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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1858 : ORSINI tente d'assassiner NAPOLEON III

Publié par La Plume et le Rouleau sur 7 Décembre 2009, 01:20am

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Chers ami(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

Pas si facile de réussir un « assassinat parfait »...  Et les lignes qui vont suivre vont vous montrer que, lorsque des tentatives échouent, elles peuvent être à l’origine de situations confuses, grotesques ou inattendues ou encore peuvent avoir des conséquences très éloignées du drame principal. Sans parler du fait que les assassins ne soient pas toujours ceux que l’on croit… à moins que ce ne soient les victimes !

 

Jetons donc (enfin) la clarté sur quelques ténébreuses affaires que nous déroulerons au fil des épisodes à venir. Il y en aura quatre :

 

- Une affaire explosive : en 1858 à Paris, on jette brutalement des bombes sur le cortège de l’empereur Napoléon III qui se rend à l’opéra ! L’auteur de l’attentat déteste-t-il l’art lyrique ou le régime impérial ?

- Une affaire à ne pas rater : en 1959 à Paris encore, on mitraille sans vergogne la voiture du sénateur de centre-gauche François Mitterrand ! Qui peut avoir des raisons de vouloir lui trouer la peau ?

- Une affaire qui roule : en 1977 en région parisienne toujours, on revolvérise la Citroën neuve du chanteur Claude François ! Les tireurs forcenés en veulent-ils aux chevrons de la voiture ou à la chetron du chanteur ?

- Une affaire pas très catholique : en 1981 sur la place Saint-Pierre de Rome, un canon vraiment peu canonique est pointé sur le pape Jean-Paul II : on tente d’expédier le souverain pontife ad patres ! Sur qui, et quand, la justice immanente va-t-elle réellement abattre sa Droite (forcément) terrible ?

 

Nous allons voir cela.

 

Commençons par nous retrouver en 1559 : à cette date, les émissaires du roi de France Henri II et du roi d’Espagne Philippe II signent la paix dite du Catteau-Cambrésis. L'Espagne gardera dorénavant, et jusqu'au début du XVIIIe siècle, une domination sur la mosaïque d'états, royaumes et duchés du nord de la péninsule italienne (sauf Gênes et Venise qui sont des républiques) et sur les états de Savoie et Piémont.

 

Trois siècles plus tard, en 1858, c’est l’Autriche-Hongrie, héritière de l’empire austro-hispanique des Habsbourg et de Charles Quint, qui domine le nord de l’Italie (Lombardie, Vénétie, Modène, Toscane). Le centre de l’Italie est sous l’autorité du pape lui : il en est ainsi depuis le Moyen Age. On a en effet un peu oublié aujourd’hui que, si le pape est un leader spirituel à l’action politique, il fut aussi, pendant dix siècles, de la fin du VIIIème siècle à la fin du XIXème siècle, un chef d’état à part entière, homologue des autres souverains d’Europe, mais aussi un chef militaire disposant de forces armées et le seigneur de terres où travaillaient des manants et sur lesquels marchands et bourgeois payaient taxes et péages pour circuler.  Et, au XIXème siècle, le pape n’a évidemment nul envie de renoncer à ce statut !

 

Or, au XIXème siècle, l’idée de « nation » est, d’une certaine manière, une idée neuve en Europe. Elle doit beaucoup en cela à la Révolution française. Par sa langue, par sa culture, l’on se sent désormais « citoyen » d’une communauté et non plus seulement « sujet » d’un monarque, lequel pourrait, à la suite d’un traité quelconque, vous échanger éventuellement avec une autre région.

 

Dans ce contexte, la situation de morcèlement qui caractérise la péninsule italienne devient intolérable pour nombre d’Italiens, ardents « patriotes » partisans de la réunification. Les états pontificaux, en coupant de pays du nord du sud (de l’Adriatique à la Méditerranée) constituent un verrou que les « patriotes » doivent forcément faire sauter s’ils veulent unifier le pays. Oseraient-ils faire la guerre au pape ? Certes oui ! Mais auraient-ils le moyen de la gagner ? Pas sûr car l’on n’attaque pas le pape impunément.

