1902 : Emile ZOLA, vie et mort sous le signe de la POLEMIQUE

Publié le par La Plume et le Rouleau

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Le 6 avril 2011, le nom du poète martiniquais et chantre de la « négritude » Aimé Césaire était gravé sur une plaque, solennellement déposée au Panthéon, à Paris, en présence du Président de la République Nicolas Sarkozy. Cependant, contrairement à d’autres personnages ayant reçu avant lui un tel honneur, tel Alexandre Dumas (son prédécesseur à être honoré d’une entrée dans ce monument) ou Mirabeau (« panthéonisé » dans la ferveur puis « dépanthéonisé » dans la fureur), les restes du poète martiniquais n’ont pas été physiquement transférés dans l’auguste et dernière demeure réservée à ceux auxquels la Patrie se veut « reconnaissante » : ils sont restés en Martinique.

 

La « panthéonisation » de Césaire, c’est donc celle de son âme, non celle de son corps. Sans doute parce que la première, quoiqu’immatérielle, nous apparait paradoxalement moins périssable que le second… Allez comprendre.

 

Parmi les « panthéonisés », nous avons autrefois évoqué dans ces colonnes Mirabeau, Voltaire, Alexandre Dumas ou encore André Malraux. Ce n’est cependant pas d’eux dont nous allons parler aujourd’hui mais d’un autre de leurs compagnons de cénotaphe : Emile Zola.

 

D’Emile Zola, beaucoup d’entre vous connaissent la vie : nous n’y reviendrons que très brièvement et grâce à quelques fulgurances qui nous permettront d’embrasser l’étonnant destin de ce personnage.

 

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Emile Zola est né en 1840 d’un père italien, ingénieur civil autrefois officier dans l’armée italienne, et d’une mère française (il ne sera naturalisé Français qu’en 1862, à l’âge de 22 ans) de 24 ans ( !) la cadette de son époux. Ayant perdu son père à l’âge de 7 ans, Emile, enfant unique, est alors élevé par sa mère et sa grand-mère dans des conditions matérielles difficiles.

 

Ayant raté son bac par deux fois, Zola connait une jeunesse désargentée et quasi-miséreuse à Paris : des conditions qui vont l’amener à côtoyer une population aussi peu fortunée que lui et à arpenter les rues de Paris durant ses périodes de chômage, de doutes, d’errances, de « galère » dirions-nous aujourd’hui. Il lui arrive de jeûner, faute de pouvoir se payer un repas et de rester chez lui au lit, ayant vendu certains de ses vêtements pour survivre. Zola va évidemment s’inspirer de son vécu dans ses œuvres littéraires futures.

 

A partir de 1862, il a enfin un emploi stable aux librairies Hachette et peut alors se consacrer à l’activité qu’il ambitionne : l’écriture. Il rédige et fait publier des contes, des romans-feuilletons et des articles où il s’oppose vigoureusement à un Second Empire qu’il critique comme répressif et livré à l’influence excessive de la religion. Paradoxalement, et à l’instar de nombreux opposants politiques (ce qu’il n’est pas ouvertement), c’est l’assouplissement de la censure et l’« ouverture » politique de Napoléon III à partir de 1868 qui va lui permettre se faire connaître sa plume.

 

La parution de L’Assommoir en 1877 (sixième tome de sa saga-fleuve Les Rougon-Macquart) lance définitivement la carrière de Zola. Désormais, celui-ci enchaine les romans où il décrit avec précision la société de son temps et la vie de ses contemporains, les vices de ceux-ci, leurs tares, leurs espoirs, leurs douleurs, dans toutes les couches de la société. Il évoque, entre autres, les prêtres (La faute de l’abbé Mouret, 1875), la classe politique et son usage des prostituées (Nana, 1880), le monde de la mode et de la « grande distribution » (Au bonheur des dames, 1883)  les ouvriers des mines (Germinal, 1885), les paysans (La terre, 1887), le monde de la finance parisienne (L’argent, 1891) ou encore la guerre Franco-prussienne de 1870 et la Commune de Paris de 1871 (La débâcle). Il ne se fait donc pas que des amis : on lui reproche la crudité de son propos, la trivialité des sujets traités (l’alcoolisme, la prostitution, la déchéance matérielle et morale) et, évidemment, la supposée vulgarité des sentiments et comportements dépeints (l’avidité, l’égoïsme, l’orgueil, la cupidité, l’obscurantisme…) Pour une société qui se veut bien-pensante et ordonnée, Zola est évidemment un trublion dont les écrits irritent comme du poil-à-gratter.

