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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1586 : MARIE STUART, un "malheureux accident"

Publié par La Plume et le Rouleau sur 16 Décembre 2002, 11:49am

Catégories : #Personnalités célèbres

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

Avant de parler de Marie Stuart, souvenons-nous que, en juin 2001, ces chroniques vous narraient une étrange histoire dont le titre résonne encore dans la mémoire collective : celle des époux Rosenberg.

Souvenez-vous ! Il s’agissait de ce couple de juifs new-yorkais authentiquement communistes, convaincus d’espionnage à la fin des années 1940, en pleine guerre froide, finalement condamnés à la peine de mort après un procès haineux où aucune preuve réellement convaincante n’avait été apportée mais dont les preuves de culpabilité ressurgiront des dizaines d'années plus tard, à la faveur de la chute de l'Union Soviétique.

Leur exécution sur la chaise électrique (19 juin 1953) avait été précédée d’un tapage sans précédent qui illustrait le climat de l’époque et la guerre idéologique sans merci entre l’occident libéral et le bloc totalitaire de l’est. Le monde entier, hormis l’Amérique Maccathyste, avait cru fermement à l’innocence des deux condamnés qui avaient laissé deux enfants derrière eux. Leur mise à mort avait soulevé l’indignation et cristallisé les oppositions. Les conditions de leur procès avaient illustré la sauvagerie de la radicalisation entre l’"Est" et l’"Ouest" et l’indignité des procédés employés : pressions psychologique sur les accusés, chantage, menaces, tout cela dans un climat de propagande, de désinformation et de mensonges entretenus par des services secrets américains aux méthodes contestables et aux objectifs troubles.

Alors à ce stade, deux réflexions s’imposent.

D’abord, contrairement à ce que pensent certains, l’histoire est en mouvement constant : on n’a jamais fini de découvrir des éléments susceptibles de modifier notre appréhension des évènements anciens, même lorsque ceux-ci nous semblent aboutis.
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Ainsi, l’ouverture tardive des archives des Services Secrets russes viennent de nous apprendre quelque chose d’étonnant : oui, les Rosenberg étaient authentiquement coupables d’espionnage. Le KGB a utilisé leurs services pendant de nombreuses années. Certes, ils n’étaient pas de ceux qui fournirent directement les informations qui permirent aux Soviétiques de se doter de l’arme atomique. Mais ils furent de ceux qui convoyèrent ces informations : avec application, méthode et sans laisser aucune trace, ils dactylographièrent des pages capitales pour la fabrication de l’arme atomique par l’Armée Rouge. Ils furent arrêtés par hasard et ce fut leur habileté, leur modestie, leur insignifiance même, liée précisément à leur esprit de sacrifice et d’abnégation (ils n’avaient tiré de leurs activités aucun profit personnel) qui faillit leur sauver la mise et leur donna des airs d’innocents qu’ils n’étaient pas. Quant à savoir s’ils devaient être condamnés à mort, c’est une autre affaire mais rappelons que leur activité s’inscrivait dans le contexte d’une guerre au sens propre et, en temps de guerre, le sort réservé aux espions est connu d’avance…

Etonnant, non ?

Ensuite, : il est toujours possible (et souhaitable) d’établir des parallèles entre des époques pour mieux cerner les tendances et les constantes, les différences et les antagonismes. Et surtout les expliquer. Nous croyons tous aujourd’hui que la « Guerre Froide » fut une invention du XXème siècle, que les espions, les agents secrets, les agents doubles et les transfuges appartiennent exclusivement à cette époque qui, la seule, vit jamais un continent coupé en deux sur des motifs idéologiques pour lesquels les deux parties se livrèrent une lutte impitoyable à coups d’espionnage, d’assassinats, de désinformation et autres activités inavouables…

Il n’en est rien.

