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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1807 : François PICAUD, le véritable EDMOND DANTES

Publié par La Plume et le Rouleau sur 4 Octobre 2001, 12:59pm

Catégories : #Littérature & divers

Mes Chers Amis,

Aujourd’hui, c’est la saint François d’Assises, qui est de loin le spécialiste incontesté de la rigueur, de l’ascétisme et du renoncement. Comme je sais que vous pratiquez régulièrement ces vertus à chaque fin de mois lors de la réception de votre bulletin de salaire, c’est d’autre chose dont je choisirai de vous parler aujourd’hui.

C’est d’un autre François dont je vous entretiendrai. Un type dont le nom vous est inconnu mais dont les AUTHENTIQUES aventures, vous l’allez voir, vous rappelleront d’étranges réminiscences.

Nous voici à Paris, il y a près de deux siècles, au début de l’année 1807. Napoléon vient de remporter la victoire d’Eylau contre les Russes. L’Empire est à son apogée. A Paris, la police politique de Fouché fait régner l’ordre.

François Picaud est un ouvrier cordonnier / savetier originaire de Nîmes, monté à Paris où il vit modestement dans le quartier proche de la place Sainte-Opportune. Ce jeune homme, sérieux et beau garçon, a fait depuis quelque temps la connaissance d’une jeune femme séduisante et fortunée, du nom de Marguerite de Vigoroux. En dépit des différences de condition sociale, c’est une belle histoire d’amour qui se noue entre eux.

Mieux : les deux tourtereaux ont décidé de se marier. La date est fixée : ce sera le mardi 17 février 1807.

François Picaud est tout à sa joie : une jolie femme, un nom, une dot : quelle ascension sociale inespérée pour ce modeste provincial, récompensé de son travail et de son honnêteté (c’est pas beau, ça ?).

Mais il était dit que la fatalité gouvernerait la vie de François Picaud.

Tatatin !

Le samedi précédent son mariage, ayant tout préparé, il décide d’aller boire un verre dans une taverne proche où il se rend habituellement. Mauvaise idée. Il y a là le patron, un nommé Loupian, personnage avare et jaloux. Il y a aussi trois autres individus peu recommandables : Chaubard, Solari et Allut. Quand ils apprennent la bonne fortune de Picaud, les quatre hommes se mettent en demeure de lui jouer un mauvais tour : ils le dénonceront pour rire à la police de Fouché, la police impériale, comme espion royaliste, histoire de retarder un peu la noce.

La farce ne réussit que trop bien : le dimanche soir, 15 février 1807, la police, persuadée que François Picaud est réellement un agent chouan, le kidnappe à son domicile. On ne le reverra plus jamais dans le quartier.

Le temps a passé. Nous sommes maintenant en 1815.

La Restauration de Louis XVIII a supplanté l’Empire. Les prisons se sont rouvertes pour les anciens opposants de Napoléon.

Du château de Fenestrelle sort un homme du nom de Joseph Lucher, prématurément vieilli par une incarcération de 7 ans. En prison, il a rencontré un ecclésiastique italien, issu d’une famille milanaise immensément riche mais qui n’a jamais rien tenté pour le sortir de sa geôle. Le religieux est mort le 4 janvier 1814 et a fait de Lucher tout à la fois son fils spirituel et son légataire universel : le légataire d’une fortune énorme réparties dans des banques de Milan, Amsterdam, Hambourg et Londres. Une fortune qui fait de Lucher un homme riche à millions.

Après avoir voyagé dans toute l’Europe, Lucher arrive enfin à Paris. Il choisit néanmoins de s’installer discrètement dans... le quartier Sainte-Opportune. Il y arrive très exactement le... 15 février 1815.

Se mêlant à la vie du quartier, il se met à interroger les habitants. Au hasard des conversations, il apprend une bien étrange et histoire. Huit ans auparavant, un savetier du quartier s’apprêtait à faire un riche mariage. Mais on avait fait sur son compte une dénonciation calomnieuse. Le savetier avait alors disparu du jour au lendemain sans laisser d’adresse.

Et sa fiancée ? s'enquiert-il.

