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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1853, VICTOR HUGO, l'homme qui parlait aux TABLES (1)

Publié par Sho dan sur 25 Janvier 2012, 01:10am

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

« Faites-vous des tables ? »

 

C’est cette curieuse question que Delphine de Girardin pose, un peu à brûle-pourpoint, en cette fin d’après-midi du mardi 6 septembre 1853, à Victor Hugo, après un long entretien où il a plutôt été question de la vie politique parisienne. Question étrange, tant par son libellé que par son sujet, et qui ne manque pas de susciter une certaine perplexité chez le grand homme.

 

Si Victor Hugo avait eu de l’humour, il aurait pu répondre : « Non, moi, je fais des vers… » voire « Pour ce qui est des tables, en tant que poète, je m’occupe surtout... des pieds… » Mais voilà, la répartie amusante n’était pas la caractéristique principale de l’écrivain et Victor Hugo se contenta de répondre « Non » à cette étrange question dont il percevait parfaitement le sens.

 

Ce qui n’est pas votre cas, je le sens.

 

« Faites-vous des tables ? » Nous allons voir aujourd’hui ce que cette bizarre formulation recouvre. Et pour cela, je vais de nouveau soulever ma lanterne afin d’éclairer quelque recoin du passé, un peu sombre et, forcément, poussiéreux. Ce faisant, cet éclairage nous permettra (comme à l’habitude) de jeter un regard sur l’époque actuelle afin de voir si, de nos jours, la déesse de la Raison illumine un peu mieux les consciences qu’autrefois. Je ne parie pas forcément là-dessus…

 

Mais foin de digressions. Actionnons notre machine à remonter le temps et… partons vers le passéééééééé !!!!!!!

 

 

XVIIIème siècle : envoyez les Lumières !... 

Le siècles des Lumières

Aux XVIIème et XVIIIème siècle, les Lumières ouvrent la boîte de Pandore d’une recherche « scientifique » qui se déploie tous azimuts en dehors des cadres jusqu’ici traditionnels, imposés essentiellement par la religion.

 

Jusque-là, la vision que l’homme a du monde qui l’entoure est simple et ordonnée.

 

Ici-bas, il y a  un monde visible et terrestre, que l’on ne s’interdit pas d’observer ni de comprendre mais dont les mystères doivent être approchés en gardant à l’esprit que le Tout Puissant garde quelques secrets et fait des choix (ses « voies ») dont la raison et la finalité peuvent rester « impénétrables » (incompréhensibles) au commun des mortels. L’on s’accommode donc d’une ignorance plus ou moins partielle du fonctionnement des choses.

 

Au-delà, il a un monde invisible et dont la communication avec icelui est réservée au clergé. La religion en assure la représentation exclusive à travers un ensemble de schémas destinés à encadrer le comportement immédiat des vivants : le Purgatoire, l’Enfer et le Paradis destinés aux élus sont autant de promesses de récompenses que de menaces. L’Au-delà n’est pas, en soi, inaccessible : il est sensible aux prières faites ici-bas mais encore faut-il qu’il soit sollicité par le truchement d’un clergé officiel.

 

Ce cadre va être bousculé par le décollage fulgurant des sciences et des techniques.

 

La période des Lumières (1670 – 1820), en effet, inaugure un développement accéléré des sciences. L’élite intellectuelle a compris depuis longtemps que la Terre n’est pas au centre de l’Univers mais c’est Isaac Newton qui, en 1687, dans ses Principes de la Philosophie Naturelle, énonce la loi de l'attraction universelle : tous les corps s’attirent entre eux, proportionnellement à leurs masses et dans une proportion inverse au carré de leur éloignement. La pomme tombe parce qu'elle est attirée par la Terre qui, de même que toutes les planètes, est attirée par le Soleil. Ainsi Newton explore-t-il l’Univers où l’espace est géométrique et infini, où le temps est éternel et où la gravitation universelle est responsable de tous les mouvements célestes.

 

Dans son sillage, la recherche scientifique, littéraire, politique, sociale, artistique et j’en passe, se déchaine.

 

-        Montesquieu est le pionnier de la réflexion politique avec son Esprit des lois (1758).

-        Voltaire défie l’emprise de la religion sur la société.

