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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1795 : "LOUIS XVII", vrai martyre et faux mystère

Publié par La Plume et le Rouleau sur 8 Juin 2002, 12:35pm

Catégories : #Personnalités célèbres

Mes chers amis,

800 livres rédigés sur le sujet, des dizaines d’hypothèses émises, des informations et de la désinformation, de la crédulité et du mystère, plus de cent imposteurs et mythomanes, des archives consultées mille fois sans succès et d’autres disparues à jamais, des milliers de naïfs et, au final, l’utilisation des techniques scientifiques les plus modernes pour faire aboutir la traque d’un individu qui aura duré plus de deux siècles.

De quoi s’agit-il ?

De ce dont je vais vous parler aujourd’hui, évidemment !

(Après une entrée en matière comme celle-ci, si certains d’entre vous referment ce courrier électronique, je n’ai plus véritablement qu’à me faire moine).

En ce 7 juin 1795, nous sommes entre les murs glacés d’une prison aujourd’hui détruite, celle du Temple, à Paris. Des médecins viennent d’examiner un jeune garçon : il s’agit, dit-on, du second fils du défunt Louis XVI et de son épouse Marie-Antoinette. L’enfant est à l’agonie, atteint d’une tuberculose osseuse que les médecins de l’époque nomment « vice scrofuleux » et qui s’est déclarée chez lui au printemps 1793. Dans quelques heures (le 8 juin 1795, c’est-à-dire demain), il sera mort.

Fin d’une vie (d’un vrai calvaire, en réalité) et début d’un mystère : car Louis XVII (s’il s’agit de lui) est-il réellement mort ce jour-là ? Sa disparition n’était-elle pas curieusement opportune pour des raisons politiques ? Qui aurait pu avoir intérêt à le faire mourir et qui d’autre à le sauver ?

Une précision juridique et un rappel historique, d’abord.

Pour les puristes, appeler cet enfant « Louis XVII » est impropre : si celui-ci détient bien, dès sa naissance et en vertu des critères d’aînesse et de masculinité, le droit de porter la couronne, il n’est pas encore roi stricto sensu puisqu’il n’a pas atteint la majorité, fixée en l’espèce à 13 ans (c’est l’âge auquel Louis XIV devint roi par exemple).

Mais bon, par commodité, nous dirons « Louis XVII » comme la populace…

Le futur Louis XVII, donc, est né le 27 mars 1785. Second fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Louis Charles devient dauphin à la mort de son frère aîné Louis Joseph, le 4 juin 1789. Il est emprisonné avec sa famille le 13 août 1792 et, lorsque son père est guillotiné le 21 janvier 1793, devient, l’héritier de la couronne en cas de Restauration.

Le 3 juillet 1793, le petit prince, déjà malade, est enlevé à sa mère et placé chez un cordonnier du nom de Simon, homme d’un niveau faible qui lui fait endurer une éducation rigoureuse et fruste, sinon obscène. Il y restera jusqu’en janvier 1794 : une période durant laquelle il apprendra l’exécution de sa mère, Marie-Antoinette, le 16 octobre 1793. En janvier 1794, cet enfant (huit ans seulement) est retiré à Simon et emprisonné au Temple dans une pièce obscure et infecte, sans contact avec l'extérieur. Au dehors, c’est l’époque de la « Terreur » de Robespierre.

A partir de l'exécution de ce dernier (juillet 1794) le régime du petit « Louis XVII » s’adoucit heureusement : sa cellule est nettoyée, il reçoit des vêtements neufs et une nourriture convenable lui est servie. Des gardiens différents se relaient chaque jour pour le surveiller. Ainsi, le temps de son emprisonnement, plus de deux cents Parisiens vont défiler devant sa cellule. Beaucoup le connaissent, du reste, pour l'avoir vu aux Tuileries. Mais les traitements inhumains qui lui ont été précédemment infligés ont irrémédiablement brisé, physiquement et moralement le pauvre prisonnier.

De plus en plus malade en dépit des efforts du docteur Desault, médecin-chef de l'Hôtel-Dieu, puis du docteur Pelletan, l’enfant ne tarde pas à s'éteindre, le 8 juin 1795 (il y a 207 ans aujourd’hui presque jour pour jour). Le docteur Philippe Jean Pelletan, en procédant à un examen post mortem, profite alors d'un moment d'inattention de ses collègues pour soustraire le cœur du cadavre. De son côté, Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette est expédiée en Autriche au sein de la famille des Habsbourg.

C’est là que le romanesque prend le relais.

Dès la mort de « Louis XVII », la rumeur inévitable de son évasion se met à courir. L'année suivante, un adolescent, Jean-Marie Hervagault, se fait déjà passer pour le petit roi mais ce n’est en réalité que le fils illégitime d'un prince... de Monaco. Ce n’est que le début.