 

Le « Parti patriote modéré » de Camillo Cavour s’inscrit dans une logique politique au sein du royaume de Piémont-Sardaigne). A l’inverse, le remuant groupe « Jeune Italie » de Giuseppe Mazzini et de Giuseppe Garibaldi a fait le choix de méthodes plus radicales et musclées.

 

Pour faire avancer leurs projets, les « patriotes » italiens comptent, dans leur ensemble, sur l’appui du Français Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon 1er et qui a été élu Président de la toute jeune « IIème république » mise en place en février 1848. Louis-Napoléon Bonaparte a en effet des idées sociales avancées et des positions en faveur du « principe des nationalités ».

 

Dès février 1848, des révoltes populaires éclatent en Italie du nord contre l’occupation autrichienne. Le roi de Piémont-Sardaigne, Charles-Albert, qui compte fédérer la rébellion, déclare, le 25 mars 1848, la guerre à l’Autriche avec 30 000 hommes. Au début, il est soutenu par le pape Pie IX qui lui alloue 7 500 soldats conduits par le général Durando. Mais, bientôt, Pie IX comprend que l’expulsion des Autrichiens pourrait avoir pour conséquence de fonder, non seulement, un royaume d’Italie « du nord » mais aussi bien un royaume… de toute l’Italie ! Le pape prend conscience que, si les Autrichiens étaient chassés, la pérennité de ses états serait, de fait, menacée. Au printemps 1848, Pie IX fait volte-face et retire son soutien à l’armée sarde.

 

Désemparés, affaiblis et désorganisés, les Sardes se font battre par les Autrichiens à Custoza (juillet 1848). C’est le début d’une période chaotique où les batailles s’enchainent et où, malgré quelques victoires italiennes, les Autrichiens prennent progressivement l’avantage. Début 1849, profitant de leurs succès, les Autrichiens, désireux de faire payer au pape sont appui initialement accordé aux Italiens, entrent dans… les états pontificaux et y installent un pouvoir corrompu et brutal à leur solde. Cela entraîne en retour de nouveaux soulèvements populaires tandis que, cette fois, Pie IX proteste contre les Autrichiens.

 

Le pape Pie IX est alors obligé de fuir de Rome. Pour la France, grande nation catholique dont l’électorat pèse lourd, l’humiliation du souverain pontife n’est pas tolérable. Louis-Napoléon Bonaparte envoie alors les troupes nécessaires pour que, par la force, le souverain pontife puisse être réinstallé au Château Saint-Ange début 1849. L’intervention de la France en février  1849 reste donc limitée à une restauration du statu quo ante : il n’est naturellement pas question de faire la guerre à l’Autriche, ni d’aider à l’unification de l’Italie.

 

Pendant, 10 ans jusqu’en 1858, la situation va rester très confuse : l’Italie reste partiellement occupée par les Autrichiens et des affrontements militaires y ont lieu de façon sporadique.

 

Pour les « patriotes » italiens, la déception et les attentes sont grandes. Louis-Napoléon Bonaparte, devenu empereur entre-temps (1852), n’a pas donné l’impulsion qu’ils attendaient à l’indépendance et à l’unification de l’Italie. Napoléon III a certes pris des contacts discrets avec Cavour, ministre du Piémont-Sardaigne et modéré mais, concrètement, rien n’a avancé. Au nord : le chaos et l’oppression autrichienne subsistent. Au centre : les états du pape demeurent. Au sud : le royaume de Sicile reste pauvre et faible.

 

Car Napoléon III est soucieux de ses bonnes relations avec les catholiques Français et avec le pape autant qu’avec l’Autriche : ce grand écart ne va pas pouvoir être tenu bien longtemps. D’aucuns sont résolus à le forcer, coûte que coûte, à prendre fait et cause pour l’unification de l’Italie : parmi eux, un dénommé Teobaldus Orsus Felice Orsini (on l’appellera Orsini, c’est plus simple).

