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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1807 : D'Eylau à Waterloo, la véritable histoire du COLONEL CHABERT

Publié par La Plume et le Rouleau sur 9 Juillet 2010, 23:10pm

Catégories : #Littérature & divers

Chère(e)s ami(e)s et abonné(e)s de la Plume et du Rouleau,

 

« Toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la réalité » écrit Balzac en 1832 dans son livre « Le colonel Chabert »…

 

Je vous propose aujourd’hui non seulement un voyage dans l’histoire mais aussi dans la littérature afin de voir comment la première se retrouve, sous des formes inattendues et parfois authentiques, dans ce qui pourrait nous apparaitre comme de pures inventions de la seconde.

Dans la galerie des œuvres impérissables, celles du XIXème siècle occupent une place incontournable : les succès de Zola, d’Hugo, de Dumas, de Balzac ou de Stendhal se traduisent par les innombrables adaptations cinématographiques de leurs œuvres qui touchent ainsi le plus grand nombre à travers le Septième art.

 

Certaines grandes œuvres littéraires françaises portent en effet en elles tant de romanesque, tant de tragédie, tant de puissance dramatique qu’elles fascinent des générations de lecteurs. Elles traversent les décennies, elles marquent les mémoires des collégiens, des lycéens, des étudiants et des potaches de tout poil qui ont sué et disserté dessus, qui les ont lues ou apprises par cœur, qui en ont commenté des passages entiers que, souvent, leur immaturité d’alors ne leur permettait pas tout d’abord de saisir pleinement mais dont ils se sont émerveillés plus tard.

 

Ainsi, en réfléchissant à l’écriture de ces lignes, ce matin, votre serviteur achevait « Le colonel Chabert » de Balzac et, en face, dans le RER, une jeune femme était absorbée dans « Le comte de Monte Cristo » de Dumas. Etonnante postérité d’œuvres qui, pour bien les comprendre, doivent pourtant être replacées dans leur contexte historique d’origine.

 

La lecture de ces œuvres nous transporte (mieux que le RER, du reste !) Bien.

 

Mais derrière elles, quoi ? Soulevons un coin de page (forcément) et intéressons-nous à leur genèse, aux circonstances de leur création pour retrouver l’étincelle originelle qui a allumé le feu de la Création littéraire.

 

Remontons le passé et retrouvons-nous en 1844, dans la France du roi des Français Louis-Philippe (la « Monarchie de juillet ») : c’est cette année-là que Dumas fait paraitre le roman « Le comte de Monte Cristo ».

 

Un roman de pure fiction ? 

comtemontecristo.jpg

Loin de là ! Les plus fidèles d’entre vous se souviennent que, il y a quelques années, cette chronique avait évoqué le terrible destin de François Picaud (emprisonné en 1807 sous l’Empire) : c’est cet infortuné jeune homme, ses amis et ses ennemis qui ont en réalité servi à Alexandre Dumas (1802 – 1870) (et à son, disons, « sous-traitant » Auguste Maquet) pour composer les tragiques personnages du formidable roman « Le comte de Monte Cristo » (1844).

Edmond Dantès, en effet, c’est François Picaud (et inversement) !

Dans cette anecdote, tirée d’un simple rapport de police lu par Maquet, toute l’essence du drame que nous connaissons bien est déjà contenue : l’innocence, la traîtrise des faux amis, la délation, l’argent, la jalousie, l’amour, la haine, l’injustice, la raison d’Etat, la solitude, le désespoir, la souffrance, le courage, la chance, la rencontre avec un ecclésiastique, l’argent, la vengeance, le doute, la folie et la mort. Tout y est. Oui, tout y est mais à l’état brut, dans un sordide et violent fait divers. Et c’est tout le génie de Dumas (grâce aux trouvailles de son collaborateur Augguste Maquet) que de savoir transformer celui-ci, étoffer l’intrigue et composer les personnages nécessaires pour peindre une tragédie à la dimension sociale et individuelle éternelle.

Pour son roman « Le comte de Monte Cristo », Dumas reprend l’essentiel des tragiques tribulations de  l’authentique François Picaud (racontées de façon romancée par Graham Robb dans Une histoire de Paris par ceux qui l'ont fait, Flammarion 2010). Il reprend notamment, quasiment sans modification, l’épisode (tellement incroyable qu’on le croit généralement de pure invention) où le héros parvient à jeter la honte sur l’un de ses ennemis en amenant la fille de celui-ci à se fiancer à un homme qui, en réalité, est un ancien bagnard !

