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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1942 - 43 : CASABLANCA, du film à la conférence (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 19 Novembre 2010, 00:03am

Catégories : #Relations internationales & conflits

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 Casablanca-Rick-s-Bogart.JPG

 

Pour Rick, cette arrivée est un coup de tonnerre dans le ciel serein de son train-train quotidien. « De tous les bars de toutes les villes du monde, il a fallu qu’elle entre dans le mien !... » se désole-t-il, incrédule. Et, après la fermeture du bar, le spectateur apprend les raisons de cette désolation dans une scène de flash-back où Rick ouvre son cœur face à sa bouteille de whisky (de plus en plus vide) et en écoutant son pianiste Sam jouer un air mélancolique intitulé « As time goes by… ». Un air que Rick lui redemande de jouer (« Play it again, Sam… »)

 

Il se remémore les jours bénis où, à Paris, au joli mois de juin 1940  (un an et demi plus tôt, donc), il avait fait la connaissance… d’Ilsa, dont il s’était immédiatement épris. Lui, l’aventurier interlope et apatride avait été conquis par le charme mystérieux d’une jeune femme entrée dans sa vie par hasard. Ils avaient alors passé des jours paisibles et romantiques dans la capitale française, se promenant en voiture sur les Champs-Elysées et à la campagne, dînant en tête-à-tête dans un restaurant où le pianiste noir Sam jouait un air tendre (« As time goes by… ) et lisant les journaux à la terrasse des cafés parisiens. Follement amoureux l’un de l’autre, il avaient à peine prêté attention au fait que la France était, à ce moment, un pays en guerre, envahi par des blindés allemands avançant inexorablement vers la capitale.

 

Le 13 juin 1940, la presse et la radio avaient annoncé, pour le lendemain, l’entrée dans Paris des troupes allemandes. Face à l’offensive-éclair d’Hitler, la défaite française était donc consommée. Il fallait désormais fuir, et vite. Comme deux millions d’habitants, Rick et Ilsa, résolus à ne plus se quitter, avaient alors décidé de prendre, le jour même, le train de 17 h 00 pour Marseille. Ils s’étaient donné rendez-vous pour le départ sur le quai de la gare de Lyon.

Mais, à 17 h 00, sous une pluie battante et dans le désordre indescriptible provoqué par la fuite des Parisiens, Ilsa… n’était pas venue. C’était le pianiste Sam qui avait apporté à Rick, désemparé une lettre d’adieu inattendue et sibylline. Le cœur brisé par cette rupture imprévue, brutale et incompréhensible, Rick était donc monté seul dans le train. Fuyant vers Marseille puis Oran (Algérie), accompagné de Sam, il avait fini par échouer à Casablanca et ouvert un bar, bien décidé à ne plus s’occuper de rien d’autre que d’oublier sa peine.

 

Et voici qu’Ilsa ressurgit du passé, mariée et en fuite…. !

 

Et aujourd’hui, évidemment, Ilsa a un besoin crucial, pour son mari et pour elle-même, des sauf-conduits volés et dont tout le monde ignore où ils sont. « Moi aussi », ment Rick. 

Casablanca-Rick-et-Samt.JPG

L’explication entre les deux anciens amants est d’abord orageuse, on s’en doute. Dévasté par son chagrin, Rick accuse Ilsa de l’avoir manipulé. Ce n’est pas faux : quand elle l’a rencontré, à Paris, elle était en fait déjà mariée à Victor Laszlo. Mais celui-ci avait été expédié en camp de concentration par la Gestapo et on avait annoncé à Ilsa la mort de Victor. Désespérée, elle avait fui vers la France et, rencontrant Rick, s’était investie sincèrement dans son nouvel amour avec celui-ci... Jusqu’à ce qu’elle reçoive la nouvelle que son mari était, en réalité, vivant et évadé… quelques minutes seulement avant de partir rejoindre Rick à la gare de Lyon, le 13 juin 1940. Elle n’avait eu que le temps de griffonner un mot de rupture et de le confier à Sam.

