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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1942 - 43 : CASABLANCA, du film à la conférence (3)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 19 Novembre 2010, 00:02am

Catégories : #Relations internationales & conflits

Actualités américaines (1942) : De Gaulle, Giraud

A la mi-juin 1942, Roosevelt nomme de hauts officiers (l’amiral Stark et le général Bolte) pour se « concerter avec le Comité National Français (le nom officiel de la « France Libre ») sur toutes les opérations relatives à la poursuite de la guerre ». C’est une reconnaissance de fait (quoique « de mauvais gré » selon De Gaulle) !

Elle est inévitable car, dans le cadre de la vaste offensive lancée par les troupes allemandes de Rommel en Libye et visant à conquérir l’Egypte et à atteindre le canal de Suez, les Français Libres du général Koenig se sont brillamment illustrés dans des combats menés autour d’un point d'eau désaffecté au milieu du désert et qui porte le nom de Bir Hakeim.

Là, pendant seize jours, du 26 mai au 11 juin 1942, 3700 hommes de la « 1ère Brigade Française Libre » (qui regroupe des éléments de la Légion Etrangère) du général Koenig résistent aux attaques de 45 000 soldats des armées italiennes et allemandes. Ne comptant au final que 140 morts et 230 blessés, ils détruisent 51 chars ennemis, 49 avions et font plus de 3 300 morts dans le camp adverse. Ils finissent par se replier, laissant Rommel puis Hitler admiratifs devant une résistance acharnée qui a permis l’évacuation des troupes britanniques.

France-Libre-copie-1.JPG

L’occasion est idéale et De Gaulle manque s’étouffer de lyrisme : « Quand, à Bir Hakeim, un rayon de la gloire renaissante [de la France] est venu caresser le front sanglant de ses soldats, le monde a reconnu la France. Général Koenig, sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. »

Les meilleures dispositions de Roosevelt vis-à-vis de la France Libre (devenue par ailleurs « France combattante ») tiennent aussi à des raisons pratiques : dès cette époque, les Américains réfléchissent à un débarquement en France et ils comprennent que celui-ci ne pourra réussir sans l’appui de la Résistance intérieure, donc forcément coordonnée par De Gaulle. Sauf s’ils le mettent à l’écart…

Car les Américains envisagent également de jouer une autre carte. Pour faire basculer définitivement le gouvernement de Vichy à leur côté, ils ont sélectionné un personnage pittoresque : c’est un militaire haut gradé (il est général cinq étoiles), il s’est récemment évadé de captivité en Allemagne (de la forteresse de Königstein et dans des conditions cependant suffisamment rocambolesques pour être controversées) et il est parvenu à rejoindre… la zone libre, où il s’est mis aux ordres du maréchal Pétain, auquel il est resté fidèle. Car cet homme, qui connait bien l’Afrique du nord, est farouchement antiallemand. Il est par ailleurs dépourvu d’ambition politique et éprouve une grande animosité pour le général (à deux étoiles et, encore, à titre temporaire) De Gaulle.

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Cet homme, véritablement providentiel pour l’hésitante diplomatie yankee, c’est le dénommé Honoré Giraud.

 

Septembre 1942 : Giraud ou l’incurable optimisme américain

Acheminé discrètement en Angleterre à la mi-septembre 1942, Giraud s’entretient avec les Américains et les Britanniques, lesquels préparent maintenant activement un débarquement… en Afrique du nord (l’opération « Torch ») dans des conditions assez confuses. Dans ce cadre, leur scenario est simple et génial : Giraud débarquera après 120 000 soldats anglo-américains, il adressera une proclamation à la population qui l’acclamera, il obtiendra le ralliement des 300 000 soldats locaux fidèles à Vichy et il administrera l’Afrique du nord française sous la supervision américaine !

Les Résistants locaux ? On ne s’y intéresse pas. Le ralliement des troupes vichystes ? Compte tenu du prestige que l’on prête à Giraud, il est considéré comme acquis. L’optimisme américain est (comme à l’habitude) débordant. Il est évidemment bien loin des réalités du terrain.

