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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1708 : Mort du MASQUE DE FER et début d'une énigme

Publié par La Plume et le Rouleau sur 25 Septembre 2006, 13:09pm

Catégories : #Histoires extraordinaires & énigmes

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Ne le niez pas : vous conservez une âme d’enfant, je le sais. Je vous invite donc à revisiter aujourd’hui un mystère qui fit les beaux jours des romans et des films de cape et d’épée de notre enfance.

Retrouvons-nous donc le 18 septembre 1698. L’absolutisme de Louis XIV est alors à son apogée. Le roi a 60 ans.

Ce jour-là, un étrange prisonnier, transféré d’un autre établissement pénitentiaire, arrive à la prison de la Bastille. Etienne de Junca, lieutenant du roi, consigne le fait dans son journal : « Du jeudi 18ème de septembre à trois heures de l’après-midi, M. de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, est arrivé (…) ayant mené avec lui dans sa litière un ancien prisonnier qu’il avait à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas… »

Ne tergiversons pas : vous avez deviné le sujet de la chronique de ce jour qui traitera, vous l’avez compris, du fameux (trop fameux ?) « Masque de Fer » ! Mais pour en dire quoi de neuf ?

Car que d’encre la destinée, mal éclaircie, de cet étrange prisonnier n’a-t-elle pas fait couler ? 200 essais, une vingtaine de romans (dont « Vingt ans après » d’Alexandre Dumas), 16 films, 7 pièces de théâtre (dont une de Victor Hugo, inachevée, « Les Jumeaux ») et 3 colloques internationaux y ont été consacrés. Mais quels éléments réels ont fait émerger cette étonnante histoire ? Quelles thèses se sont affrontées ? Quelles sont les conclusions sérieuses auxquelles ont aujourd’hui abouti les historiens ? Thèses, antithèses… foutaises ? Nous l’allons voir.

Pour bien saisir l’ensemble de la problématique « masquedeferienne », il faut d’abord planter rapidement le décor de cette fin du XVIIème siècle et revenir sur la trajectoire du roi Louis XIV, contemporain des tribulations de l’homme au Masque de Fer….

Louis XIV est le fils aîné de Louis XIII (le roi des aventures des « Trois Mousquetaires » d’Alexandre Dumas) et d’Anne d’Autriche (Anne d’Autriche n’est aucunement autrichienne : c’est une princesse purement espagnole, fille du roi d’Espagne Philippe III, lequel est un « Habsbourg ». C’est à ce titre qu’elle est « archiduchesse d’Autriche »). 

Louis est né en 1638 (après 23 ans de mariage) : il monte officiellement sur le trône le 16 septembre 1651.

Les débuts du règne du jeune Louis XIV vont être, pour la monarchie française, une période de contestation jamais vue avec les évènements dits de la « Fronde » (1651 – 1653). Dès son avènement, en 1651 donc, Louis le Quatorzième est menacé par des multiples forces :

- son oncle Gaston d’Orléans qui complote pour rafler la couronne

- son lointain cousin et chef militaire couvert de gloire, le prince de Condé

- les magistrats des « parlements » (cours judiciaires) qui souhaitent instaurer un gouvernement fondée sur des règles de droit

- la noblesse « d’épée » qui commence à perdre ses privilèges historiques au profit d’une aristocratie dite « de robe », laquelle est composée de technocrates (juristes, financiers…)

- la populace, enfin, dont la versatilité (bien connue) est utilisée tour à tour par tous chacun de ces protagonistes

Après deux ans de graves troubles, la situation se stabilise en 1653. Le jeune Louis XIV a compris la leçon : de nombreuses forces centrifuges sont à l’œuvre dans son royaume, il doit donc régner d’une main de fer et imposer sa volonté, absolue.

Durant le règne de Louis XIV, on le sait, les emprisonnements d’opposants vont bon train. Une justice expéditive, des procédures judiciaires fluctuantes, l’absence d’un « état de droit » et l’arbitraire royal contribuent à remplir les prisons et à garnir les gibets.

L’opposition, toutefois, n’est pas complètement muselée. Durant le règne de Louis XIV, il circule des libelles et des pamphlets qui dénoncent, en des termes savamment édulcorés, l’arbitraire et le despotisme autant que l’influence néfaste de ministres (tel Mazarin, jusqu’en 1661…) et de divers hauts fonctionnaires. A l’étranger aussi, les opposants français entretiennent aussi une certaine agitation contre la monarchie française. Aux Pays-Bas, par exemple, un libelle imprimé en 1692 et plusieurs fois réédité porte un titre sans ambiguïté : « Les amours d’Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, avec M. le CDR, le véritable père de Louis XIV… » Mais qui est le « CDR » ? Le lecteur doit se contenter de spéculations : le Comte de la Rivière, le Cardinal de Richelieu (1585 – 1642)...

La calomnie ne s’arrête pas là. Quelques années plus tard, au début du XVIIIème siècle, on évoque avec insistance (mais sans plus de preuves) l’histoire d’un fils adultérin aîné de Louis XIV né d’Anne d’Autriche et du… duc de Buckingham, et auquel on aurait rivé un masque d’acier sur le visage ! Follement romanesque, n’est-ce pas ? … Je dirais même plus : il y a là des ingrédients pour en tirer un livre.

