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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1831 : Les tribulations d'un gros OBELISQUE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 15 Décembre 2002, 15:37pm

Catégories : #Littérature & divers

Cher(e)s ami(e)s et lecteurs (trices) des fabuleuse Chrooniques de ka Plume et du Rouleau,

Oh hisse ! Oh hisse ! Et hop !

Le 15 décembre 1831, les marins français du bateau « Le Luxor », amarré à Thèbes, sur les bords du Nil, en Egypte, franchissaient une étape importante dans le voyage qu’ils avaient entrepris depuis de longs mois. Suant, soufflant, affaiblis, frappés par le choléra, la dysentrie, les migraines et les ophtalmies, ils achevaient un travail qui avait duré un mois et parvenaient ce jour-là à faire glisser totalement à travers l’étrave du navire l’obélisque (le nom est masculin) offert à Charles X par le pacha d’Egypte Méhémet Ali. Une bonne chose de faite en attendant que le bateau, à ce moment en cale sèche, bénéficie de la prochaine crue du Nil pour ramener ensuite le monument vers la France.

Vous l’avez compris : aujourd’hui, c’est l’étonnante aventure de l’un des plus célèbres monuments de Paris que je vous invite à découvrir, sûr que vous regarderez ensuite cette oeuvre d’un oeil neuf lorsque vous serez coincés dans les embouteillages de la Place de la Concorde.

Cette place, précisément, fut initialement dessinée en l'honneur de Louis XV pour y accueillir sa statue équestre et achevée en 1763. Octogonale (qui s’en est aperçu ?), la place est entourée de 8 statues représentant les 8 plus importantes villes de France. Sous l'ancien régime, elle est un lieu de célébrations populaires. Mais en 1792, la statue est déboulonnée et remplacée par la guillotine tandis que la place est rebaptisée « Place de la Révolution ». En 1795, elle prend le nom de « Place de la Concorde » en signe de réconciliation nationale. Mais elle est désormais dépourvue de monument.

Or, parallèlement, le pacha d’Egypte Méhémet Ali, ci-dessus, par ailleurs d’origine albanaise, qui dépend du pouvoir ottoman d’Istanbul, poursuit avec la France une politique de cadeaux destinés à entretenir de bons rapports. Car Méhémet Ali aime la France. Bien qu’il ait autrefois combattu Bonaparte (1798) en Egypte,  lorsqu’il était dans les rangs des Janissaires, il s’est ensuite entouré de Français (ingénieurs, médecins, militaires, architectes) dès sa prise pouvoir en 1805 (au détriment des Mamelouks) afin de moderniser le pays. Il a ainsi attiré les archéologues et les érudits qui ont sillonné le pays et les grands sites.

De cette époque date la fascination réciproque des deux pays et l’« égyptomanie » dont la France, encore aujourd’hui, est le pays d’Europe qui fait le plus preuve. En 1827, Méhémet Ali offre au roi Charles X une girafe qui étonne la capitale (et donne aussi l’expression « peigner la girafe » utilisé par ceux qui, commis l’entretien de la bestiole, trouvaient l’activité grotesque). Mais ce ne sont en réalité pas les animaux exotiques qui font rêver Charles X et les savants français.

En 1828, Champollion, qui a découvert le secret des hiéroglyphes depuis 6 ans déjà, est arrivé en Egypte. Il s’est enthousiasmé pour le site de Louxor et demande au sultan un obélisque en cadeau. Or, le pays en possède peu. Alors qu’une cinquantaine était dressée le long du Nil au temps des Pharaons, l’Egypte n’en garde plus guère qu’une dizaine au début du XIXème siècle. Tous les autres ont été, au cours des siècles, déplacés, cassés, exportés en Italie pour y être transformés en croix chrétiennes. Après quelques réticences et un an d’hésitations, Méhémet Ali accède finalement à l’insistance de Champollion et accepte de donner l’un des obélisques de Thèbes. Nous sommes en 1829.

Il s’agit maintenant, et ce n’est pas le moindre des défis, de transporter le monument de 23 mètres de haut et de 250 tonnes. On propose de le tronçonner ! Champollion s’y oppose énergiquement : multipliant les interventions tous azimuts, il arrache l’autorisation de construire un bâtiment spécial à l’arsenal de Toulon. Et quel bâtiment, son cahier des charges est unique en son genre : il faut un bateau de grande taille capable de naviguer en Méditerranée (ce sera un trois-mâts) mais au faible tirant d’eau (la distance entre la ligne de flottaison et la quille) pour pouvoir également naviguer sur deux fleuves, la Seine et le Nil et être capable de franchir les hauts-fonds du delta de ce dernier. Ainsi la mâture devra être démontable (pour passer sous les ponts !) et son étrave aussi pour pouvoir faire entrer l’obélisque. Il devra enfin pouvoir s’échouer sur la rive du Nil sans perdre sa stabilité… Pendant un an, jour et nuit, on va construire ce navire bâtiment à la technologie révolutionnaire.