Roosevelt, quoiqu’il en soit, a l’intention de jouer cette tactique à fond. Il entend, ce faisant, écrit-il à Churchill le 16 septembre 1942, que « De Gaulle soit tenu à l’écart de cette affaire et ne puisse avoir aucun renseignement ». De Gaulle, naturellement furieux puisqu’il a en réalité des informations assez précises, remâche sa rancœur : « Roosevelt : c’est un politicien (…) Cordell Hull, un vieillard sot et orgueilleux (…) Leahy a trouvé son âme sœur en Pétain ». Il se répand en imprécations contre « ces Churchill, ces Roosevelt : des stratèges amateurs ! ».

Méfiant et secret, Roosevelt se défie pourtant, en même temps, de Giraud. Il réfléchit aussi à éventuellement négocier avec… l’amiral Darlan, chef des forces navales locales, théoriquement aux ordres de Vichy mais qui, depuis quelque temps, joue un jeu personnel ambigu en prenant des contacts simultanés avec les Américains, les Anglais, les Français et les Allemands…

« Des sentiments élémentaires » (l’antigaullisme, la volonté de ne partager avec personne la conduite des opérations) « une politique compliquée » (maintenir les négociations ouvertes avec toutes les parties en présence fussent-elles elles-mêmes antagonistes entre elles) : les manœuvres obscures de Roosevelt sont parfaitement résumées dans la formule gaullienne.

Novembre 1942 : débarquement laborieux et situation politique confuse

Pendant ce temps, Erwin Rommel, retardé dans sa course vers l’Egypte grâce à la farouche résistance des français à Bir Hakeim (Libye), se trouve à bout de carburant. Il ne peut finalement résister au général britannique Montgomery près d’El Alamein, en Egypte le 3 novembre 1942.

Après coup, on peut valablement dater le tournant de la Seconde Guerre Mondiale de ce moment : c’est la fin de l’avancée sans limite du Reich. Elle sera confirmée, en janvier 1943, par la reddition des troupes allemandes à Stalingrad. Dès 1942 : les victoires du Reich marquent donc le pas, un mouvement de reflux va s’amorcer.

Cinq jours plus tard, le 8 novembre 1942, les anglo-américains déclenchent l’opération Torch sous le commandement du général Eisenhower: ils débarquent en Afrique du Nord. Découvrant l’opération dont il n’a même pas été informé, De Gaulle a un gros mouvement d’humeur « Eh bien, j’espère que les gens de Vichy les rejetteront à la mer ! On n’entre pas en France par effraction ! »

Au vrai, l’« effraction » se déroule dans la plus grande inorganisation : les services secrets américains n’ont pas (exprès ?) livré à temps les armes promises aux résistants locaux qui sont finalement expédiés en prison avant l’arrivée des GI’s ! Giraud, lui, prévenu tardivement et acheminé à Gibraltar, refuse de lire le message que les Américains ont rédigé pour lui (il part se coucher en boudant : « Giraud restera spectateur dans cette affaire » dit-il à la troisième personne) ! De toutes façons, par la suite, son supposé « prestige » ne lui permettra en aucun cas de s’imposer localement. Et pendant ce temps, les troupes anglo-américaines continuent à être accueillies à coups de canon par les troupes françaises.

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La situation s’enlise pendant 2 jours. Le 10 novembre 1942 vers midi, Darlan signe un ordre de cessez-le-feu… démenti quelques heures plus tard par un télégramme en provenance du maréchal Pétain qui l’exhorte au contraire à « résister à l’agresseur » ! L’obstination des Américains à négocier avec Darlan ulcère Churchill qui s’indigne que l’amiral, par exemple, n’ait même pas donné l’ordre à la flotte française de Tunisie de se rallier aux Anglais, alors que ces derniers y combattent localement les Italiens appuyés par les troupes allemandes qui continuent d’atterrir à l’aéroport de Tunis ! Quant à la radio (d’état) de Maroc et de Tunisie, les troupes alliées y sont quotidiennement dénigrées par les journalistes…

La guerre, ce n’est donc pas que des coups de fusil, du sang, de la sueur et des morts : c’est aussi des négociations, des intérêts, des batailles d’ego, des luttes d’influence et une intense propagande, tout cela au milieu de la plus grande indécision. Les Américains, ainsi, n’ont pas de conviction bien arrêtée sur celui ou ceux des Français qu’ils vont privilégier pour l’administration de l’Afrique du nord libérée : pour communiquer avec Washington, Eisenhower a un code permettant de surnommer les différents protagonistes. Et les noms en disent long sur l’estime qu’il leur porte !