Et pour l’illustrer, j’ai exhumé de ma bibliothèque un curieux document. Lisons-en des extraits ensemble…

« Donc, Madame, en l’honneur de Jésus-Christ, je vous supplie de permettre que, lorsque mes ennemis auront assouvi leur soif de mon sang innocent, vous permettiez que mes pauvres serviteurs puissent emporter mon corps pour être enseveli en terre sainte de France (…) Je vous supplie de ne pas permettre que je sois exécutée en secret, non pour crainte du tourment, que je suis prête à souffrir, mais pour les bruits que l’on ferait courir de ma mort sans témoins (…) Ne m’accusez pas de présomption si, abandonnant ce monde et me préparant pour un meilleur, je vous rappelle qu’un jour vous (aussi) aurez à répondre de votre charge aussi bien que ceux qui y sont envoyés les premiers. »

Cette lettre fut envoyé par la reine d’Ecosse, Marie Stuart, en date du 16 décembre 1586 à sa cousine, la reine d’Angleterre Elisabeth 1ère qui lui avait signifié qu’elle était condamnée à mort. Pourquoi ?

Nous voici au cœur du sujet et au beau milieu d’une drôle d’époque : la fin du XVIème siècle en Europe, marquée par l’antagonisme entre le protestantisme et le catholicisme.

La naissance du protestantisme en Europe est intervenue en 1520-1521: après avoir vainement tenté d'obtenir de lui qu'il reconnaisse ses « erreurs », le pape Léon X somme Luther, dans la bulle Exsurge Domine (15 juin 1520) de se rétracter, puis, devant un nouveau refus du moine (qui avait brûlé la bulle !), le rebelle et ses partisans sont excommuniés (bulle Decet romanum pontificem, 3 janvier 1521). En avril 1521, Luther enfonce le clou : se référant à sa « conscience captive de la Parole de Dieu », il réclame « d'être convaincu par le témoignage de l'Écriture » et récuse « l'infaillibilité du pape et celle des conciles ». L'autorité de la Bible est donc invoquée comme supérieure à toute hiérarchie ecclésiastique, qu'elle se manifeste à travers un chef unique (le pape) ou une instance collégiale (le concile). Le souverain pontife fulmine devant une telle sédition.

C’est le point de départ d’une rupture sans précédent dans l’histoire de l’occident chrétien. Si certains pays se déclarent officiellement catholiques (la France, l’Espagne, divers états allemands, la Pologne), d’autres se déclarent officiellement protestants (l’Angleterre, une partie du Saint Empire Romain Germanique, les états nordiques). Il en résulte une situation de conflit ouvert qui morcelle le continent et raidit les oppositions pendant les décennies qui vont suivre. Il s’agit certes d’une lutte religieuse et donc idéologique mais aussi, évidemment, d’une lutte politique où les différentes factions tentent de prendre l’avantage. C’est une situation en réalité très proche, toute proportion gardée, que celle que connaît l’Europe d’après 1945, marquée par la lutte entre l’est et l’ouest et le morcellement de Berlin.

Mais la situation européenne, au tournant des années 1560, est carrément proche de la guerre civile car, à l’intérieur même des pays, les partis s’opposent aussi bien les armes à la main que à coups d’arguments juridiques. Comment cela ? Parce que, sous l’Ancien Régime, les lois dynastiques constituent une forme de « constitution » avec lesquelles les souverains peuvent plus ou moins composer et qui peuvent donc fragiliser ou renforcer leur légitimité à la tête de leurs royaumes. Un petit cours (rapide) d’histoire du droit n’est pas inutile.

En Espagne, il n’y a pas de débat : le roi est catholique, il a des fils pour prendre la relève.

En France, c’est plus subtil. Les « lois fondamentales » (coutumières) du royaume ne permettent pas que la couronne soit portée par une femme. Les femmes, même, ne peuvent transmettre à leurs enfants de droit au trône. Ainsi, en l’absence d’héritier mâle direct, la couronne passe au plus proche parent par les hommes (le cas s’est produit au XIVème siècle lorsque le sceptre est passé de la famille des Capet à celle des Valois). Ainsi, durant la Guerre de Cent Ans, le roi fou Charles VI n’a-t-il pu ni déshériter son fils Charles VII au profit de sa fille Jeanne ni transmettre à Henri V d’Angleterre la couronne de France par le biais du mariage de Jeanne avec celui-ci.

