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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1788 : A-t-on des NOUVELLES de monsieur de LAPEROUSE ? (2)

Publié par Sho dan sur 14 Juillet 2012, 00:10am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

1785 : L’appel du large

Evidemment, les bateaux La Boussole et L'Astrolabe font l’objet de réaménagements spécifiques : on renforce la coque, on modifie l’implantation des mâts, on ajoute des chaloupes, des voiles de rechange ainsi que du matériel de réparation (clous, poulies, bois, ancres…). On change également l’aménagement intérieur : les civils (15 scientifiques et 2 artistes) doivent pouvoir avoir un espace de vie et de travail différents du personnel habituellement embarqué.

Cet espace est cependant compté : à bord de l’Astrolabe, par exemple, quatre personnes (Flassan, Bouttervilliers, Lauriston et Lesseps) sont dépourvues de chambre privative (par ailleurs fort étroite pour les chanceux qui en ont). Ils logent sur des lits, qui sont montés chaque soir et démontés chaque matin, dans la « grande salle », lieu principal de vie des officiers du navire.Dans la grande salle, toutefois, on s’efforce de vivre dans un certain luxe : nappes, serviettes, chandeliers, verres, argenterie, porcelaine et jeux divers sont du voyage.

Sur chaque navire, 9 domestiques pourvoiront au service des officiers et des savants et artistes. Ceux-ci sont de spécialités diverses. Il y a un géographe (Bernizet), des astronomes (Lepaute-Dagelet, Monge), deux physiciens (Paul de Lamanon et Mongez) dont le dernier fait aussi office d’aumônier car il est chanoine, des naturalistes, des botanistes, des médecins et des dessinateurs : les Prévost (oncle et neveu). Tous ces gens emmènent avec eux leur matériel : planches, crayons, instruments de mesure (sextant, graphomètre, lunettes optiques…) ou encore outils de jardinage…

Navires La Boussole L Astrolabe

On emporte bien sûr des vivres en quantité abondante. Le voyage est en effet prévu pour durer 4 ans. Certes, on ravitaillera en cours de route mais on prévoit tout de même 350 tonneaux de nourriture afin de sustenter les 226 personnes (113 dans chaque navire). Plutôt que d’embarquer de la farine, putrescible, on embarque du grain et des moulins pour le moudre au fur et à mesure du voyage. L’objectif, vous le comprenez, c’est l’autonomie.

Lapérouse, cependant, ne veut pas d’une quantité excessive de denrées dont il s’aperçoit, avant de partir, qu’elles déséquilibrent le bateau et nuisent à sa manœuvre. Il fait donc débarquer une partie des vivres, qu’il remplace par des objets d’échanges et des cadeaux destinés à être offerts ou monnayés contre de la nourriture fraiche lors des escales : pacotilles, miroirs, fleurs artificielles, sifflets, objet décoratifs en métal, etc…

Une dernière chose, encore : les deux bateaux ne sont pas des navires de guerre mais, dans les cales, on emporte aussi 6 canons. On n’est jamais trop prudent…

Enfin, tout est prêt et, le 1er août 1785, les deux navires quittent Brest.

 

1785 : Il était deux petits navires…

Quand les deux navires appareillent, le 1er aout 1785, Lapérouse et Langle laissent chacun un enfant derrière eux. L’ensemble des hommes présents à bord ne le savent pas encore : à l’exception de Barthélémy de Lesseps (qui sera débarqué au Kamtchatka, en Extrême-Orient russe, en septembre 1787) aucun membre de l’équipage d’aucun des deux navires ne reverra la France…

Mais, pour l’heure, l’atmosphère à bord est au beau fixe. Lapérouse s’emploie en effet à favoriser la gaieté : tous les soirs (quand le temps le permet), de 20 heures à 22 heures, on fait danser l’équipage. La traversée de l’Atlantique se fait sans difficulté particulière. On ravitaille au brésil, sur l’île de Sainte-Catherine. Puis les navires franchissent les « quarantièmes rugissants » du cap Horn (sud de l’Amérique latine) sans difficultés et piquent vers le nord, direction le Chili.

Lapérouse entend naviguer de façon continue le plus possible. Les étapes doivent être courtes et rares afin de réaliser l’ambitieux programme de cartographie du Pacifique. En revanche, elles doivent être mises à profit pour embarquer des vivres fraîches et éventuellement envoyer jusqu’en France le journal de bord, les dessins, cartes, relevés, rapports et toutes informations scrupuleusement compilées à destination du roi.

