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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1933 : SALAZAR, le dictateur de glace... et de feu (2)

Publié par Sho dan sur 8 Mars 2013, 01:10am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et lecteurs(trice)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

A partir de 1930, Salazar entame son ascension vers le pouvoir absolu. Il garde les Finances et obtient, en sus, le ministère des Colonies. Il reconnaît que l’actuelle régime politique du Portugal est une « dictature » mais précise qu’il s’agit d’un régime « provisoire ». Qui sera remplacé par quoi ? Il ne le dit pas encore. En attendant, il n’y a plus de parti politique (tous interdit, sauf un). Salazar est fondamentalement antiparlementaire et il n’y a plus de débat politique dans une assemblée totalement muselée.

 

Salazar n’a pas une vocation affirmé de leader sur le plan idéologique, il ne veut pas apparaitre comme celui qui a conquis le pouvoir. Il laisse cela à Mussolini en Italie, à Franco en Espagne ou aux généraux portugais qui ont renversé la 1ère république. Salazar se place dans une position presque passive : les hommes et les circonstances lui ont offert le pouvoir, se plait-il à dire. Il l’a accepté, presque malgré lui. Ce sera toujours sa thèse.

 

Salazar (1)

 

Au plan personnel, si sa liaison avec Maria-Laura Campos se poursuit, Felismina, son amour d’adolescent, ne l’a pas oublié et lui non plus. Ils entretiennent ensemble une relation ambigüe caractérisée par une correspondance régulière, quoiqu’inégale en intensité. Ils se sont revus à plusieurs reprises depuis vingt ans. Ni lui ni elle, âmes profondément solitaires, ne s’est jamais marié.

 

En avril 1931, Felismina lui envoie ainsi une lettre pour lui souhaiter ses 42 ans, en des termes qui laissent le lecteur songeur : « Comme d’habitude, je viens vous dire que je ne vous ai pas oublié […] me souvenant encore de notre amitié, bénie par Notre Seigneur, parce qu’elle est, dans son essence, un doux parfum pour mon cœur ».

 

La liaison de Salazar avec Maria-Laura Campos, de son côté, n’a pas cessé. Le problème, c’est que, pour Salazar, c'est l’heure de la consécration politique personnelle : il est appelé au poste de « président du Ministère ». En clair : il devient chef du gouvernement portugais, « Premier ministre » (pour utiliser une terminologie anglaise) ou « Président du Conseil » (pour utiliser une terminologie française de la IIIème république de l’époque). Concrètement, il est au sommet du pouvoir réel, il incarne désormais l’Exécutif puisque, au terme de la constitution portugaise, le chef de l'Etat (le président Oscar Carmona) n'a aucune attribution (c'est un régime purement « parlementaire »).

 

Dans ces conditions, maintenir une liaison secrète avec Maria-Laura Campos, une femme mariée devient tout à la fois vraiment compliqué sur le plan pratique et pourrait devenir dangereux sur le plan politique. Il commence à espacer ses rendez-vous avec elle, ce dont elle se plaint ouvertement dans les lettres qu’elle lui écrit.

 

Salazar Felismina

 

Les rendez-vous furtifs avec Maria-Laura Campos à l’hôtel Borges se fond donc de plus en plus rares. Salazar n'a pas tant besoin d'une maîtresse que d’hommes de confiance qui lui soient dévouées. Et si ce sont des femmes, c’est aussi bien. Felismina (ci-contre), son amoureuse de cœur d'enfance, simple institutrice, est alors nommée « inspectrice des écoles » en 1932 : elle est la première femme à ce poste. Elle va devenir un véritable « indicateur » au sein de l’Education nationale portugaise pour Salazar. Elle s’investit scrupuleusement dans son rôle et lui remonte, à partir de cette date, les mille faits, bruits, rumeurs et observations qu’elle fait depuis son poste.

 

Certaines remarques faites dans les lettres de Felismina semblent dépourvues de portée réelle : elle critique tel ou tel notable de province, suspect d'opinions antigouvernementales. Elle dénonce ainsi à Salazar tous ceux qui tombent dans le radar de son courroux : ceux qui ont des sensibilités communistes, ceux qui sortent la nuit, ceux dont elle soupçonne (sans preuve) les relations extraconjugales... Ses lettres sont loin d’être sans influence et, par sa délation, Felismina fait, par exemple, expédier en prison  un inspecteur nommé Garcia Domingues. Il a des affinités avec les « chemises bleues » fascisantes du mouvement de Rolão Preto. Les agitateurs politiques, Salazar n’aime pas cela, quelque soit leur tendance politique.

