Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1440 : JACQUES COEUR, aventurier de la finance médiévale (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 1 Juin 2009, 00:05am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques historiques de la Plume et du Rouleau,

Jacques Cœur, de par ses activités, maitrise parfaitement les circuits de l’argent. Il a des correspondants bancaires à Genève, Avignon, Florence, Naples, Barcelone. Il y possède des comptes courants et y effectue des virements, des retraits, des escomptes et des emprunts dans toutes les monnaies avec lesquelles il commerce et qu’il est habitué à changer.

 

Rapidement, Jacques Cœur est amené à prêter de l’argent au roi de France Charles VII et aux grands personnages du royaume. Il s’en vante : « Entre le roi et moi, dit-il avec effronterie et imprudence, il y a un papier de compte secret… » Il se rend facilement indispensable en fournissant les liquidités nécessaires à ceux qui, de par leur position sociale, sont influents auprès du monarque et qui lui assurent, en contrepartie, l’influence que sa seule prospérité ne lui permettrait pas d’avoir. Et, naturellement, Jacques Cœur n’oublie pas de servir au passage ses intérêts personnels…

 

Les années 1440 marquent le début de l’accélération de l’ascension, véritablement fulgurante, de Jacques Coeur. Celui-ci obtient le droit de collecter les impôts dans le sud-ouest de la France : une collecte qu’il mène comme bon lui semble, accordant çà et là exemptions ou remises à qui il veut pour surtaxer d’autres ailleurs. C’est, dans la monarchie centralisatrice naissante du XVème siècle, l’ancêtre de ce que l’on nommera, à la fin de l’Ancien Régime, la « Ferme Générale » : le roi confie à un groupement privé des missions « régaliennes » pour lesquelles il manque de techniciens opérationnels.

 

En 1441, Jacques Coeur est nommé « Commissaire » du roi pour le Languedoc (il a, au sens étymologique, une « mission ») aux fins de négocier les impôts que la région devra verser au Trésor royal. Pour mieux argumenter auprès du roi en faveur d’une réduction de ses impôts, le Languedoc verse à Jacques Cœur des « épices » (des cadeaux) ou lui accordent des avantages commerciaux à titre privé. Exemple concret : Jacques Cœur a obtenu la charge de « visiteur des gabelles » (percepteur de l’impôt sur le sel). En contrepartie de réduction de taxes payées dans la région, qu’il octroie de son propre chef, il fait voyager lui-même… son propre sel en Languedoc en franchise de péages locaux !

 

Pourquoi se gêner ? Jacques Cœur a tous les leviers en main : il est le Fisc et le Trésor en même temps, sans qu’il y ait ni de Cour des Comptes ni de Conseil d’Etat pour contrôler ses activités ou le sanctionner. En 1441, c’est pratique habituelle. En 2009, ça s’appelle de la corruption (c’est moins habituel…).

 

Jacques Cœur use et abuse de son pouvoir mais pratique aussi la dissimulation et le faux : il sait que la gabelle acquittée est remboursée au contribuable au cas où le bateau de celui-ci qui transporte le sel viendrait à faire naufrage. Jacques Cœur s’octroie alors des remboursements indus pour des sinistres fictifs en alléguant de pertes imaginaires : ça s’appelle de l’escroquerie. Le roi le sait évidemment. Il laisse faire car, par son activité, « Jacques Cœur lui rend infiniment plus de services qu’il ne lui cause de torts » (Jean-Louis Biget).

 

D’ailleurs, Jacques Cœur est habile : pour éviter les plaintes des marchands qu’il taxerait excessivement, il associe ceux-ci à ses affaires, regroupe leurs capitaux et met ses réseaux à leurs services pour écouler les marchandises. Ils ne peuvent pas s’en plaindre. Ceux qui résistent à cette amicale pression, quant à eux, sont mis hors-jeu, ruinés, éliminés commercialement. Cela s’appelle un système mafieux.

