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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


- 52 : mais où se trouve donc ALESIA ?

Publié par La Plume et le Rouleau sur 5 Octobre 2004, 17:36pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des chroniques de la Plume et du Rouleau,

Le 21 septembre dernier, nous achevions une chronique sur la surprenante évocation des « deux batailles d’ALESIA »… De quoi s’agissait-il ? D’aucun(e)s supputèrent des empoignades non seulement gallo-romaine mais aussi franco-françaises... Nous allons voir cela.
vercingetorix-3.jpg

En effet, la tête encore pleine des leçons apprises sur les bancs de l’école de la République (tableau noir, blouse grise, plume sergent-major pour les "pleins" et pour les "déliés"), nous restons convaincus que la conquête de la Gaule par César est consécutive à la volonté de Rome de soumettre à son pouvoir et à sa brillante civilisation un ensemble bigarré de peuples farouches, indisciplinés et barbares. Nous croyons aussi que, se dressant légitimement face à cette agression, les Gaulois s’unirent et se trouvèrent un chef, Vercingétorix, qui, tel un résistant des premiers âges, se révolta face à l’occupant. Et de tout cela, les aventures d'Astérix et Obelix d'Uderzo et Goscinny (ci-dessus "Le bouclier arverne") nous ont amplement convaincu.
Disons-le tout de suite : de tout cela, il n’est RIEN.
La conquête de la Gaule est le fruit de l’ambition démesurée d’un seul individu, Jules César. Celui-ci profitant de son pouvoir politique, va y organiser délibérément des troubles avec la complicité de certains chefs de tribus gauloises : des troubles qui vont lui offrir l’occasion d’opérations militaires menées contre les autres tribus mais aussi parfois ses précédents alliés afin de lui permettre d’acquérir, à l’issue de ses victoires militaires et à force de propagande, la stature du pacificateur et du civilisateur qu’il ne fut jamais. Occultant savamment ses activités de pyromane, César se présentera donc à ses contemporains comme un « pompier » héroïque et la postérité ne retiendra que ses talents, incontestables, de chef militaire. Quant à sa victoire à Alésia, elle fut obtenue de justesse au détriment de gaulois divisés.
Jules-Cesar.jpg
Voyons comment, en faisant table rase des mythes au bénéfice des faits, lesquels furent établis grâce aux plus récentes découvertes archéologiques…


En 58 avant JC, le Sénat romain donne à Jules César les pouvoirs militaires et quatre légions en Gaules cisalpine, transalpine et Illyrie. Pour le Sénat, c’est l’occasion d’éloigner de Rome un personnage ambitieux et jugé dangereux, dont la collusion avec Pompée et Crassus, les autres consuls, fait planer une menace sur la république romaine.

A cette époque, les Romains occupent la partie méditerranéenne de la Gaule : la Gaule « Narbonnaise », également appelée « Province » (elle deviendra la… « Provence »). Le reste du territoire (France, Bénélux et Rhénanie actuels) est partagée entre 64 tribus indépendantes et fort différentes de souches celte, ibère ou encore germanique. Nous l’avons vu dans la précédente chronique : quoique « chevelue » (c’est-à-dire pourvue de nombreuses forêts), la Gaule est largement défrichée, cultivée et offre un potentiel agricole non négligeable.


César ambitionne de prendre le pouvoir absolu à Rome : il y est populaire et puissant mais il lui manque encore une stature de chef militaire, contrairement à ses rivaux. Son proconsulat des Gaules va lui donner les moyens de ses ambitions. Fin tacticien, il va utiliser à son profit la volonté affiché par les Helvètes d’émigrer vers le Saintonge (du côté de l'actuelle Charente Maritime) et la réprobation des Eduens (tribu qui contrôle le centre de la France et rechigne évidemment à laisser passer ce flot migratoire sur son territoire). Accélérant les préparatifs de ses légions, César leur fait franchir les Alpes à marche forcée pour s’interposer face aux Helvètes. Rejoignant ces derniers, il les force à l’affrontement à Bibracte, un « oppidum » (une place forte) proche de l'actuelle Nevers, les défait et les renvoie dans leur région d'origine. Ces désordres donnent l’occasion aux Germains du farouche Arioviste de pénétrer en Bourgogne. A nouveau, César engage contre eux une bataille victorieuse. L’année - 58 se clôt donc sur un plein succès pour César : il a provoqué deux batailles qu’il a gagnées.
Gaule-carte.jpgAlors tant qu’il gagne, César joue...


