec sa servante Agar) : nommé Ismaël, il partira vers les terres actuelles d’Arabie. Il fondera une tribu qui s’installera à la Mecque et dont sera issu, bien plus tard, un nommé… Mahomet. Les musulmans se rattachent donc au peuple élu originel (même si c’est par un lien extraconjugal !…)
 
Le fils cadet sera légitime (avec son épouse Sarah) : il s’appellera Isaac et les tribulations du peuple d’Israël se poursuivront avec lui.
 
Les évangiles du « Nouveau Testament » (Matthieu, I, 1-17 ; Luc, III, 23-38), feront pour leur part également remonter l’ascendance du prophète Jésus à Abraham et son fils Isaac via une généalogie dont nous parlerons plus tard. Six siècles après, l’Islam, incorporant tout cela à son tour, présentera Mahomet comme le prophète ultime, le porteur d’un message désormais abouti : un message délivré il y a près de 3 000 ans sur la rive est de la Méditerranée…
 
La Bible apparaît donc bien (et nul le conteste) comme le livre fondateur de trois religions : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam. Et l’épisode de l’arche de Noé reste, parmi tous les passages de la Bible, celui qui reste probablement le plus connu. Alors revenons à l’arche de Noé, désormais inutile, échouée quelque part et désormais abandonnée de ses passagers… Echouée, mais où ? Nul ne le sait vraiment. Et, à vrai dire, au départ, nul ne s’en soucie encore.
 
En revanche, l’épisode spectaculaire du Déluge lui-même donne lieu à de nombreux commentaires. Rappelons que, durant, mille ans, la seule religion monothéiste du bassin méditerranéen est le judaïsme. C’est donc aux premiers rabbins que revient le redoutable honneur de commenter et d’expliciter le sens de la catastrophe diluvienne à travers des textes rabbiniques que l’on appelle des « midrash ».
 
 
LE JUDAÏSME EST A L’ORIGINE DES PREMIERS COMMENTAIRES SUR L’EPISODE DU DELUGE
 
undefined Au plan de la datation, les exégètes juifs calculent, à rebours, le nombre des générations supposées entre David et Moïse pour arriver à une « fourchette ». Ramenée à l’aune du calendrier chrétien (pour que tout le monde comprennent), le Déluge aurait eu lieu entre 3 402 av. JC et 2 462 av. JC. La création du monde, elle, aurait eu lieu en 3 761 av. JC.
 
Mais les rabbins vont aussi embellir l’histoire de Noé en y ajoutant des précisions souvent fort pittoresques. Citons-en quelques exemples.
 
Certains « midrash » précisent donc que Noé avait prévenu ses contemporains, devenant ainsi le premier prophète de la parole divine. Noé n’étant guère prophète en son pays (comme d’habitude), des malfaisants avaient tenté de s’en prendre à lui. Dieu, alors, l’avait protégé en plaçant des lions à l’entrée de l’arche !
 
Nous savons que, dans la religion juive (comme dans l’Islam, plus tard), le caractère « pur » ou « impur » des aliments et des êtres tient une grande place. Mais comment Noé, s’il voulait être « judaïquement correct », pouvait-il distinguer les animaux « purs » des « impurs » ? Des « midrash » y répondent en racontant que Dieu pourvut à ce que seuls les animaux « purs » s’agenouillent devant Noé lors de leur arrivée au bateau…
 
D’autres « midrash », eux, s’intéressèrent à des détails plus prosaïques en précisant comment les animaux s’abstinrent de toute procréation durant la « traversée » (afin qu’il y ait le même nombre d’animaux à l’entrée et à la sortie du navire !). Ils évoquèrent également la gestion des déchets (stockés selon certains dans le pont inférieur et selon d’autres sur le pont supérieur) avant d’être balancés par-dessus bord.
 
