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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1788 : A-t-on des NOUVELLES de monsieur de LAPEROUSE ? (1)

Publié par Sho dan sur 14 Juillet 2012, 00:15am

Catégories : #Personnalités célèbres

L'expédition scientifique se lance à la recherche de la Pérouse

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau, 

« A-t-on des nouvelles de monsieur de Lapérouse ? » : on attribue cette phrase à Louis XVI, quelques moments avant d’être conduit vers l’échafaud, le 21 janvier 1793. Elle est vraisemblablement apocryphe car elle est, au vrai, peu plausible pour un pareil moment et par ailleurs faiblement corroborée par les témoins directs.

En revanche, il reste vraisemblable que, durant sa détention de cinq mois à la prison du Temple (du 13 aout 1792 au 21 janvier 1793), Louis XVI se soit enquis du personnage autour duquel tournera la chronique d’aujourd’hui. C’est en effet Louis XVI lui-même qui avait donné, en main propre, la mission d’un périple au capitaine de vaisseau Lapérouse, plusieurs années auparavant, en 1785.

Au début, à partir de juin 1785 (date du départ de l’expédition maritime) des nouvelles de monsieur de Lapérouse étaient arrivées à rythme régulier. Mais au bout de trois ans, à partir de mars 1788, l’on n’avait plus eu aucune information concernant le navigateur … Sur le capitaine, son équipage et ses deux navires, le silence était tombé.

 

Lapérouse Musée de la marine 2008

 

Depuis 1788, on ne s’était cependant guère préoccupé des nouvelles du navigateur, tant l’on avait eu de chats à fouetter. La situation intérieure du royaume s’était dégradée. Il y avait eu la dette (déjà !). Puis il y avait eu les réformes fiscales impossibles à mettre en œuvre (1788, déjà !). Il y avait eu ensuite les Etats Généraux (1789) qui avaient accaparé toute l’attention d’un Louis XVI indécis (1790), pusillanime, influençable et inconséquent (sa tentative de fuite du royaume en 1791). La république avait ensuite été proclamée (1792) et, le 21 janvier 1793, Louis XVI avait finalement été conduit à l’échafaud pour y être guillotiné. Et tout cela sans jamais, depuis 1788, avoir eu de nouvelles de monsieur de Lapérouse.

Et aujourd’hui ? Sait-on mieux ce qui est advenu de monsieur de Lapérouse ? A-t-on retrouvé sa trace ? Des recherches ont-elles été menées et avec quel succès ?

Si vous n’avez pas lu l’un des 1000 ( ! ) ouvrages parus sur la question ni n’avez regardé le passionnant film d’Yves Bourgeois diffusé dans l’émission de TV « Thalassa » (France 3), cette chronique est faite pour vous. Sinon, elle est faite pour vous quand même. Car, de son côté, votre serviteur fut de ceux qui visitèrent l’exposition de 2008 au musée de la Marine (Palais de Chaillot, Paris) intitulée « Le mystère Lapérouse ».  

Et c’est pourquoi je vous invite aujourd’hui, en cette chronique, à découvrir à votre tour, si nous avons, plus de deux siècles après son départ, quelque « nouvelles de monsieur de Lapérouse »…? Avec au programme : le vent du large, l’appel de l’aventure, le claquement des voiles, l’écume des flots, les coups de feu et les bordées de canons, les tempêtes, les mers chaudes, les sauvages, les vahinés, les youkoulélés… et plein d’autres choses subaquatiques encore, en compagnie des meilleurs spécialistes de l'archéolgoqie sous-marine.

Voyons cela.

Mais d’abord… Lapérouse ou La Pérouse ?

Par préambule, tordons d’abord le cou à une polémique potentielle : « Lapérouse » ou « La Pérouse » ?