 

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Beaucoup d’entre vous connaissent donc les œuvres du style « naturaliste » créé par Zola. Puissantes, massives, titanesques, elles écrasent de leur poids le modeste potache de classe de Quatrième, qui, à l’époque du prêt-à-consommer/jeter culturel, télévisuel et informatique, reste incrédule et abasourdi par la capacité d’un écrivain à décrire un magasin de fromages (Le ventre de Paris, 1873) pendant quatre bonnes pages bien tassées qui vous allèchent tout d’abord avant de vous donner bientôt la nausée (un passage dont il faudra ensuite faire le commentaire…).

 

En 1888, Zola est décoré de la légion d’honneur : il a 48 ans. Malgré de nombreuses critiques, le succès de Zola est maintenant installé. C’est l’apogée du consensus à son égard. Cela va durer un peu moins de dix ans. En 1897, c’est le début de l’Affaire Dreyfus et la France se déchire : Dreyfus est-il traître ou est-ce un autre, et qui ? Pourquoi les preuves de la culpabilité ne sont-elles pas rendues publiques ? Peut-on légitimement douter de la justice militaire ? Et cela sans porter atteinte à la réputation de l’armée ? Ne vaut-il pas mieux étouffer toute erreur, quitte à maintenir un innocent en prison ? Dans l’hexagone, toujours prompt aux polémiques, on s’empoigne autant verbalement que physiquement.

 

Et Zola, à son tour, entre dans la mêlée en signant dans le journal L’Aurore, le 13 janvier 1898, un brûlot incendiaire ad nominem ("J'accuse") qui lui vaudra, en juillet, une condamnation en justice pour diffamation et un exil volontaire en Angleterre jusqu’en juin 1899.

 

La vie de Zola, dans la mémoire collective, c’est donc la rédaction de romans et l’engagement comme « dreyfusard ».

 

Mais d’Emile Zola, en revanche, peu d’entre vous connaissent les questions, incertitudes, débats, controverses, polémiques et empoignades que suscitèrent les circonstances de… sa mort et de ses obsèques. Et c’est pourquoi nous allons nous y attarder.

 

Plus que la vie, c’est surtout la mort d’Emile Zola qui va ici nous préoccuper.

 

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L’été 1902, à Médan (Yvelines, où l'écrivain a une résidence secondaire), est paisible pour Emile Zola. Début août 1902, il a achevé Vérité, roman qui fait une transposition de l’Affaire Dreyfus dans le domaine de la lutte pour la laïcité, contre le cléricalisme et l’antisémitisme. Après Fécondité (où Zola fustige le malthusianisme) et Travail (où il s’indigne contre le clivage de la société en classes sociales), Vérité est censé être le troisième tome d’une série de quatre textes qui devront être réunis sont le titre évocateur des Quatre Evangiles.

 

Il faut dire que, si Zola n’est pas directement de ce combat-là, la lutte fait rage par ailleurs. Depuis juin, le « petit père » Emile Combes est à la fois Président du Conseil (= Premier ministre, dans une IIIème république dont le Président n’exerce aucune attribution opérationnelle) et en même temps ministre des Cultes (de nos jours, cette fonction est exercée par le ministre de l’Intérieur).

