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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1917 : Le CORBEAU, de la rumeur au grand écran (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 22 Juin 2008, 23:05pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Après quelques marathons d’érudition dans les contrées arides de la recherche historique, vous souhaitez étancher votre soif de culture dans quelque oasis où régnerait autant la légèreté des sujets que du ton. 
 

Au programme de cette chronique, donc : concupiscence, délation, jalousie, exploration des tréfonds de l’âme humaine (bouchez-vous le nez…), procès, justice et… cinéma. Et vous allez voir que, de 1917 à 2008, il n’y a souvent guère de changements sous le soleil. Et même, parfois, une réelle continuité… Mais vous vous en doutez.

 

Retrouvons-nous à Tulle, chef-lieu de la Corrèze (un département qui sera un jour la terre d’enracinement d’un président de la république, 1995 – 2007 : Jacques Chirac).

 

Nous sommes là en décembre 1917. La Première Guerre Mondiale, déclenchée en août 1914, depuis 3 ans et demi, est en train de s’éterniser sur le front Nord-est : une guerre de tranchées dans la boue, l’anonymat et les massacres de masse.

 

Or, à Tulle, en Corrèze, on est loin du front, très loin.

 

Et la préoccupation principale des habitants de cette commune de 13 000 habitants (un peu moins de 16 000 en 2008), ce n’est pas ce qui se passa dans les Ardennes, c’est ce qui se passe en ville Car le petit monde tulliste (ou tullois) s’agite autour d’évènements inhabituels. Début décembre 1917, en effet, un évènement sans grande importance mais bizarre et vraiment sordide, est arrivé aux dépens d’une certaine madame Laval.

 

Brossons un peu le tableau local.

 

Madame Louise Laval est une veuve honorablement connue dans la ville. Elle habite un hotel particulier qui date de l’époque de Louis XIII et qui est situé non loin de la cathédrale. Elle a deux enfants. Il y a d’abord son fils, Jean, marié, qui travaille à la préfecture où il a le poste de chef de bureau. Il y a ensuite sa fille, Angèle, 31 ans, célibataire, qui est également employée à la Préfecture, au service de la comptabilité. Elle y est d’ailleurs entrée grâce à l’appui de son frère et elle a pour supérieur hiérarchique direct un certain Jean-Baptiste Moury, 40 ans, qui a récemment épousé une sténodactylographe de 22 ans, Marie-Antoinette Rioux. On l’a volontiers oublié : la « sténo-dactylo » est celle qui prend, dans un style quasi-hiéroglyphique, les notes que lui dicte son patron (les deux pieds sur le bureau) avant d’aller les taper à la machine à écrire. A l’ère du traitement de texte informatique, tout cela a évidemment disparu.

 

Les suppressions de poste, c’est quelque chose…

 

Madame Laval n’a pas de fortune particulière, mène une vie sans histoire, habite avec sa fille un logement modeste, va à la messe tous les dimanches : ce n’est donc pas le profil pour exciter les jalousies ou susciter les curiosités malsaines.

 

Et pourtant.

 

Louise Laval reçoit un jour une lettre anonyme, une lettre commençant par « Grande sale… », une lettre qui l’agonit d’injures et de détails pornographiques. La lettre, en outre, recommande à sa fille Angèle de se méfier de son chef de service, le dénommé Jean-Baptiste Moury, car, dit le mystérieux correspondant, celui-ci la dénigre. Cette lettre étrange et répugnante, Louise Laval la jette au feu. 

Mais madame Laval n’en a pas fini avec l’étrange personnage qui lui a envoyé cette lettre. D’autres lettres vont suivre et la missive n’est que la première de… 110 lettres anonymes qui vont être expédiées durant les quatre années qui vont suivre !

 

Car voilà que d’autres courriers suivent, adressées non seulement à madame Laval mais, de par la ville, à d’autres personnes apparemment tout aussi honnêtes et honorables… Au début, personne ne parle. Chaque destinataire garde pour lui le courrier infâmant qu’il a reçu. Puis, bientôt, les langues se délient. On s’inquiète. Les destinataires des courriers, hommes et femmes, se scandalisent ouvertement. Le mystérieux correspondant leur attribue en effet les pires vices en pensées, en paroles, par action et par omission.