Mais Dumas effectue aussi des adaptations destinées aux besoins de son entreprise romanesque, en vue de la dramatiser :

-          Un emprisonnement de 14 ans pour Edmond Dantès (7 ans en réalité pour François Picaud)

-          La rencontre avec un pauvre prêtre, l’abbé Faria, pour Edmond Dantès, qui indique à celui-ci la localisation du trésor de princes italiens (c’est en fait un riche ecclésiastique, furieux que sa famille ne s’occupe pas de son sort, qui lègue sa fortune à François Picaud)

-          Une détention au château d’If, au large de Marseille pour Edmond Dantès alors qu’elle s’est déroulée au château de Fenestrelle pour François Picaud : un château situé aujourd’hui près de Turin, en territoire italien mais qui est à l’époque à l’intérieur des frontières françaises et utilisé par Napoléon Bonaparte pour emprisonner des opposants politiques).

Ces transpositions lui permettent de déguiser la vérité historique au bénéfice de ses convictions politiques. 

Comte-de-Monte-Cristo.jpg

Ainsi, si le vrai François Picaud est victime de la police de Fouché et de l’arbitraire napoléonien (il est condamné en 1807), Edmond Dantès, le héros inventé, est, pour sa part, victime de la… police du roi Louis XVIII (frère de Louis XVI) au moment du retour de celui-ci consécutif à la première abdication de Napoléon 1er. Dumas stigmatise le régime de Louis XVIII en montrant l’emprisonnement d’Edmond Dantés au château d’If en 1814 (son père étant soupçonné de Bonapartisme) : la contre-vérité historique est, là, particulièrement flagrante car c’est au contraire l’administration de Louis XVIII et la Restauration qui firent fermer cette prison politique, dès 1814, alors qu’elle avait abrité des prisonniers politiques ou religieux (souvent Protestants) dès sa construction (fin XVIème siècle) et jusque sous l’Empire !

 

Rien d’étonnant, en fait, à ce mensonge littéraire. Dumas est petit-fils d’esclave et son père, malgré son métissage, a été un glorieux général des armées de la République et a suivi le jeune général Bonaparte lors de sa conquête laborieuse de l’Egypte (1798). Et même si le général Dumas a quitté l’armée cette même année de 1798 en désaccord avec Bonaparte, son fils Alexandre ne peut que détester l’Ancien Régime, ses privilèges, ses nantis et ses injustices. Dumas, par héros interposé, règle les comptes de son enfance avec la société de son temps.

 

Quoiqu’il en soit, au-delà des libertés prises avec la vérité historique, Dumas offre à des générations de lecteurs émerveillés, une peinture poignante des turpitudes de l’âme humaine en plus d’un palpitant roman d’aventures exaltant l’âme bien trempée des partisans de l’Empire.

 

Remontons encore davantage le passé et retrouvons-nous cette fois le 22 juillet 1827, dans la France du roi Charles X (« la Restauration ») et, plus précisément, en Isère dans le petit village de Brangues. Tout y semble paisible ce dimanche. C’est d’ailleurs l’heure de la messe, à laquelle assiste la femme du maire, madame Michoud de la Tour. Plus précisément, c’est le moment dit de l’« élévation » : le prêtre présente aux fidèles le pain et le vin, symboles du corps du Christ. 

 

Dans le silence de cet instant de recueillement, un jeune homme (il a moins de 25 ans) du nom d’Antoine Berthet s’avance de derrière le pilier de l’église où il s’était caché. Personne ne s’attend à son geste : il sort un pistolet et fait feu sur la femme du maire, qui s’écroule. C’est la stupéfaction. Ce n’est pas tout : l’homme sort un second pistolet qu’il retourne contre lui en la plaçant sous son menton. Il tire de nouveau ! 

 

La victime, heureusement, quoique grièvement blessée, peut être sauvée. Quant à l’agresseur, il est maîtrisé car il a, également, de son côté, manqué son suicide. Il est transféré à la prison de Bourgoin puis de Grenoble, où va se tenir son procès d’assises, la fin du mois de décembre 1827.

 

Le compte-rendu du procès de ce fait divers va être relaté dans les quatre numéros, datés des 28, 29, 30 et 31 décembre 1827 de la Gazette des tribunaux. On y évoque les faits mais aussi les personnalités des accusés. Car ce drame n’est pas banal, loin de là, et les circonstances qui y ont conduit sont tout-à-fait passionnantes.