 

Aujourd’hui, Ilsa est une femme sincèrement déchirée entre deux hommes dont elle est également amoureuse. C’est compliqué, parfois, la vie.

 

Quant à Victor Laszlo, il n’est au courant de rien concernant la liaison de sa femme et de Rick, ou, tout au moins, feint-il de l’être, pour ne pas ajouter aux troubles des protagonistes de ces poignantes péripéties.

 

La seconde rencontre de Rick et Ilsa est davantage apaisée. L’heure est maintenant aux choix. Rick avoue qu‘il sait où se trouvent les sauf-conduits. Laszlo en a besoin pour se consacrer à sa lutte en faveur de la Résistance. Strasser cherche à arrêter Laszlo. Renault attend l’opportunité de faire un bon coup qui servira ses intérêts. Ilsa est de nouveau amoureuse de Rick et lui n’a jamais cessé de l’aimer.

 

Il faut se décider, bien, mais pour faire quoi ? C’est là que l’intrigue va se nouer.

 

Rick, en son for intérieur, est décidé à fuir du Maroc en compagnie d’Ilsa grâce aux sauf-conduits qu’il a en sa possession. Il vend son bar, rassemble ses affaires et passe un marché avec le capitaine Renault :

-       Rick proposera à Laszlo de partir avec llsa

-       Il fera venir les deux époux au bar pour leur donner les passeports

-     A ce moment, Renault arrêtera Laszlo en flagrant délit de possession de documents volés

-      Mais il fermera les yeux sur la fuite, qui s’ensuivra, de Rick et Ilsa, grâce aux passeports

 

Certes, Renault n’aura pas récupéré les passeports mais il aura arrêté Laszlo, qu’il pourra toujours monnayer d’une manière ou d’une autre avec les Allemands. Renault jubile : « Je vais vous regretter, dit-il à Rick, vous étiez le seul, à Casablanca, à avoir encore moins de scrupules que moi ! »

 

Et où les passeports, vainement cherchés par les policiers, étaient-ils cachés ? demande Renault. « Dans le piano » indique Rick : le seul endroit qui n’avait pas été fouillé. « Ca m’apprendra à respecter la musique » lâche Renault…

 

Le soir même, donc, Laszlo et Ilsa se rendent au Rick’s. Mais au moment crucial de l’arrestation de Laszlo par Renault, Rick change soudain d’avis et sort un revolver qu’il pointe sur Renault, à la stupéfaction de celui-ci : « Vous êtes fou ! ». « Téléphonez à l’aéroport et signalez deux passagers dans le vol pour Lisbonne ! » ordonne laconiquement Rick à Renault.

 

Le spectateur, quoique saisi de stupéfaction devant ce coup de théâtre, ne voit pourtant pas bien où l’on veut en venir.

 

Obéissant, Renault décroche le combiné mais, faisant semblant d’appeler l’aéroport, fait en réalité le numéro de téléphone… du major Strasser, lequel, bien que ne comprenant pas non plus grand-chose saute néanmoins de son lit et file naturellement en voiture à l’aérodrome !

Là-bas, le dénouement est proche.

 

 

Casablanca : phase finale 

Casablanca-Rick-Ilsa.JPG

Devant le capitaine Renault, interdit, et Ilsa, incrédule, Rick avoue à Laszlo qu’il a eu une liaison avec sa femme durant le temps où ce dernier était en prison. Mais ajoute-t-il, tout cela est maintenant terminé. « Pour obtenir les passeports vous permettant de fuir tous les deux, elle en est même venu à me dire qu’elle m’aimait encore. Et j’ai fait semblant de la croire ». Il lui… confie alors les sauf-conduits : Laszlo doit poursuivre sa mission. Et il doit le faire avec Ilsa à ses côtés.