-        L’américain Benjamin Franklin rassemble des talents de scientifique (il fait de nombreuses découvertes sur l’électricité autour de 1750), de philosophe (il milite, avec un siècle d’avance, en faveur de l’abolition de l’esclavage et affranchit ses propres esclaves dès 1772), de diplomate (1776 – 1783) et de juriste (il participe à la rédaction de la constitution étasunienne votée en 1787).

-        Diderot, lui, tente d’embrasser le savoir universel par la rédaction de la première encyclopédie (1751) où botanique, entomologie et médecine font d’importants progrès.

-        Rousseau s’impose comme un penseur social dont on discute âprement les positions (1750 – Discours sur la science et les arts).

-        D’Alembert élargit la recherche mathématique sur les questions d’équations algébriques et de dérivées (autour de 1740).

-        Adam Smith, Quesnay, Mirabeau ou Dupont de Nemours s’interrogent sur ce qui fait la richesse des nations et à leurs circuits de production, de commerce, d’échanges et de crédit : ce sont les premiers « économistes »...  

 

Dans cette soif de découvertes, on ne s’attache donc pas qu’aux aspects matériels et tangibles de l’univers mais aussi à des questions immatérielles : de nouvelles idées, de nouveaux concepts intellectuels sont élaborés. L’on s’intéresse aussi à divers phénomènes qui surprennent autant qu’ils inquiètent.

 

Ainsi, peu avant la Révolution française, en 1778, un étrange personnage connait, à Paris, un grand succès : le médecin autrichien Franz-Anton Mesmer (1734 – 1815). 

Encyclopedie Diderot

Constatant qu’il existe un magnétisme minéral (observé avec l’aimantation des objets) Mesmer est convaincu qu’il existe également un magnétisme des êtres vivants, lequel pourrait être interrompu lorsque ce « fluide » ne circulerait plus correctement, ce qui serait cause de maladie : une approche intuitive pas si éloignée que cela de la médecine chinoise (qu’il ignore). Pour favoriser cette circulation, Mesmer n’utilise cependant pas d’aiguilles d’acupuncture, il pense qu’il faut utiliser un « magnétiseur » dans le cadre de séances collectives de « magnétisme ». Cette nouvelle mode suscite un engouement certain : des dames de la bonne société se pressent au domicile de Mesmer et s’installent autour d’un baquet rempli de ferraille en se tenant par la main. Elles se grisent du frisson qu’elles disent ressentir, certaines tombent en pâmoison, on rapporte des crises de nerfs...

 

Mais Mesmer finit par être considéré avec suspicion : si l’époque n’est plus aux accusations de sorcellerie, son utilisation inquiétante de ce qui nous apparait aujourd’hui comme une approche de l’hypnose (très mal connu à l’époque), ses manières de rebouteux et ses théories dépourvues de rigueur scientifique finissent par le discréditer.

 

Il quitte la France en 1784-85.

 

Son travail a cependant retenu l’attention d’autres explorateurs de l’immatériel. Après lui, Armand-Marie-Jacques de Chastenet, marquis de Puységur (1715 – 1825), s’intéresse de près au « somnambulisme provoqué » : c’est le nom qu’on donne alors à l’hypnose. Il comprend que cet état n’est pas dû à un « fluide » difficile à quantifier mais, en fait, à un rapport interpersonnel spécifique entre « magnétiseur » et « magnétisé ».

 

Indépendamment de ces expériences, au vrai anecdotiques, le début du XIXème siècle marque surtout la fin des « Lumières » et l’entrée dans l’ère, concrète, de la Révolution industrielle.

 

 

XIXème siècle : la révolution industrielle se projette vers l’Infini (et au-delà !…)

 

Les esprits sont maintenant mûrs pour l’innovation, les découvertes, les expériences et leurs applications concrètes. A partir du XIXème siècle, le monde va entrer, pour le meilleur et pour le pire, dans une ère de progrès techniques à la fois continus et fulgurants et qui se poursuit encore de nos jours.

 

Au XVIIIème siècle, déjà, l’on avait utilisé la vapeur pour mouvoir les bateaux (1783 et le champenois Jouffroy d’Abbans), au XIXème, on circule en train (première ligne de chemin de fer en septembre 1825 en Angleterre). 