 

Elles retiennent, du reste, l’attention d’un lecteur assidu de ce journal judiciaire : un dénommé Marie-Henri Beyle. Beyle a alors 44 ans. C’est un ancien officier de l’armée de Bonaparte en Italie (1796), ancien commerçant-négociant et ancien haut-fonctionnaire de l’Empire. La Restauration de la monarchie survenue (depuis 1815), étiqueté comme « bonapartiste », Beyle a été écarté de l’administration royale de Charles X (le second frère de Louis XVI). Il vit alors de ses talents de plume par la publication d’essais, d’articles de journaux et s’est fait connaître, cette même année 1827, par un premier roman : Armance.

 

Il l’a publié sous le nom de plume qui va, plus tard, assurer sa gloire : Stendhal (prononcez : « Stan-dal » selon le vœu même de l’artiste).

 

Beyle-Stendhal se passionne pour le fait divers sanglant de Brangues. Il y a de quoi. L’accusé, Antoine Berthet est né en 1803. Il est dernier des fils du maréchal-ferrant du village de Brangues et, chez lui, le curé a, très tôt, discerné une vive intelligence. Il l’incite donc à entrer dans les ordres : c’est à l’époque une ascension sociale certaine. Le jeune Antoine Berthet (il a 16 ans) rejoint donc le petit séminaire de Grenoble en 1819. Il y reste 3 ans avant d’y tomber malade (avril 1822) et d’être alors envoyé en convalescence chez lui : une bonne occasion, en fait, pour le père supérieur du séminaire, de se débarrasser de ce séminariste à la vocation mal assurée et dont on découvre, dans ses affaires, qu’il cache (quelle horreur) quelques revues licencieuses…

 

Revenu dans son village à la mi-1822, Antoine Berthet, qui a maintenant de l’éducation, devient le précepteur (= le professeur particulier, à une époque où il n’existe aucune école publique obligatoire) des enfants du maire, monsieur Michoud de la Tour. Il a 19 ans et s’installe à demeure, découvrant l’ambiance ordonnée, propre et cossue d’une famille aisée de province : on le convie du reste cordialement à s’y intégrer. Ce qu’il fait. Un peu trop même car il apparaît que le jeune homme, à l’esprit échauffé, devient, au bout de quelques mois… l’amant de la maîtresse de maison ! Aucune plainte n’est déposée : les deux amants apparaissant parfaitement consentants. On imagine cependant mal que la situation puisse durer.

 

Berthet est finalement chassé de chez les Michoud en novembre 1823. Il tente alors de… revenir dans les ordres et entre au séminaire de Belley (Ain)… d’où il est exclu en 1825. Persévérant, il rejoint le grand séminaire de Grenoble où il n’a pas l’occasion de faire de vieux os : à la suite d’une confession à son supérieur l’abbé Brossard, il est à nouveau renvoyé au bout de quelques mois à peine !

 

Manifestement, le jeune homme n’est pas fait pour l’ascétisme et le renoncement, peut-être davantage pour l’enseignement ? En 1826, il trouve une place de précepteur (encore) chez le comte de Cordon, au château de la Barre (Ain). Il ne séduit pas là la femme du comte mais… sa fille Henriette ! Dans la France monarchique et puritaine (au moins en apparence) du XIXème siècle, on ne badine pas avec la bagatelle, même librement consentie, spécialement lorsque celle-ci s’accompagne de la transgression de la hiérarchie sociale (Berthet, rappelons-le, n’est pas un aristocrate). Pas question qu’il épouse la fille du comte. Et revoilà l’instable Berthet, de nouveau, chassé comme un malpropre (18 avril 1827) !

 

Il rebondit néanmoins en trouvant une place de… précepteur (ce qu’il sait le mieux faire, finalement !) chez Maître Trolliet, notaire à Morestel (Isère). Mais cet aboutissement reste décevant et Berthet reste insatisfait. Ses tentatives d’ascension sociale ont échoué. La religion n’a pas voulu de lui. Les femmes qu’il a séduites lui sont interdites. Il est condamné à demeurer dans sa condition d’origine : un fils de maréchal-ferrant, séminariste raté et précepteur médiocre. Il remâche sa rancœur, il rumine une vengeance.

