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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1830 : THEOPHILE GAUTIER et les fantômes de POMPEI

Publié par La Plume et le Rouleau sur 30 Juillet 2000, 13:49pm

Catégories : #Littérature & divers

Mes Cher(e)s Ami(e)s,

C'est la saint Amour aujourd'hui. Saint Amour est une bourgade du Jura. Quant à la côte d'Amour, ce n'est pas un morceau de l'anatomie de Claudia Schiffer mais le nom donné par les Pouvoirs Publics pour faire affluer les touristes sur la côte de la Baule (c'est réussi).

Pour célébrer la Saint Amour, plutôt que de vous sortir des platitudes, je vais me livrer à un exercice tout aussi difficile que détestable et inhabituel : celui de plagiaire. Cette chronique se réduirai-t-elle à un vulgaire article du Reader's Digest ? Non, je tiens en fait surtout à vous faire partager l'émotion de la lecture des "Récits fantastiques" de Théophile Gautier et pour cela, en demandant pardon par avance aux mânes de l'écrivain, je résumerai ci-après la nouvelle "Aria Marcella, souvenir de Pompéi".

L'oeuvre date de 1830 environ et est inspirée d'une anecdote vraie (le musée de Naples). A cette époque, une éducation bourgeoise qui se respecte implique pour les jeunes gens un tour d'Europe passant par les ruines de Pompéi (récemment découvertes à l'époque) afin de redécouvrir la culture classique. A l'occasion de ce voyage touristique, le héros va vivre une bien étrange aventure....

C'est un peu long mais je ne puis faire plus court au risque de dénaturer (un peu plus) l'oeuvre. Croyez-moi, cela vaut le coup car le texte contient ô combien de formules qui pourraient aisément peupler ces lignes.

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"Trois jeunes gens (Octavien, Max et Fabio), trois amis qui avaient fait ensemble le voyage d'Italie, visitaient l'année dernière le musée des Studii, à Naples, où l'on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompéi et d'Herculanum. Ils s'étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques, les bronzes et quand l'un d'eux avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.

Le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu'il était dans la contemplation d'un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de moule de statue, brisé par la fonte ; l’œil exercé d'un artiste y eût aisément reconnu la coupe d'un sein admirable. L'on sait, et le moindre guide du voyageur vous l'indique, que cette lave, refroidie autour du corps d'une femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l'éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu'à nous.

La rondeur d'une gorge a traversé les siècles lorsque tant d'empires disparus n'ont pas laissé de trace ! "Allons, Octavien, dit Max, ne t'arrête pas ainsi des heures entières à chaque armoire, ou nous allons manquer l'heure du chemin de fer, et nous ne verrons pas Pompéi aujourd'hui. "

Les trois amis descendirent à la station de Pompéi, en riant entre eux du mélange d'antique et de moderne que présentent naturellement à l'esprit ces mots : "Station de Pompéi".  Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples. La ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son linceul de cendre, ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant.

L'aspect de Pompéi est des plus surprenants ; ce brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques ; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues où les formes d'une existence évanouie sont conservées intactes, éprouvèrent-ils une impression aussi étrange que profonde. Octavien regardait d'un oeil effaré ces ornières de char creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d'hier tant l'empreinte en est fraîche ; ces inscriptions tracées en lettres rouges sur les parois des murailles : affiches de spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes, annonces de toutes sortes ; ces fontaines à peine taries, ce forum surpris au milieu d'une réparation par la catastrophe, ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces cabarets où se voit encore sur le marbre la tache circulaire laissée par la tasse des buveurs.

-- Rien n'est nouveau sous le soleil, dit Fabio

-- Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune ! continua Octavien en souriant avec une ironie mélancolique.

Ils arrivèrent ainsi à la villa d'Arrius Diomèdes une des habitations les plus considérables de Pompéi. Leur guide les promena dans le salon d'été, la basilique, sur la terrasse de marbre blanc et la salle de bain, qui reçut tant de corps charmants évanouis comme des ombres...