La France affiche là sa particularité : le respect de la « loi » (même quand celle-ci est en l’occurrence une coutume) y est très fort. Sans doute faut-il y voir l’influence profonde des méthodes de fonctionnement de l’Empire romain, reprises à leur compte par les Francs et qui seront définitivement ancrées dans les mentalités collectives par la Révolution Française : l’écrit est sacré. Sans doute d’ailleurs pouvons-nous voir encore aujourd’hui l’influence de cette école de pensée dans le légalisme qui nous oppose à nos voisins anglo-saxons dans la gestion des crises internationales. C’est certes un autre débat…

Mais revenons à ces « lois fondamentales » du royaume de France, établies définitivement au XVème siècle car celles-ci n’imposent pas (et pour cause) que le roi soit catholique ou protestant, du moment qu’il est chrétien.

C’est là que cela se complique car le roi de France de l’époque, Henri III, est plus porté sur les jeunes éphèbes que sur les dames et est, ainsi, dépourvu de postérité. De plus, ce catholique adopte une attitude accommodante avec les protestants. Sa tiédeur suscite les réactions des catholiques les plus résolus qui créent la « Sainte Ligue » en 1576 et, sous les ordres du Duc de Guise, s’agitent afin de faire pression sur le pouvoir. Car, si Henri III venait à ne pas avoir d’héritier mâle (ce sera d’ailleurs finalement le cas), la couronne de France passerait alors à son cousin Henri de Navarre, lequel est, à l’origine, … protestant.

La France n’est pas le seul pays agité par ces soubresauts intenses mais, dans les royaumes anglo-saxons, les luttes de pouvoir y ont un tour moins juridique et plus concret.

Dans les îles britanniques, on n’est pas dogmatique : les femmes ont le droit de régner et leurs héritiers ont autant de droit à la couronne que ceux des souverains mâles. Ainsi le roi d’Angleterre Henri VIII (1491 – 1547) a-t-il fait monter sur le trône sa fille Elisabeth (« Elisabeth 1ère »). Celle-ci excite pourtant la haine des Français et des Espagnols à un double titre. Protestante, elle persécute la minorité catholique anglaise. Ensuite les Français la considèrent comme une usurpatrice : elle est la fille qu’Henri VIII a eu avec sa deuxième femme (il en a eu 6 !) Ann Boleyn dans le cadre d’un mariage non célébré par le pape, lequel avait refusé qu’Henri VIII répudiât sa première femme Catherine d’Aragon. Le divorce ou la répudiation n’étant en effet pas accepté par l’Eglise depuis au moins six siècles, le pape avait émis quelques doutes sur l’argument du roi d’Angleterre selon lequel le premier mariage n’avait pas été consommé malgré… 20 ans de vie commune ! Henri VIII avait alors passé outre, se convertissant au protestantisme et provoquant le schisme entre l’Eglise romaine et l’Eglise d’Angleterre. Une telle indiscipline vis-à-vis du Saint Père avait violemment choqué les consciences françaises.

Mais la situation est rendue encore plus confuse par le fait qu’Elisabeth 1ère est à son tour sans postérité. Et à sa mort, la couronne d’Angleterre, en vertu des coutumes dynastiques locales, risque de passer à sa cousine Marie Stuart, actuelle reine d’Ecosse depuis 1542, veuve du roi français François II et qui est, elle, … catholique !

Cela n’est pas totalement acquis, cependant, car en Ecosse, les nobles protestants ont chassé Marie Stuart du trône en 1568 pour y installer à sa place son fils, protestant, Jacques VI. Menacée, Marie Stuart a dû trouver refuge auprès de la reine d’Angleterre, Elisabeth 1ère qui l’a accueillie charitablement… tout en l’emprisonnant. Sage précaution car Marie Stuart n’a de cesse de comploter pour renverser la monarchie protestante anglaise : elle tente de correspondre avec la France, entretient des espions, fomente et coordonne secrètement des actions et des projets de coups de main pour effectuer un putsch. Elle constitue une menace permanente pour Elisaberth 1ère qui, en dépit des pressions de ses plus proches conseillers, refuse de l’assassiner froidement. Or une loi de 1584 punit de mort la complicité, même passive, dans une tentative de régicide. Aussi Marie Stuart a-t-elle été mise au secret au château de Tutbury, une bâtisse vieillotte, froide et malodorante depuis laquelle elle ne parvient plus, depuis quelque temps, à recevoir des nouvelles de l’extérieur ni à en transmettre...