Scaphande John Lethbridge

Au XVIIIème siècle, l’anglais John Lethbrige (1715) avait inventé un engin (qui préfigurait le futur « scaphandre » de Benoit Rouquayrol) pour explorer le fonds des océans tandis que d’intrépides aéronautes avaient exploré les airs (1783 et les frères Montgolfier, 1857 et le planeur de Jean-Marie le Bris).

 

Au XIXème, on rêve déjà de l’espace quand, en 1862, Camille Flammarion publie son livre La pluralité des mondes habités (quant à une éventuelle vie extra-terrestre) et quand Jules Verne (1865) imagine des solutions techniques audacieuses pour voyager… De la Terre à la Lune.

 

Alors, si le monde physique est bientôt exploré, conquis, dompté, que reste-il comme « nouvelle frontière » ?

 

L’Au-delà.

 

Jusqu’ici, seule la religion pouvait s’autoriser à en parler. Jusqu’ici, découvrir l’au-delà, c’était pour après la mort : une perspective évidemment lointaine et où, forcément, les déçus des promesses non tenues ne viendraient pas se plaindre... Au XIXème siècle, désormais, d’aucuns veulent explorer l’au-delà en communicant avec lui. Dès la vie terrestre. Tout de suite. Ici-bas, maintenant, les vivants veulent parler aux morts ! Mais comment faire ?

 

Comme beaucoup de bonnes (et de mauvaises) idées, la mode de la communication avec les défunts va être lancée dans le Nouveau Monde, aux Etats-Unis, avant d’arriver en Europe environ vingt ans plus tard.

 

 

Année 1847 : les trois coups sont frappés (par les esprits ?...)

 

Tout commence en décembre 1847, dans l’état de New York (côte Est), quand la famille Fox s’installe dans la petite ville de Hydesville. Il y a le père, la mère et deux adolescentes : Margareth (14 ans) et Kate (11 ans). Les Fox sont protestants et de confession méthodiste. Méthodiste… Quèsaco ? Fondé au milieu du XVIIIème siècle par le prédicateur John Wesley, le méthodisme se caractérise par la recherche de la sainteté au niveau de l’individu, grâce à la capacité de résistance au péché et dans le cadre d’une discipline personnelle rigoureuse. Chez les Méthodistes, on ne fait pas dans la gaudriole. Dans la petite maison de bois qu’ils occupent désormais, la famille Fox succède à la famille Weekman, laquelle prévient les nouveaux occupants qu’elle a entendu d’inquiétants coups sourds, à l’origine indéterminé...

 

Etrange, car chez les Méthodistes, si on est peut-être un peu illuminés, on n’est pourtant pas farfelus…

 

Or, au début de l’année 1848 (au moment où, en France, éclatent des émeutes qui vont conduire à la mise en place de la IIème République : ça n’a aucun rapport avec le sujet, c’est juste pour situer dans le temps !), les Fox commencent à entendre, eux aussi, des bruits bizarres. Des coups, à la provenance inconnue, retentissent dans les murs et les planchers…

 

Le 31 mars 1848 est la nuit qui va marquer les esprits (frappeurs, évidemment !) Les filles et leurs parents comptent les coups répétés qui ébranlent furieusement les murs. A chaque coup frappé, Kate répond par un claquement de doigts ou frappe elle-même dans ses mains. Plus elle répond, plus les coups redoublent ! Les Fox estiment alors qu’une force inconnue essaie de leur dire quelque chose. Ils interrogent l’« esprit » qui prétend être celui d’un homme mort, enterré sous la maison !

 

Les Fox appellent les voisins. Inquiets mais pragmatiques, les Fox conviennent, avec le mystérieux « interlocuteur », d’un code qui utilisera l’alphabet. On épelle les lettres à voix haute. Pour se nommer, l’« esprit » frappe un coup après certaines lettres : on apprend alors qu’il s’appelle Charles B. Rosma et était colporteur. Et qu’on l’aurait assassiné…

 

Le lendemain, on entame des fouilles dans la maison : en vain. Mais, durant les semaines qui suivent, Margaret et Kate continuent à dialoguer avec l’« esprit ». Aussi leurs parents, inquiets de la suspicion que commencent à manifester les villageois, décident-ils de les éloigner : elles partent pour Rochester. A cette époque, on ne brûle plus les femmes pour sorcellerie mais, tout de même, de la prudence s’impose... A Rochester, les jeunes filles « emmènent » leur « esprit » qui continuent à communiquer avec elles. Il leur explique qu’il voit notre monde depuis l’Au-delà et suggère l’usage d’une table pour mieux dialoguer. Devenues de plus en plus célèbres, Margaret et Kate organisent alors des séances publiques et, bientôt, au Corinthian Hall de Manchester, une grande réunion de dialogue avec les « esprits ».