Mais revenons donc à l’itinéraire du détenu évoqué au début de cette chronique quand, en 1798, celui-ci arrive à la prison de la Bastille.

Ce prisonnier, donc, n’a pas été récemment incarcéré, loin de là. L’homme est un détenu de longue date. S’il arrive à la Bastille, c’est qu’il est en fait transféré de la prison qu’il occupait depuis 1687 dans l’île de Sainte-Marguerite (une île charmante au large de Cannes) et où il avait passé 11 ans (soit de 1687 à 1698).

Or, il se trouve que, à l’époque de l’arrivée de ce personnage dans cette prison insulaire (1687, donc), Monseigneur Louis Fouquet (frère du surintendant Nicolas, celui-là également disgracié par Louis XIV) et exilé en province, à Issoudun, tenait une sorte de « Chronique historique » (mais oui !). Il s’agissait là d’une gazette manuscrite (quel précurseur !) qu’il diffusait (aussi) dans le cercle de ses amis et qu’il appelait modestement les « Nouvelles Ecclésiastiques ». Il n'y avait pas encore de blog...

Or, dans son « numéro » du 4 septembre 1687, Louis Fouquet écrivait : « Monsieur de Cinq-Mars (Fouquet se trompe là dans la graphie du nom) a transporté par ordre du roi un prisonnier d’Etat de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite  ; personne ne sait qui il est ; il y a défense de dire son nom et ordre de le tuer s’il l’avait prononcé ; celui-ci était enfermé dans une chaise à porteurs ayant un masque d’acier sur le visage et tout ce qu’on a pu savoir de Cinq-Mars était que ce prisonnier était depuis de longues années à Pignerol et que tous les gens que le public croit morts ne le sont pas… » Mmh… Quelle formule excitante très insidieusement glissée à la fin du message !

Précision les choses. Monseigneur Fouquet, en réalité, se trompe car ce n’est pas en provenance de Pignerol que, en 1687, le mystérieux prisonnier arrive à Sainte-Marguerite mais du Fort d’Exilles, une prison située près de Briançon, dans les Alpes de Haute-Provence (ci-contre) où il a déjà passé 7 ans, entre 1681 et 1687.

Et avant encore ? Là, oui, il se trouvait depuis 1679 dans la prison de Pignerol (aujourd’hui Pinerollo) : une ville située non loin de Turin et qui, à cette époque, est possession française.

Finalement, après 24 ans d’incarcération et presque cinq ans jour pour jour après son arrivée à la Bastille, le mystérieux prisonnier masqué meurt le 19 septembre 1703, vers 22 h 00.

Voici le rapport établi par le lieutenant Etienne du Junca (qui était déjà présent à son arrivée).

« Du même jour, lundi 19 de Novembre 1703, ce prisonnier inconnu toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars, gouverneur, avait amené avec lui, en venant des îles Sainte-Marguerite, qu'il gardait depuis longtemps, lequel s'étant trouvé un peu mal en sortant de la messe, est mort le jour d'huy sur les dix heures du soir [...] et ce prisonnier inconnu gardé depuis si longtemps a été enterré le mardi à quatre heures de l'après-midi, 20 Novembre dans le cimetière Saint-Paul, notre paroisse ; sur le registre mortuaire on a donné un nom aussi inconnu de M. de Rosarges, major, que de M. Reil, Chirurgien, qui ont signé sur le registre. » Du Junca ajoute, en marge : « J’ai appris depuis qu’on l’avait nommé sur le registre M. de Marchiel. »

Notons au passage que les conditions de détention du prisonnier semblent s’être adoucies avec le temps puisqu’il ne porte plus un masque de fer, comme lors de son arrivée, mais un simple loup de tissu. Le défunt est enterré sous le nom de Marchioly au cimetière Saint Paul de Paris : le registre en porte effectivement la trace. Enfin une identité et, donc, la fin d’un mystère ?

Non, il n’y a au vrai pas encore de mystère. Ne faisons pas d’un fait banal pour l’époque, une « énigme » au sens actuel du terme : à cette époque, l’origine, la vie et le sort de cet infortuné détenu sont passés complètement inaperçus. Des prisonniers dont on ignore la véritable identité et qui sont enfermés sans jugement ? Les prisons en regorgent. Des inconnus sortis de prison les pieds devant ? Les cimetières en sont pleins. Un de plus ou un de moins : cela n’intéresse clairement personne. Pour l’instant du moins et pendant environ une cinquantaine d’années (ce qui est long, tout de même).

Toutefois, en 1745, une drôle de rumeur commence à prendre corps. Sous le règne de Louis XV, (l’arrière-petit-fils de Louis XIV), un pamphlet anonyme intitulé « Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse » est publié : l’auteur mentionne ce prisonnier au masque de fer, qu’il identifie avec le Comte de Vermandois. Celui-ci, fils naturel de Louis XIV avec Mademoiselle de la Vallière (la favorite des débuts de son règne), aurait été enfermé pour avoir giflé Louis le Grand Dauphin (dernier fils légitime survivant de Louis XIV, mort en 1711 de la petite vérole). Première piste.