 

Jacques Cœur est un homme pratique. Il se préoccupe davantage de la technicité de ses collaborateurs que de leur extraction sociale : il embauche Jean de Village, un homme à poigne qui dirige ses galées (barges à fonds plats) basées à Marseille et qui lui est entièrement dévoué. La comptabilité de ses affaires, elle, est confiée à Guillaume de Vayre, un homme formé à une nouvelle technique comptable importée d’Italie : la comptabilité « en partie double » (celle que nous utilisons aujourd’hui et au terme de laquelle débit = crédit). Pour l’époque, ce savoir-faire est redoutable.

 

A partir de 1444, la domination anglaise recule nettement et, avec l’extinction progressive des hostilités, Jacques Cœur développe ses activités de négoce de draperies vers la Normandie et même… l’Angleterre (l’argent n’a ni odeur ni idéologie). A partir de 1449, il finance largement les troupes royales pour la reconquête progressive du nord-ouest de la France : il prête ainsi au roi 275 000 livres pour les batailles de Normandie puis encore 40 000 livres pour la reconquête de Cherbourg et 70 000 pour la campagne de Guyenne… Et quand le roi Charles VII fait, le 10 novembre 1449, une entrée triomphale à Rouen (la ville où fut brûlée Jeanne d’Arc en 1431),  Jacques Cœur est à ses côtés et parade à cheval avec lui.

 

Tâchons de donner à ces dépenses une forme d’équivalence en pouvoir d’achat de 2009, même si cela, objectivement, reste très aléatoire. Si l’on considère qu’un manœuvre tourangeau de l’époque gagne 25 livres par an (soit 12 000 Euros de 2009), c’est donc un total de 385 000 livres que Jacques Cœur prête au Trésor royal : soit 184 millions d’Euros.

 

Influent auprès des rois, il l’est aussi… auprès du pape Nicolas V, auprès duquel Charles VII l’envoie comme ambassadeur. C’est Jacques Cœur, en effet, qui assure l’acheminement vers la Curie (= le gouvernement pontifical) des impôts collectés sur les terres du pape (rappelons que, et jusqu’en 1870, le pape n’est pas, loin de là, qu’un chef spirituel : il est aussi – avant tout ? – un monarque politique qui règne sur des états qui occupent, globalement, tout le centre de l’Italie, depuis la Méditerranée jusqu’à l’Adriatique).

 

Alors Nicolas V, lui aussi, accorde ses bontés à Jacques Cœur : le fils aîné de ce dernier, Jean Cœur, est nommé archevêque de Bourges (Jacques Cœur aura 5 enfants, une fille et quatre garçons dont deux entreront dans les ordres et un seul prendra sa suite). Quand aux bateaux de Jacques Cœur, le pape les autorise sans restriction à commercer avec les Infidèles. Grâce à ce sauf-conduit, Jacques Cœur réorganise le réseau maritime commercial français en Méditerranée. Au nom de Charles VII, il passe des traités avec les Génois, avec le roi d’Aragon (qui possède les Baléares, Naples et la Sicile) et avec les Chevaliers de Rhodes (lesquels contrôlent à l’époque cette île).

 

Il convient d’expliquer maintenant pourquoi et comment Jacques Cœur, au-delà de son esprit d’entreprise hors pair incontestable mais aussi de ses manœuvres frauduleuses avérées, est parvenu à devenir aussi indispensable à la monarchie et à en tirer d’aussi énormes bénéfices financiers ? Livrons-nous à un rapide cours de macro-économie (accessible à tous, rassurez-vous !)

 

Il faut garder à l’esprit que le Moyen Age est une période où la circulation monétaire est faible car le numéraire (les pièces, la monnaie) est rare. Pourquoi ? La raison en est simple : les pièces n’ont, en pratique, de valeur qu’en fonction du poids de métal précieux (or ou argent) qu’elles contiennent : c’est l’« aloi » (on parle aujourd’hui de « concentration »). En 1450, un « écu » comprend ainsi 3,34 grammes d’or et vaut 27 sous et 6 deniers (12 deniers valent 1 sou et 20 sous font 1 livre : c’est compliqué, d’accord). Or (c’est le cas de le dire !), le stock de métal précieux est forcément limité : la production est faible (pas ou très peu de mine d’or en Europe) et tout accroissement du stock ne peut provenir que de guerres au terme desquelles l’on est parvenu à rafler le trésor de l’ennemi. Et pour faire la guerre, il faut précisément de l’or… C’est inextricable.