 

Car il est persuadé que c’est son ancienne amante, la dame Michoud de la Tour, qui a intrigué pour provoquer son exclusion de chez le comte de Cordon. Il décide donc d’abattre celle qu’il a aimée avant de mettre fin à ses jours. L’attentat aura lieu le dimanche 22 juillet 1827, on l’a vu. Romantique et tragique à la fois, Berthet est un vrai héros du XIXème siècle.

 

Ce romantisme, le jury d’assises ne le goûte guère. Quoiqu’il n’y ait eu personne de tué, le verdict est sévère : c’est la peine capitale (pour laquelle, dans la France monarchique, on continue d’utiliser la guillotine républicaine). Le condamné ne sera pas gracié, il sera finalement exécuté le 23 février 1828 sur la place Grenette, à Grenoble.

 

Cette tragédie enthousiasme Stendhal qui retrouve là ses propres blessures d’enfance, sa propre détestation de l’atmosphère provinciale étriquée de la ville de Grenoble, sa haine de l’autoritarisme de son propre précepteur jésuite, ses propres humiliations, ses propres sentiments éconduits, ses propres émotions incomprises et piétinées. Il s’écrie (peut-être est-ce apocryphe ?) : « Berthet, c’est moi ! » 

Le rouge et le noir

Et il se met alors à écrire « Le rouge et le noir » : un roman qu’il situe à Verrières (bourgade inventée), dans la région de Besançon (où il n’est jamais allé). Le héros ?  Julien Sorel, fils de scieur de bois qui a grandi dans l’ambiance étouffante d’un petit village dirigé par un personnage mesquin et orgueilleux, Monsieur de Rênal. D’abord séduit par l’armée, où il ne peut entrer en raison de ses idées bonapartistes, Julien entre au séminaire avant de devenir précepteur des enfants Rênal et d’être séduit par le charme élégant de la maîtresse de maison, etc…

 

On le voit, Stendhal retouche peu les faits originels en même temps qu’il met beaucoup de lui-même dans le roman qu’il écrit. Il le publie en 1830, après deux ans d’écriture : elle lui offrira la gloire et restera son œuvre majeure.

 

Mais « Le rouge et le noir » n’est pas le seul roman inspiré de faits réels, loin de là.

 

La fiction, au final, est à peine éloignée de la réalité : c’est l’essence même de la littérature française du XIXème siècle. Nous allons encore le voir dans l’anecdote qui va suivre.

 

Il faut bien reconnaître, à cet égard, que l’épopée napoléonienne offre un cadre idéal pour les œuvres dramatiques, les passions tragiques et les aventures épiques, tant les nombreux batailles du général-consul-empereur des Français ont frappé les imaginations et les mémoires. Nul chef de guerre, dans l’histoire, n’a remporté autant de victoires sur les champs de bataille : plus de 30 en moins de 20 ans, la plupart du temps en situation d’infériorité numérique et grâce à des choix tactiques toujours audacieux ! La toponymie de Paris : rues, avenues, pont et places, s’en souvient encore !

 

Mais, au fait, quelle bataille allons-nous choisir pour poursuivre cette chronique ?

 

Forza Italia ! Avril 1796 : les victoires du jeune général Bonaparte en Italie à Montenotte et Mondovi contre les Sardes ? La double guerre-éclair se déroule si vite que nous n’avons pas le temps de nous y attarder.

 

Mai 1796 : la bataille de Lodi ? L’attaque sur le côté de l’armée autrichienne nous laisse nous-mêmes... sur le flanc. 

 

A Castiglione (aout 1796) ? Bonaparte nous surprend autant que l’ennemi autrichien qu’il attaque cette fois… par l’arrière.

 

Arcole (novembre 1796) ? Bonaparte fait (péniblement)... le pont mais désorganise l’ennemi par une manœuvre invraisemblable de bluff : envoyer des trompettes qui sonneront la charge (alors qu’il n’y a aucun soldat !) derrière les troupes autrichiennes dont la confusion précipite la retraite en désordre !

 

Janvier 1797 à Rivoli ? Bonaparte ne nous laisse pas plus le temps de... faire les magasins qu’il ne laisse de répit aux Autrichiens qu’il attaque… de nuit !

 

Nous ne nous ensablerons pas à Alexandrie face aux Mamelouks égyptiens (juillet 1798) ni au Caire, même si 40 siècles nous contemplent du haut des pyramides de Gizeh (juillet 1798)....

 

Quand aux batailles et victoires de 1799 contre les Turcs (pas assez forts...) au mont Thabor, elles préfigurent une occupation ultérieure de l’Egypte laborieuse, coûteuse et finalement infructueuse.