Il faut en réalité toutefois attendre encore six ans pour que l’ « affaire » du Masque de Fer prenne son essor véritable sous l’impulsion habile de Voltaire. Une chronique (cliquez sur le lien) vous montre combien François-Marie Arouet sut, en son temps, être un pamphlétaire sans scrupule, âpre au gain, méchant, égoïste et odieux. Mais aussi combien il sut également, d’une plume brillante, « créer la figure de l’intellectuel engagé » (l’expression est de l’écrivain Elisabeth Badinter) qui le fit entrer dans l’histoire. Et cet engagement intellectuel, évidemment, va commencer par une dénonciation virulente de l’état monarchique absolutiste, archaïque et corrompu. Le « Masque de Fer » sera le tremplin idéal pour la dénonciation du « despotisme oriental » et l’exemple caractéristique de la défense de la liberté individuelle contre la raison d’état arbitraire.

Comme le dit l’historien Jean-Christian Petitfils, c’est donc Voltaire qui confère à l’anecdote, jusque-là confinée dans le cercle étroit d’une élite lettrée, ses lettres de noblesse dans son ouvrage le « Siècle de Louis XIV », écrit en 1751. Mais on n’est plus là dans le registre historique. Face à la rareté des faits et utilisant toutes les rumeurs à sa disposition, Voltaire prend une liberté singulière et se livre sans retenu au plus fol romanesque à coups d’approximations grossières voire d’inventions pures et simples ! Mes commentaires sont indiqués entre parenthèses.

« Quelques mois après la mort de ce ministre (Mazarin, soit 1661), il arriva un événement qui n’a point d’exemple ; et ce qui est non moins étrange, c’est que tous les historiens l’ont ignoré (c’est en fait une chance pour Voltaire qui, dès lors, peut romancer son récit sans vergogne…) On envoya dans le plus grand secret au château de l’île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d’acier, qui lui donnait la liberté de manger avec le masque sur le visage. On avait ordre de le tuer s’il se découvrait (…) »

On signalera par parenthèse la contradiction fondamentale qu’il y a à indiquer que le prisonnier porte un masque, que nul ne peut donc voir son visage mais, en même temps, qu’il a (comment donc le sait-on ?) une noble et belle figure... Mais revenons à l’ineffable Voltaire…

« Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu’on peut l’être dans ce château. On ne lui refusait rien de ce qu’il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d’une finesse extraordinaire et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère et le gouverneur s’asseyait rarement devant lui (un signe de déférence, à l’époque) (…). Sa peau était un peu brune ; il intéressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignait jamais de son état et ne laissait point entrevoir ce qu’il pouvait être. »

Si, pour les lecteurs de 2006 que vous êtes, ces détails n’ont aucune signification particulière, il n’en est pas de même pour le lecteur de 1751. Celui-ci, lui, sait bien, en effet, que :

- Louis XIV était de grande taille

- Sa physionomie était caractéristique (le nez des Bourbons)

- Il avait la peau mate

- Il avait un beau timbre de voix. CQFD…

Franchement, où Voltaire va-t-il chercher tout cela ? C’est simple : en amalgamant habilement les vraies (mais rares) informations et les ragots rebattus de son époque sur l’infidélité d’Anne d’Autriche. Son amie Madame du Deffand, qui tient salon avec les encyclopédistes, lui rapporte notamment deux anecdotes :

- celle d’une chemise découverte flottant sur l’eau, au pied de la forteresse de Sainte-Marguerite et « sur laquelle le prisonnier avait écrit d’un bout à l’autre »

- celle d’un pêcheur, toujours à Sainte-Marguerite, apportant à M. de Saint-Mars une « assiette d’argent » trouvée au bas du fort et couverte de mots gravés mais que, illettré, l’humble pêcheur n’a pu déchiffrer.

Or les historiens d’aujourd’hui ont retrouvé la trace de l’incarcération d’un pasteur protestant à l’île Sainte-Marguerite à l’époque du Masque de Fer (soit entre 1687 et 1698, rappelons-le) et qui écrivait sur son linge et sur sa vaisselle d’étain (et non d’argent). « Un autre des ces huguenots, nous dit l’historien Jean-Christian Petifils, chantait des psaumes, d’où sans doute la légende des chants harmonieux du prisonnier masqué, s’accompagnant d’une guitare ».

Cela suffit-il, toutefois à Voltaire, pour « lancer » l’affaire auprès d’un large public ? Non point.

Alors Voltaire enfonce le clou. Pendant vingt ans ( !), il multiplie, quasiment sans succès, les allusions et les remarques. Sans aller trop loin cependant… Car, à cette époque, prétendre qu’Anne d’Autriche aurait eu, en premier, un enfant illégitime, cela passe encore. Mais prétendre qu’il s’agit au contraire d’un enfant légitime et né AVANT Louis XIV, c’est contester à la fois la légitimité du Roi Soleil et celle de son arrière-petit-fils Louis XV. Et ce genre d’insinuations vous embastille un honnête homme comme rien…

Ce n’est qu’en 1771 (c’est alors Louis XVI qui est roi) que le mot est lâché dans les « Questions sur l’Encyclopédie » : « Le Masque de Fer était sans doute un frère et un frère aîné de Louis XIV, dont la mère (Anne d’Autriche) avait ce goût pour le linge fin sur lequel M. de Voltaire appuie (= insiste). » Voltaire a de l’imagination : il affirme même qu’Anne d’Autriche et Mazarin auraient écarté cet enfant du trône et l’auraient fait élevé dans un lieu secret. A la mort de Mazarin (1661), Louis XIV aurait découvert l’affaire et fait emprisonné l’héritier légal du trône, sans oser toutefois l’assassiner…

Je vous vois déjà secouer la tête, navrés de tant d’élucubrations empilées elles-mêmes sur des racontars sans preuve… Mais vous êtes bien les seuls car, à la veille de la Révolution Française, la question du Masque de Fer est au contraire désormais un sujet sérieux de notoriété publique. Chacun se passionne pour la supposée « énigme » de cet homme, mort à l’époque depuis 80 ans.