Pierre Laval est « Black Peter » (« Pierre le noir »…)

Henri Giraud est « King Pin » (le « roi épingle »)

Tous les officiers français vichystes locaux sont « YBSOB » (Yellow-bied Son of a bitch = lâches fils de pute) et sont numérotés, le premier (« Prime YSOB ») étant le général Noguès !

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Les Allemands, eux, n’ont pas tant de subtilités : le 11 novembre 1942, ils envahissent la « zone libre » de la France métropolitaine : c’en est fini de la fiction d’un « état Français » autonome vis-à-vis de l’occupant.

Après plusieurs jours de confusion, de discussions, de palabres, de tractations et de négociation de marchands de tapis (en Afrique du nord, c’est de rigueur), le 13 novembre 1942, Giraud est nommé « Commandant en chef des forces françaises (hors la Marine !) en Afrique » et  Darlan est reconnu « Haut Commissaire de la France en Afrique du nord ». Un accord signé « au nom du maréchal Pétain », un comble ! 

Ce « Darlan deal » scandalise les presses britannique et américaine qui n’hésitent pas à comparer Darlan (tel le journal américain The Nation) à « une prostituée » dont elles s’indignent qu’« on lui rende les honneurs ». La société civile américaine manifeste son incompréhension devant les choix effarants du gouvernement. C’est le sens du message, très appuyé, du film « Casablanca » de Michael Curtiz, tourné à l’automne 1942 : les Etats-Unis doivent choisir leur camp et, côté Français, le seul valable est celui des « gallant Fighting French » à la croix de Lorraine. Tous les autres, au mieux, sont des mous, au pire, sont des traîtres : Hollywood, comme à son habitude, ne fait pas dans la subtilité diplomatique.

Sur ces entrefaites, (sans qu’on le sache encore) le 18 novembre, quatre jeunes soldats français des « Corps francs d’Afrique », outrés, décident d’assassiner l’amiral Darlan et désignent, après un tirage à la courte paille, l’un d’entre eux, Fernand Bonnier de la Chapelle : jeune (20 ans), des sentiments royalistes, un patriotisme exalté et un entraînement reçu chez les troupes spéciales britanniques.

Quand à De Gaulle, nul ne lui demande son avis. Pis : le 21 novembre 1942, Churchill lui interdit même de… parler au micro de la BBC sans son accord préalable ! Evidemment, pour l’heure, il n’est pas prévu de lui prêter un quelconque avion pour qu’il se rende en Afrique du nord : il est, de fait, consigné à Londres… Lâché par Churchill et dénigré par Roosevelt, De Gaulle espère un temps un appui de Staline. Peine perdue. Le maître du Kremlin approuve le choix américain de privilégier Darlan : lorsque c’est nécessaire, écrit-il, « il faut savoir utiliser des Darlan mais aussi le diable lui-même et sa grand-mère » !

Pourtant, tout n’est pas perdu, pour De Gaulle : la Réunion et Madagascar sont désormais officiellement ralliés à la France Libre tandis que ses troupes se battent en Lybie aux côtés des Anglais et que Leclerc attaque au Tchad. Le général Eisenhower, de son côté, s’irrite des obstructions de Darlan, tant il attend avec impatience d’accélérer les opérations militaires sur le terrain. La poursuite de la guerre est la seule chose concrète qui lui importe puisque (il le reconnait lui-même) il n’a aucun talent de diplomate.

Ainsi la position de Darlan, au vrai, n’est-elle pas si solide : les Américains s’en méfient, Pétain le désavoue, les autres (Anglais, gaullistes, giraudistes) le haïssent. Le 25 décembre 1942, Fernand Bonnier de la Chapelle expédie deux coups de colt 45 Woodsman dans l’estomac de l’amiral Darlan qui succombe immédiatement. Et Bonnier rapidement aussi, du reste : il est hâtivement jugé par un tribunal militaire, son recours en grâce rejeté presqu’immédiatement et il est fusillé le lendemain même, 26 décembre ! Qui a manipulé Bonnier et ses comparses : Anglais ? Gaullistes ? Giraudistes ? ou encore… monarchistes (le « comte » de Paris s’étant rendu à Alger pour tenter sa chance comme prétendant au poste de représentant de la France…) ? Nul ne le sait encore aujourd’hui malgré les nombreux ouvrages sur le sujet, prétendants tous offrir aux lecteurs des « révélations ».