 

Nous passerons également sur la bataille de Marengo contre les Autrichiens (véritables veaux...) à la rni-juin 1800, bien que le jeune consul Bonaparte remporte là une victoire étriquée, d’extrême justesse sur les Autrichiens et grâce à la cavalerie de Kellermann et à l’artillerie de Marmont.

 

Que voyons-nous à Hohenlinden (décembre 1800) ? Rien. Bonaparte réédite là le coup de l’attaque de flanc avec les troupes du général Richepanse (pas du tout ventripotent, contrairement à ce que son nom indique).

 

Poursuivons. A l’est, quoi de nouveau ?

 

1805 : désormais « empereur » (depuis le 2 décembre 1804), Napoléon 1er se rue à la conquête de (l’Europe de) l’est. Les Autrichiens (encore eux !) sont submergés à Elchingen et partent s’enfermer sans espoir de secours dans la ville d’Ulm. Là, Napoléon obtient leur reddition et économise ses forces. « Ulm » est une victoire normale, un cas d’école (jeu de mots, aurait dit Maître Cappelo…)

bonaparte.jpg

A Austerlitz, en décembre 1805, les Russes et les Austro-allemands tombent dans le piège où Napoléon, aidé d’une brume épaisse, manœuvre vivement pour affaiblir collectivement leurs lignes avant de les écraser individuellement. C’est si techniquement parfait que cela ne retiendra pas l’attention de cette chronique.

 

A Iéna, dix mois plus tard (octobre 1806), il n’y a aucun pont à franchir et un ennemi de 30 % inférieur en nombre. Dans un épais brouillard, l’armée prussienne commet des erreurs de placement et se fait hacher menu-menu.

 

Napoléon a maintenant une ambition : foncer sur Varsovie, capitale de l’ancien royaume de Pologne et y installer son armée pour passer l’hiver, en attendant le dégel du printemps pour régler leur compte aux Russes. C’est là que le drame militaire puis littéraire va se nouer.

 

Les Russes laissent les Français entrer librement dans Varsovie (26 novembre 1806) puis ils les laissent franchir la Vistule (Varsovie est construite au sud de ce fleuve). C’est sur la rive nord que les combats ont lieu pour le contrôle du plateau stratégique de Czarnowo. Malgré des combats indécis, les Français finissent par le conquérir. Les Russes (fin décembre 1806) décident alors de rebrousser chemin vers le nord pour se regrouper à Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad, enclave russe coincée entre la Pologne et le Lituanie), dos à la mer Baltique, afin d’y livrer une bataille de grande ampleur.

 

Janvier 1807 : Napoléon fait lever en France des troupes complémentaires à hauteur de 60 000 hommes et part à la poursuite des Russes. Il veut les prendre de vitesse, leur couper la route avant qu’elles ne s’enferment dans Königsberg.. Peine perdue. Les choses se gâtent, s’embourbent, s’engluent. Napoléon le dit lui-même : « Dieu, outre l’eau, l’air, la terre et le feu, a créé un cinquième élément : la boue » dans laquelle soldats, chevaux, carrioles et canons s’enfoncent sans relâche jusqu’aux genoux, jusqu’aux essieux.

 

Le grand spécialiste de l’Empire, Jean Tulard, le déplore dans son livre « Napoléon » : « Le théâtre des opérations n’est adapté ni à son génie, ni aux conditions de vie et de manœuvres de la Grande Armée. De surcroît, en se retirant, l’armée russe brûle tout, ce qui provoque des difficultés d’approvisionnement. En revanche, celle-ci, nombreuse et tenace, opére sur un terrain et dans des conditions climatiques qui lui conviennent à merveille. A la guerre-éclair (pour la Grande Armée, NdA), succédait l’enlisement dans la boue, les difficultés d’approvisionnement, le froid et la pluie et, à l’arrière, les attaques isolées des partisans prussiens ».

 

Plus vite aura lieu l’affrontement décisif et mieux ce sera. Les troupes françaises s’efforcent de rejoindre, à marche forcée, les Russes qui reculent encore et toujours. Napoléon va, sans attendre, provoquer l’affrontement à une trentaine kilomètres de Königsberg, à Eylau (aujourd’hui Bragationovsk).