Elle l’avait attendu et pleuré pendant deux ans. Puis, au désespoir, elle avait fini par épouser un cabaretier, Loupian, lequel, depuis, avait quitté le quartier pour ouvrir un établissement plus important sur les grands boulevards...

Lucher, sans le montrer, est prodigieusement intéressé. Sait-on le nom des mauvais plaisantins ? demande-t-il. n. Personne ne les connaît. Mais on parle d’un certain Allut, aujourd’hui parti à Nïmes, qui s’est autrefois vanté d’en savoir long sur l’affaire.

Quelque temps plus tard, le dénommé Antoine Allut reçoit la visite d’un ecclésiastique, l’abbé Baldini, arrivé à Nîmes récemment. L’abbé invoque une sombre histoire de confession : avant de mourir, un homme s’est confessé et lui a remis un diamant fabuleux. Ce diamant devra être donné à son tour à celui qui livrera à l’abbé le nom des individus qui causèrent la perte d’un certain savetier, dans le quartier Sainte-Opportune, il y a longtemps, en 1807.

Allut hésite.

L’abbé lui montre le diamant. L’homme parle : ils sont trois seulement, dit-il, à l’origine du coup monté, Loupian, Chaubard et Solari.

L’abbé remet le diamant à Allut, qui le négocie auprès d’un bijoutier pour 50 000 francs, lequel le revend à un Turc pour 102 000 francs. Le bijoutier est assassiné. Allut fuit en Grèce. Il y sera arrêté, jugé et condamné aux galères.

Retournons à Paris, maintenant. Le café Loupian est un établissement prospère. Il recrute. Il vient même d’embaucher un dénommé... Prosper (c'est le cas de le dire), un pauvre diable dévolu aux tâches ingrates de l’établissement. Parmi les habitués du lieu, deux hommes, du nom de Chaubard et de Solari.

Un matin, une nouvelle consternante arrive : Chaubard a été retrouvé poignardé en pleine nuit sur le pont des Arts. Fait étrange : sur le manche de l’arme sont gravés ces mots : NUMERO UN...

Loupian a un chien. On retrouve un jour celui-ci mort, empoisonné. Sa femme a un perroquet. On le retrouve mort à son tour. Egalement empoisonné.

Quelque temps plus tard, c’est Solari qui est retrouvé empoisonné chez lui. Comme le veut la coutume, le cercueil est placé devant sa porte pour que ses voisins viennent lui rendre un dernier hommage. Mais qui, sur la bière, a posé un papier sur lequel sont écrits ces mots : NUMERO DEUX ?

Revenons à Loupian. Il est donc marié depuis six ans à la belle Marguerite de Vigoroux. Il a toutefois deux enfants d’un premier mariage : une fille de seize ans et un garçon un peu plus âgé. La jeune fille est fort séduisante. Elle rencontre par hasard un jeune homme à l’évidence fortuné qui en tombe éperdument amoureux et lui fait une cour assidue (et pleine de promesses, comme toujours).

Elle cède un jour à ses avances : du coup, c’est le mariage qui en est... avancé... Cela ne déplaît pas à Loupian, qui croit avoir trouvé un excellent parti pour sa fille. Mais le soir de la noce, le marié est étrangement absent au repas. La soirée se passe dans l’inquiétude et la nervosité. Au dessert, un courrier anonyme est déposé sur la table : l’homme est un galérien évadé, il a pris la fuite. Consternation. C’est le déshonneur et l’amertume.

Quatre jours plus tard exactement, le feu se déclare en neuf endroits différents dans le café Loupian. L’immeuble brûle entièrement. Loupian est attaqué en justice pour payer les dégâts de l’immeuble dont il n’est que locataire. Il vend tout pour s’acquitter de ses dettes.

C’est la ruine.

Le fils Loupian, lui, est de nature prodigue et débauchée. Un soir, à l’issue de mauvaises influences, il se livre avec ses complices au cambriolage d’un marchand de liqueurs. Alertée anonymement, la police l’appréhende sur les lieux : il écope de vingt ans de prison !

C’est la honte.

Cette succession de malheurs entraîne Marguerite dans la tombe. Loupian, veuf, déchu, vivote maintenant misérablement avec sa fille. Pourtant, un homme ne l’a pas quitté dans cette suite de coups du sort : son garçon de salle, Prosper. Celui-ci propose de l’aider à vivre avec ses économies. Mais à une condition : Prosper entend profiter à sa guise des charmes de la jeune fille.

