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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1785 : L'incroyable AFFAIRE DU COLLIER (1)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 7 Mars 2005, 13:28pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s de ces chrniques historiques,

Amateurs d’histoires courtes : passez votre chemin, le thème d’aujourd’hui comporte trop d’éléments et de rebondissements pour être traité à la légère. Je vous invite dans un nouveau voyage dans le passé : dans ce XVIIIème siècle qui sera celui de la Révolution...

Ce qui vous y attend ? De riches princesses et des nobles désargentés, des prodigalités extravagantes et une cupidité incroyable, des désirs incontrôlables et des plaisirs inavoués, des affaires d’état et des histoires de c…, de pieux mensonges et de basses trahisons, de l’arrivisme forcené et de la naïveté invraisemblable, de l’argent par brassées et des dettes par monceaux. Mais les personnages de l’intrigue, tour à tour chanceux et malchanceux, glorieux et déchus, riches et pauvres, plein d’espoirs et pleins d’amertume sont, et c’est ce qui est incroyable, strictement authentiques. Au-delà de l’anecdote, ils incarnent les fastes et les tares d’une monarchie française irrémédiablement déclinante dont les turpitudes accumulées provoqueront bientôt la chute. Les prix seront indiqués en euros pour mieux fixer les idées quoique la monnaie de l’époque fût la « livre tournois » dont la valeur, en euros constants, reste évidemment très approximative. On en profitera aussi pour une (modeste) découverte du droit pénal médiéval.

Nous sommes donc en mars 1785, il y a 220 ans tout rond et le rideau de cette chronique se lève sur une scène bien étrange.

Nous voici à l’ « hôtel de Rohan », un immeuble situé (encore aujourd’hui) dans le centre de Paris (rue Vieille-du-Temple) et ainsi nommé car il appartient à l’illustre famille du même nom, les Rohan, dont nous parlerons plus loin. Dans les appartements du cardinal de Rohan se trouvent celui-ci, la comtesse Jeanne de la Motte et sa nièce Mademoiselle de la Tour ainsi qu’un personnage étrange du nom de Joseph Balsamo, qui se donne le surnom de « Comte de Cagliostro ». Il s’agit d’une de ces séances de spiritisme dont ce « mage » a l’habitude. La jeune fille se place au milieu d’un cercle de 30 bougies. Elle est vêtue d’une robe blanche et d’un tablier tissé d’argent et brodé d’un soleil et de signes cabalistiques. Elle s’agenouille et récite des prières tandis que Cagliostro, une épée à la main, se met à marcher autour de la pièce en agitant l’arme au-dessus des têtes. Il lui demande maintenant ce qu’elle voit dans la carafe d’eau placée devant elle. « Une femme enceinte habillée de blanc » répond la « médium ». « C’est la reine ! » affirme Cagliostro (Marie-Antoinette enceinte du futur « Louis XVII »). Après divers autres questions, il conclut : « La reine va accoucher heureusement d’un fils ». Le cardinal de Rohan se met à pleurer de joie. La prédiction le comble : certes le royaume va avoir un deuxième héritier (on ne sait pas encore que le premier, Louis-Charles, mourra en 1789) mais cela, il s’en moque. Ce qui lui importe c’est que la reine ne mourra pas en couches. C’était sa principale préoccupation. Pourquoi ? Par bonté d’âme ? Pas précisément…

Cette scène baroque a de quoi nous surprendre de la part de protagonistes que l’on croirait sensés et honorables sous tous rapports. C’est pourquoi il est nécessaire de planter préalablement le décor de la société de l’époque afin de comprendre les raisons des agissements de ces individus. Leur comportement obéit en effet à la logique du contexte historique de cette époque pré-révolutionnaire.

D’une façon simplificatrice (et donc très imparfaite), l’on peut dire que l’Ancien Régime (la période de 1000 ans qui va de l’avènement de Hugues Capet en 987 à la Révolution Française de 1789) est une société caractérisée par une faible mobilité sociale puisque le statut de chaque individu y est déterminé par sa naissance, c’est-à-dire, dans les faits, par le statut de ses ancêtres. Dans cette société figée, il est bien difficile de devenir autre chose que ce que furent ses aïeux et, à l’inverse, si l’on a déchu, l’on aura à cœur de tout faire pour retrouver le lustre familial précédent.