 

D’ailleurs, en 1932, Salazar crée son propre parti l’« Union nationale », d’inspiration catholique, conservatrice et nationaliste. On pourrait (démocratiquement) imaginer que l'ascension vers le pouvoir de Salazar est achevée. Non. Salazar vise, secrètement, plus haut. Il s’engage dans la rédaction d’une nouvelle constitution taillée sur mesure pour ses ambitions et met en place une police politique (la Police de Vigilance et de défense de l’état – PVDE) sur le modèle de la police fasciste de Mussolini, expérimentée avec succès depuis 1922.

 

hitler.jpg

 

Le 30 janvier 1933, en Allemagne, Adolf Hitler est nommé « chancelier » (chef de l’Exécutif, « Premier ministre », quoi) par le vieux maréchal Hindenburg. Porté au pouvoir par le jeu des combinaisons politiques et du suffrage populaire, le chancelier démocratiquement élu commence par supprimer des droits civils fondamentaux dès le mois suivant et met en place un état policier qui bâillonne rapidement toute opposition dans les semaines qui suivent.

 

Au Portugal, le 19 mars 1933, c’est également un plébiscite (tous les dictateurs, de ceux qui nous occupent aujourd’hui aux plus récents tyrans tels que l’irakien Saddam Hussein ou le libyen Mouammar Kadhafi, ont toujours puisé leur légitimité dans le suffrage populaire, même truqué) qui valide la nouvelle constitution de Salazar : l’Estado novo (l’Etat nouveau). D’apparence démocratique (un président de la république élu tous les 7 ans, un président du Conseil et un parlement élu tous les 5 ans), le régime est en réalité furieusement autoritaire : le président du Conseil n’est pas responsable devant les députés mais seulement devant le président de la République qui l’a nommé et qui peut dissoudre le parlement (dont les députés, de toutes façons, sont issus du parti… unique) auquel, de toute façon, le gouvernement ne rend aucun compte. Quand au suffrage, il n’est même pas universel mais partiel.

 

Le Président de la république, c’est Oscar Carmona.

Le Président du Conseil - ministre des Finances, de la Défense et des Colonies, c’est Salazar !

 

1933 : la mise en place du salazarisme

Au plan social, la loi déclare les grèves « illégales » et les syndicats (de corporations et de patrons) n’ont le droit d’exister que s’ils sont contrôlés par l’Etat. La raison en est simple : l’Etat entend contrôler la relation patrons-salariés pour limiter « le profit exagéré du capitalisme afin d’empêcher que celui-ci s’écarte de sa fonction humaine et chrétienne ».

 

Les libertés publiques, de leur côté, sont supprimées, la presse fait l’objet d’une censure préalable des Pouvoirs Publics tandis que des tribunaux spéciaux sont mis en place pour juger expéditivement tous les fâcheux qui sont arrêtés par la toute nouvelle police politique.

 

La politique budgétaire est simple et claire : l’équilibre.

 

L’Eglise, socle de la stabilité sociale, signe un concordat avec l’Etat qui la surveille en contrepartie d’avantages.

 

L’ « Etat nouveau » portugais est un état policier, c’est établi. Et c’est un nouveau nom sur une liste qui s’allonge de façon inquiétante : l’Italie (depuis 1922), l’Espagne (depuis 1925), la Pologne (depuis 1926) et maintenant l’Allemagne (janvier 1933).

 

Cet Etat Nouveau se différencie toutefois nettement du régime fasciste et encore plus de ce que sera l’Etat Nazi. Il préfigure plutôt ce que sera l’Etat Français du maréchal Pétain entre 1940 et 1944.

 

Chez Salazar, le parti unique ne joue aucun rôle d’encadrement massif de la population. Il n’y a pas non plus véritablement d’embrigadement de masse : rien de comparable aux balillas italiens (les « Fils de la louve », en uniforme dès l’école primaire !) ou aux « jeunesses hitlériennes ». La jeunesse est essentiellement confiée à la religion, laquelle encadrera par exemple la Mocidade portugesa (Légion portugaise et de l’organisation de jeunesse) quand celle-ci sera mise en place (en 1936).