Lapérouse carte voyage

Lapérouse se réjouit : il n’y a pas « eu un seul malade sur les deux bâtiments » depuis le départ de France et jusqu’à l’arrivée en vue des côtes chiliennes. Arrivé au Chili, dans la baie de Conception, Lapérouse reçoit un excellent accueil de la part des colons espagnols et fait relâche environ 3 semaines (février – mars 1786). L’ambiance est excellente, un grand dîner est organisé où Lapérouse tient à ce que l’ensemble des matelots et officiers mangent à la même table, les mêmes mets dans des gamelles en bois. La fête s’achève par le lâcher d’un ballon. Les hommes « paraissent mieux portants et mille fois plus heureux que le jour du départ de Brest » écrit Lapérouse.

Mais Lapérouse ne se contente pas d’impressions de voyage et de rapports maritimes. Homme des Lumières, il porte un regard neuf et critique sur les sociétés humaines qu’il traverse. Il estime que son expérience lui en donne le droit, par contraste avec les penseurs et autres « faiseurs de systèmes » sédentaires.

Ainsi, au Chili, il dénonce le poids excessif de la fiscalité qui écrase toute initiative commerciale ou industrielle. Trop d’impôt tue l’impôt, observe-t-il déjà et il se montre partisan d’un « très petit droit [taxe] sur une consommation immense » qui est « plus profitable au fisc » plutôt que de lourds impôts sur des transactions forcément plus rares. Hostile aux monopoles et privilèges, il est un partisan acharné de la concurrence qui stimule la croissance économique alors que « les privilèges exclusifs portent […] l’engourdissement ».On est loin de la France des privilèges et des corporations de cette époque.

Puis, l’expédition de Lapérouse cingle vers l’ïle de Pâques (4 000 kms à l’ouest du Chili). Les hommes n’y restent qu’une demi-journée, le temps de faire des relevés botaniques, des croquis des monuments et des observations ethnologiques. La population est-elle composée de « bons sauvages », ainsi qu’aiment à l’imaginer les philosophes français qui ne sont jamais sortis de leurs bibliothèques ? Non point explique le navigateur dans son rapport. D’abord parce que les indigènes ne sont pas des « sauvages » : Lapérouse constate l’étendue de leur maîtrise des questions maritimes. Ensuite parce qu’ils ne sont pas « bons » non plus : hypocrites et voleurs, ils saisissent la moindre occasion pour dérober les chapeaux et les mouchoirs des voyageurs.

On repart vite, direction : nord-ouest.

On fait ensuite escale à Hawaï, prudemment tant Lapérouse se souvient que James Cook y a été tué en 1779 par les indigènes lors d’un séjour qui avait pourtant débuté sous de bons auspices, avant de s’achever en drame par la mort du navigateur anglais.

Puis, l’on repart plein nord, vers l’Alaska.

 

Juillet 1786 : « Port des Français », drame : acte 1

Pendant ce temps, en France, au mois de juin 1786, Louis XVI effectue (plus modestement) un voyage sur la terre ferme qui le mène de Versailles jusqu’à Cherbourg : ce sera le seul de son règne et l’occasion pour le monarque d’approcher la mer et les bateaux, pour lesquels il a tant d’attrait jamais mis en pratique. Louis XVI est ému par le climat d’allégresse, par l’enthousiasme et les vivats qui saluent son passage sur les routes de Normandie, via Rouen, Le Havre et Caen. A Cherbourg, il aura la joie de monter sur le vaisseau Le patriote où il décorera personnellement des vétérans de la guerre d’Amérique.

C’est en Amérique, mais sur la côte ouest, que Lapérouse, de son côté, fait relâche durant le mois de juillet 1786 dans l’actuelle Lituya bay, qu’il surnomme « Port des Français ».

C’est un endroit agréable, giboyeux et la zone est fréquentée par des Indiens avec lesquels Lapérouse échange des fourrures. L’occasion lui est à nouveau donnée d’observer l’organisation sociale primitive brutale des populations locales et de fustiger les penseurs européens. « La manière dont [les Indiens] vivent exclut toute subordination : ils sont continuellement agités par la crainte ou par la vengeance [et] je les ai vu sans cesse le poignard à la main. […] Les philosophes se récrieraient en vain contre ce tableau. Ils font leurs livres au coin du feu et je voyage depuis trente ans : je suis témoin des injustices et de la fourberie de ces peuples qu’on nous peint si bons parce qu’ils sont près de la nature [alors qu’ils] sont barbares, méchants et fourbes ».