Les laïcs se divisent ainsi en deux « ordres » : la noblesse et la roture. Aux nobles revenait originellement le devoir de combattre aux côtés du souverain pour défendre le pays. Cette obligation va progressivement disparaître au long des siècles, face aux nécessités de disposer de troupes de plus en plus nombreuses que la seule noblesse (entre 5 et 10 % de la population française en 1789 selon des estimations imprécises) ne peut fournir. La noblesse va cependant conserver le droit de posséder des terres et donc de toucher les revenus de celles-ci. Les roturiers, eux, n’ont, depuis l’origine, pas à combattre. Mais ils doivent travailler (sur des terres qu’ils peuvent éventuellement posséder mais cela est rare) et, en tout état de cause, sont astreints à l’impôt, reversé à l’Eglise, au propriétaire de la terre et au Roi selon une fiscalité complexe et variable. A partir du XIVème siècle (avec le développement du commerce) puis au XVIème siècle (avec les Grandes Découvertes) apparaissent des roturiers qui se sont enrichis et vivent dans les grandes villes (les « bourgeois »). Leur ambition, forcément, est d’échapper à l’impôt et donc d’acquérir des titres de noblesse. Pour cela, ils vont acheter ces titres ainsi que des « charges » (des fonctions d’officiers publiques) que la monarchie, trop dépensière, va spécifiquement créer afin de les vendre et de renflouer ses caisses.

Que l’on ne croit donc pas que tous les nobles sont riches : il y en a de fortunés comme il y en a de pauvres et, lors de la convocation des Etats Généraux de 1789 par Louis XVI, de nombreux nobles désargentés décideront de siéger aux côtés des roturiers parmi le « Tiers Etat ». L’ambition de la bourgeoisie, fraction minoritaire du Tiers Etat, à l’inverse, est de rejoindre la noblesse pour y cumuler tout à la fois l’aisance financière que procure l’absence de fiscalité et le prestige social que donnent les privilèges attachées à cet ordre.

Les clercs, eux, forment un ordre spécifique, astreint plus ou moins à l’impôt en fonction des exemptions obtenues et surtout, ne dépendent pas hiérarchiquement du roi mais du Pape. En cas de litige judiciaire, tout jugement d’un clerc échappe à la justice du royaume. Car, il faut bien le comprendre, l’Ancien Régime est un système effroyablement compliqué au plan fiscal, légal et réglementaire. Une multitude de statuts personnels (ordres, corporations, jurandes, offices…), de monnaies, de poids, de lois, de régimes juridiques, d’impôts (mais aussi de langues !) coexistent au sein d’un même royaume. Quant aux finances de celui-ci, elles se confondent avec la cassette personnel du souverain : la terre du royaume elle-même, et donc les revenus qu’elle produit, est sa propriété et ses habitants sont ses « sujets ». A cette époque, les « frais de bouche » du couple royal ne font donc pas l’objet de contrôle…
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En revanche ils font l’objet de remontrances de la part de ceux que nous appellerions aujourd’hui des « technocrates » (les ministres du roi tels que Calonne, Maupeou, Maurepas, Vergennes …) et, bien sûr, mécontentent fort le peuple. Dans une France des Lumières où commence à émerger l’idée que les gouvernants doivent être, d’une manière ou d’une autre, choisis et contrôlés par les gouvernés, la contestation progresse. Louis XVI ne le comprend pas. Pour lui, une monarchie constitutionnelle n’a aucun sens et la France ne peut être concernée par un autre régime que celui qui y a cours depuis mille ans. Dans les années 1780, la rigidité d’une monarchie de droit divin devient donc de plus en plus inadaptée à une nation qui est en pleine modernisation mais où :

- une fraction de la population détient le pouvoir économique (la bourgeoisie commerçante et industrielle qui paie ses impôts) ou intellectuel (les fonctionnaires, les magistrats) sans avoir les leviers politiques

- une autre (la haute noblesse) gouverne en s’auto-recrutant dans le cénacle d’une caste fermée, vit de rentes et de privilèges aux dépens des premiers et compte bien ne pas renoncer à son train de vie

- tandis que, enfin, la majorité de la population continue de trimer sans espoir de mobilité sociale. « Qu’est-ce que le Tiers Etat ? dira l’abbé Sieyès aux Etats Généraux de 1789. Tout ! Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien ! » Voilà un homme qui avait le sens de la formule.