 

Né en 1819, Orsini une âme de révolutionnaire patriote précoce et, dès l’âge de 18 ans, il rejoint la « Jeune Italie » de Mazzini. En 1845, il est condamné aux galères à perpétuité (on a le temps d’y mourir avant) pour avoir conspiré contre le gouvernement pontifical mais il est amnistié au bout d’un an. En 1848, il fait évidemment, le coup de feu contre les Autrichiens puis, en février 1849, contre les Français qui rétablissent le pape à Rome. Les années qui suivent le voient vivre dans la clandestinité et fomenter des complots et des insurrections qui, tous, échouent.

 

Arrêté en décembre 1855 par les Autrichiens, Orsini est emmené à Vienne puis emprisonné à la citadelle de Mantoue d’où il s’échappe le 30 mars 1856 pour rallier l’Angleterre : il y retrouve divers opposants italiens au sein d’une faune bigarrée alimentée par la tradition britannique consistant à donner asile à tous les opposants pourchassés pour leurs idées dans leur pays natal. Au milieu de ces réprouvés qui errent et organisent des complots de comptoir, Orsini est une véritable vedette : sa vie aventureuse émerveille et intrigue. Orsini en rajoute même, racontant ainsi que, en Italie, les femmes sortaient sur le seuil de leur porte pour le voir passer !

 

Au-delà de ces rodomontades, Orsini, qui ne parvient pas à prendre contact avec le modéré Cavour, développe une théorie simple : « L’Italie ne peut rien faire de durable sans l’intervention de la France républicaine ». Napoléon III constitue donc en lui-même un obstacle : « Qu’il disparaisse et ce sera la révolution en France et aussitôt, par contrecoup, la révolution en Italie ! » Dans l’esprit exalté de ces « patriotes », Napoléon II devient donc l’homme à abattre. Pour ce faire, Orsini décide de perpétrer un attentat à la bombe. Nous sommes maintenant à la fin de 1857. Orsini parvient à se procurer cinq machines infernales en fonte auprès d’un Anglais du nom d’Allsop puis recrute deux autres Italiens : des nommés de Rudio et Gomez. C’est avec eux qu’il veut commettre l’attentat.

 

Je vous passe les détails assez sinueux du convoyage des armes mais, pour simplifier, disons qu’Orsini parvient à capter la confiance d’Italiens absolument pas au courant du complot et qui acceptent de convoyer les bombes à Bruxelles puis à Paris : démontées, elles sont déclarées à la douane comme des « machines à gaz ». Piéri, lui, part de Birmingham pour Paris avec quatre pistolets. Orsini, pour sa part, quitte Londres le 7 décembre 1857 pour se rendre à Bruxelles puis Paris… avec un faux passeport sous le nom… d’Allsop. De son côté, il emporte 750 grammes de… poudre « fulminante » qui peut exploser à tout moment : et qu’il humecte donc réguliérement pour éviter tout échauffement (fatal) !

 

Orsini s’installe à Paris au 10 rue du Mont-Thabor (1er arrondissement) en louant une chambre meublée (un « garni ») au rez-de-chaussée. Il se présente aux concierges, les Morand, comme « Anglais » et « marchand de bière ». Il amène avec lui un domestique du nom de Swiney, qui n’est autre que le dénommé Gomez. Les deux hommes fourbissent leurs armes et Orsini-Allsop, désormais, fait sécher sa poudre afin qu’elle soit opérationnelle pour le jour de l’attentat. Celle-ci ne séchant pas assez rapidement, Orsini se place même avec elle devant sa cheminée, un thermomètre dans une main et une montre dans l’autre afin de mesurer les conditions exactes de temps et de chaleur nécessaires au séchage… mais pas trop !

 

L’attentat va avoir lieu le 14 janvier 1858 : ce soir-là, en effet, Napoléon III et l’impératrice Eugénie se rendent à l’opéra (le bâtiment n’existe plus aujourd’hui, ayant brûlé en 1873) situé 12 rue Le Peletier (9ème arrondissement) pour une représentation extraordinaire au bénéfice du chanteur Massol Le couple impérial est attendu à 20 h 00…

 

Il y a 4 conjurés : Orsini (deux petites bombes), Piéri (une grosse bombe) et Gomez (une grosse bombe) et Rudio (une petite bombe). Ils se répartissent les rôles : c’est Gomez qui lancera le premier engin et, à la faveur de la panique créée, les autres suivront. De 17 h 00 à 19 h 00, on règle les derniers détails et l’on débouche des bouteilles de vieux vin pour se donner du courage. A 19 h 00, on se sépare et chacun rejoint séparément le boulevard des Italiens (par lequel doit arriver le carrosse avant de tourner dans la rue Le Peletier) et la place qui lui est assignée.