 

Le mystérieux rédacteur des lettres a-t-il raison ? On sait en effet combien « honnêtes » et « honorables » sont des qualificatifs qui désignent bien souvent celles et ceux dont les turpitudes n’ont tout simplement pas encore… été dévoilées au grand jour !... Or, celui qui signe étrangement « L’Oeil de tigre » a bien l’intention, lui, de les dévoiler, et à tous !  

 

Ah ! ah ! On va rire…

 

Enfin, pas tout le monde, naturellement…

 

Dans Tulle, en ce début 1918, on se regarde maintenant avec méfiance : qui sera le (la) prochain(e) visé(e) par les « révélations » ? Et qui rédige ces courriers anonymes qui réveillent les consciences, qui profèrent des menaces, qui agitent les calomnies, qui font des mises en garde, qui sèment le trouble dans les ménages ?

 

Le mauvais plaisant s’est d’abord attaqué à la personne du préfet : « Ta chienne d’épouse est passé maîtresse dans son art et experte à satisfaire les caprices de ses clients mâles (…) Si tu n’avais pas les reins aussi usés, ta femme ne serait pas obligée de recourir aux services du balayeur municipal ! ». Mais il élargit bientôt son champ d’attaque à diverses personnalités de Tulle.

 

La façon de procéder de « L’Oeil de Tigre » est particulièrement habile : il n’injurie pas forcément les destinataires de ses missives. Afin d’être lu,

 

il se répand plutôt en calomnies sur leur entourage professionnel ou personnel

il révèle au grand jour des « secrets de famille » plus ou moins vérifiables sur untel ou unetelle

il fouille dans le passé (pas toujours glorieux) des uns et des autres

il jette la suspicion sur l’honnêteté de certains

il porte des accusations claires sur d’autres

il colporte les infidélités conjugales notoires et insinue à propos des tentations coupables non concrétisées

il sait aussi pratiquer l’humour par une forme de moquerie acide

il brouille enfin parfois aussi les pistes avec, au contraire, des louanges inattendues et excessives pour certaines personnes, telle Marie-Antoinette Moury, l’épouse du chef de service d’Angèle Laval.

 

Bref, l'"Oeil de Tigre" pratique la désinformation et la calomnie à l’échelle locale de façon crue et répétitive. Ses agissements, ses « révélations », les cibles qu’il choisit, tout alimente les discussions. Et inutile de surveiller le bureau de poste : « l’Œil de Tigre » dépose aussi ses missives de par la ville, directement dans les boites aux lettres, sur les rebords des fenêtres, dans les entrées d’immeubles, dans les paniers de ménagères au marché, jusque sur les bancs de l’église de Tulle et même dans son confessionnal !

 

Les courriers de ce maniaque qui, décidément, ne respecte rien, défilent tout au long de l’année 1918, puis continuent en 1919, puis encore en 1920, et en 1921 !

 

Voyons-en quelques extraits…

 

Le 1er avril 1921, Jean Laval, le frère d’Angèle Laval reçoit par exemple une lettre l’enjoignant de se méfier de Michel V., son chef de service. « L’Œil de Tigre » qualifie ce dernier de « calomniateur » (il ne manque pas d’humour !) mais aussi plus sévèrement de « traître, Judas, félon » et l’accuse d’envoyer des courriers anonymes attribués par erreur à Angèle Laval car, selon « l’Œil de Tigre », il « la déteste, la jalouse ». » V. est un « sale et hideux individu » qui « sue l’hypocrisie par tous les pores » et dont l’avancement à la préfecture doit beaucoup au fait que… sa femme est la maîtresse du préfet ! A contrario, « l’Œil de Tigre » n’hésite pas à louer monsieur M. qui est « bon et loyal »…

 