Ainsi l'Europe des années 1580 est-elle un vaste théâtre d'affrontements où l'Espagne est le pint d'ancrage du catholicisme, où l’Angleterre est la championne du camp protestant mais est menacée de passer aux mains d’une souveraine catholique écossaise tandis que la France est une terre catholique déchirée et affaiblie qui est proche d’être gouvernée, au contraire, par un roi protestant de Navarre.

C’est compliqué, je le reconnais et je vous remercie d’avoir poursuivi aussi attentivement votre lecture jusqu’ici. Reprenez votre souffle, c’est maintenant que va se nouer l’intrigue…

Vers la fin de 1585, un énième complot se monte à l’instigation de la France contre la reine d’Angleterre, Elisabeth 1ère. Il s’agit ni plus ni moins que d’assassiner la souveraine britannique, de libérer par la force Marie Stuart (emprisonnée depuis 1568, soit 17 ans), de provoquer le soulèvement de la noblesse catholique anglaise et, simultanément de faire débarquer une armée espagnole sur les côtes de la mer du Nord ! Mais un problème de taille demeure : Marie Stuart, dans son château de Tutbury, n’est au courant de rien. Nul courrier ne lui parvient et, bien évidemment, ce projet ne peut avancer sans son assentiment.

C’est le projet de plus grande envergure qui ait jamais été monté. Il met en scène divers personnages d’action à la conscience trouble. Il y a notamment John Ballard, un prêtre anglais en exil en France ainsi qu’un jeune ecclésiastique anglais formé au séminaire anglais de Reims du nom de Gilbert Gifford.

Pour trouver l’âme damnée qui servira de spadassin dans le sombre projet d’assassinat d’Elisabeth 1ère, Ballard se rend, déguisé, en Angleterre et approche un noble catholique rebelle du nom de sport de raquette : Babington, lequel adhère avec enthousiasme au projet. Mais comment en informer Marie Stuart ?

Les conjurés sont alors servis par la chance. A Noël 1585, Marie Stuart est en effet transférée au château de Chartley Hall, dans le Stafforshire : une bâtisse agréable en pays bocager. Toute communication reste toutefois étroitement contrôlée et toute chose provenant de l’extérieur est méticuleusement fouillée, jusqu’au linge de maison. Mais c’est précisément des environs de Chartley Hall que le jeune prêtre Gilbert Gifford est originaire : il connaît bien le pays, les sympathies politiques de chacun et notamment celles du patron de la brasserie locale, lequel achemine régulièrement de la bière pour approvisionner le château.

C’est l’occasion. Gifford organise un réseau d’acheminement de lettres depuis l’ambassade de France à Londres jusqu’à la brasserie de Chartley. Puis, là, les lettres sont roulées dans un tube de bois glissé dans un tonneau. A l’intérieur du château, les serviteurs de Marie Stuart subtilisent le tube et le tour est joué ! Au bout de quelques jours, Marie Stuart reçoit ainsi sa première lettre, une missive de son correspondant en France Thomas Morgan, vieille d’un an et restée jusqu’ici en souffrance à Londres, faute de moyens pour l’acheminer. Marie Stuart y répond alors par le même moyen. La mise en œuvre de la conspiration peut commencer…

Nous sommes maintenant à la mi-1586. Marie Stuart, informée de la conspiration, prend le risque d’écrire à Babington le 25 juin et celui-ci lui répond le 6 juillet en lui donnant des détails : « Nous éliminerons l’usurpatrice envers laquelle l’excommunication nous a déliés de toute fidélité. Six gentilshommes de mes amis exécuteront la tragédie, poussés par leur zèle pour la religion catholique et par leur dévouement pour Votre Majesté ». Marie dicte alors à ses secrétaires une réponse à Babington, le 17 juillet. Elle la dicte en français, sa langue maternelle, et ses deux secrétaires la traduisent en anglais puis la « chiffrent », c’est-à-dire la rédigent en code secret. « Ces choses étant ainsi préparées, dit la lettre, et les forces, tant dedans qu’au-dehors du royaume étant prêtes, il faudra alors mettre les six gentilshommes en besogne et donner ordre que, leur dessein étant effectué, je puisse (immédiatement) être tirée d’ici ».

