Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1617 : CONCINI, Marie de MEDICIS et... le CAPITAN (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 22 Mars 2010, 01:04am

Catégories : #Personnalités célèbres

Chèr(e)s ami(e)s et lecteur(trice)s de la Plume et du Rouleau,

 

Henri IV vient de se marier : une bonne chose de faite, il peut enfin aller rejoindre sa maîtresse... 

 

1601

 

Inutile de dire que le voyage de sa nouvelle épouse Marie de Médicis vers Paris, seule mais escortée de 2 000 cavaliers, se révèle morose. Arrivée au Louvre le 8 février 1601 (soit après presque deux mois de voyage !), qui est résidence royale, Marie de Médicis a le moral dans les bas de soie. Elle ne sait plus comment faire face aux crises d’hystérie de Leonora, lesquelles redoublent dans cette situation d’amours contrariées.

 

Pourtant, quoique psychopathe, Leonora comprend que, pour parvenir à épouser Concini, ce n’est pas à partir de Marie de Médicis qu’il faut tenter de fléchir le roi mais à l’aide de la maîtresse de celui-ci, dont l’influence sur le monarque est évidemment supérieure. Leonora Galigaï puis Concini lui-même lui rendent donc visite l’un après l’autre. Henriette d’Entragues semble croire qu’elle a plutôt à gagner à se concilier les grâces de la plus proche confidente de sa rivale légitime : elle intervient auprès d’Henri IV qui se laisse fléchir.

 

Le 5 avril 1601, Leonora Galigaï est officiellement nommée « dame d’atour » de la reine tandis que Concini est, lui, nommé « premier maître d’hôtel » de la reine. Le 12 juillet 1601, Leonora Dori-Galigaï épouse Concino Concini et les jeunes mariés, dotés personnellement par la reine,  s’installent donc au Louvre, dans l’appartement « de fonction » de Leonora situé au-dessus de celui de Marie de Médicis : un trois-pièces richement décoré.

 

Le 27 septembre 1601, le royaume est en liesse : un héritier au trône de France est né, le jeune Louis, futur « Louis XIII ». Pendant ce temps, l’ascension du couple infernal Concini s’enclenche.

 

Elle se traduit d’abord par un enrichissement rapide et important : grâce à leur position centrale dans la gestion des affaires privées royales, Concini et « la Galigaï » monnayent leur entregent en contrepartie de pots-de-vin et d’avantages en nature divers. Concussion, corruption, trafic d’influence : ces méthodes ne leur sont pas propres, à vrai dire. Elles sont de toutes les époques et de toutes les organisations sociales. Nous l’avons notamment vu dans la chronique de 2009 relative à Jacques Cœur (XVème siècle). Elles ne sont du reste évidemment pas absentes de nos sociétés modernes, démocratiques et soi-disant transparentes, loin de là. La caractéristique de cette époque, en revanche, c’est que ces pratiques ne sont ni interdites ni même contrôlées : il est permis de s’enrichir à titre personnel en profitant de la position sociale que l’on occupe, à condition de ne pas porter directement et ouvertement préjudice au Roi. 

 

Concini 1

 

A partir de 1601, les affaires du couple Concini prospèrent donc, joliment mais, encore, raisonnablement. Ils sont mariés sous le régime de la séparation de biens et, pour sa part, Leonora achète un hôtel particulier situé rue de Tournon à Paris (14 000 écus) et le château de Lésigny-en-Brie (100 000 écus y compris les travaux) grâce aux fortes sommes que la reine Marie de Médicis lui octroient. Ces biens matériels la rendent-elles heureuse ? Pas sûr, la pauvre femme reste affreusement tourmentée par ses crises pour le soin desquelles toutes les charlataneries sont bonnes : lait de nourrice qu’on lui recommande de téter, sacrifice d’un pigeon que l’on fait sur sa tête ( ! ) et nombreuses incantations visant à chasser les démons… Dans ce siècle encore marqué par de vives superstitions, ces diableries inquiètent fort.