 

Nous sommes maintenant le 7 février 1807. Les premiers engagements ont lieu entre l’avant-garde française de Soult et de Murat et les Russes. Napoléon arrive à la nuit tombée. Il dispose de 50 000 hommes. En face, les Russes sont au complet et alignent entre 60 et 65 000 hommes, auxquels se joignent environ 5 000 Prussiens. Napoléon croyait avoir l’avantage, il est au contraire en situation d’infériorité.

 

L’affrontement décisif entre la Grande Armée et les troupes russo-prussiennes a lieu le 8 février 1807, près du petit village d’Eylau (aujourd’hui Bragationovsk). Il fait un froid de gueux, la neige empêche toute visibilité et limite les manœuvres.

 

Après deux heures d’un duel d’artillerie fracassant, les maréchaux Davout et Augereau engagent le combat. Mais dans la tempête, les 15 000 hommes des troupes d’Augereau n’arrivent plus à s’orienter et se retrouvent par mégarde de flanc par rapport aux artilleurs russes. Les Français se font alors massacrer sans pouvoir résister : c’est un véritable bain de sang qui se déroule sous les yeux de Napoléon, installé en hauteur dans le cimetière d’Eylau.

 

Pour sauver Augereau, Napoléon envoie les 80 escadrons de cavalerie de Murat qui s’élance et, d’une charge formidable, fend les troupes russes, manque de se faire encercler, revient sur ses pas et parvient à échapper de justesse à l’étau russe, au prix de pertes françaises importantes.

Eylau bataille

La situation semble basculer : car les Russes concentrent maintenant leur offensive c’est précisément vers le village en hauteur, où se trouve Napoléon ! Ils se ruent à l’assaut sous la direction du général Somov. En face, les Français sont désorganisés et affaiblis. Tout est perdu ?

 

Pas encore. Napoléon fait donner « la Garde » : cette troupe d’élite qui compte alors environ 20 000 hommes et est commandée par les généraux Dahlmann (tué) puis Lepic. La Garde engage alors un furieux corps-à-corps, à la baïonnette avec la colonne russe qui monte vers elle. Dans cette mêlée titanesque, dans cette lutte âpre, dans le froid, dans la tempête, dans la neige, dans la boue, dans le vent, dans le sang, on se bat, on s’égorge, on s’éventre, on s’étripe à l’arme blanche.

 

Les Français se déchaînent avec l’énergie du désespoir. Ils parviennent à endiguer l’assaut des Russes qui s’épuisent, piétinent, qui ne peuvent plus avancer mais ne veulent pas reculer. Les Français, de leur côté, n’ont pas assez de ressort pour les mettre en déroute. Toute la journée, sur les cadavres déjà à terre, parmi les chevaux éventrés, on continue à se poignarder, à se tuer, à s’achever. Les hommes sont épuisés, blessés, en sang, agonisants. La nuit tombe.

 

Les troupes du maréchal Ney arrivent enfin (Ney n’avait pas progressé aussi vite que Napoléon vers Eylau et ce dernier, imprudemment, ne l’avait pas attendu pour engager le combat). Cet apport inespéré fait la différence. Les Français ont maintenant l’avantage du nombre.

 

Il fait nuit maintenant et les Russes abandonnent le terrain. Ils se retirent en bon ordre et la nuit couvre leur retraite. Ils abandonnent 25 000 morts. Du côté français, le bilan est lourd aussi : de l’ordre de 18 000 morts, un chiffre auquel il faut ajouter les blessés, estropiés, agonisants. Napoléon inspecte le champ de bataille durant les journées qui suivent, où l’on creuse d’innombrables fosses communes où l’on jette les morts. Il a beau lâcher qu’« une nuit de Paris réparera tout cela » Eylau a été un carnage : une « victoire à la Pyrrhus » où les vainqueurs ont perdu quasiment autant de forces que les vaincus.

 

Percy, le chirurgien de la Grande Armée, consigne ainsi ses impressions : « Jamais tant de cadavres n’avaient couvert un si petit espace. (…) Les cadavres étaient amoncelés partout où il y avait quelques bouquets de sapins. (…) Des milliers de fusils, de bonnets, de cuirasses étaient répandus sur la route ou dans les champs. (…° Des chevaux estropiés, mais vivants, attendaient que la faim vint tomber à leur tour sur ces monceaux de morts. »

Eylau Napoleon

Eylau est une « victoire » chèrement payée et même le bulletin officiel de la Grande Armée, qui relate avec exaltation les campagnes des troupes napoléoniennes fait preuve de beaucoup de retenue et de modération. En fait, si Eylau est une bataille assez oubliée du grand public aujourd’hui, l’énormité des pertes subies frappe l’opinion publique de l’époque. Eylau devient synonyme de massacre de grande ampleur, de morts de masse pour un faible gain. Le moral est entamé : la Grande Armée panse ses plaies. Napoléon va attendre le retour des beaux jours pour repartir de l’avant vers l’est avec, le 14 juin 1807, la victoire de Friedland.