 

Dans ces conditions, l’or est prioritairement conservé dans les caisses du Trésor royal, lequel veut évidemment s’assurer de pouvoir mobiliser rapidement de la richesse. Dans la vie de tous les jours des gens du peuple comme vous et moi, le métal précieux est donc rare (quand on a des pièces d’or, on les garde soigneusement derrière les fagots). Conséquence : au plan de l’activité économique, les échanges restent limités.

 

C’est, vous l’avez compris, le contraire aujourd’hui : les picaillons que vous détenez dans votre porte-monnaie ne contiennent qu’un alliage de métal vil (nickel, zinc, cuivre…) dont la valeur immédiate de marché est faible. Votre pouvoir d’achat, dans les faits, repose sur la valeur de la devise marquée sur votre thune et qui dépend de… la confiance que vos vendeurs de marchandises lui accordent. Pour simplifier : si vous trouvez de l’essence à la pompe, c’est que la compagnie pétrolière en acheté à un producteur qui acceptait les Euro. C’est tout le principe même de nos économies modernes : elles ne fonctionnent plus avec des marchandises (ni même des devises) échangées contre de l’or et rarement avec un système de troc (on appelle cela aujourd’hui du « barter »), elles fonctionnent avec de la monnaie « fiduciaire » (du latin fiducia : confiance).

 

Pour créer de la richesse (fictive), les Etats-Unis peuvent donc faire marcher la planche à billets comme des fous et inonder la planète de dollars : ils trouvent pour l’instant toujours des vendeurs de marchandises et des prêteurs qui acceptent cette devise, dans laquelle ils ont (pour l’instant) confiance… Ainsi les Etats-Unis s’endettent-ils massivement et financent-ils à crédit les dépenses astronomiques de leur politique internationale (la guerre en Irak : coût total autour de USD 800 Mds) et les achats de biens d’équipement qu’ils ne produisent plus mais qu’ils achètent à l’étranger (principalement en Chine). La dette publique américaine atteint, en 2008, USD 10 000 Mds et, pour la rembourser, les Etats-Unis paient quasiment USD 1 milliard par… jour (soit un taux d’intérêt de 3.6 %) ! Comment le font-ils ? En imprimant des dollars à la pelle (à la planche, plutôt…). C’est tellement simple. Mieux que le Monopoly.

 

Mais à l’époque de Jacques Cœur, ce n’est pas possible. La richesse principale est foncière et les plus puissants et riches aristocrates du royaume sont, en réalité, largement dépourvus de liquidité, même si leur situation patrimoniale est aisée et qu’ils possèdent moult terres et gueux qui leur versent impôts, cens, taille et autres champart… Même le roi Charles VII est à cours de liquidités. Or, tous ces acteurs entendent bien améliorer leur niveau de vie en procédant à l’acquisition des luxueuses marchandises exotiques que Jacques Coeur importe.  Comment faire ? Jacques Cœur a des idées pour faire marcher le commerce.

 

Dans un premier temps, il accorde à ses acheteurs des délais de paiements : ses clients lui achètent à crédit en promettant de le payer plus tard. Le problème, c’est que les grands barons paient lentement et qu’il est évidemment difficile de faire pression sur eux s’ils ne veulent pas honorer leurs dettes. Alors ?

 

Alors Jacques Cœur n’est jamais à bout de ressources ni d’inventivité. Ses débiteurs veulent des liquidités pour lui acheter ses marchandises ? Jacques Cœur va leur en procurer. Et c’est cela qui, en réalité, va assurer sa richesse. Comment ?