Les prétendants vont se succéder, une centaine au total. Les plus connus sont Mathurin Bruneau (« baron de Richemont » dont les allégations ne tiendront pas la route longtemps) et surtout le Prussien Karl Wilhelm Naundorff (ci-dessus) : un aventurier faux-monnayeur qui, au début de la monarchie de Juillet, parvient à se faire enregistrer par les autorités néerlandaises, hostiles à Louis-Philippe, sous le nom de Louis-Charles de Bourbon ! Plus fort : d’anciens serviteurs de la famille royale affirment le reconnaître ! Naundorff meurt à Delft, aux Pays-Bas, en 1845 et ses descendants portent depuis lors toujours légalement le nom de Bourbon. Ils constituent de nos jours un foyer d’agitation au sein du milieu royaliste (fort restreint) et prétendent conserver une légitimité dynastique. Ils arguent notamment d’un grand nombre de documents et archives (publics ou privés) dans lesquels de nombreux témoins affirmeraient avoir reconnu Louis XVII en Naundorff. Las ! La plupart de ces pièces ont disparu…

A part ces deux « stars », les prétendus Louis XVII sont légion. On en trouve à travers le monde : New York, Dalmatie, Açores sous le nom portugais de Capeto. Un énigmatique « Monsieur Louis » s'établit aux Seychelles, où un hôtel porte toujours le nom de « Hôtel Louis XVII ». On évoqua aussi un Français émigré en Argentine du nom de Pierre Benoit (rien à voir avec l'écrivain Pierre Benoît) tandis que le pasteur américain Eleazar Williams, un métis iroquois, revendiqua aussi une royale ascendance.

A ce stade, il nous faut procéder à une réflexion de bon sens : à qui profite la thèse de la mort aussi bien que celle de la survie ?

La thèse de la mort sert les intérêts des Révolutionnaires mais aussi… ceux de certains royalistes de l’époque : Louis XVII mort, c’est la légitimité monarchique des bourbons en ligne directe qui est supprimée. Elle sert les intérêts immédiats du frère de Louis XVI, le « Comte de Provence », qui remontera sur le trône en 1814 sous le nom de "Louis XVIII" et ne sera pas pressé d’éclaircir le mystère !

Mais la lignée des Bourbons français s’étant éteinte avec Charles X (frère de Louis XVIII) chassé du trône en 1830, le roi Louis-Philippe (1830–1848), issu de la lignée des « Orléans » trouve également beaucoup d’avantages à la mort du petit Louis XVII, de même que son lointain descendant, l’actuel Comte de Paris !

Suis-je clair ?

La thèse de la survie est, pour sa part, défendue par tous ceux qui trouve un intérêt plus ou moins direct aux prétentions de tel ou tel prétendant (les descendants actuels de Naundorff se verraient assez bien sur le trône de France)... ou à la vente de leurs livres remplies de pseudo-révélations !

Dans ce maquis, quelques historiens ont gardé la tête froide. Surtout, la science est venue au secours de l’enquête historique.

En 1995 des analyses ADN sont menées par les équipes du professeur Jean-Jacques Cassiman de l'université de Louvain, en Belgique, et du docteur Olivier Pascal, du CHU de Nantes. Avec l'autorisation des descendants de Naundorff, les deux généticiens comparent l'ADN mitochondrial d'un humérus provenant de la tombe de Karl Wilhelm Naundorff avec celui de cheveux de Marie-Antoinette et de parents en ligne féminine de la famille de Habsbourg descendant de Marie-Thérèse, sœur de Louis XVII. En effet, cet ADN mitochondrial, différent de l'ADN nucléaire peut facilement être retrouvé en raison de son abondance dans les cellules. Mais il a la particularité de ne se transmettre que par les femmes : une mère lègue sa signature ADN « Mt » à ses enfants, mais seules ses filles la transmettent ensuite à leur propre progéniture. Les résultats de cette expérience sont rendus publics le 2 juin 1998 : il n’y a aucun rapport entre l'ADN Mt contenu dans l'os de Naundorff et les signatures retrouvées chez Marie-Thérèse. La conclusion est sans appel : Naundorff était un imposteur. Au suivant !

A l’initiative d’historien et d’archéologues, une rencontre a alors lieu avec le professeur Cassiman, pour tenter de trouver l’ADN Mt dans la relique desséché du soi-dissant cœur de Louis XVII conservé dans la Basilique de Saint-Denis, Le prélèvement a lieu le 15 décembre 1999 : 1 cm3, à la scie tellement le viscère est déshydraté.

Le Dr Heidi Pfeiffer, de l'université allemande de Münster, confirme qu'il s'agit bien du cœur d'un enfant âgé de huit à douze ans et distingue la présence d'un « fragment de l'aorte, coupée à deux centimètres de son origine ». Or, l’on savait que Pelletan, pressé, n'avait pas pris la peine de couper l'aorte au ras de l'organe, contrairement à ce qui est en usage chez les anatomistes.

L'analyse est pratiquée en double par le Pr Cassiman et son collègue de Münster, le Pr Bernd Brinkmann. Les résultats des deux équipes, identiques, sont proclamés le 19 avril 2000 : la séquence d'ADN Mt retrouvée dans le cœur est la même que celle de Marie-Antoinette et de la famille de Marie-Thérèse, il n'y en a pas de semblable parmi plus de 140 000 échantillons.