 

Ilsa, elle, est stupéfaite. Tout cela n’était-il donc qu’une comédie de la part de Rick ? Non, répond celui-ci dans ce moment qui est celui de la tragique scène de séparation entre les deux amants. Pour Rick, le choix le plus réaliste est celui de la séparation : Laszlo doit fuir pour continuer à lutter, il a besoin d’Ilsa qui ne gagnerait rien à rester au Maroc, dans une situation sans avenir avec un aventurier américain surveillé par les polices française et allemande. Il vaut donc mieux se séparer. Mais que restera-t-il de nous, implore Ilsa ? Il restera les souvenirs merveilleux des moments passés ensemble : « On aura toujours Paris… » lui dit Rick, les yeux dans les yeux, dans la brume de la piste d’envol.

 

Ilsa s’arrache alors à l’étreinte de Rick et rejoint son mari pour marcher vers l’avion.

 

C’est fini ? Non, car Strasser arrive à ce moment dans un crissement de pneus !

 

Il a maintenant tout compris et, surtout, que Laszlo s’enfuit ! Il veut l’en empêcher. Mais Rick sort son revolver et… il abat Strasser, qui s’écroule !

 

Et c’est maintenant une escouade de policiers français qui, telle la cavalerie, arrivent eux aussi pour la fin du film. Pour Rick, la situation semble fichue. Renault annonce à ses hommes : « Un officier allemand a été tué ». Il regarde Rick puis ajoute, d’un ton neutre : « Arrêtez… les suspects habituels !… » 

Casablanca-Ilsa-End.JPG

Et, pendant que les policiers évacuent le corps du major Strasser, Renault et Rick s’en vont d’un pas tranquille dans la brume. « Je vous l’avais dit, vous êtes un sentimental, dit Renault en jetant à la poubelle une bouteille d’eau… de Vichy. Je crois que c’est là le début d’une longue amitié entre nous…"

 

 

Casablanca : trucages, faux-semblants et anecdotes

 

Le film remporte un vif succès, à l’époque, même s’il peut aujourd’hui nous paraître un peu suranné, avec son jeu d’acteurs un peu compassé et sa pellicule en noir et blanc.

 

Qu’importe, cela n’enlève rien, loin de là, à son charme. Signalons donc, au plan anecdotique, que le réalisateur a débuté le tournage du film par… la scène finale de l’aérodrome et que les répliques mythiques que sont « Joue-la encore, Sam » ou « On aura toujours Paris » n’étaient pas dans le script original et ont été improvisées dans l’action par Bogart.

 

Ce n’est pas tout. Si « le cinéma, c’est l’émotion grand écran », comme nous disait une publicité des années 80, le cinéma, c’est aussi (surtout) l’illusion assurée.

 

Humphrey Bogart, on l’a vu, ne mesure qu’un 1,60 m : une taille très inférieure à celle de sa partenaire Ingrid Bergman (1,80 m). Cela explique pourquoi, à aucun moment, on ne voit les deux acteurs « en pied » l’un à coté de l’autre. Quand ils s’enlacent amoureusement, ils sont… assis (le différentiel de taille est alors gommé). De même les photos de production, destinées à la promotion du film, ne les montrent-elles quasiment jamais autrement qu’assis l’un à côté de l’autre. Et pour la scène finale de leurs adieux (où Ilsa lève gravement son visage vers la mâle stature de Rick, qui la domine) la scène est tournée en gros plan, « en buste » : on imagine donc qu’à ce moment, Bogart devait probablement être juché sur un petit tabouret...

 

Casablanca étant, on l’a vu, avant tout, un film de propagande, il n’est pas surprenant que le Maroc-de-carton-pâte et la France-de-studio-hollywoodien du film aient parfois des difficultés à ressembler à la réalité. Non sans une certaine jubilation, on relèvera donc divers anachronismes qui témoignent de la façon dont l’Amérique voit la France : un mélange de clichés, d’intérêt, de condescendance autant que de fascination.

 

On relèvera donc, par exemple, dans les premières images du film, que la foule des badauds qui contemplent le cadavre d’un homme abattu par la police s’assemble sous un classique panneau rouge avec une barre blanche (de sens interdit)… cependant agrémenté d’un autoritaire autant qu’inattendu « défense stationner » ! 