 

Jacques Cœur possède le contrôle des ateliers d’émission monétaires (livres, sous et deniers) de Bourges et de Paris : il commence par faire émettre des pièces de moindre aloi (sans le dire, évidemment). Moins il y a d’or par pièce, plus on peut évidemment fabriquer de pièces ! Le tour est joué.

 

Mais ce n’est pas tout.

 

Car Jacques Coeur est aussi, rappelons-le, l’agent du fisc et le receveur des impôts. En clair, c’est lui qui garde temporairement dans ses caisses l’argent que paient les contribuables. Cet argent, il décide de le garder comme fonds de roulement personnel et de l’utiliser pour financer l’achat des marchandises qu’il négocie à son propre bénéfice. Et quand le Trésor royal lui réclame les sommes qui, normalement, auraient du déjà arriver dans ses caisses, Jacques Cœur répond… qu’il ne les a pas encore reçues et propose de les avancer au roi… avec intérêt ! En résumé : Jacques Cœur prête à Charles VII son propre argent…

 

Mais ce n’est pas fini.

 

Car Jacques Cœur excelle également dans le maniement des devises (rappelons qu’il achète et vend dans divers pays) et des métaux précieux (or et argent) dont il se sert généralement pour ses transactions. Il a observé que le pouvoir d’achat de l’or est supérieur en Occident (car il y est plus rare) qu’en Orient où, à l’inverse, l’argent-métal est davantage recherché. Jacques Cœur met alors en place un mécanisme habile : il convoie par bateau de l’argent-métal jusqu’à Beyrouth, où il achète beaucoup d’or (puisque celui-ci n’est pas cher) : un or qu’il renvoie en Occident. Là, cette importante quantité d’or lui permet d’acheter une quantité d’argent-métal plus importante encore que la première fois (puisque, en Occident, l’argent-métal n’est pas cher) : un argent qu’il réexpédie à nouveau en Orient… Globalement, chaque transaction produit une rentabilité de 16.5 % et produit un sympathique effet « boule-de-neige ». Une précision : l’exportation de métal précieux hors du royaume est, normalement, interdite…

 

Il s’agit là d’un transfert d’actifs qui est très classique de nos jours, où les « arbitragistes » en devises, par exemple, déplacent des fonds sur une place financière ou sur une autre afin de profiter des différences de cours « spot » (« immédiat »). Aujourd’hui, compte tenu des variations brutales des changes (on dit la « volatilité »), ce genre de mécanique repose sur la vitesse d’exécution du « trader ». A l’époque de Jacques Cœur, les « cours » évoluent peu et le risque est surtout ce qu’on appelle un « risque de livraison » (l’arrivée à bon port des métaux). Capitaliser sans cesse ses bénéfices est largement improductif au plan macro-économique puisqu’il y a peu ou pas de réinjection de monnaie dans le circuit économique : c’est avant tout un mécanisme de « spéculation ». De Jacques Cœur à nos modernes « traders » gérant les liquidités des « hedge funds » qu’ils placent et retirent sur toutes les places boursières du monde, il y a 500 ans de distance et un abîme de technologies mais, conceptuellement, très peu de différences…

 

Vous l’avez compris, Jacques Cœur est un aventurier de la finance médiévale dont les scrupules sont inversement proportionnels à ses talents d’entrepreneurs.

 

Et, « comme tout parvenu, il cherche à se fondre dans le milieu qu’il côtoie » (Philippe Biget) : la noblesse, en l’occurrence.

 

A la campagne, à partir de 1446, Jacques Cœur a acheté des terres : près de 70 rachetés à des seigneurs impécunieux (11 en Berry, 38 en Gâtinais, 4 en Forez) incluant de nombreux châteaux qui sont autant de points d’étapes commodes pour ses caravanes de mulets.