 

Si je me suis longuement arrêté sur la bataille d’Eylau, c’est qu’un écrivain va exploiter le choc de cette tragédie collective... Après Stendhal (et « Le rouge et le noir » 1830) et Alexandre Dumas (« Le comte de Monte Cristo » 1844) nous allons nous intéresser à un troisième « monstre sacré » de la littérature française du XIXème siècle : Honoré Balzac (sa famille s’adjoignit motu proprio une particule à laquelle son origine roturière ne lui donna jamais aucun droit, mais qui est resté dans l’histoire !)

 

Retrouvons-nous en 1832, soit vingt-cinq ans après la bataille d’Eylau. A cette date, Balzac a 33 ans. Il s’est lancé, depuis deux à trois ans, dans une intense production littéraire qui sera plus tard rassemblée au sein d’un vaste ensemble dont il ne trouvera le nom qu’en 1841 : La comédie humaine. En 1832, ce forçat de la littérature, ce « galérien de plume et d’encre » (comme il le dit lui-même) publie une œuvre originale : "Le colonel Chabert".

 

Résumons-la rapidement. L’histoire commence en 1816 où un drôle de personnage arrive à l’étude de Maître Derville, avoué à Paris. Un « vieux soldat sec et maigre (…), le visage pâle et livide, en lame de couteau (…), le cou serré par une mauvaise cravate de soie noire (…) les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse (…) qui s’accordait avec une certaine expression de démence triste, son crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l’occiput et venait mourir à l’œil droit ».

« Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l’honneur de parler ?

- Au colonel Chabert

- Lequel ?

- Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard »

 

Tout est là. (Presque) tout est dit. Mais Chabert parle. Et son récit est plus frappant encore. « (…) Je commandais un régiment de cavalerie à Eylau. J’ai été pour beaucoup dans la célèbre charge que fit Murat et qui décida le gain de la bataille (…) Nous fendîmes en deux les trois lignes russes qui, s’étant aussitôt reformées, nous obligèrent à les retraverser en sens contraire. Au moment où nous revenions vers l’Empereur, (…) deux officiers russes (…) m’attaquèrent à la fois (…) L’un d’eux m’appliqua sur la tête un coup de sabre qui (…) m’ouvrit profondément le crâne (…) Ma mort fut annoncée à l’Empereur (…) »

Chabert pense que la blessure l’a mis en catalepsie. « [Je fus, dit-il], suivant l’usage de la guerre, dépouillé de mes vêtements et jeté dans la fosse aux soldats (…) Lorsque je revins à moi, j’étais dans une position, monsieur et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas une idée en vous entretenant jusqu’à demain. Le peu d’air que je respirais était méphitique (…) Je compris que j’allais mourir. Je crus entendre (…) des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel je gisais.(…) En furetant avec promptitude, car il ne fallait pas traîner là, je rencontrais fort heureusement un bras qui ne tenait à rien (…) Avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre (…) J’y allais ferme, monsieur, car me voici ! »

 

Frappé à la tête, inconscient, comme mort, Chabert a pourtant survécu. Pourquoi ? [C’est que] mon cheval avait reçu un boulet dans le flanc au moment où je fus blessé moi-même (…) J’avais sans doute été couvert par le corps de mon cheval qui m’empêcha d’être écrasé par les chevaux ou atteint par les boulets. »

 

Soigné mais réduit à mendier pour vivre, Chabert a parcouru l’Europe à pied pour revenir à Paris. Il entend retrouver son identité, son titre (il est comte d’Empire), ses décorations, ses biens, tout, quoi. Mais comment faire, puisqu’il est officiellement mort, puisqu’il n’a ni argent ni papier d’identité, que sa femme s’est remariée et ne veut pas le recevoir et qu’il est, lui-même, méconnaissable, même pour les rares anciens grognards qu’il parvient à retrouver ? « Après avoir été enterré sous les morts, je suis enterré sous les vivants ! » s’exclame-t-il avant de se lamenter : « Les morts ont bien tort de revenir » puis de s’écrier : « J’irai au pied de la colonne Vendôme [faite avec le métal des canons pris à Austerlitz], je crierai « je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré des Russes à Eylau » et le bronze, lui, me reconnaîtra ! »

 

Quelle histoire incroyable. Je vous engage à relire ces lignes merveilleuses et, si vous ne l’avez pas déjà fait, je ne vous livre pas la fin de ce poignant récit.

