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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1760 : VERSAILLES, ses jardins, ses rois, ses fantômes (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 10 Septembre 2009, 00:01am

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Versailles : centre de l’Univers du plus grand roi de l’Univers !...

N’exagérons rien. Surtout qu’à l'époque de Louis XIV, la Russie ou la Chine peuvent aussi prétendre à ce titre pompeux. Mais, comme 3 millions de visiteurs qui arpentent annuellement les salles de son château, comme 7 millions de visiteurs qui hantent (c’est le cas de le dire, vous verrez pourquoi plus tard) chaque année son parc, nous allons, durant les lignes qui vont suivre, nous étonner à la découverte de ces lieux chargés d’histoire et qui suscitent, légitimement, l’admiration.

Cette chronique historique ne sera pas une énième  « histoire de Versailles », égrenant les réalisations louis-quatorziennes et s’esbaudissant (à juste titre) devant les peintures extraordinaires et les parterres impeccablement alignés et taillés. Tout cela, vous le trouverez aisément dans d’autres livres, sûrement plus exhaustifs et bien mieux illustrés.

Non. Comme d’habitude, cette chronique se voudra d’un genre inédit, retraçant l’histoire du château et de son parc, mais le faisant au gré de quelques coups de projecteurs (savamment) jetés au hasard sur des évènements précis, petits ou grands, mais toujours chargés d’émotions. Prêts ? Alors, partons à la conquête de l’ouest. L’ouest parisien, évidemment.

La région de Versailles est une terre riche et giboyeuse, située non loin de Paris : ces deux atouts, probablement, ont joué un rôle important dans l’habitude que prend le « bon » roi de France (et de Navarre) Henri IV (1553 – 1610) d’y aller chasser et de s’y isoler pour avoir un peu la paix.

En 1623, son fils Louis XIII (ci-contre : celui des aventures de d’Artagnan et le père de Louis XIV) y acquiert, en les rachetant aux seigneurs locaux, des propriétés foncières et leurs droits seigneuriaux : celui de percevoir les impôts directement sur les manants qui y résident, Louis XIII fait alors construire et agrandir (1631 – 1634) un petit château. Ce petit édifice existe encore : sa cour correspond à l’actuelle cour de marbre. On commence par aménager le parc, on assèche un peu la zone, on crée un potager à la place d’un petit manoir.

Pour susciter l’intérêt du sujet (comme du citoyen), rien ne vaut une bonne incitation fiscale. Louis XIII supprime les taxes qui frappent les marchandises (et donc le consommateur final) du marché hebdomadaire de Versailles et des trois foires annuelles.  Le bourg s’étend, voit sa population s’accroître (7 000 habitants vers 1645) et est doté d’un chenil et d’un « jeu de paume » (enfin, pas pour les gueux, évidemment) : une sorte de court de Tennis qui abritera, un siècle et demi plus tard le « serment ».qui constituera le Tiers état en « assemblée nationale ». Mais ceci est une autre histoire. Louis XIII ne fait cependant pas du château de Versailles un lieu royal officiel : c’est simplement sa maison de campagne privative

La mort de Louis XIII (1643) marque donc logiquement un assoupissement du lieu : la régente Anne d’Autriche et le cardinal Mazarin n’ont guère de goût pour la campagne. S’ils quittent Paris, c’est seulement qu’ils en sont chassés par la « Fronde » (1648 – 1651) : cette révolte psychodramatique de l’aristocratie d’épée, de l’aristocratie de robe et de la populace parisienne réunies qui agite la France durant quatre ans environ. Sitôt le calme revenu, ils s’y installent de nouveau pour mieux rester au cœur du pouvoir.

A partir de son avènement (1651 : il a 13 ans), Louis XIV, va, lui, au contraire, chercher à fuir la capitale, ville inquiétante, menaçante, qui a contesté jusqu’à son trône et l’a, deux auparavant, contraint à fuir et à dormir dans des conditions humiliantes au château de Saint-Germain-en-Laye. Son adolescence et sa vie de jeune homme deviennent alors itinérantes : la cour suit le jeune monarque dans ses pérégrinations successives (Saint Germain-en-Laye ou Carrières-sur-Seine, dont la mairie actuelle est l’ancien château où le jeune homme passa des moments agréables avec sa maîtresse Louise de la Vallière).