L'année suivante, en – 57, César engage alors de nouvelles et victorieuses campagnes contre les peuples de Belgique (Suessiones), les Bellovaques (à Beauvais), les Ambiens (à Amiens), les Nerviens et les Éburons (à Maastricht). A Rome, le Sénat est enthousiaste. En – 56, César se lance contre les Vénètes, dans le golfe du Morbihan puis soumet les peuples aquitains. Volant de victoires en victoires, César apprend, l’année suivante que deux tribus de Germains ont traversé le Rhin. Le proconsul se précipite à leur rencontre pour croiser le fer puis, traversant lui-même le Rhin dans l'autre sens, sur un pont de bateaux construit en dix jours dans la région de Cologne, sème la dévastation dans la Germanie où, c’est historique, les Romains entrent pour la première fois. Le Sénat, en plein délire, décrète vingt jours de fêtes, prières et remerciements aux Dieux dans Rome ! Mais César ne s’arrête pas là : l’année suivante, il décide de franchir… la Manche. Ses légions vont en effet battre sur leur terrain l’équipe de Cassivellaunos (le vercingétorix d'Outre-Manche).

Au terme de quatre ans de campagne, le bilan de César est éclatant : des victoires à chaque bataille, une Gaule quasiment soumise et un empire romain étendu au-delà des fleuves et des mers. Pourtant, la situation va se dégrader dramatiquement.

La cinquième année est celle d’un véritable tournant dans la Guerre des Gaules. Elle va voir César être soudainement mis en difficulté. C’est d’abord la tribu des Carnutes (d’Orléans) qui se révolte contre le roi que César leur a imposé et qu’elle passe au fil de l’épée. Dans la foulée, mais ailleurs, Ambiorix, le chef des Éburons (Belgique) s'associe à Induciomar, chef des Trévires (région de Trêves) et, durant l’hiver, détruit une légion romaine avant d’assiéger le camp de Quintus Cicéron (frère du célèbre orateur). César est obligé d’intervenir. Mais le calme est précaire : des révoltes sporadiques commencent à éclater un peu partout. Jules César est obligé de lever de nouvelles troupes : il a maintenant 10 légions qui occupent la Gaule et il ne cesse de combattre des insurrections, telle celle des Bituriges (Berry). A force d’avoir semé le vent, renversé des alliances et délibérément provoqué des batailles, César récolte la tempête : une situation insurrectionnelle générale qui menace de lui échapper. On dirait George Bush en Irak...

Est-ce (aussi) le bourbier ?
Jules-Cesar-2.jpg

Cela y ressemble car, dans le courant de l'année - 53, le jeune Vercingétorix (20 ans), devenu chef des Arvernes (un peuple qui n'a jamais été occupé) prend la tête d’une coalition de tribus excédées par l’occupant romain : Sénons, Santons, Séquanes, Eduens. Hier divisées face à l’occupant (Vercingétorix lui-même fut autrefois un allié de Rome et combattit notamment dans l’armée même de César lors de l’expédition en Grande-Bretagne), certaines tribus gauloises, exaspérées et inquiètes, nouent une alliance de circonstance pour chasser César. Il ne s’agit toutefois pas d’une levée en masse mais plutôt d’une réaction désordonnée : les Lingons et les Rêmes, de Reims, restent ainsi fidèles à Rome tandis que d’autres encore (tels les Eduens) après en avoir été les alliés traditionnels, se retournent contre lui… C’est… le village gaulois, quoi…

Au printemps - 53, un premier affrontement entre les Romains et les rebelles coalisés va se dérouler à Gergovie, en Auvergne. Après s’être laissés assiéger dans leur place forte, les Gaulois fourbissent leur armes puis opèrent une sortie torrentielle qui balaie les défenses romaines. La défaite est lourde pour les Romains et César se replie en laissant 600 morts derrière lui.