 

Pareillement, Salazar juge d’un œil très critique l’agitation menée par le parti portugais fascisant dit « national-syndicaliste » des « chemises bleues » de Rolao Preto : à peine ce parti est-il lancé en 1934 qu’il est interdit au bout de quelques mois… En 1936, le régime met plutôt en place la « Légion portugaise » : une organisation paramilitaire anticommuniste. Son rôle et sa présence demeureront cependant secondaire dans l’organisation générale du régime salazariste et elle n’aura en aucun cas la place éminente qu’occuperont les SA et des SS au sein du régime nazi.

 

L’armée, elle, est un instrument mais non un pilier de l’organisation publique. Salazar n’a pas de formation militaire, il se méfie des officiers toujours prompts, selon lui, à « fomenter des révolutions de caserne ». Il les tient éloignés du pouvoir politique réel même s’il concède des postes honorifiques et en vue à des militaires peu remuants.

 

Et pour les opposants « par nature » à son régime, Salazar a l’emprisonnement facile : les communistes, les syndicalistes ou les simples démocrates sont activement pourchassés et jetés dans des geôles où ils sont torturés. Ils peuvent être envoyés dans le camp de Tarrafal, qui sera mis en place en 1936 à la pointe nord de la principale île du Cap-Vert (colonie portugaise située dans l’océan atlantique à 500 kms à l’ouest de Dakar) et où ils sont liquidés en silence (à moins qu’on ne les envoie aux Açores, au fort d’Angra). Si on ne leur offre pas cette destination exotique où le soleil ne manque pas, on les laisse croupir dans les cellules de la prison de l’Aljube (Lisbonne), de Caxias (en banlieue) ou à Peniche (presqu’île du même nom, à 100 kms au nord de Lisbonne).

 

Le « Tout pour la nation, rien contre la nation » de Salazar semble faire cela écho à Mussolini et sa formule (1926) « Tout dans l'État, rien hors de l'État et rien contre l'État »… Mais il n’y a pas d’arrestations de masses, de terreur populaire, pas de déportation de populations entières ni de famines tel que le communisme et le stalinisme les pratiqueront. Salazar pratique la répression de type « sélectif » : le Portugais lambda qui ne se sent pas concerné par le débat politique (ou, prudemment, ne veut pas l’être) n’est pas inquiété. Il obéit aux consignes de gouvernement, il cultive son champ, il va à la messe. Salazar ne lui demande ni ne lui impose rien d’autre. Une discipline collective muette, voilà simplement ce que demande Salazar.

 

Mais qu’en est-il de l’homme ?

 

Ce « style Salazar » sera ainsi fait, durant près de 40 ans, de discrétion médiatique, de conservatisme social, de prudence politique, d’habileté diplomatique, d’autoritarisme gouvernemental et de stabilité économique. Son objectif : pas de risque, pas de changement. Le salazarisme n’est pas, en soi, une idéologie véritable : « Je me refuse à plier les faits aux exigences des conceptions théoriques et, bien que vivant un certain nombre de principes fondamentaux, je ne suis pas un fondateur de système » dit Salazar.

 

Au plan politique, Salazar n’a pas à proprement parler de gouvernement : bourreau de travail dans un bureau simple et austère, sans meubles luxueux ni signe de pouvoir ostentatoire, il passe de longues heures avec chaque ministre individuellement. Il s’investit dans les moindres détails de nombreux textes administratifs. C’est un méticuleux, un laborieux qui va jusqu’à éplucher les relevés de dépenses des ministères. Ainsi contrôle-t-il tout personnellement et limite-t-il les relations que ses subordonnés ont entre eux, écartant rapidement tous ceux qui voudraient faire preuve d’une quelconque velléité d’autonomie. En revanche, il aime à s’entourer d’universitaires, qui forme l’univers dont il est issu, avec une fierté affichée.

 

Felismina, l’amie d’adolescence de Salazar, continue ainsi d’entretenir avec Salazar une correspondance personnelle considérable. Ses lettres arrivent sur son bureau sans passer par la censure ni être ouvertes : un véritable fil direct avec le dictateur dont peu de gens peuvent se vanter. Même si beaucoup de personnes peuvent s’enorgueillir de travailler en tête-à-tête avec Salazar, rares sont ceux qui peuvent se targuer d’avoir de l’influence sur l’énigmatique maître tout puissant du pays. Felismina semble en faire partie.