 

Si elles s’attirent critiques et méfiance, elles font aussi des émules. Aux États-Unis surtout car, pour l’heure, la vieille Europe n’est pas touchée.

 

Pas touchée ? Pas complètement. 

Presbytere hante Cideville

Dès 1840, en France, déjà, la presse et divers magazines s’étaient fait l’écho de plusieurs affaires étranges (nous dirions « paranormales » aujourd’hui) : apparitions et fantômes çà et là en province. En 1846, du côté du Panthéon, à Paris, des pierres avaient volé inexplicablement et des coups bizarres avaient retenti dans les murs de certaines habitations. Canulars ? Malveillance ? On restait perplexe et attentif…

 

On a raison car, en 1849, toujours en France, se produit la curieuse affaire de Cideville.

 

Cideville est une bourgade de Seine Inférieure (aujourd’hui Seine Maritime), près de Rouen dont le curé Tinel héberge, dans son presbytère, deux enfants dont il s’occupe (il leur apprend le latin). Cela lui procure un petit revenu qui améliore son ordinaire de ministre du culte (pourtant payé par les deniers publics, à l’époque). Il n’apprécie guère les guérisseurs, rebouteux et sorciers de sa région. Lorsqu’il découvre, un jour, l’un d’eux au chevet de l’un de ses paroissiens, le curé se met en colère et le chasse. Furieux, le guérisseur charge l’un de ses amis, un berger nommé Thorel (lui aussi rebouteux mais aux pouvoirs semble-t-il moindres) de… jeter un sort sur les enfants, afin de nuire au curé et que la garde des enfants lui soit retirée.

 

A partir du 26 novembre 1851, d’étranges phénomènes se manifestent alors au presbytère. Plusieurs témoins extérieurs (tel le Marquis Jules de Mirville, 1802 – 1873, auteur d’ouvrages sur les esprits, le diable, la religion, etc…) confirment la survenance de bruits, de coups sourds, de malaises qui touchent les enfants, de déplacements d’objets inopinés et inquiétants. L’affaire fait grand bruit dans la région et les autorités civiles et religieuses s’en mêlent.

 

A l’issue de diverses péripéties judiciaires, le dénommé Thorel est reconnu responsable, le 4 février 1852, des dommages causés dans le presbytère, sans que soit d’ailleurs clairement établie la façon dont il s’y est pris ! Par décision de l’archevêque, le 15 février suivant, les enfants, eux, quittent le presbytère. Tout rentre alors dans l’ordre.

 

Si l’on ne parle plus, à cette date, de sorcellerie, on s’interroge néanmoins sur les causes d’un tel tapage. Vous le comprenez, les consciences sont donc mûres quand, à partir de début 1853, la mode des « tables » touche l’Europe grâce aux publicités, affiches et prospectus que le vapeur Washington apporte à Brême. L’information se diffuse rapidement à la Prusse, à l’Autriche puis la Belgique. Au bout de quelques mois, c’est le tour de la France. Dans le pays de Descartes, on va commencer, aussi, à interroger les « esprits ».

 

 

Année 1853 : tout le monde à table(s) !

 

Au début, l’on s’efforce de respecter le protocole établi au États-Unis par les premiers « médiums » : on s’assemble autour d’une table ronde en bois en alternant hommes et femmes, on fait la pénombre et, petits doigts en contact, on se concentre et l’on attend que la table « parle » : qu’elle se soulève, qu’elle frappe des coups et qu’un « esprit » se manifeste.

 

On s’aperçoit bientôt que les tables petites et légères sont naturellement préférables : n’importe quel esprit pourra facilement les agiter tandis qu’une robuste table en chêne nécessitera au contraire un médium disposant d’un « fluide » puissant (et aussi un « esprit » costaud)…

  Planchette ecriture automatique

 

Par des perfectionnements habiles, on rend la conversation plus aisée : plutôt que d’épeler l’alphabet et d’attendre que la table se soulève pour valider la lettre proposée (une procédure évidemment lente), on y pose une tige de fer où une planchette et tous les apprentis-mediums y posent la main. On constate que, sous l’impulsion de la force collective, la planchette glisse, se déplace et désigne des lettres préalablement disposées sur la table, formant des mots qu’un assistant extérieur note scrupuleusement (nous verrons plus loin l’importance de la présence d’un spectateur extérieur et non directement engagé dans l’expérience).