Mais en réalité, depuis le début, un homme redoutable tire les ficelles dans l’ombre : il s’agit de Walsingham, le chef de ce que l’on peut appeler la police secrète d’Elisabeth 1ère, un genre de Richelieu, de Fouché et de Vidocq réunis à la cour d’Angleterre. Génial précurseur de l’activité d’espionnage, l’homme défend la cause du protestantisme élisabéthain par tous les moyens et d’abord par l’achat des consciences et des informations. Il est même parvenu à faire infiltrer l’un de ses agents au Vatican ! « Le renseignement ne se paie jamais trop cher » aime-t-il à répéter malgré les réticences d’Elisabeth, fort économe.

De fait, c’est grâce à Gilbert Gifford, un agent double qui lui est en fait entièrement dévoué, qu’il a pu être mis au courant du projet d’assassinat. Walsingham a alors proposé le transfert de Marie Stuart dans le château de Chartley Hall pour profiter des connaissances de Gifford dans la région. Walsingham a parallèlement fait corrompre le livreur de bière et ce sont ses services qui, dès qu’ils sont informés d’un nouveau message, le subtilisent dans le tonneau, le copient, le décryptent, puis l’y replacent avant d’en informer leur chef !

Depuis le début, Walsingham est donc au courant de tout. Le piège s’est bel et bien refermé sur les conjurés et sur Marie Stuart. Dans les jours qui suivent la réponse de Marie Stuart à Babington, tous les membres du complot sont arrêtés et enfermés dans la sinistre Tour de Londres et, le 15 août 1586, c’est le tour de Marie Stuart et de ses secrétaires, tenus jusque-là dans l’ignorance des derniers développements. Les papiers et les bijoux sont saisis, les coffres sont ouverts, les suspects sont interrogés. Babington et ses complices craquent, ils avouent tout mais sans mettre en cause Marie Stuart. La reine Elisabeth est horrifiée : ses conseillers tiennent-ils enfin le motif qui va leur permettre de liquider cette prisonnière encombrante qui n’a jamais cessé ses activités de sédition et qui a, cette fois, directement projeté son assassinat ?

Pas tout à fait car, si Babington et les secrétaires reconnaissent expressément les copies des lettres qu’ils ont écrites, y compris la « lettre sanglante » du 17 juillet 1586, les originaux sont introuvables : Babington les a entièrement détruits.

Qu’importe. Le 20 septembre, Babington et ses complices sont affreusement suppliciés en place publique et Elisabeth 1ère autorise, après beaucoup d’hésitation, la constitution d’une haute commission de 36 membres (dont Walsingham) chargée de statuer sur la culpabilité de Marie Stuart.

Le procès de celle-ci s’ouvre le 14 octobre 1586 et va durer deux jours. Compte tenu des éléments rassemblés contre elle, Marie Stuart est condamnée d’avance, elle le sait. Elle va tenter néanmoins de se défendre. Elle réfute d’abord la compétence de la Commission avant de l’accepter puis va nier l’évidence : non, elle ne connaît pas Babington et n’a jamais entendu parler de lui, même quand on lui produit l’original du courrier que celui-ci lui avait adressé. Sa mauvaise foi, cependant, n’est pas sans une certaine portée : Marie Stuart, qui sait que Babington (qui est mort sans l’avoir accusée) détruisait les originaux de toutes les missives, ne reconnaît aucunement avoir écrit les lettres dont on lui produit des copies. Elle affirme que ces missives ont de toutes façons été rédigées par ses deux secrétaires de leur propre initiative, lesquels lui ont volé son « chiffre » (son code secret). Ses juges insistent : sans les écrire, elle est à l’origine des courriers. Marie Stuart persiste : pour le prouver, qu’on lui montre des originaux de sa main !

La conviction des juges est néanmoins déjà faite (et les archives espagnoles, à la disposition des historiens actuels le confirment : Marie Stuart était bel et bien au courant du projet d’assassinat d’Elisabeth 1ère et elle a cautionné et appuyé le complot).