 

Salazar (2)

 

Pour ce qui est de l’exubérance publique habituelle aux dictateurs de cette époque, des photos, des films de propagande, des discours et des mises en scènes qui pourraient électriser des foules en délire, c’est simple : il n’y en a pas. Salazar n’a rien de comparable avec les dictateurs allemand, espagnol et italien. Chez lui, aucun meeting vibrant, pas de scénographie grandiose de ses discours, de sa personne ni du régime, pas de culte de la personnalité vantant son génie ou ses qualités de visionnaire. Salazar n’est pas un homme de spectacle. Si son charisme est indéniable pour les visiteurs qu’il reçoit, il rechigne en revanche à paraitre en public. Il préfère s’exprimer à la radio où chacun s’étonne de la voie nasillarde et monotone qui est la sienne. Ses discours sont soigneusement rédigés et préparés : pas d’improvisation, ni de contradicteur, c’est plus sûr.

 

Foncièrement d’origine rurale, Salazar aime à quitter Lisbonne et son atmosphère de bourgeois et d’ouvriers pour passer du temps dans sa petite maison natale de Vimieiro. Là encore, pas de décorum, pas de transformation, pas de goût de luxe ni d’ostentation. Salazar aime à se promener dans la campagne. Il a des goûts simples et modestes.

 

Dans la même veine de ses préférences rurales et terriennes, Salazar n’effectue pas de voyage à l’étranger, bien qu’il soit passionné par les questions de politique étrangère. Il peaufine ainsi son image de marque et la communication du régime auprès des masses en se situant, d’une manière mythique, dans la continuité du roi du Portugal Henri dit « le navigateur » (1394 – 1460), très présent dans la mémoire collective lusitanienne. Cet homme austère, solitaire et fort porté sur les choses intellectuelles, précisément, n’avait jamais navigué (ohé, ohé), ce que son nom n’indique pas. En revanche, il avait consacré beaucoup d’efforts matériels et humains à l’organisation d’expéditions maritimes qui permirent d’explorer longuement la côte occidentale de l’Afrique aux fins d’évangélisation des populations côtières.

 

Il se déplace également peu à l’intérieur du pays et, lorsqu’il va en province, ce n’est pas pour y prendre un bain de foule mais pour y rencontrer les notables locaux, responsables politiques et ecclésiastiques, ceux du « Portugal profond » comme il dit Il ne se donne même pas la peine de visiter les territoires d’outre-mer : Açores et Madère n’auront jamais le privilège de le voir débarquer (il laisse ce type de divertissement au Président de la république). Quant aux colonies (Angola, Mozambique, Guinée, Cap-Vert, Goa, Macao, Timor…, n’en parlons même pas…

 

En fait, si, parlons-en quand même pour évoquer la façon dont Salazar les voit. Il les voit de façon simple et le dit en 1933 : « L’Angola, le Mozambique et l’Inde sont sous l’autorité unique de l’Etat […] Nous sommes une unité, la même partout ».

 

Salazar (3)

 

Salazar n’a par ailleurs aucun goût pour les rencontres internationales. Les chefs de gouvernement des pays démocratiques, eux, ne l’intéressent pas (par principe) tandis que les dictateurs n’ont (au mieux !) qu’une médiocre formation universitaire. Il juge avec une certaine condescendance le niveau (faible) de ceux-ci dont les qualités intellectuelles lui semblent très inférieures (et souvent à juste titre) aux siennes. Lui s’enorgueillit, à juste titre, de parler, par exemple, un Français impeccable. Il reste donc chez lui, au Portugal. Par trois fois, il se rendra cependant en… Espagne pour rencontrer Franco (ci-contre) à La Corogne, à Cuidad Rodrigo et à Séville. Bel effort. Qui s’effectuera par voie terrestre.

 

Ce n’est en effet qu’en 1966 (à 77 ans) que Salazar prendra l’avion pour la première (et la dernière) fois entre Lisbonne et Porto (277 kms). Il ne recommencera jamais, commentant ainsi son voyage : « Je n’ai pas aimé »…

 

Salazar n’ignore toutefois pas les contraintes de la politique étrangère. Nous allons le voir un peu plus loin. Mais, d’une manière générale, Salazar pratique pour lui-même comme pour le pays une politique d’isolement et de discrétion prudentes.

 

A titre privé, si Salazar se donne des airs d’ermite mais nous avons vu que, calculateur et charismatique, il a du goût pour les femmes. Discrètement, il poursuit donc sa relation avec sa maîtresse Maria-Laura Campos, entamée cinq ans auparavant. Le réveillon de 1934 est toutefois l’ultime rendez-vous de Salazar et de Maria-Laura : leur liaison s’achève, ils ne se reverront plus jamais.