Sous la Révolution, on fabrique ainsi de fausses lettres prétendument trouvées à la Bastille. L’abbé Soulavie (un prêtre défroqué), fabriquera même… une fausse confession du personnage et soutiendra la version d’un frère jumeau légitime. C’est, vous le savez, la thèse qui aura le plus de succès. Ainsi, le 24 septembre 1791, un dramaturge du nom de Le Grand fera-t-il jouer une tragédie en cinq actes : « Louis XIV et le Masque de Fer ou les Princes jumeaux ».

Alexandre Dumas, quant à lui, accréditera cette version (mais avec un frère non pas aîné mais cadet) dans son célèbre roman « Vingt ans après » (1845), mettant en scène d’Artagnan et ses trois compagnons mousquetaires : c’est cette œuvre qui ancrera probablement le mieux cette thèse dans l’imaginaire collectif.

Mais cela ne sera pas la seule version car, tout au long des XVIIème, XIXème et XXème siècle, des cohortes de chercheurs, historiens et romanciers vont se pencher sur la question, formulant des hypothèses toutes plus folles les unes que les autres (environ une cinquantaine) mais en tout cas convaincus que c’est bien, au final, un complot d’état contre un individu qui constitue le cœur du mystère du Masque de Fer ! L’imagination est là sans limite…

Le Masque de fer aurait ainsi été (entre-autres) :

- César de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort (1597 - 1665), descendant naturel d’Henri IV et qui avait pris une part active à la Fronde contre le jeune Louis XIV en 1652

- James de la Cloche, descendant naturel, lui, du roi anglais Charles II (1649 – 1685)

- Un fils naturel (encore !) d’Oliver Cromwell (1599 – 1658)

- Le chevalier Louis de Rohan (1635 – 1674), auteur d’un complot contre le roi Louis XIV

- Henri II de Lorraine, duc de Guise, remuant personnage au train de vie fastueux et donné par certains comme « roi légitime descendant des Mérovingiens » (non mais, vraiment…)

- Le lieutenant-général Vivian Labbé de Bulonde, un militaire coupable d’insubordination

- Eustache de Cavoye, coupable de s'être livré à la débauche et à un crime un vendredi saint

- Eustache Dauger de Cavoye (ce n’est pas le même). Attention, l’intrigue est très élaborée : il est le fils de François de Cavoye lequel, capitaine des gardes de Richelieu, aurait été l’amant d’Anne d’Autriche. Par son père, son fils Eustache aurait donc été le demi-frère de Louis XIV et, lui ressemblant beaucoup par sa mère, aurait été mis au secret. Compliqué, hein ?

Pour certaine de ces hypothèses, il faut, disons-le au passage, se livrer à d’intenses contorsions chronologiques pour faire cadrer ces personnages avec le prisonnier de la Bastille (mort en 1703, rappelons-le). Par exemple, le duc de Beaufort était déjà officiellement mort en 1665, le Chevalier de Rohan avait été publiquement décapité place de la Bastille en 1674 et Bulonde était encore vivant en 1708…

Mais la palme de l’inventivité revient à un auteur bordelais érudit dénommé Anatole Loquin qui, à la fin du XIXème siècle, va proposer une hypothèse inédite. Pour lui, le Masque de Fer était en réalité… Molière, kidnappé par d’infâmes jésuites à l’issue de sa dernière représentation du « Malade imaginaire » ! Loquin fit de cette thèse l’affaire de sa vie et batailla, son existence durant, pour l’établir. Sans succès aucun.

Je vous fais grâce d’hypothèses encore plus tordues mêlant conjointement adultère, sombres complots et secret d’état pour vous faire observer que, décidément, ce sont les histoires d’alcôve qui passionnent prioritairement les foules… Bon. Des historiens sérieux, très sérieux (aussi sérieux que les lecteurs de ces chroniques, c’est dire...), tentèrent toutefois une approche fondée sur la recherche des éléments matériels afin d’en tirer une interprétation raisonnable.

Les historiens Marius Topin et Frantz Funck-Brentano (XIXème siècle) furent, eux, convaincus de la validité d’une thèse appuyée sur des éléments tangibles : la confidence qu’avait un jour faite Louis XV à sa maîtresse Madame de Pompadour : « le prisonnier au masque de fer était un ministre d’un prince italien »... Cette thèse, la voici : le nom de « Marchioly » sous lequel le mystérieux prisonnier de la Bastille fut enterré un jour de 1703 était le travestissement du nom de Matthioli. Quid ?