Mais parallèlement, Marie Stuart joue aussi sur le registre juridique : sa dignité de reine d’Ecosse, couronnée même si elle a été chassée du trône par la force, lui permet d’échapper à la juridiction de la reine d’Angleterre. C’est effectivement le point faible de la procédure : le cas d’un souverain jugé par un tribunal n’a, à cette date, aucun équivalent. Le seul exemple est celui de Conradin, roi de Sicile détrôné et condamné à mort en 1268 sur ordre de son vainqueur Charles d’Anjou. Il s’agit là d’une forme d’immunité telle qu’en prévoit nos constitutions modernes, mais fondée, à l’époque, sur des motifs essentiellement religieux : le sacre par un dignitaire ecclésiastique donne à tout souverain un caractère, précisément, « sacré » mettant théoriquement sa personne à l’abri des jugements et peines applicables au commun des mortels. 

Ne nous méprenons pas sur le terme de « procès » que l’on peut appliquer à ces auditions. Nos sociétés juridicisées modernes s’offusqueraient de l’absence d’avocats, de l’absence de preuve matérielle irréfutable, de l’absence de débat contradictoire. Mais le déroulement du procès est pourtant conforme au « droit » de l’époque : on juge sur les éléments que l’on possède et l’accusé est libre de se défendre et de discourir avec ses juges (et Maire Stuart ne s’en privera pas).

Du reste, au final, Marie Stuart défend fermement la cause des catholiques anglais et fait reposer l’existence du complot sur le comportement des protestants eux-mêmes : « Si des catholiques ont voulu me libérer, c’est parce qu’ils sont honteusement traités et opprimés dans ce pays et réduits au désespoir ».

Le 15 octobre 1586, par 35 voix sur 36, Marie Stuart est déclarée coupable de trahison et de tentative de régicide. Une seule peine est applicable : la mort.

Mais l’affaire n’est pas close. Va en effet s’ouvrir une intense période de tractations diplomatiques. Vous imaginez sans doute naïvement que, dans ce contexte, les royaumes catholiques vont tenter d’obtenir la grâce de Marie Stuart tandis que les monarques protestants vont vouloir sa mort ?

Que nenni ! Cela est moultement plus compliqué car ceux qui veulent la peau de Marie Stuart ne sont pas forcément ceux que l’on croit…

La protestante Elisabeth 1ère, elle, affiche sa consternation et laisse entendre que si sa cousine implore son pardon, elle se laissera fléchir. Elle est disposée à la grâce. Cette mansuétude n’est pas partagée par Jacques VI, roi d’Ecosse, fils de Marie Stuart et protestant. Il sait qu’il n’est roi que parce que sa mère a été détrônée et manifeste d’autant moins d’ardeur à intervenir que sa mère a menacé de le déshériter s’il ne se convertit pas au catholicisme (ce qu’il n’a nullement l’intention de faire !). Malgré quelques efforts diplomatiques de bon aloi, Jacques VI caractérise sa positon par cette formule pittoresque et bien adaptée : « Puisqu’elle a brassé cette bière, qu’elle la boive ! ».

Cette perspective de déshéritement est, curieusement, à l’origine de la tiédeur que manifeste également le roi d’Espagne Philippe II. Car si il était prêt à défendre vaillamment le catholicisme en faisant débarquer des troupes en Angleterre, il était aussi le… légataire désigné par Marie Stuart pour récupérer la couronne d’Ecosse au cas où le fils de celle-ci, Jacques VI, persisterait à rester protestant… Dès lors, l’espagnol Philippe II, qui n’aime guère Marie Stuart personnellement, joue la montre, attendant son exécution pour faire ensuite valoir ses droits à la couronne d’Ecosse !

Ce sera donc à la France catholique d’Henri III de monter au créneau pour tenter de fléchir la sentence d’Elisabeth 1ère. Le roi Henri III mesure les paramètres de la question : après tout, Marie Stuart est la veuve de François II, frère aîné d’Henri III et ce dernier a connu sa belle-sœur tout petit à la cour de France. Et Marie est, de plus, également la cousine germaine d’Henri de Guise, chef de file des « ultras » de la Ligue : on ne peut faire moins que de ne pas mécontenter ce personnage.