 

Il faut dire que, dans l’intervalle, Salazar a fait la rencontre (toujours à l’hôtel Borges !), d’une femme née en 1897 (elle a donc 37 ans, il en a 45) : Emilia Vieira.  

Qui est cette nouvelle égérie ?

 

1930 -1950 : un ilot de stabilité au milieu des tribulations mondiales

La femme à laquelle s’intéresse Salazar, Emilia Vieira, est une femme de caractère, nettement moins formatée que les précédentes liaisons du traditionnaliste dictateur.

 

D’une famille simple enrichie par l’industrie du théâtre (son père fournit l’Opéra en souliers), Emilia est une rebelle. Dans son adolescence, elle a appris le piano et le Français (comme les jeunes filles de bonnes familles) mais aussi des danses « exotiques » plus lascives (et scandaleuses) et la boxe (quelle idée). Dans sa jeunesse, elle a alors vécu de la danse de salon dans les grands hôtels et les palaces portugais. Elle a aussi vécu seule (c’est inouï) à Paris où elle a appris l’astrologie et s’est initiée à la théosophie (une philosophie inspiré de l’Antiquité qui prétend donner accès au Divin à travers un syncrétisme du bouddhisme et de l’hindouisme).

 

De retour à Lisbonne depuis moins de 10 ans, au moment où elle rencontre Salazar, elle gagne alors sa vie en se produisant dans des numéros de danse (notamment au palace Foz, un établissement où des hommes aisés, mais mûrs, s’encanaillent avec des femmes plus jeunes). Personnage de la vie nocturne lisboète, elle provoque, fascine et scandalise en raison de ses nombreux amants, de ses liaisons lesbiennes et du serpent qu’elle porte sur elle en toutes circonstances publiques.

 

On ignore à quelle époque, exactement, Salazar entame une liaison avec la demi-mondaine Emilia mais, fin 1936, après le dîner de réveillon de Noël privé avec le cardinal Cerejeira (archevêque de Lisbonne et ancien condisciple de l’université de Coimbra), c’est elle que Salazar rejoint.

 

Cela permet d’éclairer une facette encore inconnue de Salazar… Comme beaucoup d’hommes politiques, Salazar est en proie au doute, redoute les coups du sort, tente de discerner l’avenir et de conjurer l’imprévu. Sa formation religieuse initiale lui donne, en outre, une prédisposition pour le mysticisme. Or, nous l’avons vu, Emilia a appris, à Paris dans sa jeunesse… l’astrologie ! A partir de 1936, elle lui enverra chaque mois un horoscope. Jusqu’à la fin des années 60.

 

Salazar (4) 

 

Salazar réserve donc sa vie privée à sa maîtresse Emilia mais, en termes d’amitiés personnelles comme sentimentales, son ami de séminaire Mario de Figueirido le décrit clairement comme ne « s’abandonnant pas à l’élan. A peine a-t-il livré son cœur qu’il le reprend ».

 

En 1936, Salazar déclare 5 valeurs comme « indiscutables » : « Dieu, patrie, autorité, famille, travail. » Rien à voir avec les élucubrations mussoliniennes » de l’ « homme nouveau » fasciste ou avec les théorisations hitlériennes de la « Communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) visant à transcender les différences de classe et de religion. Ainsi l’historien Yves Léonard compare-t-il plus volontiers le Salazarisme « à l’Etat Corporatif Chrétien du chancelier autrichien Dollfuss [renversé et assassiné par les nazis autrichiens en 1934, ndlr], au régime catholique et ultraconservateur du maréchal polonais Pilsudski, ou encore à l’amiral hongrois Horthy – celui-ci, après avoir été renversé en 1944 par le parti fasciste des Croix Fléchées s’exilera d’ailleurs au Portugal ».

 

1936 est aussi l’année où, après plusieurs années de vives tensions sociales et d’anarchie politique, débute une véritable guerre civile en Espagne (juillet 1936 – avril 1939), puissant voisin aux tentations hégémoniques jamais vraiment éteintes vis-à-vis de la Lusitanie… Difficile pour le Portugal d’échapper aux violences et aux combats qui vont agiter la péninsule ibérique, spécialement quand le cœur de Salazar penche évidemment pour les rebelles Nationalistes du général Francisco Franco, lesquels ont pris les armes contre la république légalement établie depuis 1931 et où les élections de 1936 ont porté au pouvoir un Frente Popular dominé par une tendance social-marxiste très dure.