"C'est ici, dit le guide, que l'on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la dame dont l'empreinte se voit au musée de Naples. Elle avait des anneaux d'or, et les lambeaux de sa fine tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme."

Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. Cette catastrophe, effacée par vingt siècles d'oubli, le touchait comme un malheur tout récent ; la mort d'une maîtresse ou d'un ami ne l'eût pas affligé davantage, et une larme en  retard de deux mille ans tomba, pendant que Max et Fabio avaient le dos tourné.

"Assez d'archéologie comme cela ! s'écria Fabio, ces souvenirs classiques me creusent l'estomac. Allons dîner ! "

Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres. "Il me revient des strophes d'ode" dit Max.

"Garde-les pour toi, s'écrièrent Octavien et Fabio, rien n'est indigeste comme le latin à table !"

La conversation entre jeunes gens ne tarda pas à tourner sur les femmes.

Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse, une paysanne lui plaisait autant qu'une duchesse, pourvu qu'elle fût belle. Max, moins artiste que Fabio, n'aimait que les entreprises difficiles, les résistances à vaincre, les vertus à séduire. Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère : trop de détails prosaïques et rebutants, trop de pères radoteurs et décorés, de mères coquettes, de cousins rougeauds, de tantes ridicules... Aussi s'était-il épris tour à tour d'une passion impossible et folle pour tous les grands types féminins : Hélène, Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre..

Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et ne tardèrent pas à s'endormir. Octavien, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l'ivresse poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sortit à pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l'air de la nuit.

Ses pieds, sans qu'il en eût conscience, le portèrent dans la ville morte et il s'engagea au hasard dans les décombres. La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les rues en tranches de lumière argentée et d'ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, dissimulait la dégradation des édifices et l'on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézardes et les toits effondrés par l'éruption. Les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation d'une vie fantastique.

Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes humaines dans l'ombre, mais elles s'évanouissaient dès qu'elles atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur indéfinie, voltigeaient dans le silence. Octavien éprouvait une espèce d'angoisse. Il retourna deux ou trois fois la tête ; il ne se sentait plus seul comme tout à l'heure dans la ville déserte. La solitude et l'ombre s'étaient peuplées d'êtres invisibles.

En passant devant une maison qu'il avait remarquée pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein, il la vit, dans un état d'intégrité parfaite, alors qu'il était sûr d'avoir vu cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Les habitations voisines avaient le même aspect récent et neuf ; pas une pierre, pas une brique, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes des façades. Tous les historiens s'étaient trompés: l'éruption n'avait pas eu lieu, ou bien l'aiguille du temps avait reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l'éternité.

Octavien se demanda s'il dormait tout debout et marchait dans un rêve mais il fut obligé de reconnaître qu'il n'était ni endormi ni fou.

Un changement singulier avait eu lieu dans l'atmosphère ; de vagues teintes roses se mêlaient aux  lueurs azurées de la lune ; le ciel s'éclaircissait sur les bords ; on eût dit que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre ; elle marquait minuit. Et cependant ; le soleil se levait.

Un prodige inconcevable faisait revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus. Un homme vêtu à l'antique venait de sortir d'une maison voisine. Il passa à côté d'Octavien sans le voir. C'était un esclave ; il n'y avait pas à s'y tromper.

Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné par des boeufs blancs et chargé de légumes, s'engagea dans la rue. Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes chargés d'outres de vin. La vie se peuplait graduellement comme un tableau qu'un changement d'éclairage anime de personnages invisibles jusque-là.

Octavien, mal convaincu encore, cherchait à se prouver qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination. Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, une idée subite traversa son âme : la femme dont il avait admiré l'empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l'éruption du Vésuve n'avait pas encore eut lieu. Il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de l'éternité.

Un jeune homme qu'il croisa le salua :

"Advena, salve"

Rien n'était plus naturel qu'un habitant s'exprimât en latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une bouche vivante. C'est alors qu'il se félicita d'avoir été fort en thème  et répondit d'une façon intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune homme.

"Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompéien ; je sais aussi cette langue, car j'ai fait mes études à Athènes

-- Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.

" Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune homme ; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne. - Par Pollux ! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une inscription rouge tracée à l'angle d'une rue, tu arrives à propos, l'on donne une pièce de Plaute au théâtre ; c'est une curieuse et bouffonne comédie qui t'amusera. Suis-moi, c'est bientôt. Je te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers. "

La pièce n'était pas encore commencée ; Puis bientôt le rideau s'abîma dans les profondeurs de l'orchestre et le Prologue, après avoir salué l'assistance et demandé les applaudissements, commença une argumentation bouffonne.

Mais Octavien n'écoutait plus et ne regardait plus. Dans la travée des femmes, il venait d'apercevoir une créature d'une beauté merveilleuse. Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes, à la mode grecque, et dans son visage d'un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés d'une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d'ennui passionné. Ses bras étaient nus jusqu'à l'épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique d'un rose mauve, partaient deux plis qu'on aurait pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.

Une voix lui cria au fond du coeur que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d'Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante, assistant à la représentation de Plaute ? Il ne chercha pas à se l'expliquer ; d'ailleurs, comment était-il là lui-même ?

En la regardant, il sentit s'évanouir comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes qu'il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de toute émotion antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéienne, le menton appuyé sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en ayant l'air de s'occuper de la scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes. Elle se pencha vers l'oreille d'une fille assise à son côté.

La représentation s'acheva. A peine Octavien eut-il atteint la porte, qu'une main se posa sur son bras, et qu'une voix féminine lui dit d'un ton bas :

" Ma maîtresse vous aime, suivez- moi. "

Elle fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars. Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s'ouvrit et se ferma aussitôt.

Il fut remis aux mains des esclaves baigneurs, revêtu d'une tunique blanche, puis conduit dans une autre salle. Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était accoudée Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui rappelait la femme couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon ; ses chaussures, brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied nu, plus pur et plus blanc que le marbre, s'allongeait au bout d'une légère couverture de byssus jetée sur elle, sa poitrine laissée à demi découverte par le pli négligé d'un peplum de couleur paille.

Une petite table à pieds de griffons était dressée près du lit à deux places, chargée de différents mets servis dans des plats d'argent et d'or. Tout paraissait indiquer qu'on attendait un hôte.

Arria Marcella fit signe à Octavien de s'étendre à côté d'elle sur le biclinium et de prendre part au repas ; le jeune homme, à demi fou de surprise et d'amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats. Arria ne mangeait pas, mais portait à ses lèvres un vase rempli d'un vin d'une pourpre sombre comme du sang figé ; à mesure qu'elle buvait, une imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de son coeur qui n'avait pas battu depuis tant d'années ; cependant son bras nu, qu'Octavien effleura en soulevant sa coupe, était froid comme le marbre d'une tombe.

" Lorsque tu t'es arrêté à contempler le morceau de boue durcie qui conserve ma forme et que ta pensée s'est élancée ardemment vers moi, mon âme l'a senti dans ce monde où je flotte invisible pour les yeux grossiers ; la croyance fait le dieu et l'amour fait la femme. On n'est véritablement morte que quand on n'est plus aimée ; ton désir m'a rendu la vie, la puissante évocation de ton coeur a supprimé les distances qui nous séparaient. "

Rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans l'océan universel des choses y produit des cercles qui vont s'élargissant jusqu'aux confins de l'éternité. La figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s'en détachent peuplent l'infini.

"C'était toi que j'attendais, dit Octavien. Et ce frêle vestige conservé par la curiosité des hommes m'a par son secret magnétisme mis en rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une réalité, un fantôme ou une femme, si je serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet d'un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien, c'est que tu seras mon premier et mon dernier amour."

"Qu'Eros, fils d'Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella en inclinant sa tête sur l'épaule de son amant qui la souleva avec une étreinte passionnée. Oh ! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de ta tiède haleine, j'ai froid d'être restée si longtemps sans amour. " Et les cheveux  d'Arria se répandaient comme un fleuve noir sur l'oreiller bleu.