 

Partisan déterminé de la laïcisation de la société, Combes s’attaque frontalement aux congrégations, ces communautés religieuses formées de moines (« frères ») et de moniales (« soeurs »). Certaines de ces communautés existent depuis plusieurs siècles et suivent une règle interne dépourvue de contrôle extérieur. Elles assurent aussi souvent un enseignement scolaire privé. Pour certaines, elles n’ont pas pris, volontairement ou non, la peine de se mettre en conformité avec la récente loi sur les associations (juillet 1901) qui impose à toute association, nouvelle ou ancienne, de se déclarer administrativement et déposant ses statuts à la préfecture.

  

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Dans une veine résolument anticléricale, le Président du Conseil Emile Combes applique la loi dans toute sa rigueur : toute communauté non déclarée administrativement doit être dissoute. Pour celles qui remplissent leurs formulaires d’immatriculation, Combes, avec un militantisme laïc évident, fait examiner les demandes de façon résolument restrictive. Résultat : en six mois, entre les congrégations interdites et celles qui sont refusées, 2 500 communautés sont dissoutes et leurs membres sont expulsés des locaux qu’ils occupaient, désormais fermés. Cette politique de nettoyage culminera avec la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), fondement de la laïcisation de la société que nous connaissons aujourd’hui.

 

Zola, lui, a assez donné dans les combats politiques. Du moins par un engagement militant direct.

 

Il se consacre désormais uniquement à l’écriture, son style « naturaliste » autrefois moqué étant solidement ancré dans le paysage littéraire français. Il lui faut maintenant boucler le dernier tome des Quatre Evangiles, lequel s’intitulera Justice où il entend s’attaquer à ce que nous appellerions aujourd’hui l’ultranationalisme, porteur selon lui d’une agressivité qui ne peut que conduire les nations à l’affrontement et au désastre général. Zola entend faire de la France la « chevalière du droit et de la Liberté » dans les batailles qu’il juge inévitable dans les domaines idéologique, intellectuel, scientifique, économique. Zola est un idéaliste convaincu de la mission séculaire et immanente d’une France à l’avant-garde du progrès de l’humanité, dans le cadre d’une coopération internationale renforcée (il évoque déjà la notion d’« arbitrage »).

 

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Zola, c’est donc, déjà, un précurseur de la notion de « Défense » (on parle alors du ministère « de la Guerre ») et le visionnaire d’un monde où tout engagement de la force ne se ferait qu’à l’issue d’un dialogue international. Ses idées préfigurent le monde multipolaire d’aujourd’hui où, cahin-caha et souvent dans la confusion, les nations tentent de s’organiser à travers l’ONU pour résoudre comme elles peuvent les crises internationales qui secouent le « village mondial ».

 

Attention donnée aux questions sociales (« socialisme »), solidarité nationale, coopération internationale, égalité des droits entre hommes et femmes, laïcité… : Zola aurait toute sa place au XXIème siècle, tant les combats d’aujourd’hui ressemblent à ses géniales intuitions d’hier.

 

Mais Zola n’est pas seulement romancier : à 62 ans, il projette maintenant de se lancer dans les pièces de théâtre où l’on ne viendrait pas pour s’amuser de l’éternel trio le mari-la femme-l’amant mais où l’on viendrait voir l’évocation des grandes questions sociales et politiques qui le passionnent (La France en marche). Ce serait presque du théâtre grec antique, à bien y réfléchir. Il a aussi écrit, cet été 1902, un livret d’opéra : Sylvanire ou Paris en amour, terriblement plus classique puisqu’il s’agit d’amours contrariées qui s’achèvent en drame.

 

En cet été 1902, Zola fourmille donc d’idées et d’occupations. S’il séjourne à Médan avec son épouse Alexandrine (ci-dessus), il se rend aussi également, chaque jour, à 16 heures (et à bicyclette) dans le village voisin de Verneuil où il retrouve sa maîtresse Jeanne Rozerot, une jeune femme qu’il avait d’abord engagée comme lingère et avec laquelle il a une liaison depuis14 ans, ainsi que deux enfants, Denise et Jacques. Alexandrine n’est évidemment pas conviée à ces entretiens quotidiens dans une maison où Zola a installé ce « deuxième bureau » ! Après des scènes conjugales à répétition, Alexandrine a fini par se résigner.