Généalogistes et historiens se sont empoignés sur cette épineuse question : en effet, la « Pérouse » est le nom d’une terre reçue de son père et dont Jean-François Galaup (c’est son vrai nom) est « comte ». En tant que nom de lieu, cette orthographe semble devoir s’imposer pour le patronyme du héros de cette chronique. Et pourtant, nous retiendrons, comme la majorité des historiens, la graphie « Lapérouse ». Pour quelle raison ? Tout simplement pour ne pas être, en quelque sorte, plus royalistes que le roi…

« Lapérouse » est en effet la graphie retenue depuis deux siècles par… tous les descendants du navigateur, lesquels sont tout de même, reconnaissons-le, parmi les mieux placés pour savoir comment s’orthographie leur propre nom de famille !

« Lapérouse », donc.

Et maintenant venons-en aux faits.

 

Plantons d’abord le contexte : si la France a 3000 kms de côtes, elle n’a jamais été réellement, au cours des siècles, une puissance maritime. Sans doute peut-on voir là une tendance culturelle historique lourde. Les Celtes ni les Gaulois ne s’aventurèrent jamais du côté où le soleil se couche (ce furent les peuples du nord de l’Europe) et furent, depuis leur arrivée en Europe de l’ouest vers – 400 av. JC, surtout des agriculteurs soucieux de leur terre. Les Romains privilégièrent, eux, les ports de Méditerranée dans le cadre du quadrillage de « leur » mer (Mare nostrum : ainsi appelaient-ils la mer Méditerranée). Les Francs, qui les supplantèrent, n’étaient pas un peuple de navigateurs mais, comme les Gaulois, un peuple d’agriculteurs terriens. De Clovis à Louis XIV, les rois de France n’accordèrent donc à la Marine qu’une place secondaire et Napoléon, sur le fond, ne fit guère mieux.

Aujourd’hui, il faut reconnaître que nous ne devons le rattrapage, par « la Royale » française, de la Navy britannique en tonnages (de l’ordre de 500 000 tonneaux), en hommes (de l’ordre de 45 000) et en qualité du matériel qu’à des… réductions drastiques opérés dans les budgets de la Perfide Albion ! Maigre consolation pour un pays comme le nôtre qui, objectivement, aurait toujours mérité mieux en matière de Marine. Bon.

 

17561763 : « La Guerre de Sept Ans » : le désastre oublié du roman national français

Durant les dernières années du règne de Louis XV (1710 – 1774), a lieu la Guerre de Sept Ans (1756 – 1763). Il s’agit d’un conflit « entrepris sans motifs plausibles, conduit sans habileté par la plupart des généraux français et entrecoupée de vicissitudes infinies (...), les intrigues de cour décidant de la marche des événements » (général Bardin). Quand à Voltaire, il fustige une guerre dans laquelle « quelques ambitieux, pour se faire valoir et se rendre nécessaires, précipitèrent la France » et où « l'Etat perdit, la plus florissante jeunesse, plus de la moitié de l'argent comptant qui circulait dans le royaume, sa marine, son commerce, son crédit ».

 

Dupleix 2

 

Ce conflit aujourd’hui largement absent de la mémoire collective française (et pour cause !) débouche sur diverses défaites terrestres mais surtout (pour ce qui nous occupe ici) sur un quasi-anéantissement de la flotte française par la Navy anglaise. La France n’a alors plus les moyens militaires de ses ambitions coloniales. Elle abandonne le Canada aux Anglais (les Québécois ruminent, encore aujourd’hui, l’expression « maudits Français ! »). Elle quitte également les zones qu’elle avait investies en Amérique (la vallée de l’Ohio, la rive gauche du Mississippi) Elle délaisse également plusieurs îles des Antilles. Affaiblie, elle renonce également à ses ambitions en Inde, ainsi que nous l’avons vu lors d’une précédente chronique où nous avions évoqué l’intrépide Dupleix, l’homme qui s’était taillé un empire à lui seul (ci-contre). C’est cuisant et navrant.

Avec du recul, il est plaisant d’imaginer ce qu’aurait pu devenir un sud des Etats-Unis francophone ou des Indes avec des « Pieds-noirs » implantés là plutôt qu’en Algérie, les guerres ultérieures de décolonisation, une langue française aujourd’hui parlée par plus d’un milliard d’habitants ?…

Mais nous nous égarons là dans l’« histoire-fiction »…

Revenons donc en 1763 et aux conséquences du traité de Paris qui clôt la Guerre de Sept Ans. Car c’est pour la France l’occasion de relancer un programme d’armement naval volontariste, destiné à reconstituer et à moderniser la flotte française. Et cette modernisation, c’est l’improbable Louis XVI qui va y donner une impulsion majeure.