Vercingétorix demande alors à ses alliés de procéder à des concentrations de troupes à la frontière avec la province Narbonnaise, au sud. Cela se dégrade donc terriblement pour Jules César qui doit repartir éteindre au sud l’incendie de la révolte. Et il s’agit bien d’incendie au sens propre : Vercingétorix fait pratiquer la tactique de la terre brûlée. Devant César, rien que cendres et désert, empêchant les soldats romains de se ravitailler.  En outre, avec intelligence, Vercingétorix adapte sa tactique : il sait que le point fort des Romains réside dans leur infanterie et, dans ses conditions, n’accepte avec l’ennemi que des combats de cavalerie. César est en difficulté : dans le camp gaulois, on projette bientôt de bouter définitivement les Romains hors de la « Narbonnaise ».

Cette tactique n’est malheureusement pas assortie d’une préparation suffisante : César a reconstitué ses forces et s’est adjoint l’alliance de tribus germaniques qui se signalent par une cavalerie très efficace. Mal préparées, les attaques des Gaulois sont bientôt repoussées. Vercingétorix entend alors rééditer l’exploit de Gergovie à partir de la place forte d’Alésia en fixant l’ennemi pour une bataille de grande ampleur. César explique que le site est celui de la tribu des Mandubiens : l’archéologie n’a permis de retrouver nulle part la trace de cette tribu… inconnue au bataillon. Mais rappelons que César écrit pour des Romains qui n’ont jamais mis les pieds en Gaule et qui n’ont qu’un intérêt sommaire pour les autres peuples. Il est possible qu’il ait tout simplement inventé ce nom, dont personne ne lui a par ailleurs contesté l’exactitude : une « liberté » avec la vérité dont César est coutumier…
vercingetorix-1.jpg
Les protagonistes le sentent : la bataille sera décisive (ci-dessus une photo tirée d'un manuel scolaire et qui n'a rien à voir avec la réalité historique !)

De part et d’autre, on joue la totalité de ses forces. 80 000 Gaulois farouches et déterminés se retranchent sur un vaste plateau inexpugnable de 2000 mètres sur 900, pourvu de nombreuses sources, d’où ils peuvent tranquillement observer l’ennemi et préparer leur offensive. En face : 50 000 Romains disciplinés et méthodiques les encerclent. Ce que César ne précise toutefois pas dans ses mémoires (pour mieux souligner ses handicaps de départ et renforcer son mérite) c’est que ses troupes sont épaulées par un nombre au moins égal de « socii » : des tribus gauloises alliées à Rome. Vercingétorix, pendant ce temps, confiant dans son choix stratégique, envoie des émissaires lever une armée de secours à travers la Gaule.

Bientôt, il en est sûr, les Romains seront pris à leur propre piège : ils seront encerclés puis écrasés par les quelque 100 000 hommes (César nous dit « 250 000 » dans ses mémoires, ce qui semble excessif) qui s’ébranlent de toute la Gaule en direction du promontoire d’Alésia. Pour César, la partie ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices, loin de là.