 

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Vie à la campagne, épouse, maîtresse, enfants, exercice physique et travail intellectuel : pour Zola, la vie s’écoule donc, simple et tranquille (comme dirait Verlaine)…

 

Nous voici maintenant en septembre 1902. Le dimanche 28, Emile Zola et Alexandrine repartent vers Paris et leur domicile situé 21 bis rue de Bruxelles (non loin de Montmartre et tout près du Moulin Rouge quoique la numérotation ait changé de nos jours).

 

Il fait frais en de début d’automne et, pour réchauffer l’appartement, rien de tel qu’une bonne flambée. Le domestique, Jules Delahalle, homme dévoué aux Zola de longue date, décide de s’acquitter de cette tâche en les attendant. Dans l’après-midi, il fait un feu de petits boulets de charbon dans la cheminée de la chambre à coucher. Hélas, il constate que la cheminée est partiellement obstruée et que de la fumée refoule dans la chambre : il ferme alors la trappe et laisse le feu s’éteindre en ouvrant la fenêtre.

 

Quand les Zola arrivent, Emile décide donc qu’on appellera les fumistes (= ce sont les ramoneurs, quoique certains soient certainement éventuellement aussi des fainéants et des dilettantes…) le lendemain.

 

La soirée passe. On ferme les fenêtres et on se couche. Les époux Zola s’endorment.

 

Pendant la nuit, Alexandrine se sent incommodée et se réveille. Elle se lève péniblement du lit et réveille Emile, qui n’est pas bien non plus. Elle lui propose de réveiller les domestiques. Emile ne s’inquiète pas. Il s’assoit sur une chaise et explique à sa femme que, pour lui, ils sont victimes d’une simple indigestion. « Demain, nous seront guéris » la rassure-t-il. 

 

Mais, le lendemain, les domestiques, inquiets, n’entendent aucun bruit dans la chambre à coucher, fermée de l’intérieur. A 9 h 30, ils donnent l’alerte et on décide d’enfoncer la porte. Les Zola sont trouvés inanimés, Emile gisant à terre et Alexandrine étendue sur son lit. Elle respire encore. Pas lui. On aère la pièce. On pratique sur l’une et l’autre une respiration artificielle à l’aide de traction sur les bras.

 

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Alexandrine est apparemment sauvée : elle est transportée à l’hôpital. Emile Zola, lui, ne peut être ranimé. Il est officiellement déclaré mort par les médecins, ce lundi 29 septembre 1902, à 10 h du matin.

 

La police et les médecins font rapidement une simple et tragique constatation : certains boulets de charbon se consument encore dans la cheminée fermée. Les Zola ont donc été intoxiqués par l’oxyde de carbone dégagé par un feu mal éteint dans une cheminée obstruée qui donnait sur une pièce fermée. Si Alexandrine Zola a survécu, c’est qu’elle s’est évanouie sur son lit, surélevé à 1 mètre du sol alors qu’Emile est tombé à terre. Or, c’est précisément au sol que stagnent les émanations toxiques, plus lourdes que l’air.

 

Quoiqu’il en soit, Zola est mort et la nouvelle suscite l’émotion. Les proches des Zola affluent au domicile ainsi qu’Alfred Dreyfus. L’information fait évidemment la « une » des journaux. Chacun a sa manière de traiter l’évènement car, vivant ou mort, Zola suscite toujours la même polémique. L’Aurore (centre-gauche radicale), le journal de Georges Clemenceau qui avait publié la fameuse tribune de Zola (déballant les turpitudes de certains hauts gradés de l’Etat-major français lors de l’Affaire Dreyfus) en 1898, arbore un liseré noir. Il exige « Zola au Panthéon ! ». Le Figaro (droite modérée), sentencieux, estime qu’il n’y a désormais plus de « grands auteurs ». La Libre Parole (nationaliste et antisémite) se gausse : « Un fait divers naturaliste : Zola asphyxié ». La Croix (catholique conservateur) suggère perfidement que Zola pourrait s’être suicidé (le suicide est à l’époque condamné par l’Eglise).