Entre temps, en juillet 1830, Alger a été conquise et, en France, Louis-Philippe est monté sur le trône en lieu et place de Charles X. Mais les intenses préparatifs (recrutement, formation, entraînement de l’équipage de 130 hommes) se poursuivent sans trêve et, le 15 avril 1831, le Luxor appareille enfin dans l’allégresse. Le 3 mai 1831, il jette l’ancre à Alexandrie. Il attendra 2 mois la crue du Nil pour pouvoir commencer à remonter le fleuve. Pendant ce temps, les ingénieurs se rendent à Thèbes par voie de terre pour préparer l’obélisque.

Puis, le Luxor entreprend la remontée du Nil et, le 13 juillet 1831, il est au Caire. Son passage est salué par une foule en liesse et des anecdotes pittoresques nous sont laissées par les journaux personnels des officiers. Pour saluer l’arrivée des équipages, les villes et villages organisent des festivités au cours desquelles les officiers français se scandalisent du spectacle de la « danse de l’abeille » au cours de laquelle une jeune femme, à la recherche d’une abeille fictive cachée dans ses vêtements, se dénude entièrement. Un strip-tease à l’éqyptienne, quoi.

Enfin, loin de ces bagatelles, c’est une toute autre émotion qui étreint l’équipage qui, au crépuscule du 14 août 1831, accoste à Thèbes et découvre, stupéfait, le site grandiose de Louxor, ses colonnades, ses murailles, ses pylônes, son gigantisme et son silence…

Mais le travail ne fait que commencer ! Sous une chaleur accablante, il faut effectuer le travail harassant de démontage de l’étrave du navire puis, tandis qu’il faut mouiller l’ensemble de la coque deux fois par jour pour en éviter le dessèchement, il faut construire un chemin dénivelé entre le site de l’obélisque et la rive. Pour ce pénible travail de terrassement, on n’hésite pas à raser une trentaine de maisons indigènes ! Puis il faut construire l’énorme machine (30 mètres de haut) inventée par l’ingénieur Le Bas, qui permettra à l’obélisque, emmaillotée puis sciée à la base, d’être inclinée puis transportée sans se briser.

Obstacles supplémentaires : les maladies. Le choléra frappe l’équipage, ainsi que la dysenterie et de terribles maux de tête consécutifs aux ophtalmies provoquées par la luminosité intense ! Le 31 octobre, le monument est scié mais plus d’un mois est nécessaire avant que, le 15 décembre 1831, il soit enfin entièrement glissé et arrimé dans les flancs du navire.

Mais le Nil est bas : le bateau ne peut repartir immédiatement et il va falloir attendre 8 mois, en août 1832 pour que la hauteur d’eau soit suffisante afin d’appareiller. La descente du Nil est un calvaire : le bateau s’échoue plusieurs fois, il perd ses ancres et ses voiles se déchirent ! Quand il arrive dans le delta du Nil, les eaux sont déjà basses et c’est in extremis qu’il parvient à rejoindre la mer deux mois plus tard.

Dans la nuit du 10 au 11 mai 1833, le Luxor arrive en rade de Toulon : il l’a quittée 2 ans et 25 jours auparavant et, sur les 130 marins au départ, 10 sont morts durant le voyage.

Ce dernier n’est pourtant pas achevé. Un mois plus tard ; le Luxor reprend la mer en direction de l’Atlantique pour, contournant la France, se diriger vers la Manche puis Paris à partir de l’estuaire de la Seine et Rouen, où il arrive le 14 septembre 1833. Enfin, le 23 décembre 1833, l’ « obélisque est à Paris ! ». Le roi Louis-Philippe, voulant rassembler royalistes et républicains, a en effet choisit ce monument dépassant tout clivage politique pour l’ériger au milieu de la Place de la Concorde. L’obélisque fait l’unanimité.

Pour piédestal au monument, on décide d’aller chercher un bloc de granit breton : il va donc falloir encore 3 ans de préparatifs avant que l’obélisque ne soit érigé définitivement. Le 25 octobre 1836, ce sera chose faite. Devant plus de 200 000 spectateurs, 300 marins et une petite machine à vapeur tireront sur les cabestans lever le monolithe taillé il y a plus de 3000 ans sous Ramsès II et devenu désormais un des plus célèbres monuments de Paris.

Depuis 1999, il a retrouvé son petit pyramidion doré et, dressé vers le ciel, il a même inspiré les militants de l’association anti-sida « Act up » qui ont déroulé dessus, il y a quelques années, un long préservatif… Un retour à sa symbolique d’origine, finalement, car, pour l’anecdote, sachez que le choix d’un piédestal en granit breton se fit pour remplacer le piédestal d’origine, joliment orné de... babouins en érection mais pas très politiquement correct...

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002 

Pour d'autres histoires étonnantes, lisez La cinquième nouvelle...

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