C’est donc dans le carcan rigide d’une France qui s’apprête à passer brutalement de l’archaïsme à la modernité que se situent les protagonistes du BDJ de ce jour. Pour mieux comprendre l’étrange scène du début et comprendre comment l’on y a abouti, je vous les présente tour à tour par une courte biographie.

Voici d’abord le cardinal de Rohan : une famille prestigieuse, une réputation sulfureuse, des habitudes dispendieuses, des relations malheureuses…

Louis René Edouard de Rohan est issue d’une très ancienne famille noble (une « maison ») bretonne dont le fondateur officiel est le mythique souverain de Bretagne Conan Mériadec. C’est la famille même d’Anne de Bretagne, reine de Bretagne et de France et épouse de Charles VIII. Les rois de France François 1er et Henri IV comptèrent également des membres de la famille de Rohan parmi leurs aïeules. Aussi les princes de Rohan obtinrent-ils de Louis XV le droit, dans les préséances de la noblesse, de venir tout de suite après les princes du sang et juste avant les ducs et pairs de France, provoquant naturellement la rancune tenace de ces derniers. « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis » est la (modeste…) devise familiale.

Le prince Louis est né en 1734 (en 1785, il aborde donc la cinquantaine) et a été très tôt promis à la carrière ecclésiastique quoique, il le reconnaisse lui-même, il n’ait jamais eu la vocation… Durant les premières années de sa vie, il ne s’occupe que mollement de l’archevêché de Strasbourg dont il est coadjuteur. Nommé ambassadeur en Autriche (1772 – 1774), il se signale plutôt par des fêtes ostentatoires, un comportement provocateur et des aventures galantes qui scandalisent les austères autrichiens et la famille des Habsbourg. Quand aux membres de son personnel, ils se livrent à des activités de contrebande… La reine Marie-Thérèse de Habsbourg, mère de Marie-Antoinette (laquelle a été mariée à 15 ans, en 1770, au dauphin français, futur Louis XVI) le déteste. Rohan, complètement incompétent au plan diplomatique, revient donc rapidement à Versailles (pour de nouvelles fêtes). Mais, de son séjour autrichien, il conserve un handicap vis-à-vis de Marie-Antoinette : celle qui devient reine à 20 ans en 1775 (Louis XVI monte sur le trône) lui voue une méfiance tenace. Elle affecte ostensiblement de le dédaigner et, clairement, Rohan comprend qu’il est l’objet d’une disgrâce. Il en est mortifié et cela lui semble, pour un prince de son rang, proprement intolérable et même temps que très préjudiciable à sa carrière.

En 1779, Rohan devient Prince-Evêque de Strasbourg (hoplà !) et mène alors un train de vie dispendieux et très au-dessus de ses moyens. Pour faire face à ses dettes, il intrigue afin d’obtenir la possession d’autres abbayes lui procurant des revenus. En 1780, il fait connaissance en Alsace d’un personnage louche : un aventurier du nom de Joseph Balsamo et qui se fait appeler le « comte de Cagliostro » (ci-dessous).

Cagliostro : un nom de théâtre pour un personnage de carnaval, mi-gourou, mi-guérisseur mais bateleur de génie et faussaire magnifique. L’homme a été chassé de Saint-Pétersbourg, de Varsovie puis de Vienne avant d’échouer à Strasbourg. Il mène grand train sans que l’on sache l’origine de sa fortune. Il prétend être né dans une pyramide égyptienne. Il dit disposer de connaissances et de pouvoirs de guérison par simple imposition des mains. Il visite les pauvres et organise des banquets où se presse la bonne société locale, à la fois outrée et follement excitée par ce bizarre messie. Il prétend connaître le passé et prédire l’avenir. Il prétend aussi (surtout) pouvoir faire grossir les diamants et transmuter le plomb en or… Rohan se met à le fréquenter assidûment. « Il me rendra le prince le plus riche d’Europe ! » s’écrie-t-il. Le charlatan se met à exercer alors un tel ascendant sur le cardinal que même les amis de celui-ci s’en émeuvent. Sans succès. Si Rohan n’est pas sot, il est étonnamment crédule… En 1781, le prince-cardinal de Rohan croise le chemin d’une demoiselle Jeanne de la Motte, une jeune aristocrate sans ressource mais qui est la protégée de la marquise de Boulainvilliers...