Casablanca-Rick-Ilsa.Paris.JPG

Puis, lorsque survient la scène poignant où Rick, dans les vapeurs du Whisky qu’il a (trop) bu, évoque sa brève liaison avec Ilsa survenue dix-huit mois plus tôt à Paris, le spectateur voit un fondu-enchaîné où les deux amoureux descendent en voiture les Champs-Elysées avant de sillonner une charmante route de province. C’est si romantique qu’on oublierait presque de noter que   Rick conduit  une voiture qui a un volant… à droite  ! Il s’agit là d’une bizarrerie totalement incongrue : Rick (américain) et Ilsa (suédoise) se rencontrent à Paris, ils n’ont donc aucune raison de conduire une… voiture anglaise ! Peut-être l’accessoiriste n’avait-il que ce modèle-là sous la main bien personne ne s’est-il avisé que les Français conduisaient (aussi) à droite ? Le glamour de la scène abolit en tout cas tout discernement chez les spectateurs…

 

En parlant de glamour, on ne pourra que sourire en voyant que, vie parisienne oblige, les tourtereaux passent leur temps à siroter du champagne Mumm « cordon rouge ». Franchement, cela va de soi quand on vit à Paris, non ? Mais les plus avertis des spectateurs tiqueront en observant que, conformément à une habitude typiquement américaine, Rick et Ilsa boivent le prestigieux breuvage dans… une coupe : un ustensile unanimement déconseillé (au profit de la flûte) tant il provoque une dispersion accélérée des arômes.

 

L’on comprendra aussi qu’aucun des acteurs n’est allemand, surtout pas ceux qui jouent… des Allemands, quand on notera un salut adressé par des soldats à un supérieur  qui se fait parfois… à l’américaine (la main inclinée sur la tempe) alors que, évidemment, le salut militaire germanique de l’époque est le salut nazi (bras tendu, à la romaine).

 

Mais le plus (involontairement) amusant est l’ordre de fermeture du Rick’s placardé sur la porte de celui-ci. Pour une meilleure compréhension du public américain (sans doute peu disposé à faire l’effort de lire des sous-titres), il est rédigé en… anglais (« closed by order of the prefect ») ! Vit-on jamais des policiers français s’exprimer dans la langue de Shakespeare pour parler à leurs concitoyens, et au Maroc de surcroît !?

 

Décidément, Casablanca est un film plein de charme à bien des égards. C’est aussi un film à messages. Pourquoi ? 

 

Casablanca : plus qu’un film, mieux qu’un discours

 

C’est que, vous l’avez compris, Casablanca (1942) est une véritable œuvre de propagande. Ce qui est particulièrement intéressant à noter, c’est que, jugés à l’aune de la politique du gouvernement américain d’alors, des réticences de l’opinion américaine de l’époque et des préventions de F.D. Roosevelt vis-à-vis de De Gaulle, les messages « subliminaux » de l’œuvre apparaissent très en avance sur leur époque, voire carrément visionnaires.

 

Ainsi, dès le début du film, Rick échange ainsi quelques mots avec Ferrari, personnage secondaire tenancier d’un bar concurrent, « The blue parrot » (le perroquet bleu). Et Ferrari conclut la conversation par un : « L’heure n’est plus à l’isolationnisme, voyons ! ». Au cas où les spectateurs ne l’auraient pas encore compris, l’isolationnisme, c’est has been. Ce qui est réaliste, moderne, tendance : c’est l’interventionnisme.

 

Toujours au début du film, la police française tire sur un homme dépourvu de papiers et qui tente de lui échapper. Quand elle fouille son portefeuille, elle y découvre un message qui porte une croix de Lorraine (symbole de la « France libre » de De Gaulle) et qui atteste (pour le spectateur américain auquel il faut simplifier l’intrigue) qu’il est dans le camp des (bons) Résistants. Car évidemment, depuis 1941, les Communistes Français et de nombreux autres membres d’organisations politiques ou paramilitaires sont aussi entrés en résistance, balayant un large spectre de l’extrême-gauche à l’extrême-droite antiallemande. Mais, ceux-là ne sont pas de ceux qui ont la préférence des média américains.