 

Concini, de son côté, obtient de devenir « Premier Ecuyer de la Reine ». Ce poste qui lui permet désormais, à l’égal des « Princes du sang » (= biologiquement apparentés), de pénétrer à cheval ou en carrosse au Louvre : ce privilège rare scandalise et attise les rancœurs. Dés lors, même si, en 1608, en compagnie de la princesse de Condé, Henri IV accepte d’être le parrain de la fille Concini, le roi, pourtant, commence à évoquer son agacement et la possibilité de renvoyer les Concini au-delà des Alpes…

 

Car leur enrichissement l’étonne, un jour qu’il est invité dans leurs appartements. « Mais, lui dit Concino Concini en s’inclinant, non sans manière de provocation, il n’y a là que les dons de Votre Majesté… » Las, irrité, Henri IV ne se résout pourtant pas à une décision d’expulsion, peu désireux d’entamer cette pomme de discorde avec une épouse au caractère déjà impossible. Car l’influence des Italiens est désormais un sujet récurrent de désaccord conjugale. Elle l’est tellement que Marie de Médicis va même un jour jusqu’à gifler Henri IV avant que le bon conseiller Sully n’intervienne et apaise la situation en donnant un conseil de bons sens : « Renvoyez les Concini en Italie et Henriette d’Entragues au Canada ».

 

1613 - 1605 

 

Renvoyer les Concini : plus facile à dire qu’à faire et, malheureux en mariage, Henri IV ne l’est pas davantage dans sa liaison extraconjugale avec Henriette d’Entragues : s’il a en effet eu 2 enfants avec elle (1601 et 1603) celle-ci, à partir de 1604, n’a pas hésité à… comploter contre son royal amant pour faire reconnaitre son fils aîné Gaston-Henri comme Dauphin au détriment du jeune Louis XIII. Sans succès évidemment. Henri IV lui en veut-il ? Non point. Avec Henriette d’Entragues comme, du reste, avec toutes les femmes, Henri IV est infiniment faible. Le chanoine Giovaninni l’écrit avec effarement : « Le roi est complètement enchainé par l’amour de cette femme. On raconterait cela à quelqu’un, cela passerait pour une fable ».

 

Lassé, de dépit, Henri IV veut prendre une nouvelle concubine probablement plus, disons, « malléable » (façon de parler…) : la jeune Jacqueline de Bueil qui a un peu moins de… 16 ans. Fidèle (si l’on peut dire) à son habitude, Henri IV cherche d’abord à marier Jacqueline de Bueil avant d’en faire son amante. Mais celle-ci est déjà promise à François de Bassompierre, marquis d’Haroué et ami d’Henri IV. Ce serait un mauvais coup à faire à cet ami. Le roi  le dissuade alors et lui assène son argument-massue : « Ventre saint-gris, n’aie point de regret ! Tu eusses été le plus grand cocu de France ! » Le choix de l’infortuné promis de Jacqueline fait alors l’objet de considérations tactiques : on choisit son propre cousin germain, le prince de Condé… plutôt porté sur les éphèbes et dont on espère dont qu’il sera peu regardant sur les royales escapades extraconjugales de sa future. Mauvais choix : nous verrons plus loin pourquoi.

 

Henri IV, toutefois, n’a pas que ces graves problèmes à régler. Il doit également se battre sur un autre front : Marie de Médicis ne cesse de l’aiguillonner pour être « sacrée ». Qu’est-ce à dire ?

 

En France, on le sait depuis la guerre de Cent ans, on a exclu que les femmes puissent monter directement sur le trône en tant que reine : on a exhumé pour cela, dans des conditions plus que contestables, une obscure loi de l’époque mérovingienne (dite des Francs « Saliens ») qui excluait pour les filles tout héritage de biens immobiliers. On a allègrement étendu ces dispositions à l’origine purement civiles au royaume de France et on a fixé la norme, une bonne fois pour toutes.

 

Intercesseur sur Terre des forces divines, roi « par la grâce de Dieu », possesseur de facultés surnaturelles (la guérison des « écrouelles » - tuberculose) et doté d’un prestige que lui confère la cérémonie religieuse du « sacre », le roi n’en demeure pas moins mortel. En cas de décès, la couronne n’est jamais vacante : « le roi est mort, vive le roi ! » : il y a toujours un héritier quelque part. Et quand celui-ci est trop jeune (la majorité a été fixée à 13 ans par l’ordonnance de 1347), un « conseil de régence » est nommé. La reine peut en faire partie mais rien n’est non plus garanti sur ce point.