Quand Mazarin meurt, Louis XIV a 23 ans (1661). Le pouvoir ne reste pas vacant bien longtemps. Le roi annonce qu’il gouvernera désormais seul, sans premier ministre. De jeune roi soumis jusque-là à l’influence omniprésente de feu son parrain, il devient sans transition un monarque absolu. Et comme preuve que les temps changent et que, désormais, il n’y a plus qu’une seule autorité, il fait arrêter Nicolas Fouquet, son puissant surintendant (ministre) des Finances, l’homme le plus riche du royaume, dont il supprime d’ailleurs le poste ! Fouquet expédié au cachot, Louis XIV fait piller sans vergogne son magnifique château de Vaux-le-Vicomte : il fait tout rafler, tableaux, tapisseries, meubles, décorations, chandeliers et jusqu’à la moindre fourchette. Et Louis XIV réquisitionne également ceux qui ont travaillé avec Fouquet : l’architecte Le Vau, le peintre-décorateur Le Brun, le jardinier-paysagiste Le Nôtre...

A 24 ans, Louis XIV s’intéresse alors au bourg de Versailles : « Le plus ingrat de tous les lieux, sans bois, sans eau, sans terre. Presque tout y est sable mouvant ou marécage, sans air, par conséquent qui n’y peut être bon » nous dit le mémorialiste Saint-Simon, certainement avec exagération.

Ceux qui ont fait la magnificence de Vaux-le-Vicomte sont chargés de faire la même chose à Versailles. Mais en mieux, en plus grand, en plus spectaculaire, en plus éclatant pour, désormais, le service du roi. Rapidement, fêtes, bals, musiques, comédies, ballets et opéras se succèdent dans le parc. Louis XIV, du reste, jusqu’au 4 février 1670 (avec le spectacle d’Apollon et du Python), participe lui-même aux spectacles et aux danses.

Le parc de Versailles doit tout, ou presque, à l’architecte-paysagiste-jardinier en chef Le Nôtre, qui le dessine dès 1662 : c’est lui qui assainit les lieux en détournant les rivières avoisinantes dans le cadre de travaux véritablement pharaoniques et en drainant leur eau vers un Grand Canal qu’il fait creuser, c’est lui qui choisit la structure du parc, l’alignement des allées et des « bosquets » (ces mini-jardins à thème organisés autour d’une pièce d’eau ou d’une statue).

Car rien de ce que l’on voit à Versailles n’est neutre ni laissé au hasard : tout est code, symbole, message politique. Le choix des personnages mythologiques statufiés, par exemple, est compris par les contemporains du Roi-soleil : leur attitude, leur placement, leur association, la direction dans laquelle ils regardent portent un message ou une information. Au centre du grand bassin trône ainsi Apollon, le dieu du…soleil.

Ces messages, qui échappent aujourd’hui au promeneur du XXème siècle, frappent au contraire l’esprit des contemporains de Louis XIV. Ainsi la reine Marie-Thérèse d’Autriche (épousée en 1659) fera déplacer deux statues qui regardent l’une vers l’autre et en lesquelles elle reconnait l’incarnation, malicieuse, de son mari Louis XIV et de l’une de ses nombreuses maîtresses…  Mais attention aux raccourcis simplificateurs car, ainsi que nous dit la « princesse Palatine », épouse allemande du frère du roi : « Il n’y a pas un endroit à Versailles qui n’ait été modifié dix fois ».

En effet, de 1664 (première festivités) à 1715 (mort de Louis XIV), Versailles ne cessera, dans les faits, d’être en travaux, en amélioration, en agrandissement, en restauration. Versailles, son château,  ses alentours et sa ville sont un gigantesque chantier à ciel ouvert dévolu à la gloire personnelle du monarque.

Ils sont de 30 000 à 40 000 ouvriers, manœuvres et journaliers divers employés sur le royal chantier. Mal logés, payés misérablement et tenus pour quantité négligeable, ces hommes travaillent dans des conditions que leurs contemporains jugent inhumaines. En 1678 a ainsi lieu une épidémie et, compte tenu des conditions d’hygiène effroyables, c’est une véritable hécatombe. Dans ses écrits, la marquise de Sévigné note « la mortalité prodigieuse des ouvriers dont on emporte toutes les nuits, comme de l’hôtel Dieu [n.b. le plus ancien et le plus célèbre hôpital de Paris, construit dans l’Ile de la Cité] des charrettes pleines de morts ». Leurs révoltes (« cabales ») sont nombreuses : elles sont impitoyablement écrasées par la force à chaque fois. Déjà que les aristocrates ne sont pas autorisés à lever le moindre sourcil, on ne va évidemment pas tolérer que des gueux se rebellent…

 

Versailles coûte-t-il cher ? La réponse n’est pas aisée. Le coût de la main-d’œuvre est faible mais celle-ci est nombreuse. Versailles coûte, au total et sur cinquante ans, de l’ordre de 80 millions de « livres ».  Qu’est-ce à dire ? Plutôt que de tenter une hasardeuse approximation de valorisation en terme de pouvoir d’achat exprimé en Euro, il est préférable de regarder combien a coûté Versailles, en moyenne, annuellement, au budget de l’Etat (par ailleurs en déficit, mais en a-t-il jamais été autrement en France ?!) Réponse : de 2 à 3 % des dépenses annuelles (c’est à peu près ce que coûte la Justice en 2009).

