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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1830 : L'étonnante prison de SAINTE-PELAGIE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 8 Octobre 2001, 10:54am

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Mes Chers Amis,

Ce n’est pas d’actualité dont je vous entretiendrai aujourd’hui mais vous proposerai plutôt de nous intéresser à Sainte Pélagie, sainte du jour.

Ce n’est en fait pas tant à cette sainte femme qu’au sinistre mais néanmoins fort intéressant endroit auquel on donna son nom que nous nous intéresserons aujourd’hui : la prison parisienne de Sainte-Pélagie.

Délimitée par les rues du Battoir, du Copeau, du Puits-de-l’ermite et de la Clef ( !), Sainte-Pélagie était, sous l’Ancien Régime, une maison de détention et de refuges pour les prostituées. La monarchie de Juillet (1830-1848, je le rappelle, c-a-d sous Louis-Philippe) en fit une prison politique.

Louis-Philippe, en effet, tout libéral et bourgeois qu’il fût, restait avant tout le « roi des français » et n’entendait pas céder un pouce de pouvoir à tous ceux qui menaçaient son autorité : il décida donc de mettre à l’ombre les énervés du monarchisme, favorables à la restauration des Bourbons, ainsi que les révolutionnaires, « les partageux », favorables à la mise en commun des biens dans une société communiste.

Tout ce monde se retrouva donc dans les quatre bâtiments d’une prison dont on chassa en 1831 les « mômes » (gavroches des rues de Paris ramassés par les patrouilles de police) puis en 1834 les « dettiers » (ceux qui faisaient de la prison ferme pour dettes impayées : toute une époque !).

Comment imaginez-vous cela ?

Des murs tristes et laids ? Une incarcération humiliante, violente ? Des conditions de détention inhumaines, proches du bagne ? Un ordinaire médiocre, insuffisant ou carrément infect ? Des tentatives de lavage de cerveaux des détenus au profit du régime en place ? Un isolement continû, motivé par une répression politique féroce ?

Eh bien, non, pas du tout.

Sous la Monarchie de Juillet, la prison de Sainte-Pélagie est presque un paradis. Thiers, ministre de l’Intérieur, dispense en 1834 les prisonniers politiques de tout travail et améliore leur régilme alimentaire. Le dortoir est le lot commun mais ceux qui en ont les moyens peuvent loger dans une cellule individuelle (payée 1 pistole par jour, voire 2 si elle dispose d’une chaise et d’une table). Surtout, la prison de Sainte-Pélagie est un lieu d’incarcération mais pas un lieu cloisonné : on y circule librement !

Les visiteurs déambulent dans les diverses pièces sans contrainte, ils reçoivent leurs familles, qui leur apportent souvent des victuailles, ainsi que leurs proches et même, parfois dit-on, de galantes visites... Ils discutent entre eux de façon libre.

Deux « communautés » se forment ainsi : les royalistes, d’une part, célèbrent le 21 janvier de chaque année (date de l’exécution de Louis XVI) en allumant toutes les cellules ou bien organisent des banquets tels qu’en janvier 1832, on dut envoyer 30 gardes municipaux, baïonnettes au fusil pour déloger les fêtards qui avaient refuser toute la nuit de regagner leurs cellules.

De l’autre, les « républicains » dont la hargne à l’encontre du régime est décuplée par l’enfermement et qui échafaudent les théories politiques les plus extrémistes : on y trouve la bande des « radicaux » et des « niveleurs », tout un programme. Tous les jours, ils saluent la bannière tricolore dans la cour de la prison, après avoir ôté leur bonnet phrygien. Raspail (un socialiste révolutionnaire dont vous empruntez le boulevard, près de la gare Montparnasse) dira « Je n’ai jamais vu de martyrs qui, portaient leur couronne avec autant de jovialité ».

Quel fut le résultat de cette politique de fausse répression initiée par Louis-Philippe ?

Un résultat ambigu : un tel laxisme favorisa sans surprise la diffusion des idées républicaines qui s’incarnèrent dans la révolution de 1848 qui chassa le dernier des "Orléans".

Mais en même temps, ce ne furent pas les contestataires les plus radicaux du régime qui menèrent celle-ci : la Révolution, à Sainte-Pélagie, restait impossible. On y débattait beaucoup mais sans pouvoir jamais agir et le temps passait sans que rien ne se concrétisât pour les révolutionnaires de salon qui y restaient enfermés. Le plus célèbre des prisonniers, Auguste Blanqui (dit « l’Enfermé ») y passa même 34 ans, jugé tellement agité qu’il fut réexpédié par les Communards eux-mêmes au fond de sa geôle après avoir en été sorti quelques jours (1871) ! D’une certaine manière, la fausse répression dont nous parlions plus haut fut elle-même au final une fausse permissivité.

De tout ceci, mes chers amis, que peut-on tirer comme enseignement pour la conduite des affaires actuelles ?

L’idée, par exemple, que, pour traiter le problème corse, l’on pourrait éventuellement laisser les terroristes librement communiquer entre eux, se rassembler dans des associations ayant pignon sur rue, s’exprimer dans les journaux, débattre de leurs projets, brandir leurs drapeaux, faire des fêtes et inviter la presse, clamer au et fort leur opposition au régime et traiter d’oppresseur le pouvoir qui les nourrit.

Une idée originale, non ?

Mais, sommes-nous bêtes ! Non, ce n’est pas très original : d’autres y ont déjà pensé avant nous !

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2001

Pour un récit plein de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle... 

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