Ami des sciences, des Lumières et homme convaincu des bienfaits du progrès, Lapérouse aurait été bien étonné des expériences utopiques sociales des XIXème et XXème siècles : phalanstère de Fourier, communautés « peace and love » des années 60 prônant le retour à la nature et l’absence de structures sociales hiérarchiques…

Au vrai, le danger ne provient pas des indiens mais des flots. L’accès à la baie est dangereux : il se fait par une passe étroite où les courants venant de la mer s’engouffrent de façon assez tumultueuse à une vitesse de près de 10 km/h, générant des creux de près de 3 mètres. Un premier drame va alors endeuiller une expédition qui, jusqu’ici, n’avait connu aucun accroc. 

Lapérouse naufrage Lituya bay

Le 13 juillet 1786, dix jours après l’arrivée des deux navires, Lapérouse décide d’envoyer deux chaloupes à rames (des « biscayennes ») et un canot pour mesurer la profondeur de la baie et observer la nature des fonds. Cette petite expédition à la mission somme toute facile est commandée par le lieutenant de vaisseau Descures. Mais celui-ci commet une imprudence : les bateaux s’aventurent trop près de la passe. L’une des biscayenne, bousculée par les courants, chavire alors. L’autre tente de lui porter secours : elle chavire à son tour ! Seul le canot et ses passagers échappent aux remous et parviennent à regagner le bord…

Le bilan est lourd : 21 morts.

L’émotion est immense et Lapérouse rédige un récit détaillé du drame qui bouleversera la cour. « A l’entrée du port ont péri vingt et un braves marins. Qui que vous soyez, mêlez vos larmes aux nôtres » écrit Lapérouse qui fait dresser un monument commémoratif. Avant de repartir plein sud pour longer les côtes de Californie, l’on sort six canons de la cale pour les installer sur le pont. On n’est jamais trop prudent... On explore imparfaitement la Californie, Lapérouse recevant à Monterey un excellent accueil de la part du gouverneur espagnol mais notant les conditions de vie particulièrement difficiles des Indiens locaux, le plus souvent convertis de force au christianisme.

C’est un peu regrettable car, au-delà des considérations politiques et sociologiques, Lapérouse note le potentiel économique important d’une région doté « d’une salubrité de l’air, de la fertilité du terrain, de l’abondance, enfin, de toutes espèces de pelleteries dont le débit [débouché] est assuré à la Chine » dit-il. Il achète lui-même plusieurs milliers de peaux de loutre qu’il compte aller vendre à Macao, but de la prochaine étape.

Après une centaine de jours de navigation éprouvante, les deux navires de Lapérouse et Fleuriot de Langle arrivent dans le port chinois de Macao (cette zone ne deviendra comptoir à souveraineté portugaise seulement en 1887 et jusqu’en 1999).

 

« Mââ… ca-ô…, Ma-caô ! Maca-ô… »

nous chantait l’Orchestre du Splendide en 1980 tout juste.

Mais l’ambiance, là, n’est pas (encore) à la fête dans ce qui deviendra, plusieurs décades plus tard, l’enfer du jeu et le paradis des casinos. La déception et la frustration de Lapérouse sont grandes, à l’arrivée au port.

D’abord, aucun courrier en provenance de France n’attend l’expédition : « nous eûmes la douleur de croire de craindre d’avoir été oubliés par nos familles et par nos amis ». L’éloignement, depuis plus d’un an et demi, pèse sur le moral des hommes.

Par malchance, à terre, de nombreux matelots contractent ensuite des fièvres et la dysenterie.

Enfin, d’une manière générale, l’administration chinoise exerce un contrôle tatillon des marchandises et érige un nombre invraisemblables de tracasseries administratives pour dissuader le commerce fait localement par les premiers négociants portugais. La première à en pâtir est naturellement la population, soumise à des impôts et à des mesures vexatoires permanentes, lesquelles entretiennent évidemment sa pauvreté.

Lapérouse en est stupéfait et déplore : « ce peuple est […] le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement gouverné qu’il y ait sur terre ». Il constate le désir difficilement répressible de la population d’émigrer en masse, ce qui lui est évidemment légalement formellement interdit. Le gouvernement impérial chinois, qui fascine tant certains esprits soi-disant « éclairés » européens ? Lapérouse le fustige vigoureusement dans son rapport : « peut-être le plus injuste, le plus oppresseur et le plus lâche qui existe dans le monde », écrit-il. Alors qu’il suffirait simplement, pour favoriser la prospérité de tous, d’établir une franchise (exemption de taxe) sur le port de Macao pour y favoriser le commerce, l’enrichissement et la libre circulation des personnes et des biens. Mais rien de tout cela n’est envisagé, contre toute rationalité.