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Voici donc qu’entre en scène Jeanne de la Motte : l’aventurière prête à tout, maniant la séduction et l’intrigue au bénéfice de sa propre ascension. D’où vient-elle et jusqu’où veut-elle aller ?

Il faut savoir que le roi Henri II (dynastie des Valois, 1519 – 1559 et fils de François 1er), s’il eut 10 enfants avec sa femme Catherine de Médicis, fut également un coureur de jupons invétéré. De ces fredaines, il eut notamment un fils naturel qu’il fit « baron de Saint-Rémy », dans l’Aube. Les descendants de ces barons de Saint-Rémy, pourvus d’importantes terres, firent surtout parler d’eux par le brigandage et les rapines auxquels ils se livrèrent, après avoir dilapidé leurs biens et vu leurs terres être récupérées par le roi. En 1762, le dernier de ces aristocrates déclassés mourut à Paris à l’Hôtel-dieu, laissant, à Bar-sur-Aube, un petit garçon et deux fillettes que leur mère, bientôt, abandonna également pour partir avec un soldat. Laissés totalement seuls, les enfants habitèrent dans un taudis et vécurent de mendicité avant d’être recueillis et aidés par un curé local et la marquise de Boulainvilliers, épouse du prévôt de Paris et qui avait un château non loin de là. Emue par cette détresse et alarmés que des descendants (même lointains et illégitimes) d’un roi de France pussent être tombés si bas, la marquise obtint alors du roi, pour eux, une pension annuelle, certes modeste, de 4 300 euros. Cela permit alors de mettre les enfants au pensionnat, afin de les diriger vers la vie religieuse pour que, définitivement, l’on n’entendît ensuite plus parler cette lignée…

Peine perdue. La fille aînée, Jeanne décide un jour de s’enfuir du couvent et, avec sa sœur, rejoignent une auberge minable et crasseuse, la Tête Rouge, à Bar-sur-Aube où elles s’installent quelques temps. Son obsession : rentrer en possession de ses titres, de ses terres, bref retrouver un lustre digne d’une descendante des Valois. « Elle n’avait pas ce qu’on appelle de la beauté, juge l’un de ses contemporains. Elle avait la taille médiocre mais svelte et bien prise, elle avait des yeux bleus pleins d’expression et (…) un sourire enchanteur ». Pas de beauté, selon les canons de l’époque, mais du charme : Jeanne va en user. Pour parvenir à ses fins, elle épouse d’abord un officier de gendarmerie, La Motte puis prend un amant, Rétaux de Villette (ancien gendarme également, ci-dessous) avant de partir pour Versailles afin de renouer avec la marquise de Boulainvilliers. Celle-ci obtient un poste avantageux pour son époux, qui y est nommé par erreur avec le titre de « comte ». Elle la présente ensuite un jour d’été 1781 au… cardinal de Rohan. Jeanne en devient alors la maîtresse occasionnelle. Villette l’indique dans ses mémoires : « il fut convenu qu’un amant comme celui-ci n’était pas à négliger ».

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Du charme, une ambition effrénée, une absence totale de scrupule et un aplomb inébranlable : Jeanne se fait dorénavant appeler la « comtesse Jeanne de la Motte-Valois » !

Malheureusement pour la « comtesse » Jeanne de la Motte, sa protectrice, la marquise de Boulainvillers, vient à mourir à la fin de 1781. A ce moment, Jeanne est alors, financièrement, dans une situation précaire. Elle loue un modeste meublé dans un hôtel minable de Versailles. Sa propre femme de chambre, sur ses économies, est obligée de la nourrir. Jeanne de la Motte, en effet, dépense son maigre argent dans des toilettes et l’entretien d’un personnel qui doivent donner l’apparence d’un train de vie digne de son nom. Le jour, elle se promène dans le parc du château afin de tenter de rencontrer des courtisans. La nuit, elle revient dans son « garni » où elle est, en réalité, d’une pauvreté cruelle. Elle est endettée pour plus de 6 000 euros auprès de son hôtelier et, quasiment chassée par celui-ci, ne trouve à se loger que grâce à la garantie apportée par le juif Cerf-Beer.