 

Lorsque la date des obsèques est fixée (au lundi 6 octobre 1902 après-midi), les journaux continuent de s’agiter, notamment en raison de la future présence (ou de l’absence, on ne sait pas encore) d’Alfred Dreyfus (gracié mais non encore ni réhabilité ni réintégré dans l’armée). L’armée est naturellement attendue pour rendre les honneurs militaires au défunt. L’Intransigeant (nationaliste et laïc) s’indigne ainsi (numéro 8118) au matin du 6 octobre de ce que « ce seront les soldats que Zola a si injurieusement traités qui se verront chargés de repousser les assauts donnés à son cercueil » qu’il prévoit de la part des factions nationalistes. Et le journal conclut, non sans jubilation, que Zola devrait plutôt être enterré, non dans la fosse commune mais, carrément dans la fosse d’aisance !

 

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Pourtant, nous relate le modéré Le Temps dans ses numéros des 6 et 7 octobre 1902, grâce à un « service d’ordre [qui] était très rigoureux », « rien de grave n’a troublé les obsèques d’Emile Zola » au cimetière de Montmartre. Il se félicite que « tout s’est bien passé », que « le grand romancier a reçu des hommages éclatants » pour « sa vie de labeur et de volonté ». Il rappelle qu’une telle lutte contre l’esprit de corps, les juridictions spéciales et la raison d’état n’a pu être couronnée de succès que grâce à « l’air de la liberté que l’on respire [en France] ». La Ligue des Droits de l’Homme est présente ainsi qu'une délégation de mineurs du Nord et des délégations syndicales. La palme de la grandiloquence revient cependant à Anatole France, chargé de la longue oraison funèbre sur l’insistance d’Alfred Dreyfus : « Il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et un grand acte ».

 

Les polémiques et les déchaînements de passion vont-ils s’arrêter ?

 

On peut le penser car, pendant quelque temps, on ne va plus parler de Zola ni de Dreyfus. Il faut dire que, désormais, on s’empoigne (tout autant) sur un autre sujet qui (comme toujours) coupe la France en deux : la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905).  

 

L’agitation, pourtant, va finir par reprendre.

 

Car le 13 juillet 1906, une loi vote la réintégration de Dreyfus dans l’armée. Le même jour, un projet de loi est présenté pour le transfert de la dépouille de Zola au Panthéon. Et, de nouveau, surgissent de violentes protestations et polémiques : L’Action Française (monarchiste) fustige ainsi les honneurs additionnels rendus à l’« insulteur de la France, le métèque vénitien » qu’est Zola. Après 5 mois d’agitation, la loi est définitivement votée le 11 décembre suivant.

 

Prudemment, les Pouvoirs Publics temporisent alors. Ils attendent en effet plus d’un an pour, en mars 1908, ouvrir un crédit de 35 000 francs pour les frais de panthéonisation (le nationaliste Maurice Barrès estime, lui, sur ce sujet, qu’« il n’y aura jamais meilleure occasion de… faire des économies » !) La translation a finalement lieu le 3 juin 1908, en début de soirée, ce qui ne décourage pas les insultes et les quolibets sur le passage du corbillard. La cérémonie officielle se tient le lendemain.

 

L’agitation se calme-t-elle ? Non point.

