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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1917 : Le CORBEAU, de la rumeur au grand écran (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 22 Juin 2008, 23:04pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

 

Le juge Richard, lui, manipulé par  les faux éléments de « L’Œil de Tigre » autant que par les témoignages contradictoires qu’il collecte sans résultat, est maintenant à bout de ressources. Il décide alors de… faire appel aux esprits en faisant tourner les tables ! Sans obtenir de réponse claire, évidemment.

 

Dans la presse, c’est l’incrédulité. Quasiment du jour au lendemain, les journalistes, qui se posaient jusqu’ici en zélateurs du magistrat, en deviennent les contempteurs, se gaussant de la crédulité de ce petit juge de province réduit à s’asseoir auprès d’un guéridon faute de pouvoir faire avancer son enquêtes sur la base d’éléments réels.

 

Cette initiative grotesque n’est évidemment pas du goût de la hiérarchie judiciaire. Si le ridicule ne tue pas, il conduit cependant à ce que le juge Richard soit rapidement dessaisi du dossier. Et même « L’Œil de Tigre » s’en félicite : « Richard est dégommé, je suis content » écrit-il !

 

Nous sommes début 1922 maintenant. C’est le juge Malrieu qui est nommé en remplacement. A la recherche de preuves tangibles plus que d’esprits malins, le prudent magistrat fait appel à un graphologue, spécialiste réputé de l’époque qui travaille pour la police scientifique : le docteur Locard. Huit personnes, tenues pour suspectes parmi les « proches du dossier » comme l’on dit, sont ainsi conduites à livrer un spécimen de leur écriture lors d’un test de dictée.

 

Mais rappelons-nous que la graphologie est à l’époque un art balbutiant : il est apparu il y a moins d’une trentaine d’années à l’instigation de monsieur Bertillon et a notamment été utilisé dans l’affaire Dreyfus… Pas vraiment une référence en matière de succès judiciaire ! Nanti des conclusions de l’expert, le juge Malrieu décide donc d’agir avec précaution. Pas question d’inculper encore qui que ce soit. Le dossier est trop mince et les éléments aussi rares que fragiles.

 

Ils vont s’accumuler, jusqu’au dénouement.

 

Car le curé de la cathédrale de Tulle se présente aux enquêteurs : il vient témoigner de ce qu’il a vu une de ces maudites lettres de délation posée, inachevée, sur le bureau personnel de l’une de ses paroissiennes. Il s’agit d’…Angèle Laval. Cela corrobore les conclusions de l’ « expert » graphologue : la secrétaire de Monsieur Moury, à la préfecture, la propre fille de Louise Laval !

 

Les enquêteurs se rendent au domicile de madame Louise Laval. Mise en demeure de s’expliquer, Angèle Laval avoue rapidement. Elle raconte alors son histoire aux enquêteurs, une histoire pitoyable, grotesque, pathétique et, au final, d’une infinie tristesse.

 

Angèle Laval a fait ses études primaires dans une institution religieuse et, à 18 ans, en 1904, elle est revenue habiter chez sa mère, son père étant décédé depuis longtemps. Elle croyait rencontrer rapidement un homme et se marier, comme toutes les filles de son âge. Mais l’opportunité ne s’est pas présentée. Personne n’est venu la demander en mariage. Déçue, Angèle s’est mise à donner des cours de catéchismes aux enfants, à s’occuper de bonnes œuvres puis elle a décidé de travailler pour subsister et, grâce à son frère, est entrée à la préfecture. En 1917, elle a 31 ans.

 

Rapidement, elle conçoit une vive affection pour son chef de service, Jean-Baptiste Moury. La remarque-t-il ? Pas plus que cela. Or, évidemment, à cette époque, une jeune fille bien éduquée ne peut se permettre aucune initiative d’aucune sorte. Angèle Laval, donc, attend.

 

Et puis un jour, Jean-Baptiste Moury s’adresse à Angèle de façon plus personnelle : il l’invite à prendre un verre. Mais, sitôt levé, le fol espoir de la jeune femme retombe aussitôt : il s’agit en fait d’un banal vin d’honneur entre collègues. Car Jean-Baptiste Moury… se marie et, pour fêter cela, naturellement, il fait un « pot ».

