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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1836 : FREDERICK LEMAITRE : Des larmes au rire

Publié par La Plume et le Rouleau sur 31 Août 2001, 15:10pm

Catégories : #Personnalités célèbres

Mes Chers Amis,

Aujourd'hui, c'est la saint Aristide qui, l'année dernière, nous avait donné l'occasion, me semble-t-il, d'évoquer le Père Jean Bertrand Aristide, premier président démocratiquement élu en Haïti mais aussi Aristide Filoselle : cleptomane qui subtilise le portefeuille de Tintin et des Dupondt dans « Le secret de la Licorne ».

Ce n’est pourtant pas du saint du jour dont je vais m’inspirer mais, comme souvent, de cette date du 31 août, pour me livrer à mon habituel cabotinage historico-culturel.

Cabotinage est, en l’espèce, un mot de circonstance car c’est de comédie dont je vais vous parler aujourd’hui. Je choisirai d’évoquer un homme qui fut en son temps une véritable star mais qui n’est plus maintenant connu que des seuls érudits en matière artistique et théâtrale. La vie de cet homme, vous l’allez voir, est étroitement associée à des expressions passées dans le langage courant et dont vous allez découvrir l’origine (très bon pour le dîner en ville de demain soir, ça).

Actionnons notre habituelle machine à remonter le temps et retrouvons-nous le 31 août 1836 (c’est loin), à Paris, sur le Boulevard du Temple, le long duquel se trouvent de nombreux théâtres et que l’on appelle à l’époque le « Boulevard du Crime » (pourquoi ? parce qu'on y joue de nombreuses pièces de théâtre où il est souvent question de meurtres).

Ecoutons les trois coups qui résonnent, ce soir du 31 août 1836, au théâtre des Variétés, pour annoncer la « première » d’une pièce de théâtre écrite par Alexandre Dumas : « KEAN ». Cette pièce va remporter un énorme succès, grâce à son interprète principal : Frédérick Lemaître, artiste d’une personnalité particulièrement truculente dont je vais vous entretenir.

Frédérick Lemaître est né en 1800 tout rond.

Il est décidé à devenir comédien mais ses débuts sont difficiles et il peine à rencontrer le succès. En 1823 (il a 23 ans, donc), lassé des seconds rôles, il est finalement embauché par le théâtre de l’Ambigu pour jouer le rôle principal. Il s’agit malheureusement d’un mélodrame navrant de médiocrité, « L’auberge des Adrets » : une pièce larmoyante destinée à faire pleurer le public sur les malheurs qui frappent des personnages pourtant pleins de vertus et de qualités.

Affligeant.

Alors Lemaître décide de changer de registre et, sans accord des metteurs en scène, transforme à l’improviste son jeu dramatique en... spectacle comique !

Les auteurs s’arrachent les cheveux mais le public se tord de rire !

C’est le succès. Tout Paris accourt pour s’esclaffer. La carrière de Lemaître est lancée.

En 1827, il triomphe dans « Trente ans ou la vie d’un joueur ». En 1834, il impose une suite, de nouveau comique, de l’ « Auberge des Adrets » qui s’intitule « Robert Macaire » : l’histoire d’un escroc qui profite de la crédulité de Monsieur Gogo, un actionnaire individuel. Le mot est resté dans la mémoire collective.

Le 31 août 1836, je vous l’ai dit, Lemaître crée Kean.

Lemaître est un artiste d’exception, un comédien dont les qualités personnelles de mémorisation et de minutie (il étudie chaque réplique et chaque rôle de la pièce où il joue) servent des talents de comédien très au-dessus de la moyenne, qui se caractérisent notamment par un sens aigu de la mise en scène (il conseille ses partenaires sur leur jeu) et un jeu personnel d’avant-garde.

A une époque où les acteurs se complaisent encore dans un style ampoulé et académique, Lemaître bouscule les habitudes par un jeu exubérant, exagéré, poussé à l’extrême du réalisme : il se passe la main dans les cheveux, embrasse fougueusement sa partenaire sur scène ou s’assoit négligemment sur le bras d’un fauteuil.

La critique est horrifiée, le public adore.

Il manie tous les genres. En 1839, après des années de succès comiques, il demande « Ne suis-je bon qu’à faire le bouffon ? » et se lance dans la tragédie. En 1848, il réussit même le tour de force de jouer à la suite et dans la même soirée la pièce comique « Robert Macaire » puis la tragédie « Ruy Blas » de Victor Hugo.

L’homme déplace les foules à toutes ses représentations, servi en outre par la réputation qu’il entretient largement d’être d’un tempérament emporté (il se brouille avec de nombreux directeurs artistiques), excessif (on évoque ses libations quotidiennes et vigoureuses ainsi que ses dépenses somptuaires) et brutal (il bat ses maîtresses, par ailleurs nombreuses).

 

Car Lemaître est naturellement un homme dont les liaisons défraient la chronique mondaine (on dirait « la presse people » aujourd’hui). Marié en 1826 à une femme de santé fragile qui s’est recluse en maison de repos et aux besoins de laquelle il pourvoira jusqu’à sa mort, Lemaître vit en fait avec ses partenaires de scène : Marie Dorval, peut-être, mais aussi Atala Beauchêne, à partir de 1834 puis Clarisse Miroy ensuite, de 20 ans plus jeune que lui.

Alors qu’il a plus de 70 ans, c’est une jeune fille de 20 ans, Anna Linder, qui vient vivre avec lui : il la présentera toujours formellement comme « sa nièce » : une expression encore passée dans le langage courant.

Il s’éteint en 1876 avant de faire, dans les écoles de théâtre, l’objet d’un véritable culte.

Pierre Brasseur (le père de Claude) l’incarna dans le film « Les enfants du paradis ».

Jean-Paul Belmondo le considère comme son modèle et lui voue une véritable admiration, au point de jouer « Kean » à son tour en 1986 puis de tenir (consécration) le rôle de Lemaître lui-même dans la pièce « Frédérick ou le boulevard du crime » jouée au théâtre Marigny à l’hiver 1998. (Autre point de ressemblance : il a une femme largement plus jeune que lui, mais c’est sans doute là purement fortuit).

Faute de document sonore et visuel, nul ne peut dire toutefois si le jeu de l’un égale le jeu de l’autre. Mais ce qui reste sûr, c’est que Frédérick Lemaître ne faisait pas encore dans la cascade en voiture, ni dans le crochet du gauche à la mâchoire, ni dans le coup de flingue, ni dans le chihuahua à poil long.

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2001

Pour un récit avec moins de pittoresque mais davantage de mystère, lisez La cinquième nouvelle...

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