 

1774 : « Louis XVI, le roi qui aimait la mer » (André Zysberg)

 Louis XVI est passé à la postérité dans la mémoire collective républicaine comme un lourdaud un peu simplet, qui ne comprit rien aux soubresauts du royaume et qui précipita sa propre chute à force d’atermoiements et de manque de convictions personnelles. C’est certainement assez juste mais vraisemblablement caricatural et, en tout cas, un peu court. Divers historiens, tels Jean-Christian Petitfils (« Louis XVI »), Evelyne Lever (« Louis XVI » ou André Zysberg (« Le roi qui aimait la mer ») se sont donc penchés, ces dernières années, sur le personnage pour le revisiter.Les lignes qui suivent entendent rendre hommage à leur travail et vous renvoient à leurs ouvrages auxquels cette modeste chronique empruntent quelques idées).

Louis XVI, en l’occurrence, est probablement le monarque qui eut l’attitude la plus active vis-à-vis des questions maritimes, tant la mer le fascinait. Qui le savait ?

 

  louis16france.jpg

 

Louis XVI est né le 23 août 1754. Dans sa jeunesse, il n’est que le « duc de Berry », n’étant pas appelé à régner puisqu’il est le cadet des garçons. C’est un élève assidu et sérieux qui reçoit une éducation éclectique. Dès l’âge de 11 ans, son frère aîné étant mort en 1761 puis son père en 1765, il sait qu’il sera plus tard appelé à gouverner. Le futur Louis XVI apprend donc les langues étrangères : il lit ainsi en anglais des écrivains tels que Defoe (l’auteur de « Robinson Crusoé »). Il se montre aussi passionné par la géographie (que lui enseigne son professeur Philippe Buache), par les voyages et par les récits d’aventures maritimes lointaines. Il aime à observer les dessins de ports et de navires du peintre Nicolas Ozanne et il adore voir des maquettes de bateaux évoluer sur le grand canal du château de Versailles. Il n’est pas spécialement passionné par les affaires militaires, il a une approche plutôt à la fois technique et romantique des questions maritimes.

Pourtant, bien qu’il fût Dauphin, il est tenu à l’écart, par les hauts aristocrates du « Conseil d’en haut » : une expérience technique qui lui fera cruellement défaut le moment venu en matière de politique intérieure. Louis XVI accède au trône en 1774, à la mort de son grand-père Louis XV. Dès son entrée en fonction, il nomme Gabriel de Sartine (jusque-là Lieutenant général de Police de Paris, sorte de préfet-ministre de l’intérieur) comme secrétaire d’Etat à la Marine. Tous ceux qui lisent avec délice « Les aventures de Nicolas le Floch, commissaire au Châtelet » (coll. 10/18, bien plus riche que l’adaptation télévisuelle sur France 3, pourtant fort honnête), écrites par le diplomate Jean-François Parot, connaissent ce personnage, dépeint par le romancier comme consciencieux, méticuleux et zélé.

Entre 1774 et 1778, le budget alloué au réarmement de la flotte par Louis XVI est multiplié par 4 : du jamais vu. Après 6 ans, Sartine sera remplacé par Castries (pendant 7 ans, de 1780 à 1787) puis La Luzerne (1787 – 1790). Au plan des infrastructures, on réorganise les bases navales de Brest (Bretagne), Rochefort (Charente) et Toulon (Méditerranée). Dès 1775, on décide aussi de reprendre l’idée du génial visionnaire qu’était Vauban (sous Louis XIV) pour lancer la construction audacieuse d’un port de guerre à Cherbourg (Cotentin) : face à l’Angleterre ! Ne pavoisons pas : les difficultés techniques et les besoins en capitaux feront que ce port nesera véritablement achevé qu’en… 1858, sous Napoléon III !