Mais César est un tacticien, politique et militaire, hors pair. Le rapport numérique des forces, à première vue, ne lui est pas favorable ? Il va compenser cette faiblesse par un siège exemplaire (on appelle cette science la « poliorcétique »). Les archéologues d’aujourd’hui restent encore pantois devant l’ampleur et l’efficacité des ouvrages militaires que les Romains se mettent à construire avec une rapidité incroyable.  Résumons ce qui pourrait faire l’objet d’un livre entier. César fait creuser deux fossés surmontés d’une palissade pour entourer le site. L’un (que les archéologues appelleront la « contrevallation ») est long de 15 kms et doit interdire toute sortie aux assiégés : il est précédé de pièges (pieux, pointes de fer, sur 5 rangs) qui hérissent le sol. L’autre (que l’on appellera la « circonvallation ») l’entoure et est long de 22 kms : il constitue une fortification destinée à empêcher la jonction entre les assiégés et l’armée de secours. Tout au long de cette ligne de défense, César fait construire des fortins pour y stocker armes, victuailles et troupes. Il se laisse ainsi la possibilité de déplacer rapidement des soldats sur tel ou tel point qui serait attaqué. Contrairement à ce que César explique dans ses mémoires, la ligne n’est en effet ni homogène ni étanche, elle est plus faible sur des zones difficiles d’accès (les pentes des montagnes environnantes) elle est au contraire renforcée sur les endroits vulnérables à l’attaque (la plaine) avec des fossés élargis et des pièges plus nombreux. Soucieux de préserver leurs forces combattantes, les Gaulois renvoient alors les femmes, les vieillards et les enfants. César ne les laissent pas passer : ils mourront de faim dans le no man’s land qui sépare les deux camps…
alesia-carte.jpg

On l'a compris : la lutte sera sans merci.

Pendant ce temps, l’armée de secours se met en branle. Elle parvient sur place à la fin de l’été – 52. Elle est commandée par le cousin de Vercingétorix. C’est le moment de bravoure que César détaille dans ses mémoires : tout va se jouer à ce moment et nul doute que, pour les deux camps, le suspense est à son comble.

Deux assauts sont lancés par les Gaulois pour percer les lignes romaines : sans succès. La troisième offensive va-t-elle faire craquer les défenses romaines ? César est bien prêt de le croire : 60 000 Gaulois « de l’extérieur » déferlent sur le point faible du dispositif romain, situé au nord du site (probablement le Mont Réa, 373 mètres d’altitude). Pendant ce temps, ceux « de l’intérieur » tentent une sortie. La bataille fait rage. Les légions faiblissent sous le double assaut. César dépêche sur place des renforts commandés par son principal lieutenant, Labienus. Cela ne suffit pas. Les Romains reculent. Les Gaulois poussent, le combat est intense, la ligne de défense va flancher. Que faire ? César intervient : il fait alors donner la cavalerie germaine. Celle-ci bouscule les Gaulois qui perdent pied puis refluent : in extremis, César a renversé la situation.

C’est fini. Démoralisée, l’armée de secours rebrousse chemin. Les assiégés sont voués à une mort certaine. Le lendemain, Vercingétorix et les principaux chefs se rendent alors à César. Ils suivront le proconsul pendant quatre ans puis seront emprisonnés à Rome, ils participeront alors à son défilé triomphal au soir duquel Vercingétorix sera étranglé dans sa cellule, soit six ans après la défaite d’Alésia.

César, lui, rédige alors ses mémoires (De Bello Gallico, « La guerre des Gaules ») : c’est l’occasion pour lui de se faire un ouvrage de propagande sur mesure : les Gaulois sont des barbares querelleurs et incultes vaincus par César au cours de combats qui, s’ils témoignent de leur courage, démontrent leur indiscipline et leur inorganisation, tout ce qui manque à une Gaule civilisée digne de ce nom, quoi…Et tout le monde en conviendra : c’est finalement une bonne chose que les Romains aient vaincu les Gaulois et justifie amplement l’opération militaire coûteuse qui s’est déroulée… L’Histoire est faite par les vainqueurs.