Et la lumière ? Comment y en avait-il dans les cales de ce navire où il devait faire aussi sombre que dans un four sénégalais ? Des « midrash » nous apportent la réponse : elle provenait de pierres précieuses, qui brillaient comme en plein jour…
 
Le christianisme, religion qui naît alors que l’Empire romain est à son apogée, entend à son tour s’approprier l’héritage direct du judaïsme en y apportant un « plus » (de taille) : le prophète tant attendu par les Juifs et que ceux-ci n’ont pas su reconnaître sur le moment. Jésus, quoi.
 
undefined D’ailleurs, nous précise Luc dans son évangile (Luc 3, 23 -38) « Jésus était fils de Joseph, lui-même fils d'Héli, lui-même fils de Matthat, lui-même fils de Lévi, lui-même fils de Melchi, lui-même fils de Jannaï, lui-même fils de Joseph, lui-même fils de Mattathias, lui-même fils d'Amos, lui-même fils de Naoum, lui-même fils d'Esli, lui-même fils de Naggaï, lui-même fils de Maath, lui-même fils de Mattathias, lui-même fils de Sémeîn, lui-même fils de Joseph, lui-même fils de Joda, lui-même fils de Joanam, lui-même fils de Résa, lui-même fils de Zorobabel, lui-même fils de Salathiel, lui-même fils de Néri, lui-même fils de Melchi, lui-même fils d'Addi, lui-même fils de Kosam, lui-même fils d'Elmadam, lui-même fils d'Er, lui-même fils de Jésus, lui-même fils d'Eliézer, lui-même fils de Jorim, lui-même fils de Maththat, lui-même fils de Lévi, lui-même fils de Siméon, lui-même fils de Juda, lui-même fils de Joseph, lui-même fils de Jonam, lui-même fils d'Eliakim, lui-même fils de Méléa, lui-même fils de Menna, lui-même fils de Mattatha, lui-même fils de Nathan, lui-même fils de David, lui-même fils de Jessé, lui-même fils de Jobed, lui-même fils de Booz, lui-même fils de Sala, lui-même fils de Naasson, lui-même fils d'Aminadab, lui-même fils d'Admîn, lui-même fils d'Arni, lui-même fils de Hesron, lui-même fils de Pharès, lui-même fils de Juda, lui-même fils de Jacob, lui-même fils d'Isaac, lui-même fils d'Abraham. » Ouf.
 
Or, on se rappelle qu’Abraham descendait lui-même de Noé. On comprend donc pourquoi les théologiens des premiers temps du christianisme voulurent, eux aussi, apporter leur pierre édificatrice au récit du Déluge…
 
 
LE CHRISTIANISME REPREND A SON COMPTE L’HERITAGE BIBLIQUE
 
Or, malgré sa simplicité (biblique !) apparente, l’histoire de Noé peut donner lieu à de nombreuses questions de compréhension de la part du fidèle de base… Ces questions ne vont pas manquer et les premiers théologiens vont s’embarquer (c’est le cas de le dire) dans des commentaires de plus en plus élaborés… Prenons l’exemple d’Origène (182 – 251 ap. JC), un des « Pères de l’Eglise » qui se trouve aux prises avec un contradicteur qui émet des doutes sur le fait qu’un bateau ait pu contenir toutes les espèces animales.
 
Origène (l’un des premiers « cadres ecclésiastiques » et qui officie à une époque où le christianisme est encore persécuté par le pouvoir romain, se lance dans un argumentaire extrêmement technique sur les dimensions de l’arche de Noé et sur la question des « coudées ». Vous vous rappelez que Dieu ordonna à Noé de construire une arche de « 300 coudées » en longueur, « 50 coudées » en largeur et « 30 coudées » en hauteur. Mais c’est quoi, une « coudée biblique » ? Origène ne l’ignore pas, la « coudée » antique est loin d’être une mesure fixe. A son époque (1er siècle ap. JC), la « coudée de Jérusalem » est de 52,3 cm. Mais la « coudée assyrienne » (700 av. JC) était de 54,9 cm tandis que la « coudée babylonienne » (1 500 ans av. JC) était de 53 cm… Origène, se référant à la tradition selon laquelle la Genèse aurait été rédigée par Moïse lui-même (dont nous savons, grâce aux Dix Commandements hollywoodiens de Charlton Heston qu’il était né en Egypte avant d’en faire sortir son peuple) conclut donc logiquement que la « coudée » dont parle Bible est la coudée… égyptienne (2 650 av. JC) : 52,4 cm !
 
Ce qui donne donc à l’arche de Noé une longueur de 157,2 mètres, une largeur de 26,2 mètres et une hauteur de 15,7 mètres.Mais Origène n’en reste pas là. Développant sa réponse, il affirme alors, au terme d’une savante étude que l’arche de Noé était un bateau au centre duquel était placée une… pyramide rectangulaire (et tronquée) et dont le somment faisait lui-même une coudée de large. Ce niveau de précision laisse pantois.
 