 

Marie de Médicis, cependant, semble avoir la stature politique pour une telle responsabilité. Depuis 1603, le roi Henri IV (et surtout son conseiller Sully) a commencé à la former aux affaires publiques : elle est membre de droit du conseil du roi. Elle ne s’y rend en réalité quasiment jamais mais perfectionne sa formation au sein d’un « conseil de la reine » créé en 1605 et destiné à gérer son patrimoine personnel. Elle s’initie à la gestion, au droit, aux coutumes commerciales, à l’organisation administrative du royaume et acquiert des notions de finances publiques.

 

En 1609, le peintre Pourbus réalise un portrait de la Marie de Médicis revêtue d’un manteau à fleurs de lys : c’est la première fois dans l’histoire du royaume de France. Au-delà d’une simple épouse, au-delà de potentielles intrigues de couloirs ou d’alcôve, la reine Marie de Médicis a acquis, de fait, une stature d’état.

 

Et s’il advenait que celle-ci fut « sacrée » (ce qui n’a rien d’automatique dans les traditions monarchiques françaises) donc couronnée et ointe de l’huile ad hoc (et même si elle ne disposerait pour autant d’aucune faculté surnaturelle) la reine viendrait cependant à acquérir un prestige autrement supérieur… Et, en ces temps troublés, l’espérance de vie est faible, surtout pour un monarque tel qu’Henri IV, qui se dépense sans compter dans des activités de toutes sortes et qui va bientôt, de plus, partir une nouvelle fois à la guerre. Voyons cela.

 

1610

 

Pour une question de succession dans le duché de Luxembourg, Henri IV a levé une armée de 230 000 hommes L’affaire, en réalité, n’est pas uniquement politique : elle est aussi… sentimentale et concerne Jacqueline de Bueil ! En effet, son mari le prince de Condé, précisément choisi parce qu’on le disait efféminé, a, contre toute attente, très mal vécu d’être cocufié par son royal cousin Henri IV. Mécontent, il se met d’abord à maltraiter sa femme par mesure de rétorsion puis, bientôt, fou de rage, il l’emmène de force à Bruxelles (possession espagnole) où il l’emprisonne. L’Espagne, habilement, propose alors à Condé un marché : si Henri IV venait lui déclarer la guerre et à perdre la vie, elle appuierait les prétentions de Condé au trône de France. Car la famille de Condé est apparentée aux Bourbons et le prince est, derrière les enfants légitimes d’Henri IV et le futur Louis XIII, le prochain prétendant en ligne de succession !

 

D’un tempérament chevaleresque et alarmée par ces menaces, bien décidé à récupérer sa belle et à mettre la main sur le Luxembourg, Henri IV s’apprête à déclarer la guerre à l’Espagne (rappelons que l’empire des Habsbourg est un empire hispano-germanique) et doit rejoindre son armée le 19 mai 1610. 

 

Henri IV assassinat-copie-1

 

D’abord, Henri IV a longtemps résisté aux exigences de sacre de Marie de Médicis. Il cède maintenant. S’il venait à mourir, il est nécessaire d’assurer la stabilité de la couronne. Or, le prince de Condé, le prince de Conti et le comte de Soissons (les « princes du sang ») pourraient voir leurs appétits aiguisés en cas de « régence d’absence » et, a fortiori, de « régence de minorité » (du Dauphin).

 

Le 13 mai 1610, Marie de Médicis est officiellement sacrée reine à la basilique de Saint-Denis.

 

Le 14 mai 1610, le roi passe en carrosse rue de la Ferronnerie : un géant roux surgit de la foule et lui plonge un poignard dans le cœur. Ravaillac devint le régicide le plus célèbre de l’histoire de France.

 

Car Henri IV meurt dans des délais très brefs, malgré de dernières et tragiques paroles lénifiantes « Ce n’est rien… ». Nous ne nous étendrons pas sur les circonstances de sa mort ni sur d’éventuels complots à l’origine de celle-ci. Disons simplement que de nombreux ouvrages, érudits et inégalement convaincants, émettent diverses hypothèses sur les commanditaires éventuels  de cet assassinat.  Or donc, après Henri IV, qui ?

 

La descendance vivante du roi Henri IV se compose de :

-          6 enfants naturels non légitimés (non dynastes)

-          8 enfants naturels légitimés (avec Gabrielle d’Estrées, Henriette d’Entragues, Jacqueline de Bueil et Charlotte des Essarts) (non dynastes)

-          6 enfants légitimes (avec Marie de Médicis).