 

Le président Roosevelt, pourtant, on le verra, est réticent, voire hostile, au général De Gaulle et aux troupes françaises stationnées à Londres qu’il tient en piètre estime. Ce n’est pourtant pas le cas ni d’une partie de son administration ni de la presse américaine qui, elle, s’enthousiasme au contraire du panache des « Free Frenchs » : une poignée d’irréductibles qui viennent de remporter un succès militaire inattendu en Afrique du nord  (Bir Hakeim, juin 1942) face aux Italiens et à l’Afrika Korps de Rommel. Si la présidence des Etats-Unis ne s’est pas encore « ralliée » au soutien de la France Libre, le cinéma hollywoodien, lui, a déjà choisi son camp…

 

 

 

de-gaulle-appel.jpg 

 

 

 

FD Roosevelt

 

A un moment où Roosevelt s’inquiète de limiter la montée en puissance de De Gaulle et s’obstine à envoyer des émissaires au gouvernement français installé à Vichy pour obtenir un appui militaire, le cinéma américain, lui, envoie un message sans ambiguïté : à la fin de Casablanca, pour fêter l’évasion de Victor Laszlo, le capitaine Renault se sert un verre avec une bouteille qu’il a sous la main. Mais, constatant qu’il s’agit d’une bouteille… d’eau de Vichy, il la jette ostensiblement à la poubelle.

Et les dernières images du film sont plus qu’éloquentes (pour ceux qui n’auraient vraiment rien compris… au film) : Renault et Rick s’en vont côte-à-côte dans la brume (vit-on jamais de la brume à l’aéroport de Casablanca ?), le premier disant au second : « Je sens que c’est là le début d’une longue amitié entre la France et l’Amérique ». Du clair. Du lourd. De l’hollywoodien.

Et il en faut, du lourd, tant cette amitié franche et cordiale, vous l’allez voir, ne va pas de soi, en cette année 1942. Reprenons un peu le fil de la chronologie de la Seconde Guerre Mondiale, focalisée autour des relations (très compliquées) entre le trinôme Etats-Unis / gouvernement « de Vichy » / « France Libre »… Nous nous référerons pour cela à l’excellent livre de François Kersaudy : De Gaulle et Roosevelt (2006, Perrin).

1939 : Les Etats-Unis, un pays qui sait changer de cap… 

Si, dès le 5 septembre 1939, les Etats-Unis se sont déclarés neutres, ils ont en réalité, depuis plusieurs mois, entamé un réarmement. La montée en puissance de celui-ci est forcément graduelle, tant l’opinion publique américaine est rétive à toute intervention dans les affaires intérieures européennes.

Ce changement de cap, auquel on a soigneusement évité de donner une quelconque publicité, est l’œuvre de F.D. Roosevelt, certainement le dirigeant le plus clairvoyant de son pays et probablement le meilleur président américain du XXème siècle. D’une grande prudence et d’une finesse politique remarquable, Roosevelt va réussir le tour de force de transformer

un pays isolationniste en une machine de guerre capable de changer le cours de la guerre.

« Les Etats-Unis apportent aux grandes affaires des sentiments élémentaires et une politique compliquée » (Charles De Gaulle - Mémoires de guerres – T1, L’appel). Des idées simplistes mises en œuvre de façon chaotique : nous allons en juger dans les lignes qui vont suivre.

1940 : La France, désormais quantité négligeable… 

La rapidité de la défaite française stupéfie l’occident et laisse Roosevelt et ses conseillers atterrés. Dans ces circonstances, le haut Etat-major américain estime que l’Angleterre, attaquée à l’été 1940 par Hitler, va être, elle aussi, rapidement écrasée. Il conseille donc au président américain de, d’ores et déjà, stopper toute livraison d’armes à l’Angleterre. Au contraire, Roosevelt fait le choix inverse : il juge vital, pour l’Amérique, que l’Angleterre continue à résister et il dirige vers elle : 50 % de la production aéronautique américaine, 250 000 fusils Enfield et plusieurs centaines de destroyers et d’hydravions qui sortent à un rythme impressionnant des usines américaines.