 

Certes, Jacques Cœur a été anobli, nous l’avons vu. Mais l’aristocratie de sang, évidemment, le tient pour ce qu’il est fondamentalement : un « bourgeois » (un homme de la ville et non pas un homme qui possède des terres), un financier, un commerçant, un boutiquer quoi, quelqu’un qui n’a jamais risqué sa vie pour défendre le roi les armes à la main mais s’est contenté de spéculer et de s’enrichir pour se rendre indispensable. C’est d’une vulgarité… D’autant que les rachats à bon compte de Jacques Cœur consacrent la ruine définitive de beaucoup de petits seigneurs de province mais, aussi, rognent sur les patrimoines de familles plus prestigieuses (La Trémoille, Lévis, Culan) qui, quoiqu’impécunieuses, conservent le bras long…

 

C’est que, à partir du XVème siècle, le système monarchique entre dans une phase de mutation décisive et irrésistible, caractérisée par l’accession de la bourgeoisie enrichie à des charges techniques qui permettent l’anoblissement. Les rangs de la noblesse, en résumé, grossissent de nobles « de robe » qui occupent des postes administratifs nouveaux et techniques (juristes, financiers, fiscalistes, comptables…). Ces postes sont rendus nécessaires par l’extension du royaume et par la complexité de sa gestion : la noblesse « d’épée » (la plus ancienne qui fit, par exemple, les Croisades et dont les patronymes ne portent pas nécessairement une particule…) devient numériquement minoritaire au sein de son ordre puisque ses membres sont encore, par tradition, souvent engagés dans l'armée.

 

Ce mouvement s’amplifiera plus tard sous Louis XIV mais, durant deux siècles, il suscitera une forte résistance de la noblesse traditionnelle qui exigera constamment que les postes les plus prestigieux du service du Royaume lui reviennent et que, naturellement, l’ascension des ces parvenus que sont les « robins » se déroule sans arrogance ni ostentation. C’est évidemment tout le contraire pour Jacques Coeur qui étale particulièrement sa richesse.

 

Depuis 1443, il a entamé, à Bourges, la construction d’un palais magnifique qui lui coûte la somme formidable de 100 000 écus : le salaire de 40 ouvriers pendant un siècle, soit, en euro « constants » de l’ordre de EUR 48 Mios ! Ce n’est pas un palais à l’ancienne mode mais une demeure luxueuse qui allie l’esprit pratique au confort avec un didactisme évident. Aux galeries réservées au commerce succèdent des salles bien éclairées par des vitraux splendides utilisant des techniques de fabrication dernier cri, partout s’étalent de nombreux signes d’allégeance ostentatoire au pouvoir royal (statue équestre de Charles VII, profusion sur les murs des emblèmes personnels du souverain : l’iris et le rosier) et, naturellement, moult symboles dont la signification est limpide pour des hommes du Moyen Age pour lesquels tout est symbolisme : des cœurs entrelacés qui soutiennent des fleurs de lys…

 

 

Il y fait inscrire la devise qui caractérise son audace et son esprit d’entreprise (en ancien Français dans le texte) : « A vaillans cœur, rien impossible ». 1450 : Jacques Cœur est au faîte de sa puissance.

 

La fortune qu’il a constituée est à l’origine du rétablissement de la situation financière du royaume mais aussi des énormes dettes que de puissants seigneurs ont à son égard… Beaucoup de gens sont désormais ses débiteurs, au sens propre en argent) comme au figuré (en position sociale et en honneurs). Sa disgrâce en arrangeraient évidemment plus d’un :

 

  • L’aristocratie méprise ce fils de tanneur arrogant, on l’a vu.
  • La bourgeoisie commerçante et les intermédiaires divers, écrasés par la situation de quasi-monopole de Jacques Cœur dans le commerce, lui vouent aussi une haine féroce. L’archevêque de Reims, Jouvenel des Ursins se plaint clairement en leur nom « Il (Jacques Cœur) a empoigné toute la marchandise de ce royaume, qui est enrichir une personne et appauvrir mil bons marchands ! »
  • Les notables locaux ont donc beau jeu d’exciter le peuple, accablé d’impôts, en imputant la hausse de la fiscalité royale à l’âpreté au gain d’un seul homme : Jacques Cœur !