Ercole (Antoine-Hercule) Matthioli était un noble italien, proche collaborateur du duc Charles IV de Mantoue (Mantoue est en Lombardie, au nord de l’Italie) qui eut d’étonnantes tribulations. En 1677, Matthioli participe à des négociations confidentielles entre Charles IV de Gonzague et Louis XIV. Les accords, secrets, entre les deux souverains prévoient finalement que la ville de Casale, sur le Pô, près de Turin (nord-ouest de l’Italie), sera livrée aux Français. Or Matthioli trahit ses maîtres et révèle à diverses cours européennes (Turin, Madrid, Venise et Vienne) les clauses de ce traité qui, désormais, n’a plus rien de secret. L’accord capote, Louis XIV et Charles IV sont ridiculisés. Matthioli a, là, signé sa perte...

En 1678, Pomponne, ministres Affaires Etrangères de Louis XIV donne son aval en vue du kidnapping de Matthioli par un commando français passé en territoire italien et dirigé par le capitaine Catinat. Il précise par écrit « Il faudra que personne ne sache ce que cet homme sera devenu ». L’abbé d’Estrades, nommé ambassadeur à Turin, attire l’agent double dans une maisonnette des environs de la ville : c’est un guet-apens ! Le 2 mai 1679, Matthioli est enlevé, « exfiltré » (comme l’on disait au bon vieux temps de la Guerre Froide) et incarcéré sous un faux nom ( "Lestang" ) à la forteresse de Pignerol en 1679 (c’est aujourd'hui près de Turin mais c'est à l'époque en territoire français). Il y a pour geôlier Monsieur de Saint-Mars.

Il y reste jusqu’en 1694 (c’est attesté plusieurs fois par les correspondances de l’administration pénitentiaire). En 1694, il part pour l’île Sainte-Marguerite, une prison où il retrouve… Saint-Mars (qui y a été muté depuis 1681 : c’est le triste sort des fonctionnaires…). Mais après 1694, on ne trouve plus trace de sa détention. Et aucun registre de la prison de Sainte-Marguerite ne mentionne explicitement son décès. Bizarre, non ?

Tout serait clair et contribue donc à démontrer que le Masque de Fer était le comte Ercole Matthioli !

- la cohérence des dates : 1679 est en effet la première date qui mentionne le sort du mystérieux personnage et en même temps celle où Matthioli arrive à Pignerol

- la rationalité de l’incarcération d’un dangereux agent double au courant de questions de diplomatie internationale

- la nécessité de masquer cet homme afin que nul ne sache, en Italie, qu’il était détenu

- l’obligation morale, néanmoins, de traiter avec certains égards un noble de nationalité étrangère

- l’étrange « disparition administrative » de Matthioli à partir de 1694 de la prison de Sainte-Marguerite (où il a été transféré) au moment même où le Masque de Fer y est lui-même détenu, avant d’être transféré à son tour en 1698 vers la Bastille

- la graphie, enfin, des noms « Matthioli » et « Marchioly » dans le registre de la Bastille qui ne trompe pas nos perspicaces Sherlock Holmes du passé.

Cette thèse semble évidemment très plausible. Pourtant, à l’analyse, les arguments développés pâtissent de divers points faibles non négligeables.

Louvois (secrétaire d’Etat à la guerre) écrit ainsi à Saint-Mars le 25 mai 1679 : « L’intention du roi n’est pas que le sieur de Lestang soit bien traité », ce qui n’accrédite pas la thèse d’un régime de faveur particulier (« Lestang » est le faux nom d’incarcération de Matthioli).

A partir de 1682, le duc de Mantoue est informé de l’arrestation de Matthioli et, dans les correspondances échangées entre Louvois et Saint-Mars, on ne parle plus de « Lestang » mais de « Matthioli » tout simplement : il n’y a plus de secret quant à sa détention et donc objectivement aucune raison de masquer le prisonnier.

Matthioli n’est transféré de Pignerol à Sainte-Marguerite qu’en 1694. Or, grâce aux registres de la prison Sainte-Marguerite, on sait que, le 28 avril 1694, est décédé un prisonnier qui était servi par son valet. Or, à cette date, Matthioli est le seul détenu qui jouit de ce privilège (précisons là que son valet a aussi été incarcéré tout simplement pour qu’il suive son maître : ah, elle est difficile la condition du petit peuple, oui…)

Sans invalider complètement la thèse « matthiolienne », ces éléments la fragilisent néanmoins de façon importante. D’aucuns vont alors en conclure que le prisonnier mort à la Bastille en 1703 n'était pas Matthioli et que ce n'est que dans l'intention de brouiller (encore) les pistes que le nom de « Marchioly » y fut porté sur les registres… Alors ?

Reconnaissons-le : submergés de dates, de personnages, d’hypothèses et d’évènements, nous avons un peu de mal à nous retrouver dans cette affaire où l’incertitude et la confusion règnent. Foin des interprétations romanesques, adoptons une démarche méthodique, chronologique et concrète avec, forcément, une touche d’intuition, indispensable à l’enquêteur. Ouvrons donc notamment les archives des prisons et les correspondances de Saint-Mars et tentons de saisir la simultanéité d’évènements à travers les multiples mutations de Monsieur de Saint-Mars, auquel nous allons aussi nous intéresser…

Cette démarche va nous permettre de suivre un fil d’Ariane chronologique (faussement) décousu et de retrouver l’histoire d’un royaume de France où, comme le dit l’historien Jean-Christian Petitfils, « le secret est érigé en règle de gouvernement (…) et participe au mystère même de la monarchie »…

1626 : Un dénommé Bénigne d’Auvergne naît près de Montfort-l’Amaury. Il n’a pas de nom ni de fortune et (comme c’est souvent le cas) s’engage donc dans l’armée avec l’espoir d’une ascension sociale. Il va se hisser à la force du poignet au grade de Maréchal des Logis des Mousquetaires du roi : un vrai « sous-off’ » « monté par le rang », ouaip !