Le 20 juillet 1921, monsieur D. (pharmacien et récemment jeune papa) est avisé par « l’Œil de Tigre » qu’il est « cornard et cocu comme un cul » et que sa femme se saoule ! Cela démarre fort. Puis, pendant deux pages, « l’Oeil de Tigre » se déchaîne contre divers(e)s habitant(e)s, stigmatisé(e)s comme « amant de… » ou « ex-amant de … » ou « divorcée ». Le curé de Tulle est qualifié de « curé manqué ». D’autres, a contrario, se voient affublés de qualificatifs de « Nitouche » telle Angèle Laval. Il stigmatise J. (« voleur de farine ») ou Jean L. (« tête de marmelade ») !

 

Dans certaines lettres adressées à des hommes, « l’Œil de Tigre » les met en garde sur le plan affectif : « N’épousez pas Mademoiselle Laval qui a des intentions sur vous. C’est une sirène, une charmeuse mais qui vous rendra malheureux ». Mais il donne aussi des conseils professionnels : « Méfiez-vous de monsieur Moury (le chef de service d’Angèle Laval), il vous calomnie chez sa maîtresse ! » Car le dénommé Moury aurait une maîtresse ?...

 

Huit jours plus tard, le 28 juillet 1921, « l’Œil de Tigre » récidive. Il s’en prend à Madame F. dont l’inconduite douteuse et les origines extraconjugales sont, semble-t-il, notoires : « salope et fille naturelle » mais aussi « voleuse de beurre (un jour de « mai 1919 ») chez la fruitière de la place Gambetta » ! Madame F. et sa fille volent d’ailleurs dans les magasins de façon régulière (des saucissons, du veau, des poulets, des bas et des gants…) tout en affichant des mines de chrétiennes honnêtes : « Sales dévotes. Diables de bénitier » s’emporte rageusement « l’Oeil de Tigre ». Quand au gendre, le mari de la fille de madame F., « l’Oeil de Tigre » observe qu’il ne porte plus de chapeau afin de montrer ses cheveux frisés, ce qui, dit-il, achève « de lui donner un air idiot ». D’autres individus, du reste, en prennent également pour leur grade au passage, tel F. dont le frère « dit-on, était un voleur et mourut en prison » !

 

On s’en doute, Tulle vit maintenant dans une sale ambiance. On se regarde avec méfiance, avec suspicion, avec mépris ou avec moquerie. On s’épie. Quelles turpitudes vraies ou fausses vont encore être déballées en place publique ? L’atmosphère est devenue irrespirable dans cette petite ville de province jusque-là bien tranquille. Et cela fait 3 ans et demi que cela dure !

 

Vers la fin de l’année 1921, « l’Œil de Tigre », maniaque de lettre anonyme qui terrorise la bonne ville de Tulle depuis 3 ans, réussit un coup particulièrement exceptionnel : il affiche sur la porte du théâtre de Tulle une liste de 14 noms avec, en regard, les noms de… leurs maîtresses et amants ! Le succès est évidemment énorme. Les intéressés, eux, sont atterrés. On se soupçonne, on se dénonce.

 

Et c’est là que le drame se produit : Auguste Gibert, greffier, mis en cause, craque nerveusement. Il perd la raison. On l’interne dans un asile. Deux semaines plus tard : il se donne la mort !

 

Un mort, cela change évidemment tout. L’affaire prend alors une autre tournure. De simple fait divers délictuel sans grande importance (calomnie), l’affaire devient une instruction criminelle désormais ouverte. Du jamais vu à Tulle. L’instruction est confiée au juge Richard.

 

De Paris, de nombreux « diversiers » (ces journalistes spécialisés dans les « faits divers ») prennent alors le train en direction de la Corrèze pour « couvrir » ce qu’on appelle maintenant avec emphase « l’affaire de Tulle » (un patelin que, au vrai, aucun d’entre eux ne savaient, la veille, situer sur une carte). De banalement locale, l’affaire devient ainsi nationale du jour au lendemain, du fait de sa répercussion médiatique.