Enfin, si l’on s’attache la fidélité et les compétences d’officiers de qualité tels Charles de Fleurieu, Louis XVI est toutefois sensible au devenir de la troupe des marins, aux marins « d’en-bas » dirions-nous. C’est nouveau…

 

Des équipages en butte au scorbut

Certes, l’on s’est depuis longtemps, préoccupé de la santé des matelots. Ainsi Louis XIV et son ministre Colbert avaient-ils créé la première assurance sociale mutuelle (l’institution des Invalides de la Marine) en 1673 (édit de Nancy) : une mutuelle financé par des cotisations obligatoires (déjà !) sur la solde des marins. A partir de cette date, plusieurs hôpitaux ont spécialement été construits : Toulon (1674), Rochefort (1683) et Brest (1684). En 1689, on a organisé méthodiquement un service de santé de la Marine.

Mais vous le comprenez : si l’on a formé très tôt des professionnels bien aguerris face aux pathologies et aux traumatismes de la navigation et de la guerre en mer, la prophylaxie, elle, est restée quasi-inexistante. Ne parlons pas seulement du physique des matelots dont les médecins déplorent avec effarement que certains soient même à la vie en mer : une constatation qui se fait bien souvent… une fois déjà au large ! Parlons surtout des conditions de vie et de l’alimentation que, au XVIIIème siècle, on peut qualifier de catastrophiques.

A bord, c’est la promiscuité et la saleté. Lits étroits et courts, lieux sans aération, humidité permanente conduisent au développement endémique de vermine (puces, poux…) et de rats qui favorisent l’apparition d’épidémies que l’on ne peut juguler.

Le pire ennemi du matelot, en réalité, ce n’est pas l’océan peuplé de monstres et de sirènes, ce n’est pas la tempête qui gronde et fracasse les navires, ce n’est pas la vague traîtresse qui submerge par surprise, ce n’est pas le boulet de l’Anglais qui ravage le pont, ce n’est pas le terrible sabre d’abordage du flibustier ni le sinistre grappin du pirate. L’ennemi du marin, ce n’est pas le feu ni la femme (toujours interdite à bord d’un navire). Non, l’ennemi du marin : c’est la mauvaise bouffe. Cela peut apparaitre comme une réaction typiquement française. Non point, en réalité.

 

  Laperouse scorbut

 

Les rations alimentaires des matelots sont peu variées et inappropriées. Il s’agit essentiellement de biscuits de mer (sous forme de galettes, toujours durs et parfois moisis), de légumes secs (souvent infectés d’œufs d’insectes et de vers), de viandes (bœuf et porc) préparées en salaisons et de poisson séché tel que la morue. Bizarrement, la consommation de poisson frais à bord des bateaux est, elle, extrêmement rare ! On prend aussi parfois des fromages à pâte cuite. Or, la durée de conservation des salaisons est courte : 18 mois pour le porc (décidément le meilleur garde-manger de l’homme !), 2 mois pour le bœuf et 1 mois pour la morue.

Evidemment, cela, c’est pour le peuple. Car pour les officiers (qui logent à l’arrière du navire, dans le "château"), on essaie de varier davantage le menu et, pour ce faire, on emporte des… animaux vivants (bœufs, porcs, moutons, volailles…) que l’on abat au fur et à mesure des repas des veinards de l’arrière. Et où sont parqués ces bêtes ? Dans l’entrepont : au même niveau que les hommes !

L’eau potable, elle, est stockée à deux endroits : - dans un fût (appelé le « charnier », c’est tout dire !) sur le pont à l’avant du bateau, où elle devient très rapidement putride et doit être filtrée avec un linge - à fond de cale dans des tonneaux où les conditions d’hygiène ne sont guère meilleures. On embarque donc, pour arroser les repas, force vinasse et eau de vie, servies systématiquement aux 3 repas… Vous le voyez : il règne à bord des navires des conditions d’hygiène corporelle et alimentaire absolument déplorables.