 

L’esprit commercial et l’inventivité industrielle se mobilisant, certains magasins parisiens se spécialisent alors dans les planchettes à roulement à bille ou à porte-stylo-plume intégré ! On n’arrête pas le progrès.

 

C’est alors le début des expériences dites d’« écriture automatique » : là, le médium se laisse inspirer par l’« esprit » et rédige des phrases ou exécute des dessins. La qualité et le sujet des textes et des croquis sont évidemment variables. Ceux qui suscitent le plus d’intérêt de la part du public concernent évidemment souvent des thèmes situés au-dessous de la ceinture… C’est pourquoi, intuitivement, quelques esprits plus éclairés soupçonnent que ces dessins ne sont pas forcément le fait d’« esprits » mais la manifestation d’un inconscient qui reste à explorer…

 

Quoiqu’il en soit, en 1853, la mode des « tables tournantes » déferle sur la France, et spécialement Paris avec un succès énorme dans les salons bourgeois. On n’emploie pas encore le mot de « spiritisme » : pour cela, il faudra attendre autour de 1859-60 et l’influence décisive d’un intellectuel du nom d’Hippolyte Rivail (auto-surnommé « Allan Kardec ») qui défendra l’idée de réincarnation en affirmant qu’ il faut « naitre, mourir, renaître encore pour progresser ». 

tables tournantes XIXe siecle

Il va sans dire que l’activité des « tables tournantes » concerne essentiellement une élite fortunée et cultivée, celle qui a du temps à passer autour d’un guéridon (et encore faut-il en posséder un !) C’est la raison pour laquelle ces expériences attirent des grands noms de la littérature ou de la poésie, tous fascinés par ce qui est extra-sensoriel : l’au-delà, le surnaturel, l’âme, les appels intérieurs, la vie après la vie… Aussi le dramaturge Victorien Sardou ou l’écrivain Villiers de L’Isle-Adam vont-ils se passionner pour le phénomène, ainsi que les écrivains Guy de Maupassant ou Théophile Gautier. Les œuvres de ces derniers (par exemple Le Horla, pour Maupassant ou les Récits fantastiques de Gautier), traduisent très clairement leur goût pour le surnaturel et l’onirique.

 

Mais l’élite sociale est-elle la seule à se passionner pour ces phénomènes ? Ou ne fait-elle, en réalité, que traduire une évolution profonde des mentalités qui touche toute la société ?

 

L’historienne Nicole Edelman (L’Histoire n° 75, février 1985), spécialiste de l’histoire du paranormal, replace cet engouement dans le cadre de la modification que, depuis l’avènement des Lumières au XVIIIème siècle, la société entretient désormais avec le monde « non matériel » mais aussi, plus spécifiquement, avec la mort.

 

 

Face à l’inexplicable, l’engouement pour l’inexpliqué

 

Avant les Lumières, l’emprise de la religion dans tous les compartiments de la vie sociale conduisait à une interprétation extensive du « surnaturel » : Dieu ou le diable agissaient à tout moment dans la vie quotidienne et dans tous les domaines. La survenance d’épidémies, les maladies (spécialement neurologiques), les accidents climatiques et, plus généralement, tous les évènements inexpliqués, y compris les plus petits faits individuels, requéraient l'intervention des hommes de religion pour les expliquer et y faire face.

 

Or, à partir du milieu du XIXème siècle, c’est la science qui interprète ces évènements, qui les analysent, qui les traduit pour le commun des mortels et les lui explique.

 

« L’ère des grandes diableries est close » nous dit Nicole Edelman. Les cas de possessions, par exemple, et leur cortège de convulsionnaires et d’agité(e)s du bocal en tous genres ne sont plus désormais du ressort des exorcistes mais des médecins, qui s’efforcent d’approcher les mystères de l’hystérie.