Mais alors que Rohan espère profiter de ses faveurs contre de modestes sommes ou des babioles sans valeur, c’est en réalité elle qui va le manipuler… C’est que Rohan, ecclésiastique libertin, débauché, cynique et blasé a en réalité deux faiblesses. Il est d’abord lui-même affreusement endetté à des niveaux colossaux et commence ainsi à jongler avec certains emprunts pour éteindre d’autres dettes (en finance, on appelle cela de la « cavalerie »). Il est d’autre part obsédé par le désir de rentrer en grâce auprès de la reine Marie-Antoinette afin de relancer une carrière qui, du fait de l’opposition de cette dernière, « plafonne » dirions-nous. Jeanne sent que le cardinal est prêt à tout et à tout croire. N’accorde-t-il pas une confiance aveugle à ce charlatan de Cagliostro, dont la police royale surveille de près les agissements troubles ? Pour Jeanne, il n’y a qu’une solution : s’insinuer dans l’entourage de la reine. Ou le faire croire…

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Quasiment dans le dénuement, elle attire l’attention de la comtesse de Provence (l’épouse du frère du roi) en s’évanouissant un jour devant elle. La comtesse s’informe de son identité et lui obtient une petite pension. Mince succès. Aux abois, Jeanne, en avril 1784, vend la rente à vie dont elle disposait jusque-là pour obtenir un capital immédiat : 26 000 euros. Cela lui permet de tenir quelque temps. Mais après ? Sera-ce de nouveau la misère dans laquelle elle a vécu, étant enfant ? Elle demande audience à Marie-Antoinette : on la repousse, comme tant d’autres solliciteurs. Un jour, elle se jette à ses pieds en lui remettant un « placet » : un mémorandum qui relate ses origines, sa déchéance et qui implore son aide. Marie-Antoinette, surprise, va s’intéresser à cette curieuse aristocrate si peu conventionnelle…

Il est difficile de résumer la personnalité de Marie-Antoinette : nous la dirons jeune (nous sommes en 1784, elle a 29 ans), jolie, impétueuse, frivole, dépensière et manipulée par sa mère et son frère, l’empereur d’Autriche Joseph II.

Les Habsbourg l’ont en effet mariée à Louis XVI en vue d’améliorer les relations entre les deux monarchies. Marie-Antoinette a d’abord séduit le peuple de France qui a aimé sa fraîcheur et son naturel. Elle l’a irrité ensuite par les pressions qu’elle a exercées sur son mari, faisant renvoyer des ministres ou influençant la politique étrangère à l’issue de scènes de ménage invraisemblables. Elle scandalise maintenant tout le monde par le faste de ses fêtes et ses exigences financières sans rapport avec des finances royales dégradées. Car Marie-Antoinette s’ennuie et se distrait, s’abstrait, pourrait-on dire, dans un tourbillon de festivités, de spectacles ou de représentations théâtrales futiles dans lesquelles elle joue elle-même. Dès lors, la pseudo-comtesse Jeanne lui apparaît comme curieuse et divertissante : la reine va la fréquenter quelquefois.

Jeanne va exploiter à fond cette pseudo-connivence. Elle commence par faire croire à Rohan qu’elle fréquente maintenant régulièrement la reine. Pour Rohan, c’est inespéré : voilà l’occasion de rentrer en contact avec Marie-Antoinette. Il presse Jeanne de lui parler et celle-ci entame alors avec le cardinal un jeu d’ « intox » complet : elle prétend que la reine l’a écoutée, qu’elle pourrait être attentive… Par un jeu subtil et très féminin, elle tient Rohan en haleine. Il s’impatiente, supplie, espère… Elle promet, se fait attendre, donne des soi-disant réponses de Marie-Antoinette ambiguës et sibyllines.

Puis Jeanne passe à la vitesse supérieure : elle prétend que Marie-Antoinette ne veut pas rencontrer le cardinal pour ne pas signifier publiquement la fin de sa disgrâce mais que, en revanche, elle est prête à lui écrire ! Les lettres transitent naturellement par elle… Pure affabulation, évidemment. Rohan ne se sent plus de joie. Il exulte et croit sans méfiance les affirmations de Jeanne et la véracité des pseudo-correspondances royales. Une attitude invraisemblable, pourtant, pour un habitué de la fréquentation de la cour et qui, normalement, doit parfaitement savoir ce que s’autorise une souveraine et ce qu’elle ne peut faire : en l’occurrence se laisser aller à une correspondance privée et intime par l’intermédiaire d’une aristocrate déchue arrivée récemment de province.