« Darlan nous était plus utile vivant que mort » laisse tomber De Gaulle à son collaborateur Gaston Palewski. Pourtant, la disparition de l’amiral permet de rebattre les cartes. La place est vide et, la nature ayant horreur de celui-ci, les Américains organisent un simulacre de comité qui, vite fait, intronise le général Henri Giraud, le 27 décembre 1942, avec le titre de « Commandant en chef civil et militaire », en dépit du refus de celui-ci ! « Ce 27 décembre reste un des plus mauvais souvenirs de ma vie » écrira-t-il même dans ses mémoires ! Il n’y a pas que pour lui. Car, s’étant entouré de militaires vichystes, Giraud fait spectaculairement procéder à des arrestations de sympathisants gaullistes dès le surlendemain, au motif de rumeurs de coups d’état.

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Pour autant, puisque Giraud est, au moins en titre, le chef suprême local, De Gaulle prend contact avec lui et  propose de le rencontrer quelque part « en territoire français » : une offre à laquelle Giraud se garde bien de donner suite.

Roosevelt ne l’y incite évidemment pas : il considère que les Américains sont présents en Afrique du nord, dans les faits, au titre d’une « occupation militaire » : une position que Churchill et Eisenhower, plus proches du terrain, ne partagent absolument pas !

C’est la raison pour laquelle Roosevelt et Churchill finissent par décider d’organiser une conférence à trois : il s’agit de faire un point de la situation avec Staline et, accessoirement, de mettre un peu d’ordre sur la question française. Hélas, la proposition est déclinée par le Petit Père des Peuples, trop occupé par les opérations militaires en cours (et notamment la bataille de Stalingrad).

Mais Roosevelt et Churchill sont également de plus en plus pressés par leurs opinions publiques respectives de choisir un leader pour la France et de s’entendre avec lui. Ils décident donc de se réunir pour traiter la question.

Les Anglais veulent faire une place à De Gaulle, les Américains veulent éviter que sa présence ne provoque des troubles parmi les troupes françaises du Maroc restées peu ou prou fidèles à Vichy. L’objectif final : rassembler tout ce monde dans une armée commune pour poursuivre le combat contre l’Allemagne en Tunisie, en Egypte, en Italie et ailleurs. Les Français Libres « pèsent » en effet autour de 40 000 hommes, les Français du Maroc-Algérie-Tunisie environ 100 000, les troupes « indigènes » autour de 200 000 : il est impératif de ne pas laisser ce réservoir de 350 000 hommes environ inemployé.

Où se réunir ? On pense à l’Alaska : trop loin, trop froid. Le Soudan : trop loin, trop chaud. L’Islande, les Bermudes sont évoquées. Sans succès. Churchill a alors l’idée d’un lieu situé non loin de… Casablanca (quelle coïncidence avec la chronique d’aujourd’hui !), au Maroc : à Anfa, une colline occupée par les troupes américaines où il y a un hôtel de luxe et plein de villas élégantes.

Cette réunion, évidemment, restera ultrasecrète jusqu’au dernier moment et, tandis que Roosevelt sera désigné par le nom de code « Amiral Q », Churchill le sera par « Air Commodore Frankland »…  

 

Janvier 1943 : Casablanca, la dernière ville où l’on cause…

Partir en voyage au Maroc enchante Roosevelt, très motivé à l’idée de faire du tourisme et de s’abstraire quelques jours de l’atmosphère pesante de Washington : il arrive à l’aéroport de Médiouna (20 kms de Casablanca) le 14 janvier 1943 et s’installe à la villa Dars es Saada. Au-delà de préoccupations immédiates, Roosevelt développe déjà une vision plus large du monde de l’après-guerre. Il s’efforce notamment de convaincre ses différents interlocuteurs britanniques et marocains que l’avenir est désormais à la décolonisation : une perspective qui (évidemment) séduit peu Churchill mais qui intéresse davantage le sultan du Maroc, que des sociétés, naturellement américaines, pourraient par exemple aider à prospecter du pétrole….