1661 (5 septembre) : le surintendant des Finances Nicolas Fouquet (ci-contre) est brutalement arrêté par Monsieur d’Artagnan sur l’ordre de Louis XIV. Fouquet est incarcéré à Angers, à Vincennes puis à la Bastille, toujours sous la garde de d’Artagnan et déclaré « ennemi de l’Etat »

1664 : sur la recommandation de d’Artagnan, alors sous-lieutenant des Mousquetaires, c’est Bénigne Dauvergne qui est choisi pour diriger la forteresse de Pignerol (près de Turin), où le roi a décidé de transférer ultérieurement Nicolas Fouquet.

Epoque « Pignerol » (1665 – 1681) -----------------------------------------------------------------------

1665 : Fouquet est transféré à Pignerol, escorté par 100 mousquetaires 

1669 : Un dénommé Eustache Danger est arrêté à Calais (nord de la France) à la fin du mois de juillet. Il est apparemment impliqué dans une affaire d’espionnage. Dans cette ville, en effet, proche de l’Angleterre, se trouve un important centre des services de renseignements français. La lettre de cachet qui ordonne son emprisonnement a été préparée par François-Michel le Tellier, dit « Louvois », Secrétaire d’Etat à la Guerre mais est entachée de nombreuses irrégularités formelles. A l’évidence, pour les historiens, son arrestation est jugée suffisamment importante pour que l’on ne tienne pas compte du formalisme bâclé de la lettre de cachet. Danger est alors transféré vers la prison de Pignerol avec une petite escorte de trois archers. Il y est enfermé au secret absolu. Louvois précise à Saint-Mars « ce n’est qu’un valet » mais Danger sait lire et est autorisé à posséder des livres religieux.

1671 : Excédé par les provocations incessantes du remuant comte de Lauzun, Louis XIV le fait arrêter. Le comte de Lauzun est le « fiancé » de la duchesse de Montpensier, cousine directe de Louis XIV appelée « la Grande Mademoiselle » qui avait, vingt ans plus tôt, pris une part active à la « Fronde » (1649-1651) contre le jeune monarque. Le turbulent comte de Lauzun est envoyé à Pignerol sous escorte de 100 mousquetaires. Il bénéficie d’un valet nommé La Rivière, lequel a été volontaire pour le servir en prison ( ! ) Décidément, il y en a, du monde, à Pignerol…

1672 : Louvois devient ministre d’Etat et entre au Conseil du Roi Louis XIV. Il a désormais la haute main sur les questions relatives à l’espionnage.

1673 : Bénigne Dauvergne, soldat discipliné, dur, tatillon et qui a, ainsi, donné toutes satisfactions à sa hiérarchie, est anobli par le roi. Il devient Bénigne Dauvergne « de Saint-Mars » et porte les titres de « grand bailli et gouverneur de Sens, marquis de Palteau, seigneur de Dixmonts et d’Armeau ». Belle ascension sociale pour ce soldat de fortune, non ?

1675 (environ) : Les conditions d’incarcération d’Eustache Danger s’assouplissent. Il est mis au service de Nicolas Fouquet comme valet. Il est précisé cependant par Louvois qu’il ne doit pas être mis en présence du turbulent comte de Lauzun pour ne pas qu’il parle de ce qu’il sait.

1679 (19 juillet) : Louvois écrit à Saint-Mars pour évoquer un de ses prisonniers et précise « Il est de la dernière importance qu’il soit gardé avec une grande sûreté et qu’il ne puisse donner de ses nouvelles(…) Il faudra que vous portiez vous-mêmes à ce misérable de quoi vivre toute la journée et que vous n’écoutiez jamais ce qu’il voudra vous dire (…) »

1680 (20 janvier) : Louvois écrit à Saint-Mars pour lui rappeler l’importance qu’il y a à s’assurer du mutisme d’Eustache Danger. « Vous savez de quelle conséquence il est que personne n’ait connaissance de ce qu’il sait » écrit Louvois.

1680 (mars) : Au cours d’une inspection-surprise, Saint-Mars découvre un tunnel creusé entre les cellules de Fouquet et de Lauzun qui permettent à leurs locataires et à leurs valets de communiquer tranquillement. A l’évidence, Lauzun, Fouquet et La Rivière sont au courant de ce que sait Danger…

1680 (3 avril) : Nicolas Fouquet meurt en prison, officiellement d’une apoplexie. Aucun acte de décès n’a jamais été retrouvé.

1681 (22 avril) : Grâce aux efforts de sa maîtresse, la duchesse de Montpensier (qui donne pour cela « spontanément » une partie de ses terres au duc du Maine, fils illégitime de Louis XIV !), le remuant comte de Lauzun est libéré après dix ans de détention et quitte Pignerol. Son valet La Rivière, en revanche, reste incarcéré pour des raisons non précisées. Rappelons que, à la base, celui-ci n’avait commis aucun crime et n’était en prison que pour avoir voulu continuer à servir son maître ! ah, elle est difficile la condition du petit peuple, oui… Quoiqu’il en soit, Saint-Mars n’a plus de prisonnier de marque sous sa garde.