Contrairement à ce que l’on pourrait intuitivement penser, ce n’est pas le faste versaillais qui ruine la France de Louis XIV, ce sont les guerres incessantes, de plus en plus coûteuses et pas toujours couronnées de victoires qui grèvent lourdement la situation financière du royaume. A côté des dépenses militaires faramineuses (50 % du total des dépenses budgétaires !), Versailles fait presque figure de « gadget ». Un gadget qui procure au roi un bénéfice politique immense: 6 000 courtisans y accourent et y logent dès les années 1650 – 1660. Des courtisans qui n’ont qu’une obsession : respecter l’« étiquette » pour vivre au plus près du monarque. Ce n’est donc pas par la force mais par la mode, les usages, les convenances, la pression sociale, la manipulation des amours-propres, par le jeu des pensions, des gratifications et des récompenses que Louis XIV, enfin, musèle définitivement la noblesse et obtient la paix sociale. Le coût de cette réussite-là est incalculable et sa rentabilité, comparée aux capitaux investis, est presque illimitée.

Louis XIV règne sur 20 millions de Français (dont à peine plus de 500 000 aristocrates) dans une paix civile inédite. Versailles, c’est aussi le symbole de cette victoire-là, rarement mise en exergue.

Louis XIV meurt en 1715.

Il  avait fait de Versailles, pour la postérité, un lieu à sa gloire et l’emblème même du pouvoir politique. Qu’en feront Louis XV et tous ceux qui dirigeront la France après lui ? Son neveu, le Régent Philippe II d’Orléans prend temporairement les rênes du royaume, par ailleurs assez mal en point, il faut le dire. L’homme est un fêtard intéressé par les idées neuves et les plaisirs de la nuit. Le bucolique Versailles n’est pas pour lui : il réintègre le cœur de la capitale.

Le 15 juin 1722, le jeune Louis XV, arrière-petit-fils de Louis XIV, âgé de 12 ans, est emmené visiter Versailles. Il n’y était pas revenu depuis la mort de son arrière-grand-père Louis XIV. Courant dans les jardins (sa suite à ses trousses), l’enfant déboule finalement dans la Galerie des Glaces. Et là, tout naturellement comme le font les enfants, il s’allonge de tout son long sur le parquet pour regarder le plafond. Et tout son entourage fait de même. Louis XV, devenu roi un an plus tard, en 1723, va revenir à Versailles.

Avec Louis XV, Versailles redevient le lieu du pouvoir. Or, le pouvoir corrompt. Et le pouvoir absolu corrompt… absolument. Si le surnom de Louis XV est resté dans l’histoire comme celui de « Bien-aimé », les historiens savent que, en réalité, il n’en fut rien à l’époque. Velléitaire et inconstant, Louis XV marque son règne par de nombreuses hésitations et erreurs politiques. Surtout, à partir des années 1740, l’impopularité du souverain est avérée : des traités hasardeux ont amputé une partie du royaume au profit de la Prusse (alors que les territoires en question avaient été reconquis lors de guerres) : on a donc « travaillé pour le roi de Prusse », la contestation interne (écrivains, encyclopédistes et philosophes) grandit sur fond d’une société française troublée par des querelles religieuses (jésuites / jansénistes…).

Pour mieux tenter de faire pression sur le souverain, le clergé exploite auprès de l’opinion publique naissante la vie dissolue du monarque, lui qui est désormais préoccupé par l’entretien de ses maîtresses (Pompadour, du Barry et tant d’autres) et l’organisation de fêtes « galantes » qui rassemblent dans les jardins de Versailles des femmes de plus en plus jeunes. En clair et en langage moderne, les services du roi se livrent, au bénéfice de la cour et du souverain, à du proxénétisme sur mineures. Le château et son parc deviennent les lieux d’ébats sans retenue avec des adolescentes. Ce n’est plus Versailles, c’est Sodome et Gomorrhe…