Alors, pendant des siècles, l’emplacement d’Alésia va être oublié. La conversion des empereurs romains au christianisme (313), l’écroulement de l’empire romain (476) sous la poussée des invasions barbares, l’établissement de la monarchie mérovingienne (496 : baptême de Clovis) puis carolingienne (800), la construction progressive du royaume de France par la dynastie capétienne s’appuyant sur la religion chrétienne (depuis 987) : tout concourt à l’oubli des populations pré-chrétiennes.

Jusqu’à la fin du XIXème siècle.


C’est Napoléon III (1852 – 1870), en effet, qui réveille l’intérêt pour les Gaulois. Voulant rompre avec l’Ancien Régime, défenseur de l’idée d’Etat-nation (les nations sont fondées sur la libre adhésion des individus à une culture et des valeurs communes), l’empereur va tenter d’enraciner dans le long terme la conscience d’une nation française. Pour lui, la France n’est pas née avec la Révolution, encore moins avec les rois très chrétiens, pas seulement avec la civilisation romaine. Elle a des racines et une légitimité plus anciennes d’où elle tire une partie de ses qualités et de ses défauts actuels : vaillance, panache, attachement à la terre mais, a contrario, indiscipline, découragement et désorganisation. Napoléon III, alors, va donner une impulsion décisive à l’archéologie et à la recherche historique sur la Gaule, dont nous récoltons encore les fruits aujourd’hui.

Mais un problème surgit : où se trouve Alésia, au fait ? Relisons César qui, hélas, n’est pas très clair (au vrai, les Romains de l’époque se moquent de toutes façons de la localisation du site comme de leur première toge). Il indique simplement que l’oppidum se trouve à la limite entre les territoires des Séquanes (Jura) et des Lingons (Dijon). Or ce territoire est justement séparé par la Saône. Mais alors, de quel côté de la Saône César se trouve-t-il ? A l’est ? A l’ouest ? C’est là que commence la polémique : cette « deuxième bataille d’Alésia », qui va durer un siècle et demi et dont certains protagonistes, contrairement à Vercingétorix, n’ont pas encore (c’est incroyable) déposé les armes…

A l’est ! proclame, en 1855, un architecte nommé Alphonse Delacroix, appuyé par des archéologues. Il désigne ainsi Alaise, commune située à 25 kms au sud de Besançon, comme le lieu présumé de la bataille. Pour lui, la description de la bataille par César, la topographie (l’étude du terrain), la toponymie (la structure du nom), tout l’indique. Il entreprend des fouilles et les tenants de sa thèse prennent le nom de « Alaisiens ».

A l’ouest ! dit au contraire le duc d’Aumale (fils de
Louis-Philippe, « roi des Français » de 1830 à 1848qui publie en 1858 un article dans la « Revue des Deux Mondes » et propose le site d‘Alise-Sainte-Reine, en Bourgogne. L’article est remarqué par Napoléon III, lequel écrit une « Histoire de Jules César » à ses heures perdues. Le camp des « Alisiens » se forme. Napoléon III fait faire des fouilles qui s’avèrent concluantes (contrairement à celles d’Alaise, qui ne sont guère probantes). Napoléon III estime alors que tout concorde : toponymie et archéologie : le site d’Alésia est officiellement identifié à celui d’Alise-Sainte-Reine. On y élève la statue d’un Vercingétorix que l’on imagine moustachu, les cheveux longs et le regard romantiquement sombre (alors que, notons-le, aucune description du personnage n’existe nulle part).

Le débat est-il clos ? Non !

Il prend même un tour politique quand, moins d’un siècle plus tard, le président de la République Vincent Auriol et le chanoine Kir (qui en avait sans doute trop bu) se piquent de fêter l’anniversaire des 2000 ans de la bataille qui tombe, selon eux, en 1948… Les députés sont saisis de la question et un parlementaire jurassien, forcément partisan du site d’Alaise, réprouve cette initiative incompatible avec l’obligation de réserve du Chef de l’Etat. Quant aux députés auvergnats, ils s’indignent carrément que l’on puisse célébrer la défaite de leur compatriote Vercingétorix.