Voilà l’avilissement devenu complet, la déchéance devenue totale, le fond du trou atteint pour Loupian, qui commence à perdre la raison. Un soir qu’il se promène dans le jardin des Tuileries, un homme masqué apparaît. Terrorisé, Loupian reconnaît Prosper, qui se présente : Prosper est en réalité... François PICAUD, qui lui plonge une lame dans le coeur. La vengeance est accomplie.

Du roman, hein ? Mieux : des faits historiques réels.

Voilà, c’est fini.

Fini ? Pas tout à fait cependant.

Au moment où Picaud sort des Tuileries, il est soudain attaqué à son tour. Son agresseur recouvre sa tête d’un manteau, le ligote et l’emporte. Picaud est bientôt attaché sur un lit, dans une cave. Son agresseur lui demande : « quel nom prendras-tu maintenant ? Picaud ? Prosper ? Baldini ? Lucher ? »

- et toi, qui es-tu ?

- je suis... Antoine Allut, réchappé des galères et qui a remonté ta trace depuis Fenestrelle.

Quel retournement de situation. Allut tente d’arracher sa fortune à Picaud en le faisant mourir de faim. Peine perdue, il l’éventre alors puis s’enfuit en Angleterre. A la veille de sa mort, en 1828, Allut confiera cette histoire incroyable à un prêtre qui la transmettra à la police parisienne, laquelle la consignera dans ses archives.

C’est un peu par hasard qu’ Alexandre Dumas fait un jour la connaissance de ce fait divers sordide, son collaborateur Auguste Maquet ayant consulté les archives de la police et notamment un rapport d'un dénommé Peuchet (1). Passionné par l’histoire, il rédige un livre qu’il intitule « Le diamant et la vengeance ». Il y modifie les paramètres politiques : Dumas est en effet un farouche bonapartiste, il stigmatise plutôt la police royale de Louis XVIII et son intrigue, au lieu de se dérouler en 1807, prendra place en 1814 (à la Restauration et juste au moment de la bataille de Waterloo et des "Cent Jours"). Il ajoute du romanesque, du luxe, de l’argent, du mystère, de l’amour et de l’action en travaillant avec son collaborateur Auguste Maquet.

L’ouvrage achevé, il lui faut un titre qui « sonne » bien. Alexandre Dumas se rappelle du nom d’une île, bien réelle, située au large de la Corse qu’il visita étant plus jeune : l’île de Monte-Cristo (aujourd'hui une réserve naturelle inabordable). Il décide que c’est là que la fortune du héros y est enterrée. Il appelle son roman, vous l’avez compris « Le comte de Monte-Cristo ».

La réalité dépasse souvent de très loin la fiction. Mais seul le talent d’un grand romancier peut en faire un monument littéraire.

(1) Cette histoire est évoquée dans la plupart des notes d'éditeurs qui accompagnent les éditions du "Comte de Montecristo" (Poche, Galliamrd, etc...) Elle est aussi racontée de façon romancée dans l'excellent ouvrage de Graham Robb "Une histoire de Paris par ceux qui l'ont fait" (Ed. Flammarion, 2010).

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau (c) 2001 mis à jour 2010

Et pourt d'autres récits de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle...

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Adrien 24/03/2016 08:26

Bonjour,
Je me suis passionné pour l'histoire de Picaud ces dernières années et cela a commencé avec une passion pour Dumas et le Comte de Monte Cristo. Mais spécifiquement le Comte de Monte Cristo via Gérard Depardieu version 1998 de Josée Dayan. Il est loin d’être la plus fidèle ni la meilleure version mais cela a mis le feu comme dirait notre Johnny national.
Ma passion a donné http://picaud.org (vous y trouverez « le Rapport », « l’Enquête », le roman, le scénario etc et mon projet de documentaire.

Ma maison de négoce de vin (exclusivement vendus en Chine où je vis depuis 15 ans) http://maison-monte-cristo.com
Svp, n'y voyez pas de publicité ou de nombrilisme ici car mes vins (Français) ne sont vendus qu'en Chine. Donc une publicité sans impact si je puis dire (chaque étiquette porte le nom d'un des personnages du Comte de Monte Cristo).