 

Face à l’essor du matérialisme et du rationalisme, l’Église entreprend alors une reconquête des esprits (humains, cette fois !) et « resserre » le surnaturel sur la figure centrale du christianisme qu’est la Vierge Marie. L’Église valide ainsi officiellement les apparitions de celle-ci en 1830 à Catherine Labouré (24 ans) à Paris (très précisément au 140 rue du bac), en 1846 à La Salette (près de Grenoble) à la jeune Mélanie Calvat (15 ans) et Maximin Giraud (9 ans) et à Ceretto (Toscane) en 1853 à la jeune Veronica Nucci (12 ans) et Giovanni Battista (son frère, 9 ans). Ces évènements déclenchent d’importants mouvements de foules et de dévotions encadrés avec succès par l’Église. Le point culminant sera atteint quelques années plus tard avec les apparitions de Lourdes à la jeune Bernadette Soubirous (14 ans), en 1858 en un lieu qui a toujours la notoriété que l'on sait.

 

Simultanément, cette concentration sur un surnaturel bien identifié laisse sans explication tout un ensemble de faits qui, de leurs côtés, ne font l’objet d’aucune attention scientifique sérieuse et méthodique :

-        les « tables tournantes » en font partie

-        de même que la « télékinésie » (déplacement d’objets à distance)

-        la « clairvoyance » (don de divination)

-        la « clairaudience » (audition de voix intérieures)

-        l’hypnose

-        la « glossolalie » (expression dans des langues non apprises ou inconnues)

-        la lévitation

-        les apparitions, etc…

 

Reléguées aux confins de la superstition, du charlatanisme ou des tours de magie de foires, ces sujets sont délaissés par les scientifiques mais leur existence  permet aux consciences individuelles de « concilier spiritualisme et rationalisme » selon l’expression de Nicole Edelman et de fournir une « appréhension globale du monde que la science ne peut encore apporter et que la religion catholique n’offre plus ».

 

 

Dialoguer avec les vivants, c'est bien mais avec les morts, c'est mieux

 

Nicole Edelman reprend les thèmes de Philippe Ariès (1914 – 1984), grand historien de la mort (La mort en Occident, 1975 : ardu, votre serviteur eut à le lire durant ses études !) pour expliquer combien, au XIXème siècle, le rapport de l’individu avec la mort se modifie.

 

Au Moyen Age, compte tenu de la mortalité importante et des fortes solidarités locales, « la mort était familière, apprivoisée ».

 

A partir des Lumières, « la mort a un sens nouveau. On la dramatise, on l’exalte, on la veut impressionnante, accaparante ». On donne une solennité inédite aux obsèques, comme en témoigne celles des « grands hommes » dont on commémore les anniversaires de la date de décès et dont on assure un culte fidèle du tombeau. La Révolution française, avec sa pompe funèbre et son Panthéon, en offre l’exemple frappant quant, à l’inverse, les tombes des rois de France, pourtant personnages sacrés de leur vivant, ne firent, durant dix siècles, l’objet d’aucune commémoration particulière.

 

Au niveau du simple individu, c’est la même chose : la mort est désormais vécue comme une « rupture » intime, un « arrachement inacceptable ». On cherche donc, par tous moyens, à retrouver la présence du disparu. C’est la raison de l’engouement pour les séances de « tables tournantes » qui offrent, croit-on, l’opportunité d’un moment d’intimité retrouvée entre les vivants et les morts.

 

Nicole Edelman introduit, enfin, avec pertinence que ces séances permettent à la femme, (qui est bien souvent le médium du groupe) de « renouer avec le modèle plus ancien de la voyante et de la Pythie » : une façon pour la femme de retrouver une place centrale quant la société qui l’entoure la traite au contraire de façon assez dégradée…

 

Ces prolégomènes achevés, revenons à Victor Hugo. En cette année 1853, Delphine de Girardin, vient lui rendre visite à Jersey. Pourquoi Victor Hugo vit-il à Jersey ? Jetons un bref coup d’œil sur la vie de l’homme (parfois poignante et dramatique comme ses propres poèmes) pour comprendre comment Hugo en est arrivé là.