Mais l’énormité de cette histoire à dormir debout n’étonne pas Rohan, auquel Cagliostro, dans ses séances de divination, promet un avenir de Premier Ministre ! S’il donne à fond dans le panneau, Rohan s’étonne néanmoins que, en dépit de ses courriers, la reine ne manifeste pas plus ouvertement la fin de sa disgrâce. Jeanne a alors une autre idée. Au mois d’août 1784, elle recrute dans les jardins du Palais-Royal, par l’intermédiaire de son mari et de son amant Villette, une jeune femme de petite vertu (on appelle cela une « barboteuse ») qui monnaie ses services et se fait entretenir. Mademoiselle Nicole Leguay, dite la « d’Oliva » est choisie, sans savoir pourquoi, pour sa ressemblance frappante avec Marie-Antoinette. Tout au plus lui indique-t-on sa mission, facile à exécuter : se promener un soir dans le parc du château de Versailles, flâner autour d’un bosquet proche de la statue de Vénus, porter un masque, tendre une rose à un individu qui viendra se jeter à ses pieds, lui murmurer une simple phrase (« Vous savez ce que cela signifie… ») puis disparaître prestement dans l’ombre.

La pauvre fille est morte de trac mais Jeanne la rassure : il s’agit là d’une mission confiée par Sa Majesté afin de « jouer une farce au cardinal de Rohan » et qui lui fera gagner 15 000 livres. Simultanément, elle annonce triomphalement à Rohan qu’elle lui a arrangé un rendez-vous nocturne avec Marie-Antoinette : la discrétion sera évidemment de rigueur puisque la reine portera un masque et que le rendez-vous aura lieu de nuit, près du « bosquet de Vénus ». Signe convenu : Rohan devra remettre une rose à la souveraine… Le cardinal est fou de joie. La rencontre, furtive, a lieu le 11 août 1784 vers 23 heures. Rohan se prosterne aux pieds de celle qu’il croit être la souveraine. L’affaire est dans le sac. Quelques jours plus tard, Jeanne montre à Nicole d’Oliva une pseudo-lettre de félicitations censée émaner de Marie-Antoinette avant de lui donner… seulement 4 000 livres. Cette somme suffit à éponger les dettes de la d’Oliva qui ne demandera jamais son reste. Quant à Rohan, il est convaincu que Jeanne, décidément, est plus que jamais son égérie auprès de la reine. Il lui voue une confiance sans limite et la « comtesse », par étapes successives, va lui soutirer des sommes de plus en plus importantes. Il s’agit d’argent soit-disant avancé à la reine et destinées à ses bonnes œuvres ( !). Plus de 200 000 livres (875 000 euros) vont être ainsi extorquées à ce grand naïf de cardinal pour tomber directement dans l’escarcelle de Jeanne qui, du coup, se met à mener grand train.

Nous voici maintenant en décembre 1784 : l’infernal trio La Motte – Villette décide de monter un grand coup.

Jeanne transmet à Rohan une nouvelle pseudo-lettre de Marie-Antoinette dans laquelle la souveraine demande au prince-cardinal de négocier pour son compte l’achat d’un collier de grande valeur auprès de ses joailliers attitrés, Böhmer et Bassenge. Le cardinal s’étonne : ce collier de grande valeur (1 600 000 livres, soit 7 000 000 euros !) est bien connu car il est d’une telle qualité et d’un tel prix que, de notoriété publique, on sait que le roi a déjà refusé ce caprice à la reine. Le bijou, désormais, reste sur les bras des joailliers qui ne savent plus à qui le vendre ni comment s’en débarrasser. Si Rohan voit comme une faveur insigne cette mission délicate que lui confie la souveraine, il s’interroge sur la façon de la mener à bien sans instruction écrite de la souveraine. Cependant, reconnaît-il, Marie-Antoinette a l’habitude donner des instructions par oral… Il hésite et consulte Cagliostro qui apaise ses craintes : cette mission lui permettra de gravir les échelons qu’il ambitionne !