 

Ce que les conjurés ne savent pas, c’est qu’une lettre anonyme mystérieuse a dénoncé leurs sombres desseins aux Autorités françaises dès leur départ d’Angleterre. Ce qu’ils ignorent également c’est que la police française a provisoirement perdu leurs traces…  Pas longtemps. A peine arrivés à l’entrée de la rue le Peletier, Piéri est reconnu (totalement par hasard) par un agent de police : il est immédiatement arrêté ! Les trois autres terroristes n’ont pas le temps de réfléchir aux conséquences de ce coup dur : le couple impérial arrive, l’heure est à l’action. Les trois hommes se placent devant l’opéra.

 

Une première voiture à cheval, précédée de lanciers à cheval, s’est engagée dans la rue Le Peletier. La seconde voiture est celle de Napoléon III et de sa femme Eugénie. Elle s’arrête maintenant devant le perron de l’opéra. Orsini saisit l’instant : Gomez puis Rudio puis lui lancent successivement chacun un engin explosif. Les deux premiers explosent en avant du carrosse (sous l’escorte de lanciers et sous les chevaux de l’attelage), la troisième explose sous la calèche elle-même, qui est renversée sous le choc.

 

Le souffle de la déflagration a volatilisé les vitres de la façade et éteint les réverbères de la rue désormais plongée dans le noir. C’est la confusion, la panique, le chaos, les cris, les appels au secours des victimes, les hennissements des chevaux déchiquetés, la terreur des survivants qui, affolés, piétinent les blessés, l’horreur du sang qui se répand sur les pavés.

 

La lumière revient avec peine. L’impératrice a été projetée à terre, elle est éclaboussée de sang mais n’est pas blessée. L’empereur est également indemne. Tous deux ont été protégés par le blindage du sol de leur véhicule. On les pressent de ne pas s’attarder et de paraître à l’opéra, dans leur loge : leur présence coupera court à d’éventuelles rumeurs. Ils y font une apparition courte avant de regagner leur domicile sous les vivats de la foule.

 

Le bilan est lourd : 156 blessés dont 21 femmes et 11 enfants. Sur ces 156 victimes, 12 mourront des suites de leurs blessures. Rudio s’éclipse et rentre chez lui. Gomez, en proie à la panique, se réfugie dans le restaurant italien Broggi, sur les lieux même de l’attentat ! Orsini est lui-même blessé à la tête : c’est la raison pour laquelle il n’a pu lancer son second projectile. Profitant de la confusion, il se débarrasse de sa bombe et de son pistolet. C’est un bon réflexe car, le voyant blessé, des passants s’empressent de lui porter secours et le portent chez un pharmacien de la rue Laffitte (parallèle à la rue Le Peletier). De là, après quelques soins, il commande une voiture qui l’emmène chez lui.

 

Pendant ce temps, la police interroge Piéri et remonte vite la trace de tous les conjurés. Rudio, qui loge dans le même hôtel que Piéri, est vite arrêté. Le personnel du restaurant où se trouve Gomez alerte les enquêteurs qui l’appréhendent. Grâce à Gomez (qui se faisait passer pour le domestique d’Orsini), la police arrête Orsini à son domicile de la rue du Mont-Thabor à 4 heures du matin. L’enquête a donc été menée tambour battant avec un peu de chance (il en faut) et beaucoup de célérité : c’est un succès.

 

L’attentat, par sa violence et son caractère à la fois spectaculaire et miraculeux (pour le couple impérial !) émeut l’opinion et c’est avec intérêt que celle-ci suit le déroulement du procès d’assises qui se déroule à partir du 25 février 1858. Les quatre criminels y jouent évidemment leur tête.