 

Mais Salazar avance prudemment : pas question d’embarquer le Portugal dans la guerre civile d’un autre pays où il n’y aurait rien d’autre à récolter que des coups. Il laisse passer du matériel et autorise des volontaires, les Viriatos, à rejoindre les rangs de l’armée franquiste. En avril 1938, il reconnait officiellement le gouvernement nationaliste. Tout cela constitue une aide réelle mais, objectivement, limitée.

 

Septembre 1939 voit le déclenchement de la Seconde guerre mondiale. Prudemment, Salazar ne rejoint officiellement aucun camp et maintient une stricte neutralité. Dès lors, si le conflit commence à ravager l’Europe, le Portugal reste à l’écart : il ne subira, durant 6 ans, aucune mobilisation ni combat et la population en sera réellement reconnaissante à Salazar.

 

expocolo19311.jpg

 

Et pour bien montrer que le Portugal n’est pas du tout concerné par toute cette agitation, Salazar (après avoir signé un concordat avec le Vatican en mai 1940), organise, de juin à décembre de cette même année, une vaste « Exposition du monde portugais ». Cet évènement (un brin anachronique, convenons-en) est calqué sur le modèle de l’Exposition coloniale organisée par la France en 1931 au bois de Vincennes. Il s’agit là d’exalter le nationalisme lusitanien et de mettre en valeur un empire colonial mondial et dont on mésestime l’importance. Il est en effet le premier de ce type à être fondé (en 1415) par une puissance européenne et, pendant 5 siècles, va comprendre des territoires répartis sur cinq continents (le Brésil sera indépendant en 1825).

 

S’il est un empire colonial sur lequel le soleil ne se coucha pas, et sur une durée bien plus longue que l’empire britannique, ce fut bien l’empire portugais. Qui le savait ?

D’ailleurs, cet empire détenu par un pays européen sera aussi le dernier à disparaitre puisqu’il faudra attendre les années 70 (plus de dix ans après le démarrage du processus en Afrique) pour que l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, le Cap-Vert et Sao-Tomé-Et-Principe accèdent à l’indépendance. Avec  Macao (« Mâââ-Cao, Ma-Cao, Maca-Ô… ») et le Timor Oriental, ce sera même encore plus tardif : 1999 et 2002 !... L’empire colonial aura donc largement survécu à Salazar lui-même et pour une durée au-delà de ses probables espérances.

 

Quoiqu’il en soit, en 1940, Salazar entend exalter le nationalisme lusitanien dans une bulle de paix au milieu d’une Europe en passe de basculer dans la guerre totale. L’écrivain Saint-Exupéry (dont les Chroniques de la Plume et du Rouleau soulignèrent autrefois la personnalité contrastée et contestable) s’y rend, d’ailleurs, et affirme sa satisfaction devant « la plus ravissante exposition qui fût au monde ».

 

Rien de moins.

 

Pendant que l’Europe et le monde s’entretuent, Salazar se place donc en retrait et compte les coups. Or, avec ses îles (Açores et Madère dans l’Atlantique), le Portugal suscite évidemment la convoitise de la marine alliée, spécialement britannique. Qu’importe, Salazar mobilise ses troupes et refuse, dans un premier temps, tout débarquement ou mise à disposition des ports de ses îles.

 

Simultanément, à partir de 1941 et de l’offensive allemande contre l’Union Soviétique, le farouche anticommunisme de Salazar le conduit à autoriser des volontaires à rejoindre les troupes espagnoles (la division Azul) engagées dans les combats aux côtés de l’armée allemande. Mais, là encore (observons bien la manœuvre), il ne s’agit pas d’un engagement du Portugal lui-même mais de celui de « volontaires » en nombre limité. Prudence, neutralité et tactique sont les maîtres-mots de l’attitude salazarienne.

 

En 1942, on le sait, un coup d’arrêt est donné à l’expansion des forces de l’Axe. Le « renard du désert » Rommel se laisse piéger à El-Alamein (novembre 1942), les Alliés débarquent en Afrique du nord française (8 novembre 1942) et l’armée allemande est contrainte à la reddition à Stalingrad (2 février 1943). A partir de 1943, l’espoir de la victoire change donc de camp : les Alliés remontent progressivement l’Italie.