Comment, pourtant, imaginer l’éventualité de la chute d’un si puissant personnage ?

 

Cette éventualité va pourtant se produire, et cela dans le cadre d’une histoire de… cœur : sans aucun doute un de ces facétieux clins d’œil dont le destin a le secret. En quelques jours, la situation va entièrement basculer.

 

Car le roi Charles VII est follement amoureux, depuis bientôt 6 ans, d’une jeune femme à la grande beauté qui lui a donné trois filles adultérines : Agnès Sorel. Le 9 février 1450, Agnès Sorel rejoint Charles VII à l’abbaye de Jumièges (Normandie) où le monarque a installé ses quartiers car son armée poursuit le siège de Rouen où sont retranchés les Anglais. A ce moment, elle est enceinte pour la quatrième fois. A son arrivée, elle est soudainement atteinte de ce que l’on nomme à l’époque un « flux de ventre » (maux de ventre et diarrhées).

 

Deux jours après : elle est morte. Et Jacques Cœur est nommé exécuteur testamentaire.

 

Immédiatement, la rumeur parle d’un assassinat. Mais par qui et par quoi ? Il n’y a aucune preuve à l’époque et le mystère de la mort d’Agnès Sorel perdurera jusqu’en 2004 (date à laquelle le spécialiste de médecine légale et paléo-pathologiste Philippe Charlier démontrera que la belle a succombé à une surdose de… mercure).

 

Durant les semaines qui suivent, le roi Charles VII est fort attristé de la mort d’Agnès Sorel et de méchantes langues ne manquent pas d’observer que, la santé du roi déclinant, s’est habilement entremis auprès du Dauphin, que l’on dit manœuvrier et ambitieux : le futur Louis XI… Et Louis XI, il ne s’en cache pas, détestait Agnès Sorel… Jacques Cœur aurait-l voulu lui complaire ? On le murmure. Charles VII prête-t-il l’oreille à ces accusations ? C’est peu probable. Dans une société où les femmes comptent peu ou pas, l’Eglise ne reproche jamais au monarque d’entretenir des concubines. Dans les mois qui suivent, Charles VII se livre à la débauche avec de nombreuses maîtresses telles Antoinette de Maignelais (la propre cousine d’Agnès) et trousse sans vergogne de simples ouvrières ou blanchisseuses dont l’histoire n’a retenu que les prénoms : Marion et Alisson… Agnès Sorel n’est plus qu’un souvenir.

 

L’hostilité à la personne de Jacques Cœur, cependant, demeure. A l’été 1451, le sire de Mortagne-sur-Gironde et sa femme accusent publiquement le grand argentier Jacques Cœur… d’avoir assassiné Agnès Sorel. Il faut dire qu’ils ont, à titre personnel, quelque grief envers celui-ci : ils lui devaient 400 livres (environ 200 000 Euro) et, pour s’acquitter de leur dette, ils ont dû lui donner en paiement deux seigneuries qu’ils possédaient (et sur lesquels des manants leur versent des impôts). Une telle accusation sans preuve à propos d’un si haut personnage ne devrait, logiquement, avoir aucune portée. Et même, elle pourrait valoir à ceux qui l’ont proférée de sérieux ennuis…Il n’en sera rien.

 

Au contraire. En un éclair, cette initiative met le feu au baril de poudres de ressentiments, de jalousies, de rancunes, de haines et d’envie que Jacques Cœur, consciemment ou non, a empli depuis plusieurs années. Contre toute attente et à la surprise générale, le 31 juillet 1451, Jacques Cœur, l’homme le plus riche du royaume de France, l’ami personnel du roi (ou le croit-il), son grand argentier est… arrêté.