 

Pour Angèle Laval, ce prochain bonheur avec une autre est évidemment un coup terrible. Alors elle prend une décision simple et terrible : elle a souffert ? Elle va faire souffrir. Armée de sa simple plume, elle se met à rédiger des courriers anonymes qui prennent pour cible ceux sur lesquels elle entend décharger sa hargne et son désespoir. Des courriers dont elle s’aperçoit bientôt qu’ils suscitent la honte, la peur, la colère, l’humiliation chez tous ceux qu’elle côtoie à Tulle et auxquels ils sont adressés. Tous ceux-là souffrent réellement, comme elle. Et c’est d’autant plus mérité que leurs turpitudes, jusqu’ici dissimulées sous le masque de l’honorabilité, Angèle les expose au grand jour !


Angèle Laval n’est pas une criminelle, c’est évident. C’est une jeune femme que le désespoir affectif a déséquilibré. Les enquêteurs ne sauraient, malgré ces aveux, l’empoigner et la conduire au dépôt les menottes aux poignets. Ils veulent prendre le temps de réfléchir calmement à l’étrange dénouement que leur offre maintenant cette piteuse affaire. Ils laissent Angèle chez sa mère pour la nuit.

 

Ce temps, Angèle Laval va le mettre tragiquement à profit.

 

Sa mère est effondrée, terrassée par l’incompréhension. Elle est également affolée à l’idée de l’humiliation qui va s’abattre sur elle et sa fille dans quelques heures. Laquelle des deux va convaincre l’autre que la seule issue réside désormais dans le suicide ? Nul ne le sait. Angèle prétendra ultérieurement que l’idée a été de sa mère et qu’elle s’était contentée d’abonder à sa proposition. Les journalistes penseront que c’est elle qui a au contraire ancré l’idée du suicide dans l’esprit de Louise Laval… La vérité, personne ne la connaîtra finalement.

 

Quoiqu’il en soit, le lendemain matin, Louise et Angèle Laval sortent furtivement de leur maison. Echappant à la surveillance de la police, ignorées des journalistes, ensemble, elles se dirigent vers l’étang de Ruffaud, à quelques kilomètres de Tulle. C’est l’hiver et il fait froid.

 

Elles se jettent toutes les deux dans l’eau glacée.

 

Des pêcheurs les aperçoivent et se portent à leur secours. Angèle est sauvée mais sa mère a coulé à pic. Repêchée, elle n’est pas ranimée.

 

C’est la dernière victime de l’« Œil de Tigre ».

 

Sitôt l’arrestation d’Angèle Laval par la police connue ainsi que la mort de sa mère, la presse se déchaîne contre les enquêteurs : comment peut-on faire preuve d’autant d’incompétence ? Ne pas avoir réussi pendant de long mois à mettre la main sur une simple femme ? L’avoir difficilement confondue avant de lui laisser le temps de filer ? Quelle lenteur et quelle incurie dans la gestion de cette enquête !

 

Mais les enquêteurs ripostent et stigmatisent l’attitude d’une presse avide de sensationnalisme, qui a déballé à l’échelon national une banale affaire de lettres de calomnies dans une obscure ville de province : une attitude irresponsable qui a débridé les passions, attisé les haines et qui a poussé aux comportements les plus désespérés.

 

La presse se défend alors : après tout, les lecteurs ont droit à l’information, les contribuables à des résultats ! Les journaux se doivent de leur apporter la première tandis que la police se doit de fournir les seconds !

 

Bon. Rien de bien nouveau, vous le voyez.

 

Au printemps 1922, c’est le procès.

 

Le journal « Le Petit Parisien » l’écrit avec emphase en 1922 : « Le drame de Tulle est un drame pesant, un drame de ténèbres morales, un drame du soupçon, du doute, de l’amour, du remords ». N’en jetons pas tant, ce fait divers est avant tout l’illustration de la méchanceté, de la jalousie et de l’envie qui taraude l’être humain. A Tulle, on explore le quotidien de l’égout des âmes.

 

Concrètement, l’instruction ne retient contre Angèle Laval que 13 lettres sur les 110 expédiées. Elle ne risque, dans les faits, pas grand-chose. Qu’importe, Angèle nie tout, farouchement, contre les éléments accumulés, contre la graphologie, contre l’évidence. Durant les audiences, elle est drapée dans une robe, un manteau et une mantille noirs qui la font ressembler à une veuve. Ou à un oiseau funèbre, un corbeau. « Le corbeau » : ce sera le surnom que les journalistes, jamais avares de formules-chocs et creuses, lui donneront dans leurs comptes-rendus d’audience pour les chroniques judiciaires.