Churchill, de son côté, surprend ses collaborateurs par son rythme de travail, pour le moins inhabituel, à la villa Mirador : il passe le plus clair de sa journée… au lit, en pyjama où il lit ses dossiers, fume le cigare, boit du whisky, mange énormément et à toute heure et où, pour se détendre, il joue à la bagatelle (une sorte de billard anglais) et à la bézigue (un jeu de cartes). Quand travaille-t-il ? La nuit, après avoir discuté durant la soirée avec Roosevelt. Churchill veille tard car il dort peu et, jusqu’au petit matin, il réunit ses collaborateurs dans d’interminables séances de travail d’où ceux-ci ressortent lessivés.

Pour ce qui concerne la France, Roosevelt et Churchill trouvent rapidement une solution : il s’agira tout bêtement d’instaurer une… co-direction De Gaulle-Giraud : un mariage arrangé, en quelque sorte, entre « le marié, Giraud, et lady De Gaulle » plaisante Roosevelt (le second - général à deux étoiles – devant se comporter en épouse soumise au premier - général à cinq étoiles -) ! Fiers de cette idée, les Allés se réjouissent d’avance du succès de l’entrevue à venir, baptisée du nom de code de « Symbol ».

Répondant à l’invitation, Giraud arrive à Casablanca, en provenance d’Alger, le 17 janvier 1943 au matin. Il est assez mal disposé. Il ne parle pas anglais tandis que Roosevelt, lui, baragouine par courtoisie un français improbable. Ils ne se comprennent évidemment pas sans l’aide d’interprètes. En fait, le problème est ailleurs : Roosevelt propose à Giraud de devenir un chef politique quand celui-ci, imperméable à ces sollicitations et à toute autre problématique, ne demande aux Américains que des armes pour faire la guerre. C’est un dialogue de sourds décevant pour les ambitions américaines.

Au même moment, toujours bloqué en Angleterre, De Gaulle n’est informé de rien : il ne sait pas que Churchill est parti d’Angleterre et croit qu’il va recevoir une invitation de Roosevelt pour se rendre… aux Etats-Unis !  C’est donc avec une froideur ostentatoire qu’il reçoit, vexé, le 17 janvier 1943, l’invitation télégraphiée par Churchill de se rendre à Anfa - Casablanca pour y rencontrer Giraud sous les auspices des Etats-Unis et de l’Angleterre.

Rencontrer Giraud ? D’accord mais plutôt au Tchad… Rencontrer Roosevelt ? D’accord mais, naturellement, aux Etats-Unis : pas question d’être « invité à venir rencontrer qui que ce soit sur une terre française ! » Dans ses Mémoires de guerre, De Gaulle conçoit cette invitation comme une sorte de « compétition » où il serait le « poulain des Britanniques tandis que les Américains aligneraient le leur : ce serait là une comédie inconvenante, voire dangereuse ».

Or, côté Américain, on s’imaginait évidemment que De Gaulle répondrait positivement (et immédiatement). On s’impatiente donc. Au matin du 18 janvier 1943, Roosevelt télégraphie en Angleterre : « J’ai amené le marié. Où est donc la mariée ? ». Mais aucune réponse ne lui revient. Dans l’après-midi, enfin, De Gaulle répond : il ne se rendra pas à Casablanca !  Décidément, rien n’est simple avec l’ombrageux général affublé du « complexe de Jeanne d’Arc » explique Churchill, par ailleurs déconfit et meurtri du refus gaullien…

Pressé par Churchill au terme d’un message fort menaçant mais largement édulcoré par Anthony Eden (ministre des Affaires Etrangères), De Gaulle consulte ses principaux collaborateurs et, le 20 janvier 1943, conclut, pragmatiquement autant qu’opportunément, que « la situation générale de la guerre et l’état dans lequel se trouve provisoirement la France ne me permettent pas de refuser de rencontrer le président des Etats-Unis et le Premier Ministre de Sa majesté. J’accepte donc (…). Une nouvelle à l’annonce de laquelle Winston Churchill exulte, se mettant même à sautiller (autant que faire se peut !)