Alors Lapérouse tente (avec un succès médiocre, tant le marché local est en fait saturé) de vendre ses peaux de loutre avant de quitter bien vite la zone pour filer vers le sud, en direction des Philippines.

 

1787 : De Manille au Kamtchatka

Le 28 février 1787, on aborde à Manille (Philippines).

L’œil de Lapérouse s’exerce, là encore, de façon critique. L’archipel est juridiquement colonie espagnole mais, dans les faits, la zone est largement à l’abandon. L’insécurité règne : les pirates malais enchainent les coups de mains et les razzias pour enlever la population côtière et la réduire en esclavage. Les échanges commerciaux sont au point mort : le port est fermé même aux Européens ! Le gouverneur espagnol ne contrôle, dans les faits, rien d’autre que la ville de Manille.

Et là, il fait régner un véritable totalitarisme, soumettant la population à l’« autorité la plus despotique » s’indigne Lapérouse. « On n’y jouit d’aucune liberté, les inquisiteurs et les moines surveillent les consciences, les magistrats toutes les affaires particulières et le gouverneur les démarches les plus innocentes »…

On quitte de nouveau rapidement ce charmant pays pour le nord-est, la Sibérie (ancienne « Tartarie ») et la péninsule du Kamtchatka, le long duquel on navigue longuement à la recherche d’un passage vers le nord à travers la mer d’Okhotsk. Que l’on ne trouve pas, évidemment (c’est une baie) mais qui permet de vérifier la cartographie les lieux.

Au moins, là, la population locale est-elle aimable et honnête, proposant du saumon aux explorateurs, que Lapérouse répugne à acheter, craignant d’affamer malgré eux les habitants… Des scrupules qui honorent à l’évidence le héros de cette chronique. Les contacts sont cordiaux. Lapérouse découvre des Tartares agréables, intelligents, sincères et aucunement voleurs même si, en revanche, il déplore que la population soit « d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes »… De façon surprenante, Lapérouse note également le rôle important des femmes, toujours présentes lors des transactions que les hommes ne concluent jamais sans leur accord.

A côté de cela, surtout, à Petropavlovsk, l’équipage de Lapérouse trouve des… lettres venues de France à leur intention (ce sera l’unique fois de tout le périple) ! C’est évidemment la joie parmi l’équipage avec une satisfaction particulière pour Lapérouse : il apprend qu’il a pris du galon dans la marine et qu’il est désormais « chef d’escadre » ! A son tour, Lapérouse rassemble des lettres, des croquis, des rapports et des cartes. Il prévient le roi : « J’arriverai en France en juin 1789 ». Il charge Barthélémy de Lesseps de convoyer ces messages en France. Celui-ci quitte donc définitivement l’expédition en septembre 1787 : il parcourra 12 000 kilomètres en traineau et voiture à cheval à travers la Russie et l’Europe et parviendra à Versailles le 17 octobre 1788, plus d’un an après. Louis XVI le recevra immédiatement, preuve de l’importance que le souverain accorde à avoir « des nouvelles de monsieur de Lapérouse ».

En septembre 1787, Lapérouse repart vers le sud, direction les mers chaudes du Pacifique. Cela fait maintenant 680 jours que l’on a quitté la FranceLe temps est rendu encore plus long du fait de la rareté des vivres frais que l’expédition a pu embarquer au Kamtchatka sibérien. Il est temps d’aborder quelque part car le scorbut commence à atteindre les hommes d’équipage.

 

Lapérouse

 

Décembre 1787 : Ile de Maouna, drame : acte 2

Le 10 décembre 1787, les îles Samoa sont en vue et l’expédition aborde l’île de Maouna pour y refaire ses vivres. L’ambiance est bonne, les indigènes se montrent accueillants. Louis XVI a d’ailleurs recommandé à Lapérouse de se « concilier l’amitié des principaux chefs », sans se départir de la plus grande méfiance mais en veillant à n’user de violence contre les indigènes qu’en dernière extrémité et en état de légitime défense. Une instruction moyennement claire qui va se révéler difficile à mettre en pratique…