1681 (12 mai) : Monsieur de Saint-Mars est informé qu’il va quitter son poste de Pignerol pour prendre la direction du fort d’Exilles (près de Briançon). Louvois lui écrit qu’il faudra « transporter ceux des prisonniers qui sont à votre garde (et que le roi) croira assez de conséquence pour ne pas les mettre en d’autres mains que les vôtres ».

Epoque « Exilles » (1681 – 1687)

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1681 (25 juin) : Saint-Mars écrit une correspondance à l’abbé d’Estrades (celui qui, souvenez-vous, avait organisé le kidnapping du comte Matthioli) pour l’informer de sa nouvelle mutation et indique « J’aurais en garde deux merles que j’ai ici, lesquels n’ont point d’autres noms que ces messieurs de la tour d’en bas ». Pour Saint-Mars, cette mutation n’est pas une promotion véritable : il n’a plus de prisonnier prestigieux et son poste à Exilles a tout d’un… exil !

1687 : La Rivière meurt en prison, c’est l’ancien valet du comte de Lauzun et qui était resté détenu après le départ de son maître..

Epoque « Sainte-Marguerite » (1687 – 1698)

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1687 (30 avril) : Monsieur de Saint-Mars arrive comme gouverneur de la prison de l’île Sainte-Marguerite, au large de Cannes. Il y arrive avec un prisonnier dont personne ne connaît l’identité et qui a fait tout le voyage dans une chaise à porteurs revêtue d’une toile cirée hermétiquement close. Des contemporains prétendent qu’il n’a « qu’à dire son nom pour que (on lui donne) un coup de pistolet dans la tête » ! (abbé de Mauvans) Quant à monseigneur Fouquet (frère du surintendant), il affirme que, sur le visage, l’inconnu porte (comment le sait-il ?) « un masque d’acier ». Ce qui est avéré, c’est qu’on lui fait aménager à Sainte-Marguerite une cellule particulière à laquelle on n’accède qu’en franchissant trois portes successives (on la fait visiter aux touristes encore aujourd’hui)…

1691 : Louvois meurt et son fils Barbézieux lui succède à sa charge. Il écrit à Saint-Mars « lorsque vous aurez quelque chose à me mander du prisonnier qui est sous votre garde depuis vingt ans, je vous prie d’user des mêmes précautions que (avec M. de Louvois) ». Il s’agit donc d’un prisonnier détenu depuis environ 1671… A cette date, rappelons-le, Matthioli n’est pas encore arrivé (il n’arrivera qu’en 1694) mais, par contre, Danger est incarcéré depuis 1669.

Epoque « Bastille » (1698 – 1703)

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1698 (18 mars) : C’est l’apogée de la carrière de Monsieur de Saint-Mars qui est nommé gouverneur de la Bastille et prend ses fonctions ce jour-là. Il a quitté la prison de Sainte-Marguerite en emmenant avec lui un prisonnier qu’il fait tenir masqué. Ce transfert s’est fait avec des précautions de sécurité importantes et, lorsque Saint-Mars a fait escale chez lui, à Palteau (près de Sens), il a ostensiblement dîné en face du prisonnier dont le visage était revêtu d’un masque de fer et avait deux pistolets posés sur la table. Diable !

1703 : Le prisonnier au « masque de fer » (il est indiqué à cette occasion qu’il porte un « masque de tissu ») meurt à la prison de la Bastille. Quelques jours auparavant, il a indiqué à l’apothicaire qu’il pensait avoir environ soixante ans et serait donc né autour de 1643.

1708 : Saint-Mars meurt octogénaire avec et laisse à ses neveux une fortune de 600 000 livres

Un élément troublant de cette imposante litanie n’a pas échapper à votre sagacité...

Ce n’est qu’en 1687, à l’occasion de sa mutation à Sainte-Marguerite, que Saint-Mars fait état publiquement d’un prisonnier à l’identité cachée. Ce n’est qu’à cette occasion également que quelqu’un (qui n’est pas un témoin oculaire direct) mentionne un « masque d’acier). Avant ? Il n’est nullement question d’un détenu faisant l’objet d’un luxe pareil de précautions, ce qui aurait dû pourtant logiquement être le cas au moment du transfert de ce prisonnier de Pignerol à Exilles en 1681. Qu’est-ce que cela veut dire ? Soit que c’est à Exilles que le « Masque de Fer » est arrivé pour la première fois (or, rien ne l’indique) soit que le prisonnier de Pignerol pour lequel Louvois recommandait à Saint-Mars la discrétion la plus sévère au temps de son commandement là-bas n’était en fait, à cette époque, pas si scrupuleusement surveillé. Pourquoi ?

Résumons les conclusions majoritairement partagées par les historiens aujourd’hui : c’est bien Danger, personnage d’origine modeste mais qui, de par ses activités d’espionnage, devaient être en possession d’informations « sensibles », que Louvois désigne à plusieurs reprises dans ses lettres à Saint-Mars du temps du commandement de celui-ci à Pignerol. Incarcéré en 1669, c’est Danger qui sera ensuite affublé, à partir de 1687, d’un masque de métal durant ses transferts dans les différentes prisons de Saint-Mars.

Pourquoi ?