Cette sous-alimentation carencée débouche sur un mal que l’on ne parviendra à éradiquer qu’en… 1930 (oui !) : le scorbut. Le scorbut, la « peste du marin », c’est le fléau des voyages en bateau, le principal facteur de mortalité des équipages, bien avant les combats et les naufrages. Il apparait après 4 mois de privation de vivres frais, ce qui peut être facilement atteint en cas de guerre, où les escales sont rares car risquées. Le scorbut se manifeste par une lassitude générale, une puanteur de l’haleine et une putridité des gencives, un gonflement du visage, des ulcères aux jambes qui enflent avant que les dents ne tombent, que les articulations se raidissent au point de ne plus pouvoir marcher et que la mort finisse par intervenir.

Engagez-vous, rengagez-vous dans la marine royale, vous verrez du pays… Qu’ils disaient, les gars…

Louis XVI et les techniciens qui réorganisent la marine n’ignorent pas ces problèmes d’hygiène, qui ont fait des ravages. Ainsi, au début de la Guerre de Sept Ans (toujours elle), en 1756, l’escadre de Dubois de Lamotte chargée de défendre, au Canada, la forteresse de Louisbourg sur l’île Royale (actuellement "Ile de cap Breton", Canada) avait vu son équipage décimé par le typhus et avait du revenir précipitamment sur Brest. Malheureusement, suite au débarquement, l’épidémie s’était répandue en ville.

Bilan (hécatombe, plutôt) : 3 600 morts parmi les matelots et 10 000 parmi la population civile ! Les Anglais, confrontés au même problème, avaient, à la même époque, rendu obligatoire l’absorption par les équipages de jus de citron : excellente idée. On découvrira plus tard (un peu tard), au milieu du XXème siècle, que c’est en effet la vitamine C qui permet de lutter avec succès contre le scorbut.

Mais côté Français, avec Louis XVI et Sartine, on se contente d’aménager l’ordinaire pour limiter les pertes : habillement, rations et hygiène sont mieux contrôlées. Les fruits frais toutefois, quoique conseillés, ne sont, dans les faits, que très rarement embarqués.

 

1777 : Des officiers nouveaux pour officier

Si Louis XVI assouplit également le recrutement des matelots et sous-officiers (pour favoriser le volontariat), il recule d’abord devant des réformes profondes du corps des officiers.

Il est, au début, intimidé par le conservatisme d’aristocrates qui privilégient l’avancement à l’ancienneté (ce qui conduit à ne réserver le commandement des navires qu’à des officiers âgés, souvent de plus de soixante ans et donc désormais incapable de naviguer)

Mais, à partir de 1777, l’impulsion est lancée. On confie le commandement des navires à des hommes jeunes mais pourtant expérimentés : ceux, par exemple, qui ont fait la guerre en Amérique aux côtés des Insurgents américains contre les Anglais, pas nécessairement issus de la haute aristocratie. Charles Henri d’Estaing, Suffren, La Motte-Picquet, Latouche-Tréville en sont les exemples…

Pour les Français,  la guerre d’Amérique contre l’Angleterre (déclenchée à contrecœur par Louis XVI le 10 juillet 1778) est essentiellement une guerre navale. Elle projette des milliers d’hommes sur des théâtres d’opération lointains (Amérique du nord, Antilles, Océan Indien…). Elle offre aux Français une victoire pleine de promesses (et de revanche) dans la baie de Chesapeake (5 septembre 1781). Elle ouvre aussi la voie à la victoire la plus emblématique des Insurgents aidés par les troupes de La Fayette, remportée sur terre : la victoire de Yorktown, le 17 octobre 1781. Et pourtant…

Ce n’est pas de gloire militaire navale dont rêve ce bon roi Louis XVI mais, plutôt, d’avancées scientifiques, techniques et géographiques.

France et Angleterre, en effet, sont engagées dans une course à la cartographie du globe dans laquelle, évidemment, les Britanniques ont une avance incontestable. Bien que Magellan l’ai traversé en 1519, l’océan Pacifique reste encore « terra » largement « incognita » et la France comme l’Angleterre se démènent pour y envoyer des navigateurs intrépides : certains vont y laisser la vie.