 

Rapidement, l’accusation du sire de Mortagne est reconnue comme fausse et dénuée de fondement. Mais Jacques Cœur est en prison et l’occasion est trop belle : dénonciations et accusations se multiplient de toutes parts. On lui reproche maintenant ce qu’on a lui longtemps toléré : les manipulations monétaires, les faux en écritures et les escroqueries à « l’assurance », les fraudes fiscales sur le sel, l’or et l’argent, la corruption et la concussion, la rétention indue des sommes revenant au Trésor et la fourniture à celui-ci de « moyens ruineux », les exactions diverses et délits d’entraves… Et puis on y ajoute un autre crime, qui soulève l’indignation : il a aussi vendu des armes aux Infidèles !

 

Charles VII exerce son droit de « justice retenue » : il se saisit lui-même de cette affaire et en confie l’instruction à des commissaires (des « juges d’instruction ad hoc ») nommés pour l’occasion. Et Jacques Cœur, lui, reste en prison. Ses proches sont rapidement écartés du pouvoir. L’argentier du roi nie tout tandis que ses proches tentent de retarder l’instruction. Mais les ennemis de Jacques Cœur sont puissants, spécialement parmi l’aristocratie d’épée dont des membres éminents et proches du roi sont ses débiteurs.

 

Au bout de deux ans dans sa geôle, Jacques Cœur nie encore ses forfaits. C’en est trop maintenant. S’il persiste à ne pas avouer, on menace de le soumettre à « la question » : des tortures codifiées et mise en œuvre par le bourreau et qui font parler les plus récalcitrants (et même lorsqu’ils ne sont pas coupables du tout !) Jacques Cœur est réaliste : en mars 1453, il reconnaît toutes les accusations portées contre lui.

 

Le procès se déroule entièrement à charge. Et les dénonciateurs ne manquent pas : commerçants ruinés, nobles dépouillés de leurs terres, débiteurs divers, tous dénoncent les méthodes de Jacques Cœur et demandent réparation. Parce qu’il n’en faisait pas partie à l’origine, Jacques Cœur est donc clairement une victime du « système » monarchique médiéval qui le liquide, renforçant ainsi l’attachement des aristocrates à celui qui est le premier d’entre eux : le roi.

 

La sentence est sans surprise : lèse-majesté (= atteinte au prestige de la couronne) pour corruption, concussion et exaction. Le pape, toutefois, intervient en faveur de Jacques Cœur à propos duquel Charles VII reconnait tout de même qu’il a incontestablement servi le royaume (ce procès est un véritable concours de mauvaise foi.) On lui épargne donc la mort.

 

Mais pas le déshonneur : Jacques Cœur est condamné à faire « amende honorable » en se présentant, repentant, en chemise et à genoux devant le procureur du roi, à Poitiers. La cérémonie se déroulera le 5 juin 1453. Il est condamné à une amende et il restera en prison tant qu’il ne l’aura pas acquittée. Après cela, il est d’ores et déjà condamné à être banni : ouste !

 

Le dépeçage peut commencer. Jacques Cœur paie son amende : 300 000 écus (environ EUR 144 Mios), auxquels s’ajoutent 100 000 écus remboursés au Trésor (environ EUR 48 Mios). Ses terres situées au nord de la Loire sont mises sous séquestre, les dettes des aristocrates vis-à-vis de lui (de 150 000 à 200 000 livres = un peu moins de EUR 100 Mios) sont effacées, les biens qu’il leur avait achetés, souvent à vil prix, leur sont restitués. Le roi efface aussi, bien sûr, ses propres dettes vis-à-vis de Jacques Cœur. Il confisque aussi certains actifs de celui-ci à son profit. Certains de ces biens ont eux-mêmes été achetés par endettement ? Qu’importe, le roi n’entend pas assumer pas cet endettement : les dettes d’origine restent à la charge de Jacques Coeur.

 

Ce dernier est-il pour autant tombé dans le dénuement ? Loin de là. Ses collaborateurs ont procédé à des cessions diverses permettant de soustraire une partie de son patrimoine qui, au moment de son arrestation, s’établissait à 1,4 millions de livres (de l’ordre de EUR 670 Mios) : un montant d’autant plus colossal quand on songe que le montant du budget de l’Etat monarchique est à l’époque de 2 millions de livres seulement… « Banni », Jacques Cœur est en réalité, dirions-nous aujourd’hui, « assigné à résidence » au château de Poitiers. L’homme a près de soixante ans, sa chute est bel et bien consommée.