Parallèlement, Roosevelt reconnaît pleinement le nouveau gouvernement du maréchal Pétain. D’abord parce que c’est conforme à la politique américaine de reconnaitre tout gouvernement légalement constitué (et c’est le cas du gouvernement de Vichy). Ensuite parce que les Etats-Unis n’entendent pas faire différemment d’autres pays (URSS par exemple) qui, eux aussi, ont reconnu « Vichy ». Enfin parce que, pour des raisons pratiques, les Etats-Unis entendent maintenir à Vichy des diplomates qui vont leur donner toutes informations utiles sur les luttes de pouvoir qui se mettent en place au sein du gouvernement (pro et anti-Anglais, collaborateurs et modérés, etc…).

Au final, les Etats-Unis espèrent toujours, dans l’avenir, mettre la main sur la flotte française et les armées d’Afrique du nord, pour l’instant inemployées par aucun des belligérants et, au moins, hors du contrôle allemand.

La  conscription (l’appel sous les drapeaux des civils) est un système que les Américains ont en horreur, leur préférant une armée de métier et des volontaires (Garde nationale). Roosevelt le sait, c’est pourquoi il ne fait voter qu’un modeste « Selective service act » permettant de mobiliser, le cas échéant 800 000 réservistes sur une masse de 16 millions de jeunes potentiellement appelables sous les drapeaux… Sans avoir l’air d’y toucher, il met ainsi un pied dans la porte de la mobilisation générale.

Face à cette masse potentielle, les quelques milliers de soldats français qui ont rallié le général De Gaulle à Londres ne sont guère pris en considération par les Américains. Par ailleurs, même si divers intellectuels (les écrivains Paul Morand, André Maurois ou Pierre Lazareff…) et hommes politiques français (Jean Monnet) ont, de leur côté, fui aux Etats-Unis, aucun n’exprime de sympathie ouverte en faveur du général déserteur de Londres. La presse américaine, naturellement, se montre donc plus que méfiante : le très yankee Newsweek affirme que De Gaulle est « condamnée à n’être, au mieux, de d’une utilité limitée » et le magazine Life (sorte de « Paris-Match » américain) le décrit même comme un « royaliste ambitieux ». Voici pour les amabilités.

Roosevelt, en vieux politicien pratique, se défie aussi clairement de De Gaulle : à ses yeux, ce dernier ne représente que lui-même, n’ayant aucune légitimité démocratique quelconque. D’ailleurs, au plan pratique, ses maigres troupes ne contrôlent aucun port intéressant en Méditerranée (Mer El-Kébir, Bizerte ou Casablanca…) et ne rassemblent à peine que quelques dizaines de milliers de soldats : des déserteurs de l’armée française, entretenus par les soins (trop) bienveillants du gouvernement de Winston Churchill, c’est-à-dire, au final (un comble) par les dollars américains… De Gaulle est donc dans un état de dépendance totale. Il n’est donc pas question de lui « reconnaître » une existence légale quelconque. 

Du reste, à New York, les quelques « Français libres » qui prétendent le représenter (Jacques de Sieyès, Henri de Kerillis, Eugène Houdry ou Maurice Garreau-Dombasle – le grand-père de l’actrice Arielle Dombasle…) offrent le spectacle lamentable de dilettantes inefficaces occupés à des querelles de personnes hors de propos.

 

1941 - La « France Libre » : de gênants hors-la-loi…

Evidemment, l’ombrageux De Gaulle, de son côté, fulmine contre cette attitude méprisante. A la mi-mai 1941, il envoie son homme de confiance René Pleven à New York pour remettre de l’ordre, améliorer l’image de marque des Français Libres et offrir aux Américains d’utiliser tous les ports disponibles en Afrique noire ralliée, si l’Amérique venait à s’engager dans la guerre.