Les Anglais ont navigué les premiers avec les voyages de Byron (1764 – 1766), avec ceux de Wallis et Carteret (1766 – 1769) et avec ceux de Cook, lequel enchaine les périples : 1768 – 1771 puis 1772 – 1775 puis 1776 – 1779 (il est tué en février de cette même année par des indigènes à Hawaii dans des conditions mal éclaircies). Les voyages de Cook ont apporté des résultats décisifs. Il est le premier à franchir le cercle polaire antarctique et à décevoir ses contemporains : contrairement à ce qu’espèrent ceux-ci, l’Antarctique n’est pas une terre d’abondance où il fait bon vivre mais un immense désert glacé et inhospitalier. Cook cartographie des zones jusque là quasi-inexplorées : l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides et plusieurs petites îles et archipels du Pacifique.

 

  Lapérouse et Louis XVI

 

Les Français n’ont toutefois pas été en reste : entre 1766 et 1774, le roi Louis XV a expédié au même endroit des navigateurs tels que Bougainville, Surville, Marion-Dufresne et Kerguelen. Alors, quand certains, dans l’entourage de Louis XVI, commencent à réfléchir au principe d’une grande opération maritime à but scientifique et commercial, ils trouvent de la part du monarque une oreille attentive…

On fixe les objectifs de ce voyage de découverte. Il s’agira d’une expédition à but scientifique où l’on procédera à de vastes repérages de zones peu explorées : notamment l’Alaska et la Sibérie orientale (dont on suspecte par ailleurs le potentiel pour le commerce des fourrures).

L’équipe des explorateurs sera donc essentiellement composée de civils: une dizaine de scientifiques seront du voyage, ainsi que deux ingénieurs, des dessinateurs, un horloger, un jardinier et un interprète de langue russe (un dénommé Lesseps, l’oncle de celui qui percera  le canal de Suez , 70 ans plus tard !). Tout ce petit monde sera en charge de relevés topographiques, hydrologiques, ethnologiques, géographiques et d’observation botanique. Mais pour commander l’expédition et les navires, qui va-t-on choisir ?

 

1785 : Une boussole pour Lapérouse, un astrolabe pour Fleuriot de Langle

C’est dans ce contexte que va émerger la figure d’un officier de petite noblesse provinciale : Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse.Jean-François de Lapérouse nait en 1741 à Albi (Tarn) : ce n’est pas précisément dans cet endroit fort enclavé que l’on forme des marins. Et pourtant…

 

  Lapérouse

 

Dès l’âge de 15 ans, encouragé dans ce qui apparait comme une vocation, Jean-François entre aux gardes-marine, à Brest. Il va alors naviguer sans relâche. C’est un véritable officier de terrain (si je puis utiliser cet oxymore puisque il s’agit d’un officier de marine…) Il accumule une expérience rare dans des circonstances difficiles où il se couvre de gloire : pendant la Guerre de Sept Ans (1756 – 1763), il participe à trois campagnes au Canada et à Terre-Neuve. De 1765 à 1769, en temps de paix, il revient dans les eaux françaises puis part aux Antilles sur le vaisseau La Belle Poule (1771) : il y rencontre là un officier de sa génération avec lequel il se lie fortement d’amitié. L’homme s’appelle Paul-Antoine Fleuriot de Langle. Nous y reviendrons.

En 1773, Lapérouse rencontre Eléonore Broudou, fille d’un armateur nantais. Elle devient sa fiancée de cœur bien que rapidement, il rembarque pour partir sillonner l’Océan indien (1773 – 1777). A l’âge de 38 ans (1779), Lapérouse est capitaine de vaisseau (= capitaine au sens de l’armée de terre). C’est un féru des techniques scientifiques nouvelles : calcul de la longitude, utilisation des chronomètres de Berthoud… C’est un officier moderne, à l’esprit ouvert, méthodique, consciencieux, à l’abord chaleureux et qui sait prendre soin de ses hommes. Une seule faiblesse : l’orthographe… Bon.