 

Vraiment ? Pas tout-à-fait car l’infatigable Jacques Cœur est un homme, il l’a prouvé, de ressources et d’énergie. Il a des complicités et des appuis partout. Il lui reste par ailleurs des possessions en Provence : une province qui n’est, à l’époque, pas sous le contrôle direct du roi de France mais de son vassal (assez indépendant dans les faits) le compte de Provence (que l’on appelle là-bas « le roi René »). En 1454, Jacques Cœur s’évade du château de Poitiers et file vers le sud. Arrêté puis emprisonné à Beaucaire, il est libéré dans des conditions spectaculaires par un commando de trois hommes dirigé par son ancien maître des galées (sa flotte de péniches) Jean de Village : alors qu’il prie, sous bonnes gardes, dans l’église des Cordeliers, ses complices tombent à coups d’épée sur les gardes qu’ils tuent avant de prendre la fuite vers Marseille en compagnie du prisonnier.

 

Jacques Cœur est libre mais il est désormais en fuite. S’il est rattrapé, sa peau ne vaudra pas cher. Il s’embarque de Marseille pour Pise. De là, il gagne Rome et demande audience au pape Nicolas V qui l’accueille avec bienveillance et lui accorde asile. Nicolas V meurt peu après mais, en 1455, son successeur Calixte III a des projets : il veut reprendre Constantinople, tombée aux mains des Turcs en 1453. Par la force évidemment car le souverain pontife envisage d’envoyer une expédition navale armée et confie, on s’en serait douté, le commandement de ses seize galères à… Jacques Cœur.

 

Sursum corda (« Haut les cœurs ! ») : Jacques Cœur est de retour dans le grand vent de l’aventure. Pas pour longtemps, il est tué, apparemment au combat, le 25 novembre 1456, lors d’un abordage de sa galère au large de l’île de Chio.

 

 

« Jacques, as-tu du cœur ? » aurait pu lui dire Corneille. Assurément. Entreprenant, curieux, courageux, énergique, infatigable, indomptable, ambitieux et sans scrupule, Jacques Cœur fascine encore autant qu’il surprend. Il est le "grand homme" de la ville de Bourges, qui n’en finit pas de célébrer son esprit d’entreprise, son indéniable courage, ses vicissitudes judiciaires excessives et sa fin pleine de drame et de panache.

 

La Plume et le Rouleau © 2009 Tous droits réservés

Commenter cet article

mouréreau 29/11/2012 15:45


Toute ressemblance avec le "monétarisme" acharné de la BCE et du FMI relève de la médisance; c'est une simple coïncidence. De même, dire que le financement de la Guerre électorale, de 2008,
par des rétro-commissions sur des ventes de "galées" (pardon, de sous-marins au Pakistan, via des  Génois, pardon, de Banquiers suisses)) en lieu et place de la Guerre de 100 ans,
est pure calomnie. Elle tue: la preuve, J.Coeur. Le Grand'père de Charles VII, Philippe IV, avait trouvé le meilleur moyen, pour un débiteur influent, de se débarrasser d'un banqiier-créancier
exigeant: le brûler vif, ou le "suicider", à Genève par exemple. Le "décri" des monnaies qui a valu à J.Coeur. sa première condamnation, était une pratique médiévale courante. Elle a été remise à
l'honneur lorsque R.Poincaré, monétariste, a rétabli "la convertibilté Or (en 1928 et pour 2ans); les "Napoléons", pièces d'or, de 20 frcs, remises en circulation, étaient striées sur
le tranchant, pour décourager de les "rogner".

Sho dan 29/11/2012 15:48



Les siècles passent, les méthodes restent !...



Archives

Articles récents