 

Au premier rang de ces derniers : le petit Louis, 8 ans et demi, futur « Louis XIII ». Ecartons donc d’un revers de main l’hypothèse fumeuse de la succession d’Henri IV au bénéfice éventuel de Concini. Ici, la fiction du « Capitan » de Michel Zévaco ne rejoint pas la réalité : Concini tire certes un maximum de profit financier de sa position privilégiée mais n’a, en réalité, aucune intention de devenir roi à la place du roi. Il n’a pour cela aucun argument juridique et aucun moyen militaire. La mort du roi Henri IV, cependant, sert sans nul doute ses intérêts. 

 

Car, dans la mesure où le Parlement de Paris (= la « Cour de Cassation / Conseil Constitutionnel » de l’époque, pour simplifier) proclame Marie de Médicis « régente » (entouré d’un conseil de 15 personnes), Concini et son épouse voient leur position considérablement renforcée. Plus que jamais, ils sont proches du pouvoir. 

 

En 1611, sur les conseil de Villeroy, chancelier aux Affaires Etrangères, Marie de Médicis renvoie Sully, le fidèle et avisé conseiller d’Henri IV. Elle se met à puiser largement dans les deux trésors royaux (celui de l’Arsenal et celui de la Bastille, constitués par Henri IV) pour notamment gratifier de pensions diverses de nombreux personnages de son entourage. Quand Henri IV consacrait environ 600 000 livres par an en nouvelles pensions, Marie en attribue 4 à 5 millions à partir de l’année 1611 (à rapporter à un budget annuel de 15 à 25 millions) ! Même si elles ont pour but d’« acheter » une paix sociale en constituant une « clientèle » autour de la reine et en réduisant la contestation politique, ces prébendes apparaissent financièrement très disproportionnées avec l’objectif avancé.

 

Pour Concini, les faits sont là : grâce à Marie de Médicis, Concini acquiert progressivement un statut et des privilèges sans rapport avec ses capacités ni sa naissance et qui font de lui, sur un plan pratique, un des hommes à l’évidence les plus puissants de France. Il est nommé « Premier Gentilhomme de la chambre » puis lieutenant général (= préfet) des villes de Péronne, Roye et Montdidier et gouverneur (= militaire) d’Amiens. Il achète bientôt le marquisat de la ville d’Ancre (nord de la France) : « Concini, marquis d’Ancre », c’est d’un chic. En 1613, il est nommé à cette distinction invraisemblable : Maréchal de France, lui qui n’a jamais été soldat pour le royaume de France ni même combattu sur un seul champ de bataille ! Dorénavant, pour s’adresser à Concini, il faut commencer par « Monseigneur » ou « Excellence »…

 

L’homme ne manque toutefois pas de discernement : c’est lui, notamment, qui repère un obscur évêque, un nommé Richelieu, pour lui donner des fonctions d’administration du royaume plus importantes… Mais Concini fait, aussi, augmenter les impôts (vit-on jamais, d’ailleurs, les impôts baisser, en France ?) de façon si brutale que le Parlement de Paris (dont les membres, pourtant, ne sont pas fiscalisés puisqu’ils appartiennent à la noblesse) va jusqu’à présenter des remontrances ! Trop c’est trop, même pour le peuple...

 

La révolte gronde donc parmi les classes populaires, accablées de taxes : on raconte que Concini est l’amant de la reine, des graffitis sont rédigés çà et là sur les murs de Paris sur ce thème. Il s’agit là de calomnies qu’aucun élément tangible n’est jamais venu étayer. Mais on ne prête qu’aux riches… Et Concini, trop flatté, ne dément pas.

 

Les princes de la haute aristocratie, eux, se sentent de plus en plus humiliés par cet arrogant personnage. Furieux, les grandes familles (Bouillon, Longueville, Mayenne, Condé) quittent alors Paris pour rassembler des troupes et entrer dans la capitale pour reprendre le pouvoir par les armes. On est là, d’une certaine manière, dans la protohistoire de « la Fronde », cette révolte multi-formes et multi-classes sociales qui se déroulera soixante-dix ans plus tard, à la mort de Louis XIII, sous une autre régence.

 

Concini doit manœuvrer et négocier. Il parvient à calmer le jeu, probablement contre espèces sonnantes et trébuchantes. A la suite de ce brillant succès face à la révolte nobiliaire, Marie de Médicis le nomme… lieutenant général de la Normandie ! Et elle fait… embastiller temporairement Condé (septembre 1615 – juin 1616), le propre cousin de feu Henri IV et prétendant au trône !