J'ai (et là oui, j'en suis désolé, c'est de la publicité directe, je l'avoue humblement) écrit mon premier roman (non mon premier livre) et c'est sur la vie de Picaud http://le-diamant-et-la-vengeance.com
Il y a actuellement (2016) une équipe (d’apprentis généalogistes) qui travaille à prouver ou non l’existence de Picaud. J’ai pour cela contacté plus d’une centaine d’indépendants et d’associations professionnelles pour les inciter à travailler sur ce projet.

En fait, on sait très bien de la plume même de Dumas dans une publication du Comte de Monte Cristo de 1844 si ma mémoire est bonne que son Monte Cristo est inspiré de l’histoire de Picaud. Vous pouvez trouver la version de Monte Cristo de 1844 sur Gallica. Je le précise dans un de mes petits essais « Picaud: le Rapport » comme « Picaud : l’Enquête ». Dumas a repris, quasi à l’identique, l’histoire de Picaud issue du Tome 5 des Archives de la Police de 1838 de Jacques Peuchet (archiviste de la Police et bien plus), que j’ai republié sur Amazon.fr (j’ai en fait republié toute la série des 6 tomes).
Tapez Adrien Beaulieu dans Google ou Amazon et vous constaterez ma passion sur le sujet.
Ma réponse est longue et j’en suis désolé. J’espère que vous ne détruirez pas ce message.
Bien à vous,
Adrien

Sho dan 24/03/2016 20:41

Détruire ? Vous plaisantez ! Vous vous vengeriez effroyablement même 14 ans après !
Bravo, votre travail est formidable. Je vais allez naviguer sur vos sites et j'espère que tous les lecteurs en feront autant..
Bonne réussite !

Adrien 24/03/2016 08:08

http://laplumeetlerouleau.over-blog.com/article-4164054.html

Bonjour,
Je me suis passionné pour l'histoire de Picaud ces dernières années et cela a commencé avec une passion pour Dumas et le Comte de Monte Cristo. Mais spécifiquement le Comte de Monte Cristo via Gérard Depardieu version 1998 de Josée Dayan. Il est loin d’être la plus fidèle ni la meilleure version mais cela a mis le feu comme dirait notre Johnny national.
Ma passion a donné http://picaud.org (vous y trouverez « le Rapport », « l’Enquête », le roman, le scénario etc et mon projet de documentaire.

Ma maison de négoce de vin (exclusivement vendus en Chine où je vis depuis 15 ans) http://maison-monte-cristo.com
Svp, n'y voyez pas de publicité ou de nombrilisme ici car mes vins (Français) ne sont vendus qu'en Chine. Donc une publicité sans impact si je puis dire (chaque étiquette porte le nom d'un des personnages du Comte de Monte Cristo).

J'ai (et là oui, j'en suis désolé, c'est de la publicité directe, je l'avoue humblement) écrit mon premier roman (non mon premier livre) et c'est sur la vie de Picaud http://le-diamant-et-la-vengeance.com
Il y a actuellement (2016) une équipe d’apprentis généalogiste qui travaille à prouver ou non l’existence de Picaud. J’ai pour cela contacté plus d’une centaine d’indépendants et d’associations professionnelles pour les inciter à travailler sur ce projet.

En fait, on sait très bien de la plume même de Dumas dans une publication du Comte de Monte Cristo de 1844 si ma mémoire est bonne que son Monte Cristo est inspiré de l’histoire de Picaud. Vous pouvez trouver la version de Monte Cristo de 1844 sur Gallica. Je le précise dans un de mes petits essais « Picaud: le Rapport » comme « Picaud : l’Enquête ». Dumas a repris, quasi à l’identique, l’histoire de Picaud issue du Tome 5 des Archives de la Police de 1838 de Jacques Peuchet (archiviste de la Police et bien plus), que j’ai republié sur Amazon.fr (j’ai en fait republié toute la série des 6 tomes).
Tapez Adrien Beaulieu dans Google ou Amazon et vous constaterez ma passion sur le sujet.
Ma réponse est longue et j’en suis désolé. J’espère que vous ne détruirez pas ce message.
Bien à vous,
Adrien

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