 

Au terme des débats qui nourrissent l’image d’une femme tout à la fois « vierge pieuse et sadique perverse » (Jean-Yves Le Naour), Angèle Laval est condamnée à 1 mois de prison et 200 francs d’amende. Beaucoup de bruit pour rien, donc. Elle écrira par la suite deux brèves confessions  « Madame Moury est innocente. Je suis une misérable, j’ai agi par haine, jalousie et rancune ». Elle sera aussi par la suite internée 5 ans dans un asile psychiatrique et mourra en 1967.

 

Cette histoire peut vous sembler banale. Elle l’est réellement. Mais, curieusement, elle aura une fortune inattendue.

 

D’abord en raison du fait que, depuis 1922, un « Corbeau » est passé dans le langage commun et désigne l’expéditeur de courriers anonymes, accusateurs ou injurieux.

 

Ensuite parce que, inspiré du fait divers de Tulle, un scénariste du nom de Louis Chavance rédige en 1937 un script qu’il intitule « L’ Œil de Serpent ». Il le propose au cinéaste Henri-Georges Clouzot.

 

Clouzot est venu au cinéma après avoir été lui-même journaliste, scénariste et auteur de pièces de théâtre. A partir de 1941 et jusqu’en 1944, la France vit la période de l’« Occupation » allemande. Il s’agit là d’une période sombre durant laquelle l’ « Etat Français » (qui a remplacé la IIIème république), dirigé par le maréchal Pétain, met en place la « Révolution Nationale » : un programme de retour aux valeurs présentées comme fondatrices de la France éternelle (Travail, Famille, Patrie) et qui se caractérise par une politique de collaboration de plus en plus ouverte avec l’occupant allemand, surtout à partir de 1942 et sous l’impulsion décisive du Premier ministre Pierre Laval.

 

Durant cette période, l’héroïsme le plus exaltant côtoie la lâcheté la plus méprisable. Et l’une des formes de cette lâcheté est bien sûr le nombreux courrier anonyme de délation (délation des « accapareurs » du marché noir, des résistants, des juifs…) qui parvient aux autorités françaises. Le climat de peur autant que le contexte de privation exacerbent les tensions de voisinage dont les lettres anonymes constituent la forme la plus visible d’aboutissement.

 

Quant à la chanson, au théâtre, à la poésie, ils n’en continuent donc pas moins de s’épanouir, sous l’œil vigilant et critique, toutefois, des sourcilleuses autorités allemands. Clouzot a ainsi sorti en 1942 son film « L’assassin habite au 21 », inspiré d’un roman policier fort bien tourné du belge Stanislas-André Steeman et que je vous conseille de lire.

 

Clouzot croit donc trouver dans le script de Chavance, qui stigmatise la lâcheté des courriers anonymes et la bassesse des êtres, une formidable idée pour tourner un drame de société en même temps qu’une étude de caractères. Il tourne ainsi le film « Le corbeau » pour la firme allemande Continental et avec l’accord des autorités d’occupation (même si celles-ci, finalement inquiètes, en interdisent ensuite la publicité…)

 

Voyons-en rapidement l’intrigue. La petite ville de Saint-Robin est sous le coup d’une série de lettres anonymes signées "Le Corbeau" et qui accusent le docteur Germain d'être l'amant de Laura, la femme de son collègue, le Docteur Vorzet. Un à un, tous autres les notables sont dénoncés à la vindicte publique par le corbeau et l'une d'elles provoque le suicide d'un malade de l'hôpital, désormais informé qu'il est atteint d'un cancer incurable. Qui est le corbeau ? Plusieurs protagonistes sont tour à tour soupçonnés et, finalement, Germain propose d’interner l’auteur des lettres, qu’il a découvert, pour étouffer le scandale d’un procès. C'est compter sans la mère du malade que le Corbeau avait acculé au suicide : elle démasque celui-ci et fait justice elle-même…

 

Le film, dont les acteurs principaux sont Pierre Fresnay et Ginette Leclerc, est un véritable défi à la morale conventionnelle de l’époque autant qu’à l’entreprise de « régénération » qu’entend mettre en place le pouvoir pétainiste. Il peint une société hypocrite et lâche, maintenant un masque d’honorabilité général sous le déchaînement refoulé de turpitudes individuelles féroces (envie, jalousie, mensonge, sexualité bridée des individus, notamment des femmes avec l’adolescente « qu’il faudra marier très vite » ou l’épouse bourgeoise qui rêve en secret d’adultère) et il évoque même les pratiques (illégales) de l’avortement.