Tout à coup les anneaux d'airain de la portière qui fermait la chambre glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d'aspect sévère parut sur le seuil. Une petite croix de bois noir pendait à son col et ne laissait aucun doute sur sa croyance : il appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples du Nazaréen. Arria Marcella cacha sa figure sous un pli de son manteau tandis qu'Octavien regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait ainsi brusquement dans son bonheur.

"Arria, Arria, dit le personnage austère d'un ton de reproche, le temps de ta vie n'a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t'appartiennent pas ? Ne peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre n'est donc pas encore refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ? Deux mille ans de mort ne t'ont donc pas calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de cœur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres."

-- Arrius, grâce, mon père, ne m'accablez pas, au nom de cette religion morose qui ne fut jamais la mienne ; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence que l'amour m'a rendue.

-- Tais-toi, impie. Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions ; ne l'attire plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée et toi, jeune chrétien, abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse qu'Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu'elle est."

Arria, les yeux étincelants, les narines dilatées, les lèvres frémissantes, entourait le corps d'Octavien de ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre.

"Allons, malheureuse, reprit le vieillard" et il prononça une formule d'exorcisme qui fit tomber des joues d'Arria les teintes pourprées que le vin noir du vase y avait fait monter.

En ce moment, la cloche lointaine d'un des villages qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les premières volées de la Salutation angélique.

A ce son, un soupir d'agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l'entouraient ; les draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux promeneur nocturne ne vit plus à côté de lui, sur le lit du festin, qu'une pincée de cendres mêlée de quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient des bracelets et des bijoux d'or, tels qu'on les dut découvrir en déblayant la maison d'Arrius Diomèdes.

Octavien poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le soleil se levait.

Après avoir dormi d'un sommeil appesanti par les libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin fut d'appeler leur compagnon ; Ne recevant pas de réponse, ils entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent que le lit n'avait pas été défait. Les deux amis parcoururent toutes les rues, carrefours, places et ruelles de Pompéi, entrèrent dans toutes les maisons curieuses où ils supposèrent qu'Octavien pouvait être occupé à copier une peinture ou à relever une inscription, et finirent par le trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d'une petite chambre à demi écroulée. Ils eurent beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et quand il eut repris connaissance, il ne donna pas d'autre explication, sinon qu'il avait eu la fantaisie de voir Pompéi au clair de la lune, et qu'il avait été pris d'une syncope qui, sans doute, n'aurait pas de suite.

La petite bande retourna à Naples.

A dater de cette visite à Pompéi, Octavien fut en proie à une mélancolie morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses compagnons aggravaient plutôt qu'elles ne soulageaient ; l'image d'Arria Marcella le poursuivait toujours, et le triste dénouement de sa bonne fortune fantastique n'en détruisait pas le charme.

Il retourna par la suite secrètement à Pompéi et se promena, comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur palpitant d'un espoir insensé, mais l'hallucination ne se renouvela pas. Il n'entendit que des piaulements d'oiseaux de nuit effrayés ; il ne rencontra plus Rufus Holconius, personne ne vint pas lui mettre une main fluette sur le bras ; Arria Marcella resta obstinément dans la poussière.

En désespoir de cause, Octavien s'est marié dernièrement à une jeune et charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour sa femme ; cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne trompe, sent que son mari est amoureux d'une autre ; mais de qui ? C'est ce que l'espionnage le plus actif n'a pu lui apprendre. Octavien n'entretient pas de danseuse ; dans le monde, il n'adresse aux femmes que des galanteries banales ; il a même répondu très froidement aux avances marquées d'une princesse russe, célèbre par sa beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant l'absence de son mari, n'a fourni aucune preuve d'infidélité aux soupçons d'Ellen.

Mais comment pourrait-elle s'aviser d'être jalouse de Marcella, fille d'Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère ?"

Par Théophile Gautier et avec la modeste contribution de votre serviteur..

Bonne journée à tous.

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La Plume et le Rouleau © 2000

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Dans la série "C'est pas sorcier" (France 3) Fred et Jamie nous décrivent la vie à Pompéi et ses derniers instantss

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