Le 22 janvier 1943 à 11 h du matin, De Gaulle arrive donc à Anfa, dans la banlieue de Casablanca. Il est accompagné de quatre militaires, dont le surprenant capitaine de vaisseau-moine Thierry d’Argenlieu : un militaire qui, à l’origine, ne souhaitait pas de responsabilité opérationnelle en préférant être aumônier de la France Libre et que de méchants langues surnommeront ultérieurement « Tient lieu d’argenterie » !

De Gaulle constate avec un vif déplaisir que, désormais, le Maroc est sous contrôle américain : barbelés et GI’s sont omniprésents et c’est même dans une voiture américaine qu’il est conduit à sa résidence : une « captivité » et même un « outrage » dit-il ! D’ailleurs, au déjeuner où il est convié par le général Giraud, De Gaulle exige, avant que de se mettre à table, que les sentinelles américaines aient préalablement été remplacées par des soldats français…

L’après-midi, lorsqu’il rencontre Churchill à midi, il est encore plus véhément et s’estime « encerclé, en terre française, par des baïonnettes américaines ». Mais Churchill n’est pas non plus d’humeur accommodante et le vieux lion britannique rugit, dans un Français aussi pittoresque qu’approximatif : « Si vous m’obstaclerez, je vous liquiderai ! »

Après cet échange tonitruant d’amabilités, l’on passe à l’ironie mordante : après que Churchill ait exposé les projets qu’il a formé avec Roosevelt sur la direction conjointe Giraud – De Gaulle d’un comité incluant des généraux vichystes, De Gaulle reconnait que cette « solution parait très adéquate au niveau – très estimable - des sergents-majors américains » mais que, à son niveau, il la repousse évidemment… !

Le premier round de conversations s’achève dans la déception et l’amertume réciproques. Le second est prévu pour le soir même, 22 janvier 1943, où De Gaulle doit rencontrer Roosevelt, pour la première fois.

Janvier 1943 : Casablanca, mariage de raison…

Si, le 22 janvier 1943 au soir, De Gaulle arrive d’un pas large et rapide qui traduit son irritation, Roosevelt fait, de son côté, assaut de charme. Il propose à son interlocuteur de s’asseoir sur le même canapé que lui. Il lui assure que les Américains feront tout pour « aider votre grand pays à renouer avec son destin », une formule qui devrait plaire à De Gaulle mais à laquelle celui-ci répond… par un grognement.

Rapidement, cependant, Roosevelt se fait plus directif. Il estime que personne n’a le droit de « prétendre qu’il représente à lui seul la souveraineté de la France » : une position à laquelle De Gaulle riposte en citant le cas de Jeanne d’Arc, légitime pour défendre et représenter la France même sans suffrage universel !…

Cette rugueuse passe d’armes pourrait-elle déboucher sur une empoignade ? Cette éventualité, aujourd’hui, nous apparait absurde : personne n’imaginant le général De Gaulle s’élançant par exemple sur F.D. Roosevelt pour tenter de l’étrangler… Il n’en est pourtant pas de même à l’époque : le conseiller diplomatique spécial de F.D. Roosevelt découvre ainsi, en sortant de la pièce, une… escouade de gardes du corps qui se tiennent derrière les rideaux de la pièce et qui braquent des armes automatiques sur le général français afin de protéger le président américain contre tout geste attentatoire potentiel ! De Gaulle, pourtant, est parfaitement détendu, n’imaginant pas un instant qu’il est en permanence dans une ligne de mire !

Au final, tout se passe pour le mieux. De Gaulle, malgré ses désaccords, confie à ses proches son impression favorable de son interlocuteur, un infirme dont le courage, la ténacité et le sens politique et les talents de visionnaire forcent l’admiration. La forte impression, du reste, est réciproque et Roosevelt, désormais, n’entend plus tenir De Gaulle pour quantité négligeable, même s’il persiste à tenir celui-ci pour un dictateur en puissance.

Le lendemain 23 janvier 1943, De Gaulle rencontre de nouveau Giraud, lequel n’a pas été « débriefé » de la conversation de la veille avec Roosevelt. Une fois encore, De Gaulle réfute l’idée de voir la France Combattante être fondue dans un gouvernement arrangé par les Américains qui comprendrait aussi des généraux ouvertement favorables au maréchal Pétain et au gouvernement de Vichy. Et pour manifester son intransigeance, il annonce qu’il va quitter Casablanca alors, que, pourtant, une conférence de presse a été prévue pour 12 h 30 !