Rappelons que le régime carcéral de Danger s’est adouci aux alentours de 1675 puisqu’on l’a mis en contact avec Fouquet à Pignerol à titre de valet : sans doute les informations qu’il détenait avaient-elles, après six ans, une moindre importance. Pourtant, la découverte du tunnel entre les cellules de Fouquet et du comte de Lauzun laissent à penser que Danger a parlé à ces deux détenus ainsi qu’à La Rivière, le valet de Lauzun : Saint-Mars doit donc redoubler de vigilance envers les deux valets s’il veut respecter les ordres de discrétion que lui envoie Louvois à plusieurs reprises concernant Danger.

Pour Jean-Christian Petitfils (son ouvrage de 1999), la mort de Fouquet (1680) puis la libération de Lauzun (1681) laissent de surcroît Saint-Mars dépourvu de prisonnier prestigieux. Sa carrière subit un coup d’arrêt : il est muté dans les Alpes de Haute-Provence, à Exilles, emmenant seulement avec lui les valets Danger et La Rivière, lequel, comble de malheur (surtout pour l’intéressé) meurt durant sa captivité (1687). Pour complaire à sa hiérarchie et se montrer exemplaire dans le traitement des derniers prisonniers sous sa garde, Saint-Mars renforce alors excessivement les précautions, pourtant désormais inutiles, autour du seul détenu à peu près intéressant qu’il lui reste : Danger. Pour mieux exciter l’imagination populaire autant que pour montrer ostensiblement son zèle à Louvois, il entoure même Danger d’un luxe inouï de précautions durant son transfert à la prison de Sainte-Marguerite (1687) : la légende populaire du « Masque de Fer » est née. Neuf ans plus tard, pour son ultime mutation, à la Bastille, Saint-Mars ne peut faire moins et récidive avec masque, escorte, etc...

L’infortuné Danger va ainsi contribuer malgré lui à faire naître la rumeur d’un prisonnier masqué et emmuré depuis des années, une rumeur qui :

- sera alimentée par le rejet de plus en plus grand de la part de la société civile d’un culte du secret caractéristique des affaires publiques sous la monarchie

- se verra amplifiée outrageusement par Voltaire pour les besoins de sa lutte contre l’absolutisme monarchique

- restera entretenue par la curiosité du public, toujours friand de secrets d’alcôve et de romanesque facile…

Chers lecteurs, je sens pointer chez vous la déception… Vous attendiez de folles chevauchées, de sombres complots, de fougueux duels, de séduisants aristocrates, de ravissantes espionnes, d’infâmes spadassins, de vils politiciens et de courageux mousquetaires ? Vous vous retrouvez au final dans des pénitenciers de province, avec un obscur gardien de prison serrant la vis à un minable valet oublié dans son cul-de-basse-fosse, tout cela pour tenter de faire avancer sa petite carrière de fonctionnaire zélé : un épisode insignifiant monté ultérieurement en épingle par la rumeur publique et instrumentalisé par un Voltaire en mal d’arguments contre la monarchie…

C’est pas médiocre, ça ?

Toutefois, même si tout le monde s’accorde, depuis au moins cinquante ans, sur la commune identité de Eustache Danger et du Masque de Fer, il vous reste quand même des thèses tentant de concilier les faits, incontournables, et le romanesque, propre à réjouir l’âme.

Ainsi, pour Marcel Pagnol (1965), Danger, apparemment né en 1643, était quand même le frère jumeau de Louis XIV (né en 1638) : les dates sont compatibles (à peu de choses près) !? Sauf qu’on voit mal pourquoi Danger n’aurait été arrêté qu’en 1669, à l’âge de 26 ans…

Pour Pierre-Jacques Arrèze (1970), c’est Danger et non Fouquet qui est mort à Pignerol en 1680. On aurait ensuite a fait passer son cadavre pour celui du surintendant, afin d’accréditer la mort de celui-ci. Fouquet aurait ensuite été obligé de prendre la place de Danger, désormais masqué pour éviter que quiconque le reconnaisse. Ingénieux, non ? Sauf que, à la veille de sa mort, le prisonnier de la Basyille avait indiqué qu’il pensait être âgé de soixante ans : soit une naissance en 1643 tandis que Fouquet, lui, était bien plus âgé (il était né en 1615)…

Jean-Christian Petitfils (encore lui), malgré l’étude attentive des archives, n’exclut pas que Danger soit resté en prison sur l’ordre de Louvois avec la mission d’empoisonner Fouquet (mort en 1680) : un forfait dont il se serait acquitté mais après lequel, forcément, il était moins que jamais envisageable de le libérer ! D’où le zèle de Saint-Mars à s’assurer de conditions encore plus rigoureuses de détention…

Vous le voyez : la vérité n’est pas parfaitement établie mais elle n’est objectivement pas loin. Elle est malheureusement très en-dessous de ce que vous espériez sans doute. Bah, s’il n’y a plus de véritable « énigme du Masque de Fer », il nous reste les romans de Dumas.

Et de prochaines chroniques qui, j’en suis sûr, seront à même de susciter votre enthousiasme.

A bientôt et bonne journe à toutes et à tous.

Penchez-vous sur l'enfance agitée de Louis XIV, sur ses menaces d'empoisonnement ou sur les suites de sa mort.

Et plongez dans le mystère de La cinquième nouvelle.

La Plume et le Rouleau © 2006

Bande-annonce du sympathique "Masque de fer" avec Jean Marais (1962)

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