 

Le journal Le Matin inaugure ainsi le premier de ses articles le 30 décembre 1921 en ces termes : « Une tragédie se joue actuellement à Tulle, avec une telle passion chez les acteurs, un tel énervement de tous les esprits, qu’il est presqu’impossible d’en apercevoir le dénouement ».

 

Ca va faire vendre…

 

Pour Jean-Yves Le Naour, auteur en 2006 d’un remarquable ouvrage sur cette question (« Le corbeau, histoire vraie d’une rumeur ») : « L’affaire des lettres anonymes de la préfecture (…) est donc devenue l’ « Affaire de Tulle » grâce à l’invention d’une presse à scandale qui crée le fait divers autant qu’elle le rapporte ».

 

De son côté, devant cette déferlante de courriers, la police est perplexe. Plusieurs questions se posent, en effet…

 

- D’abord, l’« Œil de Tigre » est-il un homme ou une femme ? Les tournures qu’il emploie « Pardonnez-moi, je suis un fou, un détraqué, un dégénéré » ou encore « Je suis le Lucifer de Tulle » laissent penser qu’il s’agit d’un homme… Mais n’y a-t-il pas une ruse derrière cette conclusion hâtive ou même, simplement, un schizophrène (dédoublement de la personnalité) ?

 - Quelle est sa situation personnelle ? Occupe-t-il une fonction publique ou est-ce un domestique, pour connaître autant de soi-disant secrets d’alcôve ou détenir autant de renseignements sur la vie privée de ses victimes ? Pourrait-il par exemple être un médecin, un avocat ou un prêtre ?

 - Et d’ailleurs, soupçonne la police (fine mouche), ne pourrait-il pas même y avoir plusieurs personnes qui, de concert, se relaieraient pour faire régner la terreur par leurs missives ?

 - Le ou les individu(s), en tout cas, nargue(nt) les enquêteurs : « Inutile d’essayez de me reconnaître au moyen des empreintes digitales. J’écris toujours avec des gants de caoutchouc dont se servent les sages-femmes et les médecins accoucheurs » ! Et il clame : « Moi, l’Oeil de Tigre, je suis invulnérable ! »

 

Face à l’irrationnel, on fait intervenir des « experts » scientifiques : mais ils se contredisent, tant sur les méthodes que sur les conclusions... Le juge Richard chargé de l’enquête, quant à lui, n’est pas insensible à la pression médiatique. Sollicité de toutes parts par la presse, il est cité dans tous les articles par les journalistes. Le juge d’instruction est alors rapidement dépassé par les évènements et par l’ampleur de la campagne de presse qui se déchaîne. A l’échelon local et maintenant national, il devient un homme important, le personnage-clé d’une enquête dont les journaux de Paris relatent quasi-quotidiennement les rebondissements et grossissent l’ampleur (évoquant « 60 lettres quotidiennes » quand 60 est en fait le nombre de lettres écrites… en trois ans en demi). Quelle importance, quelle notoriété ! C’est le succès pour le juge Richard. C’est la gloire médiatique pour ce magistrat dont le zèle se démultiplie alors.

 

Pour un résultat nul.

 

Car en réalité, quoiqu’infatué de son rôle de chef d’orchestre, le juge Richard patauge dans son enquête… Il commet alors l’erreur de confier ses réflexions, ses états d’âme, ses intuitions et ses doutes aux journalistes, lesquels, évidemment, relaient sans vergogne ni mesure ses propos dans leurs journaux.

 

« Loin de se contenter d’un rôle de spectateur, nous dit l’historien Jean-Yves Le Naour, (la presse à scandale) modèle l’opinion, nomme les potentiels coupables exposés désormais à la vindicte publique, piétine le secret de l’instruction et s’implique directement dans l’enquête aux côtés de la police et de la justice. L’affolement existe bel et bien à Tulle : ce sont ces feuilles (les journaux) qui l’ont apportée ».

 

Et l'Oeil de Tigre, lui, en cette fin de 1921, reste insaisissable et continue ses méfaits

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