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Avant de partir, De Gaulle va saluer Churchill qui, amer et vexé, est fou de rage. L’entrevue est, de l’aveu de De Gaulle, « la plus rude de toute la guerre ». C’est dire... Puis De Gaulle se rend chez Roosevelt, lequel, plus calme mais incisif, déplore que Giraud et lui n’aient pas montré publiquement qu’ils choisissaient de s’entendre ensemble. En grand communicant politique, il explique : « dans les affaires humaines, il faut offrir du drame au public… » Bref : il faut envoyer un signal positif à la presse, à la population, aux armées.

C’est alors que, par extraordinaire, Giraud arrive à ce moment chez Roosevelt. L’occasion est unique. On court chercher Churchill, toujours furieux et qui se répand en imprécations à la vue du général De Gaulle auquel, malgré tout, il s’adresse en disant « mon général ». Comment trouver un accord, une déclaration commune dans cette atmosphère de tension entre tous les intervenants ?

Roosevelt a maintenant renoncé à tout accord, à toute entente, à tout compromis, à tout document signé entre les quatre protagonistes. C’est trop tard, c’est fichu, les positions des uns et des autres sont trop éloignées et l’heure de la séparation approche.

Toutefois, une dernière fois, il sollicite De Gaulle sur une chose, une petite, une seule, qui n’engage à rien : une simple photo, à quatre (Roosevelt, Churchill, Giraud, De Gaulle). Conciliant, De Gaulle répond qu’il n’a rien contre poser pour un cliché « en compagnie de ce grand soldat [qu’est Giraud] »…

Alors Roosevelt pousse son avantage : il demande à De Gaulle si celui-ci, à cette occasion, accepterait aussi que Giraud et lui-même se serrent la main, devant l’objectif ?

Et De Gaulle, l’intransigeant, l’ombrageux, l’inflexible, répond (en anglais !)… : « I shall do that for you ».

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Et c’est donc gagné pour Roosevelt, qui exulte. Les journalistes sont là. On transporte Roosevelt sur une chaise, sur la pelouse. Les photographes immortalisent l’« évènement » : le quatuor de quatre chefs de guerre rassemblés à Casablanca - Anfa. Quel évènement ? Il n’y en a aucun : pas d’accord, pas d’alliance, pas de traité. Mais il y a une photo qui va s’étaler à la une de multiples journaux et, pour le grand communicant politique qu’est Roosevelt, c’est en fait l’essentiel. Quant à l’opinion qu’il a fondamentalement de De Gaulle (« patriote et certes dévoué à son pays, mais (…) fanatique et (qui) a quasiment tout du dictateur »), il la garde pour lui…

De Gaulle, de son côté, regrette : « cette poignée de main devant les photographes : c’était ridicule ». Pourtant, incontestablement, celle-ci est infiniment symbolique et va contribuer à accréditer l’idée en France, en Angleterre et aux Etats-Unis que l’armée française toute entière entend s’unir avec les Alliés pour combattre le Reich, désormais sur la défensive. Tout cela reste en fait factice, si ce n’est inexact. Le terreau est cependant là qui permettra ultérieurement à De Gaulle d’imposer, début juin 1943, le Comité Français de Libération National (dont il sera le chef) comme organe représentatif de la France : une France désormais officiellement engagée aux côtés des Alliés dans la reconquête de l’Europe par le débarquement de troupes métropolitaines et indigènes en Sicile puis en Italie.

Voilà, c’est la fin de cette (longue) chronique cinématographico-diplomatico-militaire.

Vous l’aurez compris : Casablanca est donc la ville qui ne vit jamais le tournage du film qui en porte le nom et où l’on ne décida rien lors de la seule conférence de la Seconde Guerre mondiale qui s’y déroula. Et pourtant, son nom reste attaché symboliquement à ces deux évènements restés dans l’Histoire.

La célébrité ne vient décidément pas toujours par les voies où on l’attend…

Bonne journée à tous et à toutes.

La Plume et le Rouleau © 2010 Tous droits réservés.

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