 

A l’analyse, Balzac prend quelque liberté avec la vérité historique : ce n’est pas la charge de Murat, au matin du 8 février qui donne la victoire aux Français : c’est celle de Ney, en fin d’après-midi… Mais bon. L’essentiel est ailleurs. Balzac nous livre là un récit d’une originalité et d’un tragique à peine imaginables. On s’étonne devant tant d’inventivité littéraire. A moins que…

A moins que Balzac n’ait eu (on l’ignore) vent d’une histoire, réelle celle-là, survenue à un certain Louis-Victor Baillot lors de la bataille de Waterloo et qui présente bien des similitudes troublantes. Cette histoire nous est narrée sur le site http://www.histoire-empire.org/articles/baillot.htm, sur la base d’un article de Jean-Pierre Bibet paru en 1998 à la Librairie des Deux Empires.

 

Louis Victor Baillot est né à Percey, le 9 Avril 1793. En juillet 1812, il est incorporé au 3e bataillon de la 105ème demi-brigade d’infanterie de ligne. Il a alors 19 ans. Au bout de 2 ans et plusieurs batailles, il revient en France (13 août 1814) où il est démobilisé (Louis XVIII, frère de Louis XVI, est monté sur le trône tandis que Napoléon est en exil à l’île d’Elbe). Avec le retour de Napoléon de l’île d’Elbe (les « Cent Jours »), il est rappelé sous les drapeaux en avril 1815. Il est alors réintégré dans le 105e régiment d’infanterie de ligne et part pour la Belgique. Le 18 juin 1815, il est à Waterloo.

Baillot Louis Victor

Ce matin-là, à 11 h 30, depuis son observatoire de Rossomme, Napoléon commande l’ouverture du feu. La France affronte une coalition anglo-hollando-prussienne commandée par Wellington et Blücher. Le 105ème, où combat Louis-Victor Baillot, enlève à la baïonnette une position tenue par les anglais mais est surpris par des fantassins écossais puis, bientôt, assailli par les dragons gris écossais (à cheval) des troupes de Wellington. La charge écossaise fauche les rangs français et Louis-Victor Baillot (comme le colonel Chabert) reçoit un violent coup de sabre sur la tête. De façon providentielle, il est sauvé par… sa gamelle qu’il a posée sur son crâne, sous la coiffure de son uniforme. S’il échappe miraculeusement à la mort, blessé d’une large plaie, inconscient et ensanglanté, il est laissé pour mort sur le champ de bataille, comme le colonel Chabert.

 

Le lendemain du désastre de Waterloo, Baillot est ramassé par les Anglais et emmené en captivité sur les sinistres pontons flottants de Plymouth. Il va être libéré 1 an et demi plus tard, à la fin de 1816. Débarquant à Boulogne-sur-Mer, il rejoint Auxerre (dans l’Yonne) à pied. Comme le colonel Chabert, Baillot, défiguré et amaigri, il n’est pas reconnu par ses proches, qui ont cru à sa mort. Il est même chassé par son père et refoulé par sa mère et son frère, effrayés de voir surgir un revenant. Il doit insister encore longtemps pour convaincre les siens, incrédules et inquiets, qu’il est bien vivant.

 

Il se fixe finalement à Carisey, dans l’Yonne, où il termine sa vie, les habitants ayant pris l’habitude de ce personnage pittoresque et émouvant, décoré de la Légion d’Honneur (évidemment) et « médaillé de Sainte-Hélène » qui faisait des moulinets avec sa canne (comme le colonel Chabert, à la fin du roman de Balzac…)

 

Louis-Victor Baillot mourra à Carisey le 3 février 1898, à l’âge respectable et rare pour l’époque de 104 ans.

 

On ignore si Balzac s’inspira de cette étonnante anecdote mais, personnellement, je ne jurerais pas du contraire. La réalité donne souvent de ces idées aux romanciers...

  1. journée à tous et à toutes.

 

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17 septembre 1994 Olivier BARROT conseille la lecture de "Colonel CHABERT" d'Honoré de BALZAC. Images d'archive INA

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