Qui a dit que les Français ne conservaient rien de Gaulois par-delà les siècles ?…

C’est là où les thuriféraires du site d’Alaise reprennent l’offensive : comment, disent-ils, faire confiance à Napoléon, un tyran parjure, ancien républicain arrivé sur son trône grâce à un coup d’état ? Il a acheté, c’est évident, des conseillers archéologiques au bénéfice d’une histoire « officielle » ! Quant à César, autre tyran, on sait ce que valent les approximations et les dissimulations de la « Guerre des Gaules », exemple caractéristique d’une histoire officielle toute entière au bénéfice du vainqueur… Un « alaisien » célèbre du nom de Georges Collomb remet donc l’affaire sur le tapis en 1950. Je dis « célèbre » car l’homme est, en 1950, une personnalité connue (il a sombré dans l’oubli aujourd’hui). Professeur de sciences naturelles à l’origine, il est le dessinateur (sous le pseudonyme de Christophe) d’un personnage militaire comique de BD de l’entre-deux-guerres, le « Sapeur Camembert », mais aussi de la « Famille Fenouillard » et du « Savant Cosinus ». Il s’appuie sur ses recherches personnelles et publie, en 1950, la « bataille d’Alésia » où il livre la quintessence de sa pensée, en appelant à la rescousse Plutarque, Florus ou Dion Cassus : Alésia, c’est Alaise. Une campagne de fouilles a lieu entre 1952 et 1954. C’est un échec archéologique complet.

Tout milite donc pour qu’Alésia reste à Alise ?

Non, des historiens et archéologues amateurs, latinistes distingués et se piquant de rigueur et de méthode avancent une nouvelle théorie ! Ils ont étudié avec minutie le livre VII de la Guerre des Gaules de César et y ont relevé 40 caractéristiques à partir desquels, carte d’état-major en main, ils passent méthodiquement au crible tous les sites possibles. A l’issue de ce travail (de romain, forcément !), ils débouchent sur un résultat : leur conviction est faite, Alésia se trouve près de Syam, au sud de Champagnole, au lieu-dit Chaux-des-Crotenay. Pour eux, la thèse d’Alise est celle d’une coterie de chercheurs et d’universitaires francs-maçons décidés à mentir au grand public au bénéfice d’une version qui sert leurs intérêts et ceux du pouvoir napoléonien. On y fait des fouilles et on y découvre les murs d’un oppidum, de la céramique… Un nouveau camp se monte (pas un camp romain) : celui des « Calmisiens » ! Il suspectent ainsi une forme de complot destiné à étouffer la vérité archéologique et historique en arguant du fait (à vrai dire incroyable) que toutes les demandes de fouilles (forcément onéreuses) à Chaux-des-Crotenay / Syam) ont été systématiquement refusées depuis 20 ans. Ils s'en indignent (et ont raison) en pointant, non sans raison, les enjeux économiques et touristiques qui sont liés à l'officialisation de tel ou tel site comme étant celui de la bataille. Et si on nous cachait quelque chose, se demande aujourd'hui avec pertinence l'historien Franck Ferrand ?

De nouveau, c’est l’empoignade. Cette situation explique notamment pourquoi, dans l’album d’Astérix « Le bouclier arverne », pourtant paru en 1967, les auteurs insistent déjà, avec humour, sur le fait que, s’il l’on sait où se trouve Gergovie, on ignore toujours où se trouve Alésia…
alesia-site-copie-1.jpg

Où en est-on aujourd’hui, plus de 2050 ans après les évènements ? La technique est venu au secours des élucubrations : l’on a fait des photos aériennes et fouillé les sites.  La conclusion, issue d’un faisceau d’indices assez convaincants et d'ampleur significative (murs, pièges, nombreuses armes et surtout monnaies portant les noms des chefs de guerre concernés) est désormais assez largement acquise : le site d'Alise-Sainte-Reine, sur le mont Auxois, en Bourgogne est celui où le "matériel" retrouvé est le plus proche de ce que l'on peut attendre du site d'Alésia. Les fouilles menées par une équipe franco-allemande entre 1990 et 1994 ont apporté une grand nombre d'indices en fournissant des données archéologiques inespérées en quantité même si, qualitativement, on observe des discordances avec le récit de César (mais dont on sait qu'il convient de se méfier).