Dans le même temps, Jeanne de la Motte approche les joailliers : elle leur annonce qu’elle leur fera prochainement rencontrer un haut personnage proche de la cour qui doit acheter le collier pour le compte d’une personne qui veut taire son nom. Les bijoutiers jubilent.

Quelques jours plus tard, Rohan rédige un contrat de vente qu’il transmet à Jeanne de la Motte, laquelle le lui retourne revêtu de mentions « approuvé » et d’une signature : « Marie-Antoinette de France ». Le bijou doit être payé à crédit, en 4 fois, tous les 6 mois, avec un premier terme au mois d’août 1785. Le 31 janvier 1785, Rohan rencontre les bijoutiers qui lui remettent le collier. Le soir même, il le remet à son tour à un homme que Jeanne de la Motte lui dit être un émissaire de confiance de la reine. Il est d’ailleurs porteur d’une missive de sa part. Rohan donne donc l’écrin à cet inconnu qui disparaît dans la nuit. Il a bien quelques inquiétudes mais elles sont vite balayées : d’abord parce que Jeanne lui donne, dans les jours suivants, des lettres dans lesquelles Marie-Antoinette remercie chaleureusement le cardinal de son intercession, ensuite parce que les oracles de Cagliostro se révèlent tous positifs.

En mars 1785, toutefois, Rohan est tourmenté. Il est d’abord sans nouvelles du collier. Par ailleurs, Marie-Antoinette est enceinte et va bientôt accoucher. Or, si elle meurt en couches, c’est vers lui que les bijoutiers se retourneront pour le paiement du collier car ils lui ont laissé, par discrétion, le contrat de vente et, au final, n’ont que lui comme interlocuteur dans cette transaction. Rohan interroge Cagliostro : la reine va-t-elle mourir ? Non, dit le « mage » à l’issue de la fameuse séance de divination du début de cette chronique, elle va vivre. Elle va vivre : donc payer, conclut Rohan avec allégresse !

Rohan ne se doute pas que, dès le premier soir, le collier a en réalité déjà été coupé, découpé, démonté, dispersé. Que les diamants ont été dessertis, parfois avec de vulgaires couteaux, ce qui les a abîmé, par les complices de la Comtesse et qu’il ont été ensuite répartis pour être vendus par petits lots en France (par Villette) ou en Angleterre (par le comte de la Motte). Du fabuleux collier, il ne reste déjà rien et les pierres ont même, globalement, été écoulées au tiers de leur valeur !

Croulant sous l’argent, Jeanne se livre alors à de véritables folies et achète chevaux, voitures, livrées, vaisselles, robes fastueuses ou meubles que transporte le nombreux personnel qu’elle embauche. Pendant ce temps, Rohan attend chaque jour qu’un signe royal l’appelle à la charge de Premier Ministre.

Sans succès.

Au mois de mai 1785, Jeanne annonce au cardinal de Rohan que la reine s’attend à quelques difficultés pour rembourser le premier terme prévu au mois d’août. Puis elle lui dit que, à la réflexion, la reine trouve le bijou trop cher et exige un rabais de 200 000 livres. Le cardinal commence à s’angoisser mais les bijoutiers acceptent et, ô joie, Jeanne annonce alors que la reine, satisfaite, paiera non pas 400 000 mais 700 000 livres en août ! Les bijoutiers envoient alors à la Marie-Antoinette, le 12 juillet, un mot de remerciement. La joie est de courte durée : le 31 juillet, Jeanne annonce à Rohan que la reine repousse la première semestrialité de août à octobre mais verse, en dédommagement, 30 000 livres d’acompte aux joailliers !

Catastrophe, Rohan est effondré et ne sait comment sortir de cette histoire. Il s’en ouvre au banquier Saint-James (qui donnera son nom au quartier actuel de la vile de Neuilly-sur-Seine) pour que celui-ci escompte la transaction. Saint-James n’a rien contre le fait de prêter de l’argent à la reine mais il demande des preu ves matérielles de la créance. Il flaire l’escroquerie et, au final, refuse d’avancer le moindre liard.