On le voit : à partir de 1615, Concini est alors au sommet de sa puissance financière et politique, même si son influence technique reste faible dans les grandes décisions qui sont prises. Concini est riche, il dispose d’une armée personnelle, il est soutenu par la reine Marie de Médicis. C’est l’apogée. Mais, vous le savez, « la roche Tarpéienne est proche du Capitole ».

 

1617

 

Une coalition « anti-Concini » se forme autour du jeune Louis XIII. Pourquoi ?

 

C’est, depuis 1613, l’adolescent, au titre de ses treize ans, devrait déjà régner. Treize ans, c’est jeune, oui. Mais c’est la loi du royaume. Or, il ne règne nullement. Marie de Médicis n’a pas l’intention de lui céder un pouce du pouvoir qu’elle exerce depuis mai 1610, date de la mort du roi régnant, feu Henri IV. Le Conseil de Régence (qui a une vocation temporaire) n’a pas été dissout. Pis, Louis XIII n’est même pas autorisé à y siéger et n’est, naturellement, informé de rien de ce qui concerne les affaires publiques ! Le jeune roi subit les rebuffades et les humiliations répétées de sa tyrannique mère, laquelle mène les affaires du royaume non sans habileté. Les Concini, eux, roulent carrosse.

 

Cette situation attriste, indigne et alarme les proches de Louis XIII, nobles de haut rang autant que grands serviteurs de l’Etat, qui réprouvent ces méthodes de monarchie bananière (pardonnez-moi ce néologisme totalement anachronique !) Le duc de Rohan écrit ainsi « Le mépris de la reine-mère envers son fils était inimaginable ». Pire, c’est le moment où Concini, de simple courtisan enrichi qu’il était, prend maintenant une dimension politique réelle en entrant au Conseil de la reine ! Pour Louis XIII, la situation politique a empiré : il est près d’être marginalisé.

 

Or, en avril 1617, Louis XIII n’a pas tout-à-fait 17 ans et aspire à prendre les responsabilités auxquelles sa naissance lui donne droit. II s’en ouvre à Charles d’Albert, duc de Luynes, alors âgé de 41 ans. Luynes est un gentilhomme des environs d’Aix auquel le jeune roi accorde sa confiance et qui fait partie de son entourage proche. Il l’apprécie, notamment parce que Luynes, amateur d’oiseaux, a su capter sa confiance en l’instruisant en matière d’ornithologie. Luynes ne peut que conseiller à Louis XIII la fermeté : ce n’est pourtant pas si facile, à 17 ans…

 

La décision, quoi qu’il en soit, prend forme : il est temps de rétablir les prérogatives de Louis XIII et de l’installer sur le trône. D’abord, il faut mettre un terme à la puissance de Concini, soutien infaillible de Marie de Médicis et qui est entouré d’une armée privée. On décide d’arrêter l’Italien, avec pour objectif de le juger. L’affaire n’est pas simple, cependant. On ne peut lancer une opération militaire d’ampleur sans publicité ni risque : la reine pourrait s’y opposer, mobiliser elle-même des troupes, Concini (qui a 40 gardes du corps et plusieurs milliers d’hommes de troupe personnels) pourrait se défendre, la confusion risquerait de s’emparer de Paris et, si l’opération échouait, la position du jeune roi risquerait d’être affaiblie pour longtemps.

 

Alors ?

 

Alors il faut donc procéder à ce que l’on appellerait aujourd’hui une « interpellation discrète » de Concini. Bien, mais s’il résiste, que faire ? Guichard Dégéant, baron de Modène et cousin de Luynes répond sans ambages à Louis XIII : « Le tuer ». Le jeune Louis XIII va-t-il franchir le Rubicon ? Va-t-il faire froidement assassiner un homme ? Va-t-il se dresser contre sa mère ? Va-t-il prendre le pouvoir (qui, cela étant, lui appartient en droit) ?