Il reste maintenant, si l'on veut clore le débat définitivement, à faire des fouilles à Syam, troisème prétendant au statut de lieu de bataille fondatrice de l'identité française mais dont les arguments n'ont pas encore convaincu les Pouvoirs Publics de mettre la main au portefeuille pour une campagne de fouilles en bonne et due forme...

L’orateur romain Cicéron, contemporain de la bataille, avait donc raison : les scientifiques d’aujourd’hui, comme César hier, l’ont démontré : une victoire ne se remporte pas seulement "par l’épée" mais aussi (et surtout) "par la pioche".

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2005 mis à jour 2010

Pour d'autres mystères, allez creuser et découvrir La cinquième nouvelle.

Commenter cet article

Duchêne 25/06/2016 05:49

Alise est en pays Eduens , après la bataille César part chez les éduens , s'il part après , c'est que pendant il n' y était pas CQFD !! Il faut lire César avant de raconter n'importe quoi !!!

Sho dan 25/06/2016 14:00

C'est vrai mais l'on sait que le récit de César est loin de l'exactitude la plus parfaite, pour des motifs politiques et pour des raisons d'ignorance personnelle de l'auteur. On ne peut pas invoquer le récit lorsque celui-ci est conforme à la thèse que l'on défend et le rejeter dès lors que ce récit en diverge. Les fouilles, finalement, restent le seul moyen de se faire une idée.

SAM 19/01/2016 23:58

Les erreurs de l'histoires sont elles donc si dure à se faire pardonner???
Le site d'Alise est une supercherie monumentale utilisée pour assouvir la communication d'un empereur de pacotille (Ce n'est pas V HUGO, Bisontin de naissance qui me contredirait si il était encore de ce monde!) On nous a juré encore les grands dieux ces dernières années que la vérité émanait de la bouche des hommes politiques (Messieurs Cahuzac, ou Thévenoud entre autres nous ont donné un aperçu l'authentique valeur éthique qui inspire le pouvoir.)
Les remarques de Mr FERRAND, les analyses de Mr BERTHIER, l'absence de volonté de l'état tout puissant à vouloir accorder une chance à l'histoire (En réalisant des fouilles dignes de ce nom sur les sites sérieusement éligibles... Ce sont assez de preuves que la dictature d'un despotisme Parisien se complaît dans ses certitudes, eet qui lui permettent la main mise sur l'identité même de nos différents peuples: Séquannes Eduens Ligons, Helvètes,.. Et Mandubiens!!!!
Qui sont les Mandubiens, je vous le demande?
Ce sont ceux qui ont donné leur nom à une ville celtes très importante: Le site antique d'Epomanduodurum qui deviendra ensuite Mandeure dont les habitants sont les MANDUBIENS!!!! On et très loin du duché de Bourgogne et pour cause on se trouve sur la limite Nord Est de la Séquannie!
C'est fou comme l'histoire vous rappelle à son bon souvenir, César écrivait dans ses mémoires qu'il s’apprêtait à rentrer en territoire SEQUANNE avant d'attaquer ALESIA, donc il quittait le territoire des LIGONS il se situait donc dans le croisement de l'axe LANGRES/GENEVE par la voie Celtique existante à l'époque (Faut-il le rappeler!?) et sur une ligne de contreforts qui ressemblent au revermont du massif Jurassien. (Après est-ce Mandeure? Alaise? Salin Les bains? Chaux les Crotnay? Pont de Roide ? St Hippolyte ? Le courage politique, si il existe, nous le dira peut-être!)
Après ceci la messe est dite pour Alise Ste Reine!
Mais chut, il y a trop d'argent en jeu et trop de complaisance politico-financière...Vous ne croyez pas? Vous avez raison... Regardez les dans les yeux et croyez les vous mentir!
C'est tellement confortable, surtout maintenant que le contribuable a mis la main à la poche pour un musée qui n'a de fondations légitimes que celles inventées de toute pièces par l'avide neveu de Napoléon 1°. Un empereur qui avait compris que pour régner en maître sur une France en quête d'identité, il fallait trouver un marqueur fort et fédérateur, mais il fallait éviter de mettre dans une région encore fraîchement annexée en l’occurrence la Franche Comté de Bourgogne, ex Séquannie... Ainsi la boucle était bouclée!