De 1778 à 1783, Lapérouse participe aux opérations navales de la guerre d’indépendance américaine en affrontant la marine anglaise à de nombreuses reprises. Il se bat en Martinique, à la Grenade, en Caroline du sud, au Canada, aux Saintes. En 1782, lors de l’expédition dans la baie d’Hudson, il fait débarquer ses troupes et détruit deux forts anglais, sans perdre un seul homme ! Revenu en France, il épouse Eléonore Broudou en juillet 1783 et mène (enfin) avec elle une vie conjugale (temporairement) stable dans une maison, à Albi.

Avec une pareille expérience gagnée au feu, on ne s’étonne pas que le maréchal de Castries, secrétaire d’Etat à la Marine, le sélectionne pour être le chef de l’expédition scientifique que la France va envoyer dans le Pacifique, sur le modèle de l’expédition anglaise de James Cook, une dizaine d’années auparavant. Lapérouse sera donc « un explorateur dans le Pacifique » dont Etienne Taillemite nous comptera « La gloire tragique » (L’Histoire n° 83) à travers un travail dont cette chronique est partiellement inspirée.

Nous sommes en 1785 et Jean-François de Lapérouse a 44 ans. Il lui faut cependant un « second » (adjoint) et Lapérouse prévient : « Je n’irai dans cette expédition que si vous me donnez… de Langle ». Et on accède à son souhait.

Paul-Antoine Fleuriot de Langle est un homme jeune aussi : 41 ans. Il est originaire de Bretagne et est né à Quemper-Guézennec (au sud de Paimpol, dans les Côtes-d’Armor). Les deux hommes, qui se sont rencontrés en 1771 et ont bourlingué ensemble, se complètent et se vouent une haute estime mutuelle. « Je lui dois, dit Lapérouse, un témoignage public de reconnaissance pour les lumières que je tiens de lui et pour l’amitié dont il m’a si souvent honoré ». Lapérouse est un navigateur, un meneur d’homme, un chef d’expérience. Langle est un technicien et un excellent organisateur : c’est lui qui recrute les marins, exigeant qu’ils aient deux spécialités.

L’expédition se monte vite. C’est une affaire d’Etat, entourée du plus grand secret. Elle est dirigée depuis Versailles, dont les instructions parviennent aux arsenaux de Brest et Rochefort, où l’on exécute les tâches. Lapérouse et Langle sont impliqués en permanence. Lapérouse n’entend pas partir avec un vaisseau trop lourd ou trop neuf. Pour ce voyage de longue haleine, il sélectionne deux navires marchands éprouvés, robustes et capables de convoyer des volumes importants : La Boussole et L’Astrolabe. Lapérouse commandera La Boussole, Fleuriot de Langle commandera L’Astrolabe.

C’est maintenant l’appel du large…

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Gilles Barrique 29/12/2015 01:52

Il n'y a pas de "tentative de fuite du royaume" mais bien une tentative d'évasion,
vu que la famille royale était bouclée au Tuileries.
De plus, la destination était une forteresse DANS le royaume.

Sho dan 30/12/2015 19:53

"Fuite, évasion" = quasiment pareil. La destination finale était l'étranger.

Le vieux scaf' 15/07/2012 16:46


Au sujet du scorbut le manque de vitamines C n'était pas connu


Mais les anglais qui détenaient beaucoup d'îles utilisaient les citrons riches en cette matière


Les français eux, respectant certains usages culinaires se gobergeaient d'oignons crus


On continue d'ailleurs.


Pour ma part quand j'étais plus jeune, rien n'était meilleur à 10 H du matin qu'une boite de sardines à l'huile avec du pain et du beurre et...un oignon cru, doux des cévennes si possible ou rose
de Corse.


Les anglais qui ne nous aiment pas nous les marins français dont j'étais, nous brocardais disant que la consomation de l'oignon faisait reconaître nos navires à l'odeur quand on était sous le
vent d'une escadre française.


 

Sho dan 16/07/2012 11:17



Bah, des envieux... Le jour où l'on parlera de "gastronomie britannique" n'est pas encore venu !



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