 

- Gomez choisit les excuses et le repentir avant de rappeler qu’il était aux ordres d’Orsini… puisqu’il en était d’ailleurs le domestique ! Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité et envoyé au bagne.

- Rudio invoque sa misère : c’est la pauvreté qui l’a conduit à accepter de s’associer au crime. Il est condamné à mort. Sur la demande de l’Impératrice, Napoléon III commue sa peine : il rejoint Gomez au bagne.

- Piéri s’embarque dans un discours confus auquel personne ne comprend rien. Il est condamné à mort.

 

Vient le tour d’Orsini, cerveau de l’attentat, qui fait montre d’une grande dignité. Parfaitement calme, il méprise ses complices et revendique son crime en explicitant les motivations. Son avocat, l’habile Jules Favre, parvient un instant à faire oublier l’horreur de l’explosion en se livrant à un vibrant plaidoyer en faveur de l’unité d’une Italie asservie et démembrée et à insister sur l’abnégation qui anime Orsini au bénéfice d’un idéal qui le dépasse. Il lit pour cela une lettre qu’Orsini, depuis sa prison, a adressé à Napoléon III et dont celui-ci, c’est inattendu, a autorisé la publication dans le Moniteur, organe officielle du régime impérial : « Que votre Majesté ne repousse pas le vœu suprême d’un patriote sur les marches de l’échafaud, qu’elle délivre ma partie et les bénédictions de 25 millions de citoyens la suivront dans la postérité. »

 

Peine perdue : Orsini est condamné à la guillotine. Dans les jours qui précèdent son exécution, il écrie encore une lettre à Napoléon III : il y adjure les Italiens de préférer l’union, le dévouement et l’abnégation au choix du terrorisme : cette lettre, Napoléon III la transmettra à Cavour.

 

Le 13 mars 1858, à 6 heures du matin, Orsini et Piéri sont réveillés et on leur coupe les cheveux et le col de chemise. Piéri a tellement peur qu’il claque des dents et Orsini, s’adressant à un gardien, demande : « Veuillez prier monsieur l’exécuteur de ne pas jeter ma tête dans le même panier que cet homme qui tremble » ! Lesdeux hommes sont exécutés devant la prison de la Roquette (soit au  après qu’Orsini, impassible, eut crié « Vive l’Italie ! Vive la France ! ». Le calme, le sang-froid et la dignité du patriote italien forcent l’admiration de tous les chroniqueurs présents.

 

C’est fait. Orsini est mort. Est-ce pour autant la fin de cette histoire ?

 

Non. Comme souvent, ce qui est réellement le plus intéressant, dans cet épisode, ne réside pas dans son déroulement mais plutôt dans ses conséquences : c’est toute la philosophie des Chroniques de la Plume et du Rouleau.

 

L’existence d’un attentat contre la personne de l’empereur donne, à court terme, l’occasion au régime de renforcer sa nature répressive. Le Ministère de l’Intérieur est confié à un militaire, le général Espinasse. Une loi de « sûreté générale » est votée et rapidement appliquée : elle est particulièrement radicale. Tout individu simplement « suspecté » peut se voir infligé une amende ou encore être placé en détention dans l’attente de son procès. Et s’il a fait, par le passé, l’objet d’une condamnation politique, il peut même être directement arrêté et exilé… sans procès ! La brutalité de ces mesures soulève l’indignation : elles traduisent le caractère extraordinairement répressif du régime tandis que Napoléon incarne celui qui, qu’il le veuille ou non, entrave l’unité italienne. Des manifestations ouvrières ont lieu au printemps 1858.

 

Napoléon III, pourtant, va donner à sa politique une orientation d’un grand courage et opérer un acte politique d’une grande habileté dont les répercussions à long terme vont être immenses. Il prend secrètement (et à l’insu de ses ministres) contact avec Cavour qu’il rencontre à Plombières (Vosges) le 20 juillet 1858.