Plus généralement, les penseurs chrétiens insistent sur le caractère allégorique et symbolique du récit biblique. Jérôme de Stridon (« saint Jérôme », 347 - 420), exégète biblique très pointu et également « Père de l’Eglise », introduit l’opposition entre l’infâme corbeau (qui ne revient pas auprès de Noé car il a trouvé une charogne) et la blanche colombe (qui revient à Noé avec une branche d’olivier pour lui montrer qu’elle a rempli sa mission). Avec Jérôme, l’incarnation du Saint-Esprit dans la colombe fait son entrée dans la pensée chrétienne. Le symbole de paix qui est le sien aujourd’hui en dérive.
 
Augustin d’Hippone (Saint Augustin, 354 – 430), contemporain de saint Jérôme, affirme que l’arche avait des proportions idéales pour la navigation (forcément, on n’imagine pas Dieu indiquant à Noé une cote mal taillée…). Par construction, l’arche rassemblant le peuple de Dieu. Pour Saint Augustin, on pouvait la rapprocher de la figure même du Christ et donc, bien sûr, de l’Eglise…
 
Incidemment et d’une façon générale, en dépit de tous ces commentaires, les lecteurs de la Bible (ils sont peu nombreux à l’époque) butent sur des problèmes de traduction de l’hébreu autant que sur la question de l’existence (hypothétique) d’un texte originel. Prenons-en un exemple. L’hébreu parle, pour qualifier le matériau employé par Noé, de bois « gofer » : du bois résineux mais ce mot hébreu est-il issu de l’assyrien « giparu » (roseau) ou du babylonien « gushure » « cèdre) ? On en débat. Et encore aujourd’hui !
 
 
DES LE  IVEME SIECLE, LES PREMIERS AVENTURIERS SE LANCENT A LA RECHERCHE DE L’ARCHE DE NOE
 
Mais foin des spéculations intellectuelles : les fidèles veulent du concret ? Les théologiens entendent leur en donner : dès le IIIème siècle après JC, on décide de partir à la recherche de l’arche de Noé ! La Bible évoque « les montagnes d’Ararat » au pluriel. Alors on part, direction : le Mont Ararat, situé à l’est de l’actuelle Turquie (1 000 kms d’Ankara) et aux confins de l’Arménie (40 kms d’Erevan). Mais le mont est redoutable : ce n’est pas une montagne, c’est un volcan au sommet recouvert de glaces, balayé par les vents et qui culmine à 5 145 mètres d’altitude. Il peut se réveiller à tout instant et il règne au sommet un froid intense : - 35 degrés ! De son pied (la plaine d’Erevan) à son sommet, l’Ararat se place même au premier rang de toutes les montagnes du monde avec plus de 4 000 mètres de dénivelés. Personne n’a jamais gravi ce monolithe dont le gigantisme écrase les pauvres mortels qui le contemplent… Sans doute un site aussi impressionnant ne peut-il être que celui qui garde en ses flancs les vestiges de la première colère de Dieu…
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Le premier aventurier de l’arche de Noé est le patriarche de Nisbis, en 330 ap. JC

. Il tente courageusement l’ascension. Mais, hélas, sa foi ne suffit pas à soulever la montagne et ce pionnier de la randonnée biblico-pédestre doit, au bout d’un certain temps, rebrousser chemin. Ses fidèles ont de quoi être déçus ? Pas du tout, répond le patriarche ! Car celui-ci affirme que, pour prix de sa peine, sur son trajet, un ange lui est apparu et lui a donné un morceau de bois de la vraie arche. L’honneur est donc sauf pour ce randonneur qui ne revient pas bredouille : son trophée est, depuis lors, conservé et affiché en relique à Etchmiadzine (à 20 kms d’Erevan, actuelle Arménie), siège de l’Eglise arménienne apostolique.

 
Un siècle plus tard, l’un des premiers chroniqueurs de culture arménienne, Faust de Byzance (Vème siècle) affirme lui aussi que « Ararat » désigne l’antique royaume d’Urartu, fondé 1 000 ans av. JC dans l’actuel Turquie orientale et qui englobait une partie de la région arménienne, dont le fameux Mont Ararat. Dès le Vème siècle, l’idée selon laquelle l’Arche de Noé s’est échouée sur les flancs de cette montagne invaincue s’enracine donc définitivement.
 