 

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Alfred Dreyfus est évidemment présent à la cérémonie. Il n’est plus militaire d’active, ayant fait valoir ses droits à la retraite en 1907. Il va pourtant cristalliser, encore et toujours, le ressentiment et l’hostilité : à la fin de la cérémonie, Grégory, un journaliste du journal Le Gaulois (antidreyfusard et mondain) lui tire dessus de deux coups de revolver qui le blessent légèrement à l’avant-bras. Pour ce geste qualifié sobrement par L’Action Française de « très francais », l’homme sera traduit en Cour d’Assises en septembre 1908 et… acquitté.

 

De nos jours, l’histoire a définitivement rendu justice à Dreyfus et Zola est entré lui-même dans la mémoire collective, moins (il faut le reconnaître) en raison de son engagement en faveur du capitaine injustement condamné qu’en raison de la somme littéraire qu’il a laissée derrière lui, remarquable tableau d’une France de la fin du XIXème siècle, décrite et décortiquée dans tous les aspects, des plus globaux aux plus intimes.

 

Il n’y a donc plus de polémique concernant Zola. Mais il subsiste des incertitudes.

 

Sur quoi ?

 

Rappelons l’émotion qui saisit l’opinion le 29 septembre 1902 à l’annonce de la mort de l’écrivain. Or, nous le savons, lors de la survenance d’un tel évènement pour une personnalité connue, l’imagination fiévreuse s’empare en général d’un public à la fois avide et méfiant et dont l’imagination galope et échafaude mille hypothèses : les morts de Hitler, JF Kennedy, Marylin Monroe, Bruce Lee, Nicolas Ceausescu, Yasser Arafat ou encore Oussama ben Laden (désolé pour cet inventaire à la Prévert) en sont l’illustration. On s’interroge donc sur la mort de Zola : est-elle naturelle ? Et s’il s’agissait d’un suicide (l’hypothèse, soulevée, est rapidement écartée) ? Voire d’un accident  ? Et pourquoi pas d’un crime ? On sait la haine dont Zola faisait l’objet de la part d’éléments particulièrement excités. Mais par qui un assassinat éventuel aurait-il été opéré ? Et comment ?

 

Le jour même du décès de Zola, une instruction judiciaire est donc ouverte pour faire la lumière sur cette affaire plutôt… fumeuse. Elle est confiée au magistrat Joseph Bourrouillou. Le commissaire Cornette, lui, voit d’emblée dans les causes du décès un malheureux accident.

 

L’autopsie, pratiquée le lendemain 30 septembre 1902, conclut bien à une asphyxie. Le suicide (jamais corroboré par la survivante) ou l’intoxication alimentaire sont donc rapidement écartés.

 

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Asphyxie… Asphyxie… C’est vite dit. Vérifions tout de même de façon objective. C’est ce qu’on fait quelques jours plus tard. Comme il n’y a évidemment aucun volontaire, on utilise des petits animaux qu’on laisse enfumer une nuit. Deux oiseaux en réchappent mais, globalement, la mort par asphyxie est validée.

 

Etape suivante : asphyxie accidentelle ou intentionnelle ? On observe la cheminée : elle avait apparemment fonctionné parfaitement jusque-là puisqu’un feu avait allumé en juin. Depuis, elle n’avait plus été allumée (c’est quand on utilise les cheminées qu’elles se bouchent, obstruées par la suie et la pluie qui refoule les émanations et les particules) : la cheminée se serait donc bouchée… pendant l’été, alors qu’elle n’avait pas fonctionné ? Le doute s’installe : on aurait assassiné Zola ?

 

Pourtant, les faits sont têtus : le tirage de la cheminée est mauvais, le tirage ne permettait pas l’évacuation des émanations des boulettes de charbon qui se consumaient quand les pompiers sont entrés, après reconstitution, des cobayes sont morts. Le 13 janvier 1903, après 4 mois d’enquête et malgré une certaine perplexité générale, le juge Bourrouillou referme le dossier : la thèse de l’accident est confirmée.

 

On en reste là pendant cinquante ans.