Au début, tout va bien. Lapérouse notent les « manières douces, gaies et accueillantes » des femmes « dont quelques unes sont très jolies » qui… « offrent des fruits, des poulets et leurs faveurs à ceux qui ont [des verroteries] » à leur donner ! Tout va très bien, donc. Les Français pourraient-ils résister à ces avances ? Lapérouse le concède : « Des Européens qui ont fait le tour du monde, des Français surtout, n’ont point d’armes contre de pareilles attaques »…

De façon moins glamour (ou bien, en tout cas, l’histoire ne le dit pas), Lapérouse, de son côté, visite un village. Un instant, il semble lui aussi transporté par l’ambiance de la découverte de ce lieu enchanteur : « Ces insulaires […] sont sans doute les plus heureux habitants de la terre. […] Ils n’ont d’autre soin que celui d’élever des oiseaux et, comme le premier homme, de cueillir sans aucun travail les fruits qui croissent sur leurs têtes. » Mais à mieux constater les nombreux cicatrices qui marquent la peau des indigènes,

Lapérouse rectifie rapidement son jugement : « Nous nous trompions, ce beau séjour n'était pas celui de l’innocence ». Il le martèle à nouveau : il n’existe de « bon sauvage » que dans l’imagination des philosophes sédentaires d’Europe ! C’est ce qu’il appelle un « gouvernement féodal » du type de celui « qui a souillé l’Europe pendant quelques siècles » qui règne aux Iles Samoa. Et « ce gouvernement est le plus propre à maintenir la férocité des mœurs parce que les plus petits intérêts y suscitent des guerres de village à village, […] sans magnanimité, sans courage » et où « les surprises, les trahisons sont employées tour à tour » de telle sorte que « dans ces malheureuses contrées, au lieu de guerriers généreux, on ne trouve que des assassins ».

Si Lapérouse est méfiant, son second Fleuriot de Langle, lui, est enhardi par l’accueil plus que « chaleureux » et, le lendemain, 11 décembre 1787, il insiste pour aller chercher des provisions supplémentaires.

Malgré les réticences du capitaine, on arme quatre chaloupes, lesquelles transportent alors soixante et un hommes à terre. Sur le rivage, les indigènes sont plus nombreux et plus nerveux que la veille. L’ambiance a changé. Face à leur agressivité incompréhensible, Fleuriot de Langle tente une manœuvre d’apaisement : il offre de la verroterie à ceux qu’il croit percevoir comme les « leaders » supposés de la foule.

Fatale erreur : ce cadeau déclenche la colère du groupe qui prend les marins français à partie et lui jette des pierres. L’échauffourée dégénère vite, les Français ripostent à coups de fusil, Fleuriot et onze marins sont tués dans la rixe. Le reste de l’équipage parvient difficilement à se dégager de la foule en furie des indigènes. Contraints, les survivants abandonnent deux chaloupes et même les corps de leurs compagnons. Ils rembarquent dans la précipitation et regagnent les navires.

Lapérouse est naturellement furieux et navré. Mais, conformément aux souhaits de Louis XVI, il ne se lance dans aucune représailles. Il fulmine toutefois contre « ces âmes féroces qui ne peuvent être contenues que par la crainte » et regrette sa patience et sa modération personnelle. Mais, bah, Lapérouse reste malgré tout un humaniste et espère un progrès futur des contacts entre les peuples grâce, notamment à l’avancée du progrès, des sciences et des techniques.

Ce sera désormais Sutton de Clonard qui sera de second de Lapérouse et commandera La Boussole. On repart alors vers le sud, de nouveau. Direction : l’Australie et Botany bay (via les îles des Amis – les Tonga – et celle de Norfolk) où Lapérouse doit observer la première colonie anglaise sur ce continent.

 

Janvier 1788 : C’est à Botany Bay… Ouh !… Ouh !…

Non, pardon, je confonds avec « Kanary bay », impérissable opus du groupe Indochine, au printemps 1985

Les Français parviennent à Botany Bay le 26 janvier 1788. Là, ce ne sont pas, contrairement à Kanary bay, « des filles qui y vivent en secret » mais des Britanniques qui y colonisent au grand jour. Botany bay : c’est la baie au sud de la future Sydney (côte sud de l’Australie).

Là, Lapérouse rencontre Arthur Philip, commandant de la First Fleet qui est installée, elle, dans la baie de port Jackson (nord de Sydney) et les deux équipages sympathisent. Les marins, qu’ils soient français ou anglais, sont conscients des dangers de l’océan et de leur isolement dans ce port du bout du monde : ils ont donc, au vrai, toutes les raisons de faire preuve de solidarité entre eux « Des Européens sont tous compatriotes à cette distance de leur pays » écrit Lapérouse. C’est pourquoi le commandant Philip rapportera en France du courrier et des documents pour le compte de l’expédition française, laquelle lève l’ancre le 10 mars 1788.