Sho dan 25/06/2016 14:10

Ne mélangeons pas les vicissitudes politiques de 2015 avec l'archéologie. La démarche de Napoléon III au XIXème siècle était certes suspecte mais les fouilles de 1990 menés par une équipe internationale peu suspecte de falsification ont apporté des éléments matériels que les autres sites n'ont pas, de leur côté, pu faire état. C'est ainsi. Quand au témoignage de César, il n'est pas fiable et l'on ne peut à la fois l'invoquer ou le rejeter selon les besoins de la cause. Le livre sert une propagande personnelle et l'exactitude n'est pas son souci primordial. Au final, seules comptent le résultat des fouilles.

JR 23/06/2013 19:44


Bonjour,


Si on fait confiance aux fouilles "officielles", ça ne peut être qu'à Alise, et César a raconté des billevesées pour des raisons obscures parce que rien ne colle (pas de plaine fermée, ni les
assiégés ni l'armée de secours n'ont pu contourner le dispositif romain en profitant du relief, etc. etc.). Mais quand je vois qu'on place le fossé d'arrêt romain à un kilomètre du pied du Mont
Auxois, puis la contrevallation à encore un kilomètre (à l'ouest, c'est moins mais quand même démesuré ailleurs), quand on m'assène que "TLABI" (avec les yeux de la foi) ne saurait signifier que
"Titus Labienus", etc. etc. je ne fais aucune confiance à ces fouilles. Cette identification, manifestement sur la base de l'homonymie (qui aurait dû inciter à la méfiance), vient du moine
Herrick (aux temps carolingiens), tellement bien renseigné qu'il voyait dans Alésia une victoire gauloise... voir http://pagesperso-orange.fr/daruc/divers/alesia.htm (et les liens).


Cordialement,

Sho dan 25/06/2016 14:04

Certes mais très peu d'indices archéologiques y ont été relevés lors des fouilles effectuées. A la grande déception des partisans de l'authenticité du site, certainement.

Duchêne 25/06/2016 05:51

Une chose est sure , la seule cité pouvant prouver s'être appelée Alésia et ce jusqu'à François 1 er , c'est Alaise dans le Doubs !!!

Sho dan 24/06/2013 08:21



Le débat n'est pas totalement clos


Merci de votre contribution



Ambarre 24/11/2010 20:03


Vous dites qu'à cahux des Crotenay on trouve un mur d'oppidum, des retranchements, des poteries romaines...mias vous concluez que la fins des élucubrations valident finalement le site d'Alise...
Quelle logique alors ? Quand au faisceau d'indices, les monnaies, les armes...beaucoup de "tripatouillages" le mot n'est pas de moi mais du numismate Félix de Saulcy...comme le fameaux statère d'or
qui vient d'auvergne..et j'en passe des meilleurs (des camps minuscules, des castella inexistants, pas les bonnes longueurs...) Oui il y a des DES sièges d'Alise (au moins 5 dans l'antiquité) mais
pas celui d'Alésia.


Hervé 30/12/2010 11:59



Merci de votre contribution. Je vous invite à lire la mise à jour de cet article que je viens récemment d'effectuer.



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