 

Les personnages sont complexes, multiples et ambigus, aussi brillants que médiocres, aussi sincères et menteurs : ils témoignent d’une société où domine le vice sous des dehors policés mais qui apparaît finalement complètement pourrie de l’intérieur. Quant à l’auteur des lettres anonymes, il signe ses missives du dessin d’un… corbeau.

 

Le film sort le 29 septembre 1943. Il est accueilli tout à la fois par un concert d’éloges et par une volée de critiques. Jacques Audiberti, dans la revue Coemedia, y voit un « assez formidable chef d’œuvre ». Les écrivains pétainistes sont rares à faire des compliments mais il y en a : Maurice Bardèche et Robert Brasillach saluent la « poèsie de l’intelligence et de la méchanceté » autant que « la hardiesse sacrilège ». Globalement, toutefois, l’œuvre est boudée par une critique officielle réprobatrice et méfiante.

 

A la Libération (1944) : c’est pire. La Résistance aussi bien gaulliste que communiste dénonce un film qui porte un mauvais coup à l’image de la France. Elle proteste contre une œuvre qui peint une société viciée et gangrenée par la délation alors qu’il aurait fallu, au contraire, remonter le moral des Français en exaltant l’héroïsme des martyrs de la lutte contre l’occupant allemand ! L’« Ecran français », journal très à gauche, dénonce ainsi « une vision avilissante du peuple français ». Toutes les vérités ne seraient-elles pas bonnes à dire ?

 

Accusé, donc, d’avoir sapé le moral du pays et d’avoir ainsi fait le jeu de l’occupant, Clouzot est traduit devant une « Commission d’épuration » : le 17 octobre 1944, il est frappé de 2 ans d’interdiction de profession et son film est interdit ! Pierre Fresnay et Ginette Leclerc font de la prison. Le calme revenu et à la suite d’une pétition d’intellectuels, Clouzot reprendra finalement se activités à partir de la fin 1945 et signera, en 1947, le très connu et plus conventionnel « Quai des Orfêvres » (siège de la Police Judiciaire).

 

Alors, depuis 1917, quoi de neuf ? Pas grand-chose, si l’on y réfléchit bien…

 

- Des lettres anonymes qui gangrènent une atmosphère locale faite de rancœurs, de jalousies, de règlements de comptes

- Une presse qui se déchaîne et qui s’empare sans retenue d’un fait divers banal pour le jeter en pâture à des lecteurs avides

Des témoignages fantaisistes et des revirements qui laissent perplexes les enquêteurs mais détruisent à jamais des existences

La « fabrication » de coupables autour d’évènements montés en épingle

Des magistrats très en-dessous du niveau requis mais qui n’en démordent pas et s’obstinent à ne pas reconnaître leur incompétence

Des « experts » appelés à donner leur avis au procès qui sont aussi doctes et affirmatifs qu’opposés quant à leurs conclusions

Des suicides de témoins et / ou de prévenus

 

Tous ces éléments se retrouvent, par exemple, à des degrés d’intensité divers, dans des faits divers tels que l’affaire du « petit Grégory Villemin » (1984) ou du fiasco judiciaire d’Outreau (2004)…

 

La presse et les juges, c’est habituel, ne reconnaissent jamais ouvertement leurs erreurs. Quant aux individus bien-pensants, ils ne reconnaissent jamais leurs turpitudes.

 

Pour offrir matière à exploration de la nature humaine, il y a donc encore du pain sur la planche pour les écrivains, les cinéastes et les journalistes. Et les rédacteurs de chroniques historiques.

 

Bonne journée à toutes et à tous.

 

La Plume et le Rouleau © 2008 Tous droits réservés


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Bande-annonce du film de 1943 "Le corbeau"

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