Ce seront les dernières nouvelles qui parviendront en France. A partir de mars 1788, plus personne n’aura « de nouvelles de monsieur de Lapérouse »… Vers où Lapérouse et son expédition se sont-ils dirigés ? Que sont-ils devenus ? Ont-ils fait naufrage ? Si oui, où ? Y a-t-il eu des survivants ? Mystère.

Mystère total. Silence radio (d’autant plus qu’il n’y a pas de radio à l’époque, ah ! ah !..). Bon.

Début 1789, en France, on s’inquiète de ce silence. Hélas, la réaction du gouvernement tarde... Il faut dire que la situation intérieure s’est tellement détériorée qu’elle accapare toutes les énergies dans un maelstrom politique qui introduit en France davantage de changements politiques, sociaux et structurels que durant les mille années précédentes. Dans ce contexte, au vrai, plus grand monde ne songe à Lapérouse.

Résumons très brièvement ce contexte.

Depuis 1788, le royaume de France est en crise de trésorerie et les « Etats généraux du royaume » sont convoqués pour le 1er mai 1789.

 

Etats-generaux-1789.jpg

 

Mi-1789, la crise politique s’ouvre entre les représentants du Tiers état et la Noblesse alliée au Clergé, auprès desquels se range le roi Louis XVI. Dans une ambiance de troubles (prise de la Bastille le 14 juillet) et de panique (début de la fuite à l’étranger - « émigration » - de certains nobles, « Grande peur » dans les campagnes), on abolit les privilèges (4 août), on proclame la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » (26 aout) et on réquisitionne les biens mobiliers et immobiliers du clergé (2 novembre).

Le 26 février 1790, l’assemblée constituante abolit les frontières intérieures entre « provinces » historiques et crée 83 départements qui modèlent encore la France d’aujourd’hui. Incidemment, elle unifie aussi le système des poids et mesures par l’instauration du « mètre » (1 mètre= 1/18 000 000ème du méridien terrestre), lequel permet de donner naissance au volume du mètre-cube qui, divisé par 1000, prend le nom de « litre ». Pour célébrer l’aspiration à l’unité des tous les Français dans un même pays, on fête la « Fédération » (14 juillet 1790, à l’origine de l’actuelle fête nationale). Mais on provoque de nouvelles divisions lors de la tentative de contrôle par l’Etat de la religion (« constitution civile du clergé »).

Aurait-on oublié Monsieur de Lapérouse ?

 

Février 1791 : A la recherche de Lapérouse

Fort heureusement, Lapérouse et son expédition ne sont pas tombés dans l’oubli. Inquiète du silence de celui-ci depuis mars 1788, l’assemblée, le 28 février 1790, promet une prime à tout marin qui donnerait des nouvelles de Lapérouse. Sans succès.

Les chasseurs de primes étant plutôt rares dans le Pacifique sud, le roi Louis XVI, un an plus tard, en février 1791, confie par décret du 9 février à l’amiral Bruni d’Entrecasteaux une mission maritime et scientifique, sur le modèle même de celle de Lapérouse. Objectif principal : retrouver la trace de celle-ci.

Sur ces entrefaits, Louis XVI, à ce moment, commet une terrible erreur politique.  Le 21 juin 1791, il s’enfuit nuitamment du palais des Tuileries (un édifice aujourd’hui disparu qui barrait la perspective sur l’actuelle cour du Louvre et la pyramide) et tente de fuir le royaume en partant vers le nord. Il est reconnu à Varennes (Meuse) et est ramené par la force à Paris : le divorce du peuple et de son roi est définitivement consommé. Le souverain est désormais assigné à résidence au château des Tuileries C’est un prélude à son futur emprisonnement.

A partir de ce moment, Louis XVI n’aura plus la direction des recherches de Lapérouse et se contentera d’attendre des nouvelles qui, de son vivant ne viendront jamais…

Pendant ce temps, les préparatifs de l’expédition qui doit partir à la recherche de Lapérouse continuent et, le 28 septembre 1791, 210 marins et 12 savants quittent Brest, répartis sur deux « gabares » (ou « fausses frégates »), commandées par d’Entrecasteaux : La Recherche et L’Espérance.