Les Américains considèrent évidemment cette offre avec attention. D’autant que, après avoir noté avec satisfaction l’éviction de Pierre Laval, ouvertement pro-collaborationniste, du gouvernement du maréchal Pétain, les Américains affiche leur dépit à la lecture des rapports de leur ambassadeur en « zone libre », l’amiral Leahy. Ce dernier dépeint un maréchal vieilli, influençable et essentiellement préoccupé par le sort des prisonniers de guerre français en Allemagne. A Vichy, aucun signe n’apparait d’une quelconque volonté de reprendre la lutte et de se ranger aux côtés des Anglais. D’ailleurs, Pétain ne cesse de manifester son animosité pour De Gaulle, qu’il qualifie de « vipère que j’ai réchauffé en mon sein », ce qui renforce Roosevelt dans l’idée que toute reconnaissance de la « France Libre » nuirait gravement aux efforts américains pour gagner à sa cause le gouvernement de Vichy.

Pourtant, Roosevelt est un homme qui se pique d’être « réaliste ». Il écoute donc avec intérêt les avis de William Bullitt, l’ex-ambassadeur des Etats-Unis en France (qui avait accueilli les Allemands à Paris le 12 juin 1940, en l’absence de toutes les autorités françaises, en fuite !). Et que dit Bullitt ? « Nous avons intérêt à renforcer Pétain, stimuler Weygand [stationné en Afrique du nord, ndlr] et soutenir De Gaulle (…) sans rompre avec Vichy »… Il faut vraiment être diplomate pour donner pareil conseil… 

FD RooseveltL’administration de Roosevelt va donc opérer un virage (prudent) et prendre contact avec les représentants de la France Libre afin d’avoir plusieurs fers au feu.

 

Décembre 1941 : La valse-hésitation, spécialité américaine 

Avec l’attaque japonaise du 7 décembre 1941 sur Pearl Harbour et la déclaration de guerre de l’Allemagne aux Etats-Unis le 10 décembre, ces derniers sont contraints d’entrer dans la guerre. Ils multiplient les consultations avec les « Français Libres » mais… ne les reconnaissent pas pour autant.

Le général De Gaulle fait alors mener une opération maritime militaire aux iles Saint-Pierre-et-Miquelon, proches du Canada, à la veille de Noël 1941 : des îles dont il y obtient le ralliement à la « France Libre » dans l’allégresse de la population locale. Si le gouvernement américain est évidemment fort mécontent de ce coup de force, celui-ci enthousiasme, au contraire, divers journaux américains, tel le New York Post : la presse américaine commence à montrer sa sympathie vis-à-vis des « Free French » et à fustiger les ambigüités de l’administration américaine vis-à-vis du gouvernement de Vichy. Quant à Churchill, s’il soutient en public cette initiative, il fulmine en privé contre un De Gaulle décidément imprévisible et totalement rétif au leadership américain.

Certes, c’est vers De Gaulle que se tournent, un moment, les Américains lorsqu’ils entendent, début 1942, à Nouméa comme ailleurs, s’assurer de points d’appuis pour leurs vaisseaux de guerre. Mais en réalité, Roosevelt continue à harceler Pétain et ne soutient De Gaulle qu’a minima, travaillant même aux divisions internes des Français Libres et multipliant les vexations à l’égard de son chef.

Le 27 mars 1942, le diplomate américain Sumner Welles adresse un message à l’amiral Leahy, ambassadeur à Vichy : « (…) soutenir le mouvement de la France Libre dans les territoires qu’elle administre et faire en sorte que Vichy (…) ne permette pas que son territoire serve de base à des opérations militaires : il pourrait arriver bientôt un moment où ces deux politiques ne seront plus compatibles. » Welles est un visionnaire : le 15 avril 1942, Pierre Laval, ouvertement partisan d’une collaboration active avec l’occupant est appelé comme chef de gouvernement par le maréchal Pétain, suite à d’intenses pressions allemandes. Pourtant, même s’il rappelle Leahy à Washington, Roosevelt se refuse toujours à rompre avec Vichy.

Or, 1942 va consacre les premiers succès militaires français…

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