 

C’est ce moment que Salazar choisir pour signer opportunément avec Churchill, à l’été 1943, un accord visant à mettre la base aéronavale des Açores à disposition des Britanniques, ainsi qu’à leur fournir diverses facilités logistiques (ravitaillement, etc…) Pour le Portugal, c’est la réactivation (parfaitement appropriée) d’une alliance diplomatique et militaire conclue entre les deux pays au XIVème siècle !... Mais avec Salazar, là encore, l’effort est limité : pas de troupes engagées, pas d’effort militaire particulier, pas de déclaration de guerre.

En 1944, Salazar sent le crépuscule du Reich et conclut cette fois le même accord avec les Etats-Unis. En 1945, la Seconde guerre mondiale s’achève donc avec, dans le camp des vainqueurs, le Portugal de Salazar : un joli coup de politique extérieur à moindres frais. Salazar peut donc continuer à gérer de façon prudente, paternaliste et passéiste, un pays qui n’a été ravagé par aucun combat. Son pouvoir est solidement en place.

1945, pourtant, a ouvert une ère nouvelle. Rien, nulle part dans un monde qui a découvert la bombe nucléaire, ne pourra plus être comme avant. La décolonisation s’amorce, d’abord à travers d’inévitables guerres (l’Indochine française se soulève dès 1945). La reconstruction nécessaire déclenche un processus de modernisation et d’équipement des sociétés. La natalité explose et les « baby-boomers d’après-guerre » formeront la jeunesse des années 60. Tout cela mettra, évidemment, quinze à vingt ans avant de produire ses pleins effets.

 

Pour l’heure, en 1945, le Portugal n’est encore secoué par aucun trouble et au plan personnel, Salazar a une nouvelle maîtresse. Comme la précédente (Emilia Vieira) la dénommée Mercédès de Castro Feijo n’a rien d’une oie blanche lusitanienne : c’est également une femme de caractère qui a, notamment, vécu librement sa jeunesse à Paris (dans les années 30). Mercédès, contrairement aux précédentes, n’est cependant pas issue d’un milieu modeste : elle est au contraire la fille d’un diplomate très aisé et ses parents lui ont laissé, en mourant, une fortune considérable qu’elle a dépensée ensuite à sa guise. Elle ne s’est guère souciée alors de s’enfermer dans un cadre conjugal et familial qu’elle juge conventionnel et contraignant, au grand scandale de ses contemporains.

 

Après avoir quitté la France en 1940 (au moment où les Allemands l’envahissaient) Mercédès de Castro Feijo est venue s’installer à Lisbonne et elle a vécu, durant toute la guerre, à l’hôtel… Borges : le fameux établissement tant de fois fréquenté par Salazar au titre de ses différentes liaisons ! C’est depuis là que, en 1945 et avec une effronterie inattendue, elle sollicite une entrevue avec le maître du Portugal alors au sommet de sa puissance, le Doutor. Elle en devient rapidement l’amante, ainsi que l’attestent les nombreuses missives sans ambiguïté qu’elle lui adresse.

 

OTAN-Signature-France.jpg

 

Au-delà des sentiments (dont on a vu maintes fois qu’ils ne guident guère le comportement fondamental de Salazar) Mercédès de Castro Feijo représente pour celui-ci un atout politique non négligeable. Sa naissance et son éducation l’ont conduit à fréquenter les cercles diplomatiques européens les plus élevés : elle n’hésite alors pas à apporter (et à monnayer, le cas échéant) de précieuses informations à son amant. Leur relation va se poursuivre pendant plus de cinq ans, au-delà de 1950 même si elle va, fatalement, perdre en intensité (il faut tout de même rappeler que, en 1951, Salazar a 62 ans).

 

Tout semble stable au plan politique. Dans le « camp des vainqueurs » de la Seconde guerre mondiale, le Portugal se paie même le luxe de devenir (par conviction anticommunisme) un des membres fondateurs de l’OTAN (1949). Le pouvoir de Salazar et la position de Portugal semblent plus solides que jamais… En réalité, la fin des années 40 montre les premiers signes de fissure du pouvoir sans partage qu’exerce Salazar sur son pays depuis près de vingt ans. Ils ne sont pas immédiatement compréhensibles et, objectivement, l’on a beau jeu de décrypter a posteriori des ferments d’évolution que, à l’époque, nul ne pouvait prévoir.

 

Nous allons voir lesquelles…

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