Les navires atteignent la Nouvelle Hollande et en font le tour en 1792. La Nouvelle Hollande, qu’est-ce ? Cela n’a rien à voir avec une potentielle nouvelle « first girl-friend » présidentielle française. La « Nouvelle Hollande », c’est l’ancien nom de… l’Australie.

Puis les navires virent vers le nord-est et remontent vers la Nouvelle Calédonie. Mais il n’y a aucune trace de Lapérouse, où qu’on relâche. Les mois passent (le Pacifique sud, c’est vaste).

En 1793, Bruni d’Entrecasteaux refait un tour de l’Australie. Chou blanc. Rien. Aucune épave ni vestige de naufrage, ni de naufragés, ni aucune nouvelle donnée par qui que ce soit de l’expédition de Lapérouse, disparue depuis maintenant 5 ans.

 

Lapérouse carte Pacifique sud IRD

On repart de nouveau plein nord, en direction des les îles Salomon bordée, au sud et à l’est, par la mer de Corail, que l’on sillonne. Dans cette zone aux îles rares, guère répertoriées et peu ou pas peuplées, on en profite pour fixer quelques repères cartographiques. On recense ainsi cette petite île très isolée que l’on aperçoit un jour au loin et que l’on nomme « l’île de la recherche » (c’est de circonstance) : latitude 11° 37’ sud, longitude 166° 58’ est (on se croirait dans Le trésor de Rackham le rouge !). Mais on ne prend pas la peine de l’explorer…

Puis, l’expédition poursuit sa route plus à l’est. Et c’est désormais un calvaire qui s’annonce.

Comment explorer le Pacifique ? Déçus, les équipages sont divisés entre eux sur la conduite à tenir dans cette errance qui semble sans fin. Les hommes sont maintenant épuisés par les privations et ils sont minés par les maladies. Quand les navires font escale dans des îles, ils sont mal accueillis, souvent menacés et ils accumulent les malentendus linguistiques et culturels. C’est la galère pour les gabares.

D’autant plus qu’en France, à 20 000 kms de là, on ne se préoccupe guère de leur sort. La monarchie a été renversée en septembre 1792 et le pays a été le théâtre de violents troubles, exécutions et massacres… La France est en plein chaos et l’anarchie menace. Le 21 janvier 1793, Louis XVI est guillotiné sur l’actuelle place de la Concorde, à Paris. Jusqu’au bout, il sera resté sans « nouvelle de monsieur de Lapérouse ».

L’amiral d’Entrecasteaux, lui, perd la vie le 23 juillet 1793. Les navires sont ensuite attaqués par les Hollandais, désormais en guerre contre la France et le gouvernement révolutionnaire. Au bout du compte, seule une vingtaine des rescapés parvient à revenir à Brest le… 5 février 1795. Mais à cette date, Lapérouse y est déjà tombé dans l’oubli, et cela pour les trente années qui viennent encore…

 

1826 : Premiers indices

En 1826, après avoir été successivement une république puis un empire, la France est… redevenue un royaume.

Depuis 1815, en effet, la monarchie a été restaurée (c’est « la Restauration », ce qui ne signifie pas que le peuple a se restaure davantage pour autant…) Sur le trône, le propre frère cadet de Louis XVI, ex-« Comte de Provence » a désormais le titre de « Louis XVIII » : un bon bougre bien en chair qui ne veut sûrement pas d’une révolution à l’envers, qui s’efforce de ne pas se montrer anxiogène vis-à-vis de personne et qui promulgue une « charte » permettant une élection (au suffrage restreint) d’une assemblée (restreinte) aux pouvoirs restreints (uniquement consultatifs !) Ce n’est pas de la dernière modernité mais pas non plus d’un autoritarisme louis-quatorzien.

Louis XVIII, par contre, n’a aucun attrait pour la mer, contrairement à son frère. Il meurt en septembre 1824 et c’est son frère (l’ex-« comte d’Artois »), autoritaire et rétrograde, qui lui succède sous  le titre de "Charles X". Lui non plus ne s’intéresse pas au « mystère » de la disparition de Lapérouse. Il faut attendre 1826 pour, enfin, retrouver la trace de Lapérouse.