Avec son petit-fils Louis XVI, c’est tout différent. Le roi Louis XVI est sacré en 1775 et, avec lui, l’ambiance change radicalement à Versailles. Le monarque est peu porté sur la bagatelle. Il travaille lui-même, avec les jardiniers, dans le potager du parc. La reine Marie-Antoinette, elle, s’isole dans son domaine de Trianon et organise dans le parc des fêtes coûteuses destinées à tromper son ennui. Le parc de Versailles n’est plus tant le lieu de fornications que celui d’intrigues politico-crapuleuses. Ainsi, en est-il de l’incroyable escroquerie dite de l’« Affaire du collier », qui fit scandale en 1785…

Nous sommes en 1784. Le cardinal de Rohan est un ecclésiastique libertin, débauché, cynique et blasé qui a deux faiblesses : il est d’abord affreusement endetté, il est ensuite « mal en cour » auprès de la reine Marie-Antoinette et obsédé par le désir de rentrer en grâce auprès d’elle. C’est cette dernière corde que Jeanne « comtesse » de la Motte, aristocrate déchue que le cardinal a occasionnellement comme amante mais qui a vaguement réussi à s’insinuer dans l’entourage de la reine, va faire vibrer.

Jeanne va faire croire à Rohan qu’elle fréquente régulièrement la reine et que celle-ci est prête à, secrètement, entretenir une correspondance avec lui. Au mois d’août 1784, Jeanne recrute une prostituée (Nicole Leguay, dite la "d’Oliva") en raison de sa ressemblance frappante avec Marie-Antoinette. Elle lui assigne une mission simple :

- se promener, les yeux revêtus d’un masque, le 11 août 1784 vers 23 h 00 dans le parc du château de Versailles autour du bosquet dit « de Vénus »

- tendre une rose à un individu qui viendra se jeter à ses pieds

- lui murmurer une phrase sibylline (« Vous savez ce que cela signifie… ») puis disparaître dans l’ombre.

L’individu, abusé par la pénombre, par l’atmosphère de mystère et par ses propres ambitions, qui se jette aux pieds de la pseudo-reine, c’est évidemment le cardinal de Rohan. Persuadé d’être désormais rentré en grâce auprès de Marie-Antoinette, Rohan s’entremettra, début 1785, auprès de bijoutiers pour acheter, soi-disant au nom de la reine, un fabuleux collier sur lequel Jeanne de la Motte et ses complices feront main basse et qu’ils écouleront en pièces détachées à leur propre profit !

Des aristocrates se comportant comme de vulgaires « larrons », un ecclésiastique de vieille famille débauché et sans scrupule, la crédibilité donnée à l’escroquerie par la funeste réputation de Marie-Antoinette de dilapider son argent : tout cela pèsera lourd dans le scandale qui éclaboussera le trône en 1785 et auquel Napoléon Bonaparte attribuera, à titre personnel, une influence majeure dans les causes de la Révolution.

La Révolution : parlons-en brièvement. C’est dans la ville de Versailles qu’ont lieu les Etats Généraux (Hôtel des Menus Plaisirs – aujourd’hui 22 avenue de Paris). C’est là aussi que, le 4 août 1789, dans une atmosphère survoltée et à l’instigation d’authentiques aristocrates (le duc d’Aiguillon et le vicomte de Noailles), l’« Assemblée nationale constituante » décide d’abolir les privilèges fiscaux, les droits féodaux et les impôts ecclésiastiques et, partant, le fondement de la division de la société en trois ordres : noblesse, clergé, Tiers-état.

Mais Louis XVI résiste : il n’est pas question pour lui de signer les décrets validant les décisions de cette Assemblée constituante autoproclamée. Il s’y oppose jusqu’au 5 octobre 1789, jusqu’à ce qu’une manifestation parisienne (la « marche sur Versailles ») conduise à l’invasion du château de Versailles par la populace et que, malgré la canonnade qui fait de nombreux morts, Louis XVI et la famille royale soient ramenés sains et saufs mais fermement à Paris.

C’en est fini de Versailles. Avec la Révolution, le pouvoir revient donc physiquement à Paris, au milieu du peuple : dans la salle du Manège du palais des Tuileries (aujourd’hui détruit). Dans un souci de transparence comme de proximité, on se méfie en effet d’un lieu de pouvoir éloigné de la vue des citoyens, propice à toutes les dissimulations et à toutes les turpitudes, on l’a vu. Le château est alors abandonné. Le personnel quitte les lieux. On déménage les tableaux au Louvre. De 1793 à 1796, on vend le mobilier lors d’enchères dont de nombreux aristocrates anglais profitent pour acquérir à bon compte des pièces de valeur. Versailles devient (le croirait-on) un palais-fantôme. On dérobe les serrures et les portes mais la populace n’y fait pas de dégradation particulière : seuls des vagabonds s’installent dans les murs. Franchement, « squatter » à Versailles, c’est royal !
Et la suite...

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