 

 

Victor Hugo, poète un jour, poète toujours…

 

victor-hugo-1.jpg

Victor Hugo est né en 1802. « Ce siècle avait deux ans… » écrit le poète en 1831 dans le recueil Les feuilles d’automne : une grossière erreur (probablement pas délibérée) puisque le XIXème siècle ne commença qu’en… 1801 pour se terminer en… 1900. Victor est le fils du général d’Empire Joseph Hugo et de Sophie Trébuchet. Son enfance est marquée par les diverses affectations de son père : Paris, Naples, Madrid…

 

Victor commence à écrire des poèmes à l’adolescence, encouragé par son milieu familial et ses professeurs. A 14 ans, il rêve de gloire littéraire et affirme, avec l’aplomb de l’adolescence : « Je veux être Chateaubriand ou rien[] » avant de participer à divers concours de poésie. A 19 ans (1821), parait son premier recueil de poèmes, Odes qui se vendent à 1500 exemplaires.

 

Un an plus tard, il épouse Adèle Foucher, une amie d'enfance avec laquelle, entre 1823 et 1830, il aura 5 enfants. Notons au passage que quatre d’entre eux (Léopold, Léopoldine, Charles et François-Victor) mourront avant lui tandis que la cinquième (Adèle) sera mentalement déficiente…

 

Rapidement, Hugo vit de la vente de ses livres, même si certains reçoivent des accueils décevants. Sa femme et lui fréquentent les cercles romantiques mais aussi des musiciens (Berlioz, Liszt) et des peintres (Delacroix). En 1831, il fait paraître Notre-Dame de Paris. A partir de cette date, il se consacre au théâtre pour plus d’une décennie, encouragé par le… scandale de sa pièce Hernani (1830), lequel accroît la notoriété de l’oeuvre !

 

En 1833, Hugo rencontre l'actrice Juliette Drouet, qui restera sa maîtresse durant toute sa vie (même s’il en aura d’autres). En 1841, Hugo entre (après 3 essais infructueux) à l’Académie Française : il a 39 ans. A partir de 1843 et la mort accidentelle, par noyade à Villequier (Seine-Maritime) de sa fille Léopoldine et du mari de celle-ci, Charles, sa création littéraire se ralentit très fortement pendant une dizaine d’années.

 

En 1845, nomme « pair de France » la Monarchie de Juillet (régime du roi des Français Louis-Philippe issu de la branche des « Orléans », c’est-à-dire des descendants de Philippe, frère de Louis XIV) le nomme "pair" (sorte de sénateur). Les motivations qui poussent Victor Hugo à accepter une nomination qui risque de l’instrumentaliser au profit du régime quasi-monarchique ne sont pas claires. Hugo est-il un démocrate dans l’âme qui entend peser de l’intérieur sur le système pour le libéraliser ? D’aucuns le pensent. Hugo saisit-il l’occasion d’un poste prestigieux pour accroître sa notoriété mais sans aucune conscience politique réformatrice établie ? D’autres le soupçonnent. Hugo n’est, à l’évidence, pas un réel « démocrate » qui se range du côté du peuple (un « socialiste »).

 

Au vrai, Hugo semble surtout un nostalgique du bonapartisme dont la dimension héroïque et quasi-romantique le fascine.

 

La preuve : à l’avènement de la Seconde République en 1848 (celle qui abolit l’esclavage, celle qui instaure le suffrage universel masculin et celle qui porte démocratiquement à sa tête le prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er), Hugo est élu député et siège dans les rangs des… conservateurs. Et s’il critique la violence de la répression des émeutes ouvrières qui s’ensuivent, Hugo y participe personnellement. Progressiste, certes, mais pas trop, Hugo.

 

Du moins au début. Car Hugo prend rapidement ses distances avec le régime, pourtant républicain, qu’il juge réactionnaire sur le plan social. Ce n’est pas tout. En décembre 1851, un peu moins d’an avant le terme légal de son mandat (fixé à 4 ans à l’époque) le président Bonaparte effectue un coup d’état pour se maintenir au pouvoir. Hugo est indigné, condamne le nouveau régime, célèbre les idées et liberté et de démocratie, agonit littéralement Louis-Napoléon Bonaparte de critiques et part en exil à Bruxelles. La publication de son pamphlet Napoléon le petit rend le gouvernement français fou de rage, lequel met les pouvoirs publics belges sous pression. Hugo quitte alors Bruxelles en 1852 pour l’île anglo-normande de Jersey.