Conclusion : le coeur appartient à un enfant apparenté à Marie-Antoinette.

Mais ce cœur lui-même est-il le vrai cœur de Louis XVII ? Dans un ultime et fallacieux argumentaire, certains prétendent que le cœur conservé dans l’alcool n’est en fait pas celui de Louis Charles mais celui de son frère aîné Louis Joseph, mort le 4 juin 1789. Une thèse hardie, laissant la porte ouverte à la survie du frère cadet... Une thèse plausible ?

Les tribulations de ce cœur sont en effet étonnantes. Au soir du 10 juin 1795, de retour chez lui, le docteur Pelletan place le coeur de l'enfant du Temple dans un vase rempli d'alcool éthylique qu’il dissimule derrière les livres de sa bibliothèque. Dix ans plus tard, l'alcool s'est évaporé et Pelletan range le cœur, desséché, dans un tiroir de son bureau parmi d'autres pièces anatomiques. Vers 1810, un élève du médecin, Jean Henri Tillois, dérobe la relique mais, atteint de tuberculose et pris de remords, il demande à sa femme, sur son lit de mort, de rendre le cœur à Pelletan. 

A la Restauration, en 1814, Pelletan s'efforce alors de restituer la relique aux Bourbons et rencontre Marie-Thérèse, sœur de « Louis XVII ». Mais les Cent-Jours (le retour de Napoléon de l’Ile d’Elbe) suspendent le transfert. Malgré ses efforts, en butte à des intrigues de cour et accusé (évidemment) de sympathies bonapartistes, Pelletan ne parviendra plus jamais à entrer en contact avec Louis XVIII, ni avec Charles X. Le 23 mai 1828, il dépose le cœur à l'archevêché de Paris entre les mains de Mgr de Quelen et meurt l’année suivante.

En juillet 1830, c’est la révolte des « Trois Glorieuses » à Paris qui chasse Charles X du trône et porte Louis-Philippe au titre de « roi des Français ». Les révolutionnaires saccagent le palais de l'archevêché. Au cours du pillage, un ouvrier imprimeur, Lescroart, s'empare de l'urne contenant le cœur dans le dessein de le rendre au fils du docteur Pelletan, Philippe Gabriel, lui-même médecin. Hélas ! un émeutier lui dispute sa prise. Dans la bagarre, l'urne se brise et les deux hommes fuient chacun de leur côté. Une semaine plus tard, le fils Pelletan, accompagné de Lescroart, fouille la cour de l'archevêché et, par chance, retrouve le coeur dans les décombres ! La relique restera la propriété de Philippe Gabriel Pelletan et de ses héritiers, jusqu'en 1895, date à laquelle elle est solennellement remise à don Carlos, duc de Madrid, descendant espagnol des Bourbons et prétendant « légitimiste » au trône de France.

Le cœur et son vase de cristal passent alors clandestinement en Italie, puis en Autriche, au château de Frohsdorf, près de Vienne. En 1942, fuyant la guerre, la fille de don Carlos, Béatrice remporte le viscère voyageur à Rome.

Enfin, le 10 avril 1975, les quatre filles de Béatrice confient la relique au « duc de Bauffremont », président du « mémorial de France » à Saint-Denis. L'ultime argument de soutenir que le cœur conservé à Saint-Denis n'est pas celui de Louis Charles mais de Louis Joseph ne résiste en réalité pas à la critique.

En effet, jusqu’à la Révolution, tous les coeurs princiers furent embaumés (lavés, ouverts, bourrés d'aromates et entourés de bandelettes), placés dans une boîte de vermeil et de plomb et portés à l’abbaye royale du Val-de-Grâce. Celui de Louis Joseph a disparu lors du saccage du Val-de-Grâce, pendant la Terreur (1794). Le « cœur Pelletan », en revanche, ne subit aucun traitement mais fut seulement conservé dans l'alcool puis séché à l'air libre.

L'histoire confirme le verdict de la science. Il n'y a plus d'énigme Louis XVII.

Dommage ? Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002

Et pour d'autres mystères et secrets bien gardés, lisez La Cinquième nouvelle...

Commenter cet article

charles+bories 11/06/2009 16:33

Vous avez dit "ne pas se laisser abuser " ( votre écran est trop réactif - on ne peut pas aller à la ligne ... sans que le commentaire s'envole ...) Comme votre expression est opportune !... voir la page " chronologie des coeurs Pelletan" sur notre site

charles+bories 11/06/2009 15:46

N'y aurait-il pas comme un doute qui commence à courir sur Internet ?...

Hervé 11/06/2009 15:54


Beaucoup de choses "courent" sur Internet : mais les lecteurs des Chroniques de la Plume et du Rouleau sont attentifs à ne pas se laisser abuser...


charles+bories 10/06/2009 21:17

Est-ce bien sûr qu'il n'y a plus d'énigme Louis XVII ?

Hervé 11/06/2009 11:38



Tout concourt à le penser, en effet...



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