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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1825 : HEINRICH von LANGSDORFF, un baron allemand au Brésil

Publié par La Plume et le Rouleau sur 3 Septembre 2002, 14:53pm

Catégories : #Littérature & divers

Mes Cher(e)s Ami(e)s,

D’abord, aujourd'hui, bonne fête à tous les « Grégoire », prénom de papes et d’évêques : c’est le pape Grégoire XIII, notamment, qui décida que le lendemain du 4 octobre 1582 serait le… 15 octobre ! Cette réforme (« grégorienne ») permit de remettre à jour un calendrier qui datait de Jules César (le calendrier « julien »), lequel avait dérivé lentement depuis lors, ce qui, si l’on n’y prenait garde, mettrait bientôt Noël au mois d’Août et Pâques à la Trinité.

C’est cependant d’autres choses dont nous allons parler : d’une expédition d’explorateurs un peu fous et aujourd’hui oubliés, qui partirent, toutes voiles dehors et pleins d’enthousiasme du port de Rio de Janeiro, le 3 septembre 1825.

Voyons cela.

Georg Heinrich von Langsdorff est un baron allemand passionné par l’Amérique du Sud. Chargé d’affaires du tsar Alexandre 1er et consul général de Russie au Brésil depuis 1821, il a déjà fait le tour du monde et utilisé ses connaissances de botaniste et de naturaliste pour découvrir, nommer et classer de nombreuses espèces d’insectes (dont 6 000 espèces de papillons).

Installé dans une propriété proche de Rio de Janeiro, fin connaisseur de la région, il est mandaté par l‘Académie russe pour monter une expédition afin d’aller découvrir la région du Mato Grosso (nord-ouest du Brésil) en remontant le cours des fleuves et des rivières à travers une zone de forêts vierges encore inexplorées. Le projet est audacieux car aux difficultés techniques s’ajoute une instabilité politique chronique : le Brésil est un état immense, mal connu, nouvellement indépendant (depuis 1822 seulement) et agité par de nombreuses révoltes d’esclaves.

Langsdorff est amoureux du Brésil, qui lui inspire des phrases enflammées : « Tout homme qui aspire à connaître des émotions lyriques doit se rendre au Brésil ! » (1820).

Il engage quarante personnes, emporte 4 tentes et douze mulets et, à bord du voilier Aurora, il part du port de Rio le 3 septembre 1825. Objectif : longer la côte vers le Sud puis, à partir de la ville de Sao Paulo (12 000 habitants à l’époque – contre 14… millions aujourd’hui !), rallier le Rio Tieté et le remonter vers le nord-ouest. Ce qui est fait sans problème.

La remontée de la rivière se passe bien. L’expédition se déroule à merveille. Les explorateurs font halte dans des villages où la population vit en harmonie avec la nature. A Jundiai (environ 200 kms à l’intérieur des terres), ils observent la cueillette collective du maïs et participent aux chants et aux fêtes qui, prenant souvent pour thèmes les fantômes et les revenants, clôturent les journées de travail. Dès cette zone, ils s’aperçoivent qu’un important travail de naturalisme reste à faire : ils observent, cueillent, classent, nomment les plantes et expérimentent leurs vertus médicinales.

La ville de Porto Feliz, un peu plus loin, leur offre de nouvelles occasions de se féliciter de ce voyage : un notable, médecin du nom de Alvarez Machado, leur offre deux imposantes pirogues de trente mètres et cinq autres embarcations plus petites. Langsdorff engage alors un guide supplémentaire, six pilotes et vingt rameurs. En tout, c’est maintenant plus de 70 membres que compte son expédition. Le 22 juin 1826, le groupe peut repartir de Porto Feliz : il fait beau, le ciel est clair, les pirogues arborent fièrement le drapeau russe (croix bleue de saint André sur fond blanc), toute la population s’est réunie autour du curé qui, entouré de ses enfants de choeur, bénit les bateaux tandis que les pétards de joie retentissent. Au moment de partir, on s’aperçoit qu’il manque le médecin de l’expédition, Christian Hasse : il s’est mis en tête d’épouser la fille unique de Machado !