 

 

L’appel des tables

 

Dans son exil à Marine Terrace, Hugo n’est pas seul, il a emmené sa femme Adèle, ses trois enfants Charles, François-Victor et Adèle et… sa maitresse Juliette Drouet (qui ne loge pas au même endroit, cependant, mais s’est installée dans la demeure appelée Nelson hall !). De loin, Hugo s’intéresse à la vie politique parisienne, il aide aussi financièrement quelques exilés impécunieux. Il reçoit des visites, assez rares.

 

C’est le cas de celle que lui rend Delphine de Girardin, en ce 6 septembre 1853. Qui est Delphine de Girardin ? Elle est une femme de lettres spirituelle, épouse du directeur du journal La presse, fondé en 1836. Sous la Monarchie de juillet (1830 – 1848), elle a tenu un « salon » littéraire très couru où la bonne société chic parisienne venait agiter des idées progressistes en prenant le thé et en déclamant des poèmes. En 1853, si elle s’intéresse encore beaucoup à la vie politique parisienne, elle s’adonne surtout avec zèle à la nouvelle activité à la mode, celle des tables tournantes.

 

« Faites-vous des tables ? » finit-elle donc par demander au poète. Ce n’est pas le cas. Dans l’entourage d’Hugo, on n’a que méfiance pour cette « fluidomanie ». Delphine en explique alors l’exercice au poète : le guéridon, l’alphabet, les coups… Hugo et ses amis l’écoutent poliment, avec beaucoup de scepticisme et un brin de condescendance. Puis tout le monde va se coucher. 

 

Victor Hugo n’a, en fait, aucune tendance au mysticisme. Comme tous les romantiques, il est bien sûr interpellé par la question religieuse : quelle place la religion, ses dogmes, ses mystères et son surnaturel, peut-elle désormais avoir dans un monde en pleine mutation politique et technologique ? Mais il n’est certainement pas un « chrétien » comme on l’entend : aucune trace d’un quelconque baptême ni communions ni d'aucune pratique régulière mais, cependant, une solide culture générale classique donnée par sa mère qui inclut, évidemment, la connaissance de la religion (chrétienne, cela s’entend).

 

La « religion » de Victor Hugo est en fait plutôt une philosophie personnelle laïque marquée par l’empathie envers l’espèce humaine. C’est une synthèse entre le socialisme, le saint-simonisme (l’avènement d’une société fraternelle dont la direction reviendrait à ses membres les plus compétents au bénéfice de l'intérêt général) et divers courants de pensée de l’époque qui cherchent a opérer le syncrétisme des grandes religions pour en retirer un socle commun. Simultanément, au-delà de cela, Victor Hugo est convaincu qu’il existe un monde invisible qui mène jusqu’à Dieu et que le poète, par l’inspiration qui l’anime, est spécialement appelé à emprunter, même modestement, ce chemin.

 

C’est pourquoi Victor Hugo rejette la perspective d’une domination des consciences par la science (voir la suite)…

 

Bonne journée à tous et à toutes.                                      

 

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Mael3rd 02/07/2012 14:35


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les obsèques des grands hommes sont solennelles comme par opposition aux petites gens

Sho dan 02/07/2012 14:43


Bonjour Allez tout en bas de la page (mais alors, tout en bas en bas...) Il y a alors les formules suivantes (c'est standard sur tous les blogs d'over-blog) : "Créer un blog gratuit sur
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un message auquel je répondrai avec plaisir.


Le vieux scaf' 25/01/2012 09:23


Très bon article sur une époque interressante avec ce grand homme qu'était Victor Hugo


Je n'ai pas eu le temps de lire le tout mais je vais y revenir


Par contre, une erreur


Lethbridge n'a jamais inventé un scapghnadre autonome


Il en est loin comme on peut le voir sur l'image son "Tonneau" était relié par des cables en surface. Mais c'était pour l'époque une belle invention


Le véritable scaphandre autonome à été inventé par Benoit Rouquayrol à Espalion en 1860 et amélioré par la suite avec son cousin Denayrouse


Le scaphandre Cousteau gagnan bien plus moderne s'en est largement inspiré, ce qui donne lieu quelquefois à des polémiques qui pourraient figurer dans La Plume et le rouleau


Signé


Le Vieux Scaf'

Sho dan 25/01/2012 11:05



Excellente contribution : j'avais choisi le scaphandre à dessein en espérant une réaction venue des profondeurs ! Je mets donc la chronique à jour. A bientôt. 



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