Rohan est aux cent-coups. Il s’angoisse et des doutes terribles l’assaillent. Il compare l’écriture de la reine avec celle du contrat de vente : elles n’ont rien à voir. Rohan a l’intuition qu’on l’a trompé, il ne sait pas où se trouve le collier et les bijoutiers s’attendent à être payés. Il redoute le scandale qu’il pressent. Il est fou d’inquiétude car, lorsqu’on entache le nom des souverains, le crime de lèse-majesté et donc la corde ne sont pas loin. Jeanne, elle, part pour Bar-sur-Aube, berceau de ses ancêtres où elle vient d’acheter une propriété. A Paris, la reine ne comprend rien au courrier reçu des bijoutiers. Elle reçoit des informations alarmantes de son plus proche conseiller, le baron de Breteuil, que le banquier Saint-James est venu trouver. Elle en parle au roi. Pour Louis XVI, c’est clair : Rohan a tenté d’escroquer les joailliers en utilisant le nom de la reine afin de renflouer ses finances personnelles.

Le 15 août 1785, alors que le cardinal, en habit pontificaux et doit célébrer la messe royale en l’honneur de la Vierge, il est convoqué à Versailles par le roi. Le souverain, à l’étonnement général, le reçoit à huis clos dans son cabinet. Quant Rohan y entre, il y a là Marie-Antoinette et le baron de Breteuil.

Il l’interroge : où est le collier ? Rohan dit qu’il n’en sait rien. Comment, demande le roi, Rohan peut-il prétendre que le contrat a été signé par la reine ? Les reines ne signent, comme les rois, que de leur seul prénom et jamais d’un titre tel que « de France », tout le monde, à l’époque, le sait ! C’est un faux manifeste que Rohan a présenté aux bijoutiers. Rohan est en pleine confusion. Louis XVI le lui annonce : au sortir du cabinet, dans la Galerie des Glaces, il sera arrêté. C’est ce qui se produit : devant toute la cour assemblée, un lieutenant de police lui met la main au collet, comme un vulgaire bandit !

La stupéfaction saisit toute la cour : un cardinal, prince de l’Eglise et grand Aumônier de France, en habits pontificaux, est arrêté au château de Versailles ! Cette scène défie l’imagination.

Louis XVI entend, par ce coup d’éclat, marquer son autorité et rappeler que, quand une affaire touche la reine, elle touche le roi et donc la France. Il montre également que, en tant que mari, il ne peut laisser l’honneur de son épouse salie. Mais quelle procédure judiciaire engager ?

Louis XVI est persuadé de la culpabilité du grand aumônier. Source ultime et suprême du droit et de la justice (il est, pourrions-nous dire dans un contresens historique, à la fois la Cour de Cassation, le Conseil d’Etat, le Conseil Constitutionnel français et la Cour Suprême des Etats-Unis) le roi dispose ainsi du droit de se saisir de toute affaire pour la traiter lui-même en vertu de la « justice retenue », sans que les tribunaux (« Parlements ») n’interviennent. Mais il dispose aussi du droit de laisser les magistrats s’en occuper, quitte à casser leur arrêt par la suite. Ce que nous appellerions aujourd’hui « l’indépendance de la Justice » et qui nous est chère, n’existe donc pas à l’époque : les magistrts sont donc les premiers contestataires (bien avant le peuple) du système monarchique.

Louis XVI décide curieusement de se montrer libéral. Le roi… offre au suspect le choix de la procédure : s’en remettre à sa justice personnelle ou porter l’affaire devant le Parlement de Paris. Cette décision étonne l’entourage du roi et plonge en fait Rohan dans l’embarras. Il peut conserver cette affaire secrète en tablant sur la clémence de Louis XVI. Mais il craint, de ce fait, la pression de Marie-Antoinette et des ministres qui, eux, pousseront à la plus extrême sévérité à son encontre : l’exil, la confiscation de ses biens ou, au mieux, la Bastille pour le restant de ses jours. Par ailleurs, solliciter la clémence du roi, n’est-ce pas admettre de facto sa culpabilité ? S’il choisit au contraire la voie judiciaire, Rohan choisit alors la publicité des débats. Lui, un cardinal, un prince de grande famille, va devoir s’humilier devant un tribunal de roturiers en déballant ses turpitudes et ses intrigues comme un vulgaire larron. Mais cela, en revanche, peut lui offrir l’occasion de s’expliquer et de démontrer son innocence, lavant ainsi son honneur devant tous. Mais y parviendra-t-il seulement ? En cas d’échec, l’opprobre serait encore plus grande.

Quitte ou double ? Rohan a 3 jours pour se décider.

Il se décidera au prochain épisode.

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