 

Il va plutôt choisir la manière douce : il fait dire à sa mère son « désir extrême de prendre les rênes du royaume ». C’est mou. Marie de Médicis rentre alors dans une colère fracassante et Concini ose même proférer des menaces de mort contre Luynes…

 

Mais au moins, les « conjurés » le savent désormais : toute évolution est impossible, seul un « acte de majesté » fort peut renverser la situation. Il faut donc frapper pour frapper les esprits. Alors on va chercher le capitaine de la Garde Royale, Nicolas de l’Hôpital, marquis de Vitry, homme fidèle et énergique. L’homme se rend à la convocation de Louis XIII qui lui dit « Monsieur, je vous donne l’ordre d’arrêter Concini ». Vitry est un garçon concret qui veut savoir jusqu’où il peut aller, avec cet ordre somme toute assez vague. « S’il se défend, que votre Majesté veut-elle que je fasse ? ». Après un instant d’hésitation, c’est Luynes qui répond à la place de Louis XIII : « Le roi entend qu’on le tue ».

 

C’est dit. Et l’arrestation est fixée au dimanche 23 avril 1617.

 

Concini a en effet l’habitude de se rendre tous les jours au palais royal du Louvre et, tout de même, il n’a pas l’outrecuidance d‘y pénétrer avec son armée privée. Il est en général simplement accompagné de quelques spadassins à sa solde, ses gardes du corps. Ce sera le moment d’agir prestement. Quelques informateurs mal intentionnés éventent le complot auprès de Concini ? Celui-ci s’en moque. Il se croit intouchable.

 

Concini assassinat

 

Il a tort. Pourtant, le dimanche en question, Concini ne vient pas au château du Louvre : c’est raté. On remet l’affaire au lendemain, ce n’est qu’une question de temps.

 

Le lendemain, lundi 24 avril 1617, Vitry et ses hommes guettent donc de nouveau l’Italien : il arrive par la rue d’Autriche, comme à son habitude, au milieu des hommes qui le protègent. Louis XIII, pendant ce temps, joue au billard. Vitry, de son côté, dispose de 18 hommes. Il scrute la foule et a du mal à distinguer le « maréchal » d’Ancre. Enfin, on lui indique ! L’Italien est en train de marcher sans crainte : il est absorbé dans la lecture d’une lettre. Concini s’engage sur le Pont dormant (un premier pont non mobile qui est dans l’axe du Pont-levis du Louvre) : quelques dizaines de mètres le séparent de l’entrée du château, à partir de laquelle on ne pourra plus agir...

 

Vitry fend le groupe et saisit Concini par le bras : « Monsieur, le roi m’a demandé de me saisir de vous ! » Concini est pris au dépourvu : « A mé ? ». Les hommes de Vitry avancent, ceux de Concini commencent à s’agiter. Il y a un moment de flottement. La tension monte. L’Italien semble alors mettre la main à la garde de son épée. Les gardes du roi comprennent (ou veulent comprendre) que la parole de surprise de Concini est un appel à l’aide : « à moi ! ». Ils n’hésitent plus. En ce temps-là (contrairement à ce qu’on voit dans les films de cape et d’épée) on utilise moins la rapière que les pistolets. Cinq coups de feu claquent et trois atteignent Concini au visage, qui s’écroule. C’est la mêlée, le corps de l’Italien est alors lardé de coups d’épées tandis que les gardes de Concini refluent.

 

Louis XIII est alarmé par les coups de feu et court vers une fenêtre. D’Ornano, colonel de sa garde corse, l’informe : « Sire, c’est fait. ». Louis XIII ouvre grand la fenêtre et crie à Vitry « Grand merci à vous, à cette heure, je suis roi ! » puis il sort dans la cour et crie « Aux armes ! Aux armes, compagnons ! » La première phase du « coup d’état » légal de Louis XIII s’est parfaitement déroulée.

 

Les évènements sont de son côté. Louis XIII enchaîne rapidement : il envoie un message à sa mère Marie de Médicis pour l’informer qu’il met un terme à la régence et qu’il prend les affaires du royaume en main ! Elle répond en demandant à le voir ? Il fait rétorquer qu’il a à faire et envoie les hommes de sa garde personnelle pour remplacer ceux de celle de la reine : elle sera ainsi mieux gardée ! Au même moment, deux autres soldats viennent signifier à Leonora Concini que son mari est mort et qu’elle est consignée dans ses appartements. Prise de panique, Leonora rafle les bijoux qu’elle peut et les cachent puérilement sous son matelas : une cachette médiocre qui ne résiste pas à la fouille (le pillage plutôt) en règle des gardes qui se ruent dans sa chambre quelque temps plus tard. Leonora, quant à elle, est transférée dans une chambre haute du château.