 

En 1953, un journaliste de Libération, Jean Bedel, reçoit l’étrange confession d’un dénommé Pierre Hacquin. Celui-ci est un ancien militant nationaliste de l’entre-deux-guerres. Il était notamment membre de la Ligue des Patriotes, parti nationaliste fondé en 1882 par le poète Paul Déroulède et qui, après diverses fortunes, interdiction, scission et refondation, avait soutenu le général Boulanger (1886) puis l’antidreyfusisme. En 1902, la Ligue des Patriotes, violemment antiallemande, revancharde et antiparlementaire avait connu un vif succès politique sur la circonscription parisienne lors des élections législatives.

 

Voilà pour le tableau d’ensemble. Mais que dit Hacquin ? Bedel met les révélations de Hacquin en scène dans un article sans ambigüité, en dépit de son mode interrogatif : " Zola a-t-il été assassiné ? "  Hacquin y raconte que, en 1928, l’une de ses connaissances, Henri Buronfosse, à la veille de sa mort (il était né en 1874 et mourut en 1928) lui avait avoué avoir perpétré l’assassinat de Zola.

 

Buronfosse était en effet « fumiste ». N’allez pas en déduire qu’il s’agissait d’un dilettante… Buronfosse était ramoneur, membre de la Ligue des Patriotes, ultranationaliste et furieusement antisémite. A Hacquin, il avoue avoir délibérément obstrué le haut de la cheminée des Zola, sur le toit puis, le lendemain, être remonté pour faire discrètement disparaître les traces de son forfait : un crime parfait, quoi…

 

La thèse est plausible. Elle souffre certainement de diverses faiblesses, à commencer par les aveux attribués à une personne... décédée ! Elle implique aussi la complicité du domestique des Zola, pour ce qui concerne l’accès au toit : une option considérée comme très peu vraisemblable compte tenu de la fidélité avérée de Jules Delahalle. Mais, diront plusieurs historiens durant les décennies suivantes, l’hypothèse du crime est loin d’être exclue, notamment parce que, pour un ramoneur qui a l’habitude de circuler sur les toits, celui-ci n’a pas nécessairement besoin d’y accéder par les voies habituelles…

 

Pour les chercheurs Alain Pagès et Owen Morgan ainsi que pour l’historien et enseignant Henri Mitterrand, l’affaire est donc entendue : éléments d’enquête à l’appui sur la personnalité de Buronfosse et nantis d’un faisceau d’indices concordants, ils sont aujourd’hui persuadés que Zola fut bel et bien victime, sinon d’un complot, au moins d’un acte de malveillance qui ne réussit que trop bien.

 

Alors, Zola assassiné ? Pas 100 % prouvé mais loin d’être impossible. Le débat ne peut définitivement être clos et la mort du grand écrivain, comme sa vie, continue donc d’être marquée par des opinions divergentes et tranchées. Zola est réellement mort comme il avait vécu : sous le signe de la polémique.

 

Bonne journée à tous et à toutes.         

 

Faites un retour sur l'Affaire Dreyfus pour en découvrir le vrai traître. Prenez connaissance de la controverse à propos de la mort de Napoléon 1er. Re-lisez les débats qui concernèrent la mort étrange de JF Kennedy ou de Martin Luther King.

 

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sandrine 08/06/2011


J'aime beaucoup ZOLA c'est mon préfère poète ;) Merci pour cette information et bonne continuation ;)


Joelaindien 09/06/2011


très documenté et intéressant


Joelaindien 13/06/2011


belle initiative ce blog!


le vieux scaf 03/07/2011


J'ignorais cette mort tragique de Zola que je confondais avec celle de Gambetta (appendicite)
Les grands hommes ont souvent des fins mystérieuses
J'ai de mon côté evalué une version pour la mort d'Alexandre le grand
je puis vous la fournir si vous le désirez.
En tout cas je viens de découvrir votre blog et je m'y suis abonné car l'histoire c'est toujours un roman.