A cette date, le capitaine irlandais Peter Dillon bourlingue dans le sud du Pacifique. Faisant escale dans l’ïle de Topikia (archipel des Salomon, peuplé de Polynésiens), il achète deux curieux objets dont la facture n’est pas vraiment indigène : c’est un « plateau » et une « fusée » en argent. En langage commun, il s’agit de la garde d’une épée, celle d’un officier… français ! Dillon se renseigne sur sa provenance. On lui indique que l’objet a été trouvé sur l’île de Vanikoro : celle que d’Entrecasteaux avait cartographiée, de loin, sous le nom… d’île de la recherche et sans y avoir abordée…

D’une superficie de 190 km², l’île de Vanikoro (que Dillon retranscrit « Mannicolo ») est en effet isolée des autres îles de la Mélanésie de l’ouest. La pluie y tombe énormément : 7 mètres d’eau par m² en moyenne par an. Par comparaison, Paris est à 50 centimètres, Brest à 1 mètre et Bayonne à 1,25 mètre (qui l’eut cru, comme le jambon local ?) En raison de la pluie incessante, la végétation abonde et les mangroves (ces formations forestières littorales tropicales, à base de palétuviers, qui se développent dans les dépôts vaseux d'estuaires ou de lagunes et dont les sols correspondants sont des gleys sodiques, appelés également « sols hydromorphes ») colonisent une bonne partie du rivage… La faune n’est pas très diversifiée (essentiellement des insectes) mais spectaculaire (les chauves-souris peuvent atteindre 1 mètre d’envergure !).

Si pénétrer à l’intérieur de l’île n’est pas chose aisée, y aborder, même, est dangereux : Vanikoro est entourée d’une redoutable barrière de corail dont certaines parties affleurent mais d’autres restent immergés : c’est un véritable piège qui recèle des « fausses passes ». Comme Vanikoro est une île volcanique, les fonds sont très profonds à l’extérieur de la barrière de corail. Il faut, en fait, être à l’intérieur pour pouvoir jeter l’ancre…

Bref, vous l’aurez compris : quand on fait escale à Vanikoro, c’est qu’on en a vraiment envie ou que l’on y est contraint par les circonstances… Et pour avoir des chances d’y aborder correctement, il faut avoir une bonne connaissance des lieux ou le temps de les explorer. De tout cela, vraisemblablement, Lapérouse et ses compagnons n’avaient rien.

Alors, quelque temps plus tard, à partir de Calcutta (Inde), Peter Dillon demande l’aide du gouvernement britannique et monte une expédition à Vanikoro: il s’y rend en 1827. Et là… Bingo !

L’habile marin est assisté d’un interprète et, en quelques semaines, il récolte tout un ensemble d’objets aux mains des indigènes. Ce sont ceux, à l’évidence, d’un ancien naufrage. La cloche trouvée, par exemple, a été fondue par un dénommé Bazin, à Nantes : c’est celle de L’Astrolabe ! Aucun doute, c’est bien à Mannicolo-Vanikoro que Lapérouse et ses navires ont fait naufrage ! Mais y a-t-il eu des survivants ? Oui, répondent les indigènes. Et Dillon écoute les traditions orales locales : il y eut un groupe qui resta sur l’île tandis qu’un autre groupe reprit la mer ultérieurement (on n’eut jamais plus de leurs nouvelles). D’ailleurs, en 1793 (lorsque d’Entrecasteaux avait localisé l’île sans y aborder) il restait même encore deux naufragés ! Puis l’un était mort et le dernier survivant, de son côté, avait quitté l’île en… 1824, il y avait seulement moins de trois ans de cela !

Pour Dillon, la déception est certaine. Les navigateurs ont joué de malchance et il s’en est fallu de peu que l’on découvrît les authentiques survivants du naufrage. Dillon n’est cependant probablement pas dupe : il sait que, dans ces zones reculées, le cannibalisme des indigènes n’est pas rare et que le soi-disant départ de l’île en bateau par certains survivants est une hypothèse aussi commode qu’invérifiable…

Ce qui lui importe, quoiqu’il en soit, ce sont les traces matérielles de la survie des matelots. Va-t-il, enfin, retrouver les restes de Lapérouse ?...

Nous l’allons voir.

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Le vieux scaf' 15/07/2012 16:22


C'est evidemment passionnant car facile à lire


J'apprécie particulièrement les découvertes humaines de Lapérouse par rapport aux idées des philisophes de l'époque, toujours d'actualité.


Aussi les jeux de mots et autres bien français que diable, tels que le mise au point sur la Nouvelle Hollande et le jambon de bayonne.


Bon, je continue le 3ème chapitre


je me régale !

Sho dan 16/07/2012 11:13



Merci, cela m'incite donc à mitonner d'autres chroniques pour le plaisir des papilles intellectuelles...



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