Cette certitude va certes exciter les imaginations. Mais, compte tenu des difficultés de l’entreprise, le Mont Ararat ne va plus susciter de vocations ni encourager d’ardeurs durant un assez long temps. De nombreux siècles s’écoulent alors sans que nul chrétien ni juif ne tente désormais de retrouver l’arche de Noé. Même Marco Polo (1254 – 1324), un aventurier pourtant audacieux, renoncera lui aussi à l’ascension lorsqu’il traversera la Turquie en direction de l’orient, nous dit la chronique de ses voyages (publiée en 1298).
 
Qu’importe ! Entre-temps, l’avènement de l’Islam (à partir du VIIème siècle ap. JC.) aura enraciné un peu plus l’épisode diluvien dans le fonds culturel monothéiste du bassin méditerranéen.
 
 
L’ISLAM INTEGRE L’EPISODE DE L’ARCHE DANS SON CORPUS DOCTRINAL
 
Cette tentative de récupération ne va échapper à personne. Le Coran considère Noé (« Nuh ») en arabe comme l’un des cinq prophètes de l’Islam (« Islam » = soumission, à Dieu, évidemment). Ses aventures sont l’illustration d’une morale simple : malheur à qui refuse d’écouter la Parole du Tout Puissant. Les versets 27 à 51 de la sourate 11 l’évoquent ainsi que la sourate 29 qui décrit le bateau de façon plus précise que la Bible : une « safina » (un bateau ordinaire) ou encore (sourate 54) un « objet de planches et de clous ». Mais le récit islamique, surtout, diffère des précédents en précisant (selon le maître Al Masudi, mort en 956) que l’arche a entamé son voyage depuis la ville de Koufa (actuel Irak), et a navigué… jusqu’à la Mecque où elle a fait le tour de la « Kaaba ».
 
Or, que fait un musulman autour de la Kaaba ? Il tourne. La Kaaba, précisons-le, est un des lieux sacrés de l’Islam. Les musulmans y vénèrent une pierre (aujourd’hui enchâssée dans un cercle d’argent) donnée à Adam par l’ange Gabriel à l’endroit où le premier homme de la Création avait voulu bâtir un temple à la gloire de Dieu. Blanche à l’origine (couleur de la pureté), elle a progressivement noirci au fil des péchés dont les millions de musulmans se sont déchargés, en la touchant, lors du pèlerinage qu’ils doivent impérativement effectuer dans cette ville sainte une fois dans leur vie.
 
Après cela, l’arche s’est arrêtée sur le Mont Joudi, une colline située… près de la ville de Mossoul, dans l’actuel Irak. Al Masudi précise joliment que, à la fin du Déluge, Allah ordonna à la terre d’absorber l’eau. Mais certains territoires n’exécutèrent pas immédiatement les instructions. Rapidement sanctionnés par le Seigneur, ils devinrent dès lors secs et arides : paf !
 
Vers l’an 1000 (ap. JC) donc, l’arche de Noé est bien considérée comme une réalité par les trois religions monothéistes, quoiqu’elles ne s’accordent pas entre elles sur la localisation de son échouage. Mais, pour l’heure, que ce soit sur les Monts Ararat ou Joudi, nul ne se préoccupe plus de chercher l’Arche. L’essentiel n’est pas dans le matériau mais dans la Parole, l’important n’est pas dans l’objet mais dans l’Idée. Le fidèle n’a pas à faire de l’archéologie : il se contente d’être un croyant. Point.
 
Le XIIème siècle est le tournant des représentations iconographiques chrétiennes. De même que c’est à cette époque que se fixe la représentation désormais traditionnelle de la crèche (avec le bœuf et l’âne) c’est à cette époque que la représentation de l’arche prend sa forme définitive : un bateau avec une boite rectangulaire et un toit en pente, selon l’image que nous avons tous désormais en tête...
 
Le XVIème siècle et la Renaissance vont accélérer le questionnement du récit biblique. 


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Par La Plume et le Rouleau - Publié dans : Histoires extraordinaires & énigmes
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