Mais une intervention éventuelle, toutefois, doit être mis en regard avec les bonnes relations qu’il faut nécessairement entretenir avec l’Angleterre si, d’aventure, Henri III mourait et laissait le trône de France au protestant Henri de Navarre (futur Henri IV). Tout cela est bien compliqué.

Henri III suggère donc une porte de sortie honorable pour chacune : Elisabeth gracierait Marie Stuart qui, en contrepartie, renoncerait au trône d’Ecosse pour venir trouver asile en France. Tout l’art de la diplomatie française, quoi !

Peine perdue. Elisabeth 1ère est au contraire très irritée par ces démarches dilatoires et par les suggestions françaises. Elle répond vertement à Henri III en lui rappelant que, dans le ballet diplomatique complexe de l’époque, l’Angleterre protestante aide en réalité le roi de France catholique contre les menées agressives de l’Espagne et les agitations des ultras de la Ligue. Henri III bat prudemment en retraite… 

L’opinion anglaise, elle, s’impatiente. Le 18 novembre 1586, Marie reçoit notification officielle de la sentence. Le 16 décembre 1586, elle écrit une lettre indiquant qu’elle sera heureuse de trouver enfin un dénouement au « long et ennuyeux pèlerinage » qu’a été sa vie.

La perspective d’une exécution publique, en réalité, pèse lourdement sur la conscience d’Elisabeth 1ère . Elle envisage un assassinat pur et simple dans la prison : une option vite abandonnée devant l’indignation du geôlier anglais !

Elle signe finalement l’ordre d’exécution le 1er février 1587 avant de disgracier ensuite son secrétaire en affectant de faire croire qu’elle a marqué son accord par inattention.

Le 8 février 1587, à 8 heures du matin, au château de Fortheringay, la tête de Marie Stuart tombe au troisième coup de la hache du bourreau.

Quelques jours plus tard, Elisabeth 1ère transmet à Jacques VI d’Ecosse ses regrets pour ce « malheureux accident ».

Non, en matière de machination, de mensonges, de tractations, de mauvaise foi et de raison d’Etat, le XXème siècle n’a décidément rien inventé. En revanche il a remplacé la hache par la chaise électrique : une avancée majeure, reconnaissons-le, dans l’histoire des sciences de l’industrie et de l’humanité…

Bonne journée à toutes et à tous.

 

La Plume et le Rouleau © 2003

 

Et pour d'autres mstères et secrets, lisez La cinquième nouvelle...

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KLEIN 31/12/2010 11:01


Bonjour.
J'aime beaucoup vos rubriques historiques. je vous adresse ce courriel juste pour rectifier une petite erreur qui s'est glissée dans le texte sur Marie Stuart dans le paragraphe suivant: Mais la
situation est rendue encore plus confuse par le fait qu’Elisabeth 1ère est à son tour sans postérité. Et à sa mort, la couronne d’Angleterre, en vertu des coutumes dynastiques locales, risque de
passer à sa cousine Marie Stuart, actuelle reine d’Ecosse depuis 1542, veuve du roi français Henri II (le père d’Henri III) et qui est, elle, … catholique !

En effet, Marie Stuart n'était pas veuve d'Henri II comme c'est écrit, mais de François II, fils d'Henri II !!!

Au plaisir de vous lire bientôt.

Jean-Pierre


Hervé 31/12/2010 16:25



By jove, ainsi que le dirait un célèbre Ecossais de BD belge !


Mille excuses pour cette grossière erreur, que je rectifie derechef dans la chronique et grâce à vous.



jennifer 31/12/2009 14:30


isabelle d'aragon première épouse d'Henry VIII!!!!!!!!!!!!! c'est plutôt Catherine


Hervé 02/01/2010 15:12


Exact, Isabelle, c'est la mère de Catherine
Je rectifie
Merci


une khâgneuse 02/12/2007 15:17

merci beaucoup pour toutes ces infos qui m'aident beaucoup à mieux comprendre le programme d'histoire de l'ENS que je TACHE de travailler...

Hervé 26/02/2009 14:57


Bravo et bonne chance !


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