 

Concino Concini, lui, est immédiatement enterré, à la hâte, dans le cimetière de l’église Saint-Germain-L’auxerrois tandis que la nouvelle de sa mort se répand dans Paris. Le pouvoir a changé de main et la haine trop longtemps contenue de la populace se déchaîne : le lendemain, on déterre le cadavre de Concini, on le mutile, on le découpe, on le dépèce dans une sanglante fureur puis on jette les quartiers au chien. De Concini, il ne reste plus rien.

 

Et Leonora ?

 

Leonora Concini

Dès le 4 mai 1617, on la transfère à la Bastille puis, le 11, on l’emprisonne à la Conciergerie (Ile de la Cité) dans l’attente de son procès. Mais un procès pour quoi ? Détournement de fonds ? Corruption ? Abus de confiance ? Ces accusations n’ont rien d’évident et, plus dangereusement, pourraient se muer en une critique du règne de Marie de Médicis…

 

Louis XIII ne veut pas de scandale qui pourrait éclabousser la couronne, au prestige déjà écorné. On accusera donc Leonora de sorcellerie : n’a-t-elle pas eu recours à des exorcismes (ce qui tendrait à prouver qu’elle est possédée ?) et n’a-t-elle pas eu recours à diverses pratiques inquiétantes pour juguler les crises de douleur et de panique qui la prennent à intervalle réguliers ? Et au XVIIème siècle, on croit encore aux sorcières. Et le sort de celles-ci n’est guère enviable : c’est la mort.

 

Menacée par cette habile accusation, Leonora se défend avec intelligence et pertinence, et cela durant une quinzaine de journées d’audience durant lesquelles elle est littéralement harcelée :

  • Devant le manque d’éléments apportés par les juges, elle n’a aucun mal à réfuter l’accusation (très maladroite) d’avoir fomenté… l’assassinat d’Henri IV. Passons.
  • Elle argue aussi qu’elle n’est pas responsable des turpitudes de son mari
  • Elle rappelle utilement qu’elle a fidèlement servi Marie de Médicis depuis toujours et que, pour tous ces services, elle ne possède que ce que cette dernière lui a donné.
  • Et pour ce qui est de ses biens propres, acquis aux côtés de son mari, elle rappelle qu’elle possède simplement la ville d’Ancre et le château de Lésigny.
  • Quant aux accusations de sorcelleries, elle jure qu’elle ne s’est livrée à aucun commerce de ce type et les magistrats ne peuvent trouver de preuves de sa participation à de quelconques sabbats. Elle n’a eu recours qu’à des drogues et des incantations habituellement utilisées par les femmes de sa condition et cela au vu et au su de tous.

On le voit : il est difficile de condamner Leonora pour des motifs objectivement valides. Mais l’objectivité n’a rien à faire dans cette affaire : seule compte la raison d’Etat. Louis XIII veut faire table du passé : il a fait tuer Concini, il a exilé sa mère Marie de Médicis au château de Blois. Alors, le 8 juillet 1617, le président de Verdun lit la sentence à Leonora : c’est la mort.

 

Désormais, Louis XIII est le maître du royaume. Ce sera certainement un roi plein d’hésitation et de scrupules, ce ne sera certainement pas un roi faible ou benoîtement cocu, comme les romans d’Alexandre Dumas le suggèrent faussement. Il mettra en place les débuts de la centralisation technocratique française et, avec Richelieu et lui, la France de Louis XIV leur devra beaucoup.

 

Quant à l’Italienne, le jour même, à cinq heures de l’après-midi, on lui lie les mains, on lui donne l’absolution, on la fait monter dans la charrette qui se dirige depuis la Conciergerie (l’actuel Quai des Orfèvres) en direction de la place de Grève (l’actuelle place de l’Hôtel de ville de Paris). En tant qu’aristocrate, elle va avoir le privilège d’être décapitée à la hache. La foule l’injurie. Elle surprend les chroniqueurs de l’époque par son calme et sa dignité et même Richelieu s’émouvra de l’exécution de cette femme. Elle n’aura même pas droit à une sépulture : son corps sera brûlé immédiatement sur un bûcher.

 

De Leonora Concini, il ne reste rien.