On rappelle cependant l’individu à sa mission scientifique et on appareille dans l’allégresse pour rejoindre alors, le long du parcours, de nouveaux villages où, chaque fois, on accueille les voyageurs à bras ouverts.

A partir d’octobre 1826, en revanche, les choses commencent à se gâter. La progression se ralentit fortement. Les fleuves, sur lesquels l’expédition navigue, sont de plus en plus dangereux, agités de courants violents, parsemés d’énormes troncs d’arbres qui menacent de faire chavirer les embarcations, ponctués de rapides dangereux et d’affluents dans lesquels il faut prendre garde de ne pas se perdre.

Les explorateurs, surtout, sont attaqués par des nuées de moustiques qui les harcèlent tout le jour avant que, au bivouac du soir, ils mettent le feu à la forêt, les éloignant ainsi provisoirement. Le nombre des bestioles est tell que les voyageurs finissent par allumer des feux d’herbes à même les pirogues, étouffant alors à moitié à cause de l’épaisse fumée dégagée. Les hommes sont frappés par les fièvres tandis que les provisions commencent à s’épuiser.

Ils arrivent enfin à Cuiaba en janvier 1827 (plus de 2 ans après leur départ !) : c’est la capitale du Mato Grosso, distante de 1500 kms à vol d’oiseau de Rio. Ils vont y rester 1 an, se livrant à un travail universel  d’observation dans la région : formations rocheuses colossales, forêts de palmiers, vie des tribus d’indiens ou des communautés d’esclaves en fuite, technique de recherche diamantifère dans les ruisseaux. Au vrai, cette période de repos est rendue nécessaire par le changement de comportement du baron Langsdorff : de plus en plus fébrile, Langsdorff alterne entre l’abattement et les emportements soudains.

Mais il faut repartir, et, de nouveau, à partir de février 1828, c’est l’enfer vert qui attend les explorateurs. Les moustiques les assaillent de nouveaux, leur transmettant des fièvres impossibles à guérir qui les agitent violemment à rythme circadien (= à rythme régulier tout au long de la journée) et provoquent des troubles du comportements. Le baron Langsdorff est maintenant frappé d’amnésie et sa santé mentale est altérée.

C’est une troupe de véritables morts-vivants qui arrivent enfin, le 1er juillet 1828, à Santarèm, nord du Brésil, là où l’Amazone commence à se jeter dans l’Atlantique. A bout de forces, ils embarquent sur un brick qui, longeant les côtes du Brésil, les ramènera au Sud, à Rio.

L’expédition commencée dans l’enthousiasme se termine donc lamentablement dans l’épuisement et la maladie.

Langsdorff est rapatrié en Allemagne. Lui ou ses collaborateurs font parvenir en Russie, dans des caisses, le fruit de leur expédition : dizaines d’objets, 300 dessins, 36 cartes, 2000 pages d’annotations diverses contenant de précieuses contributions dans les domaines de la zoologie, la minéralogie, l’ethnologie, le climat, la médecine, la linguistique… mais aussi un herbier de 100 000 feuilles et des centaines de semences, fruits et espèces de bois.

Mais ces trouvailles n’intéressent maintenant plus personne et Langsdorff mourra rapidement, en 1832, oublié de tous. Il faudra attendre… 1930 pour que le fonds, redécouvert par les autorités soviétiques, sont enfin inventorié et… 1990 pour qu’il soit réellement étudié.

Le plus heureux de cette dramatique épopée semble bien au final avoir été le rédacteur du journal de bord : un jeune niçois nommé Hercule Florence qui, en 1825, était arrivé d’Europe comme mousse et avait rejoint l’expédition en raison de ses talents de dessinateur. Revenu à Porto Feliz, c’est lui qui épousa la fille du notable Machado et c’est grâce à ses notes, publiées peu avant sa mort en 1879, que les Chroniques de la Plume et du Rouleau peuvent aujourd’hui faire revivre les exploits d’aventuriers dont l’Histoire a presque oublié le nom et, bien humblement, saluer leurs efforts.

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002

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