 

Au terme de sept heures de tête-à-tête, Napoléon III et Cavour parviennent à un accord hardi (et sans le consentement de qui que ce soit d’autre) : la France promet d’envoyer des troupes françaises en Italie du nord au cas où l’Autriche commettrait un « geste agressif » (une condition assez facile à remplir et qui n’est donc qu’un prétexte), l’Italie du nord formerait un seul état (mettant au passage la main sur divers états pontificaux du nord !) dirigé par le roi Victor-Emmanuel II de Savoie ; le pape, lui, prendrait la tête d’une confédération rassemblant ce qui lui resterait de ses états pontificaux et du sud de l’Italie ; la France, elle, récupérerait le comté de Nice et la Savoie. Voilà pour le papier. Sur le terrain, évidemment, les choses vont être un peu différentes :

 

-

Opposés aux Autrichiens en Italie, les Français remportent les victoires de Magenta et de Solferino (juin 1859) qui permettent au régime de retremper sa popularité dans des succès militaires et aux Parisiens d’avoir un boulevard et une avenue à ces noms

 

- En 1860, la France reçoit le Dauphiné / Savoie et Nice : les frontières de la France moderne sont définitivement tracéeset, hormis la période 1871 – 1918 où l’Alsace et la Moselle seront allemandes, elles ne bougeront plus.

 

- En 1861, le Royaume d’Italie est proclamé par Victor-Emmanuel II avec une constitution libérale. A cette date, des troupes françaises stationnent encore dans Rome où elles sont pour mission de défendre le pape.

 

- Malgré des avancées chaotiques, l’unification de l’Italie est désormais inexorable (Florence est annexée en 1865 et la Vénétie passe définitivement dans les mains de l’Italie en 1866). Napoléon III, certainement consciemment, a contribué à ce processus aux dépens des états pontificaux qui sont progressivement annexés par les « Patriotes » au grand dam des catholiques français.

 

- En 1870, le pape ne règne plus que sur la seule ville de Rome. C’est alors que survient la guerre franco-prussienne qui voit, avec la défaite de Sedan le 2 septembre 1870, la chute du régime impérial et la proclamation de la (Troisième) république (4 septembre 1870). Le nouveau gouvernement républicain rapatrie alors les troupes françaises qui évacuent définitivement Rome.

 

- Le pape est désormais privé de toute puissance temporelle : furibard, il excommunie derechef le roi Victor-Emmanuel et interdit désormais aux catholiques (italiens et français) de participer à la vie politique des gouvernements républicains (la république est considéré comme « non expedit » = « ne convient pas »). L’Italie, elle, gagne alors également ses frontières modernes qui, non plus, ne bougeront plus jusqu’à aujourd’hui.

 

- La France a, à l’évidence, joué un rôle décisif dans l’unité italienne : les troupes de Garibaldi ne l’oublient pas et, durant l’automne 1870, participent aux combats qui se livrent contre les troupes prussiennes. 

 

Le geste d’Orsini, à court terme, lui aura coûté sa tête. A plus long terme, cette tentative ratée d’assassinat, grâce à une conjonction de faits ultérieurs, aura eu une portée immense, politique et géographique : c’est là toute la magie de la découverte de l’histoire, où l’on voit que des faits isolés et ponctuels peuvent avoir des répercussions inattendues sur une durée infiniment plus longue…

 

Et il n’y a pas que ceux qui sont au pouvoir qui sont menacés : ceux qui y aspirent le sont parfois tout autant : nous allons nous en convaincre avec une autre odyssée véritablement tragi-comique : celle de François Mitterrand. 
 

D’une seule accélération de notre machine à remonter le temps, transportons-nous maintenant exactement un siècle plus tard : en 1959 tout rond. Les années 50 - 60 : une époque où les femmes vraiment élégantes ne sortent pas sans chapeau, où les enfants du baby-boom entrent dans l’adolescence, où les ¾ des appartements n’ont pas l’eau courante mais où l’on commence à aspirer à consommer davantage et, aussi, durant laquelle le « maintien de l’ordre » en Algérie fait rage…

Bonne journée à toutes et à tous.                    

 

La Plume et le Rouleau © 2009 - Tous droits réservés

 

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Marc Lefrançois 27/04/2010 13:53


Oui, je m'étais passionné pour cette affaire... Bravo pour tes chroniques historiques!


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