 

Et nous ? Que reste-t-il aujourd’hui, dans la mémoire collective, de cette époque de la régence de Marie de Médicis, de la minorité du jeune Louis XIII, de la puissance de Concini et de son assassinat ? Peu de choses convenons-en.

 

chateau du Val

 

Du meurtre de Concini, maréchal d’Ancre, par Charles d’Albert, duc de Luynes, il reste évidemment le nom de la ville d’… Albert (code postal 80 300) dans la Somme une ville qui fut baptisée ainsi en 1620 en remplacement de son nom précédent : « Ancre » évidemment !

 

Il reste bien sûr le film « Le Capitan » dont nous avons parlé au début de cette chronique et dont le charme, soyons honnêtes, réside moins dans le rythme (un peu mou), dans les dialogues (souvent mièvres) ou dans le jeu des personnages (fort convenu) que dans tout ce qu’il fait ressurgir en nous de la nostalgie de notre enfance…

 

Evidemment, vu avec le recul depuis notre XXIème siècle, le film nous apparait fort convenu et caractéristique d’une société pré-soixante-huitarde : les convenances sont respectées, l’autorité du roi est préservée, les valets obéissent à leur maître, les hommes manient la rapière et occupent le centre de l’intrigue tandis que les femmes ne jouent que des rôles (très) périphériques, sont belles et se taisent. Brigitte Bardot fera voler tout cela en éclats…

 

Relatons une anecdote, cependant : A regarder « Le Capitan », on ne peut en effet rester de marbre devant le sourire du sympathique Jean Marais, bondissant et courageux, jamais avare de bravoure et dont la performance lors de l’ascension de la muraille du château de Val (à Lanobre dans le Cantal) suscite encore l’étonnement. C’est que, durant une dizaine de minutes, Jean Marais escalade en effet la façade extérieure de cette jolie forteresse (où sa belle est, évidemment, retenue prisonnière) en plantant des poignards dans les interstices des pierres. Grimpant en bottes de cuir et se hissant à la force des poignets, le héros va même manquer de tomber, suite à la défaillance mécanique de l’une de ses armes, dont la lame se rompt au niveau de la garde ! Séquence frisson…


Jean Marais ascension 1Jean Marais Ascension 2
 

Arrivé à une quinzaine de mètres au-dessus du sol, Jean Marais attrape finalement une corde, « pendule » un instant tel un varappeur puis, se tractant à la seule force de ses muscles vigoureux, grimpe les quatre ou cinq mètres de corde restants et atteint (enfin !) le parapet de la fenêtre. Ouf, quel suspense…

 

« Chiqué ! » crierez-vous !

 

Nenni, gentes dames et nobles messieurs ! Il n’y eut jamais oncques trucage. Et c’est le plus fort. Non doublé par aucun cascadeur et sans assurance (pas de corde de rappel ni de piton) Jean Marais a en effet escaladé tout seul, sans sécurité et réellement avec ses poignards, la muraille du château. Prenant des risques insensés à plus de 15 mètres de hauteur, il s’était alors entouré des conseils avisés de l’alpiniste Pierre Kohlman : un garçon de 25 ans seulement mais déjà chevronné et qui périra l’année suivante, en 1961, de froid sur le « Pilier de Freney », près de Chamonix.

 

Des vrais risques, pas de trucage et une fin heureuse. Franchement, on en redemande.

 

Et comme je sens que vous redemandez également des chroniques historiques, je continuerai à vous en écrire !

 

La Plume et le Rouleau © 2010 Tous droits réservés.

 

Encore de l'action ? Ayez les yeux de Chimène pour Charlton Heston dans le rôle du CID, passez une nuit à l'HOTEL DU NORD ou allez écouter le piano-bar du Rick's de CASABLANCA...

 

Bande annonce du Capitan (1960) avec Jean Marais, Bourvil, Pierrette Bruno, Guy Williams...

Commenter cet article

mandrin45 22/03/2010 02:12


Cela fait longtemps que je n'étais pas allé sur votre blog mais je le trouve toujours aussi intéressant. J'ai revu derniérement "Le Capitan" et j'ignorais que l'escalade de Jean Marais s'était
effectué sans assurance ni corde de rappel.
Bonne continuation


Hervé 22/03/2010 10:07


Cette information provient du livret édité à l'occasion de la commercialisation du DVD Le Capitan dans le cadre de la série "Films de cape et d'épée" en 2008. Merci de vos encouragements.


Archives

Articles récents