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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1651 : LA FRONDE, quand la couronne vacille (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 6 Septembre 2005, 15:11pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s ami(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,

1649 : la Fronde s’étend donc.

A tout régime, il faut une épée. Condé a choisi son camp (celui de la monarchie) et sera celle-là. A partir de janvier 1649, il prend la tête des troupes royales, assiège Paris et entend affronter les insurgés qui y sont retranchés pour mettre au pas les magistrats frondeurs.

Mais la situation va se compliquer car d’autres aristocrates de grandes familles se joignent curieusement aux rebelles. Il y a là le prince de Conti (frère cadet de Condé), le duc de Longueville (son propre beau-frère), Bouillon (de l’illustre famille descendant de Godefroy de Bouillon), Elbeuf (de la famille des Guise) et le duc de Beaufort (évadé du château de Vincennes où la pitoyable « Cabale des Importants » de 1643 l’avait conduit). Gondi lui-même conduit des troupes. Pire, le maréchal de Turenne veut rejoindre la Fronde avec l’armée d’Allemagne. La révolte contre le pouvoir royal se transformerait-elle en révolution ouverte, en guerre civile ?

Ce n’est pas tout. Jusqu’à présent, hormis Anne d’Autriche, il n’a été question que d’hommes. Mais dans un climat aussi passionnel que celui-ci, les femmes ne sont pas en reste. La duchesse de Longueville, sœur de Condé ainsi que la duchesse de Bouillon sont les plus actives pour exciter la haine du peuple parisien contre Mazarin. Libelles et tracts se déchaînent, ce sont les « mazarinades ». Les deux femmes apparaissent même un jour sur le perron de l’hôtel-de-ville, tenant chacune un enfant dans leur bras et, avec emphase, proclame qu’elles veulent se constituer otages entre les mains du peuple. C’est le délire. Gondi fait jeter de l’argent par les fenêtres. Il multiplie les écrits incendiaires contre le pouvoir d’Anne d’Autriche et de Mazarin et intrigue pour solliciter l’appui de la monarchie espagnole dans la rébellion.

La famille royale, devant les combats, déménage de nouveau dans l’urgence. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, elle part cette fois au château de Saint-Germain-en-Laye (c’est la « Nuit des rois »). Le jeune Louis XIV doit passer la nuit dans le château non préparé, sur des bottes de paille achetées à prix d'or sur place. Le jeune roi se souviendra toute sa vie de cette équipée humiliante et de la précarité de sa situation.

La reine et le jeune Louis XIV réfugiés en banlieue, la capitale aux mains d’un pouvoir insurrectionnel, des aristocrates qui rejoignent la révolte : en ce début 1649, convenons-en, ça va mal. Très mal.

C’est alors qu’un tournant a lieu le 8 Février 1649 à Charenton, petit village de l’est de Paris et dernière voie de ravitaillement de la capitale. A la tête des troupes royales, le prince de Condé l’occupe d’abord facilement mais l’armée frondeuse essaye de reprendre le village. La bataille s’engage et, incertaine, fait rage. Elle tourne finalement au désavantage des frondeurs : les milices bourgeoises de Paris se font exterminer par les troupes de Condé qui jettent les survivants dans la Seine glaciale après les avoir dépouillé de leurs vêtements.

Dans la foulée, les magistrats prennent conscience que les puissants du régime qui les ont rejoints ne sont pas porteurs du projet d’une monarchie tempérée par le pouvoir judiciaire mais… par le pouvoir nobiliaire (à l’anglaise en quelque sorte). Le torchon brûle entre les rebelles dont les intérêts divergent évidemment. Avant qu’il n’y ait d’autres défaites militaires ou que les nobles ne décident de changer de camp pour renforcer celui d’Anne d’Autriche, les magistrats ouvrent au plus vite les négociations avec le pouvoir royal pour profiter de la situation et lui arracher des concessions.

Cela est d’autant plus urgent que les parlementaires frondeurs sont maintenant déchirés par des querelles intestines : après avoir fait cause commune au début, les différents parlements et chambres se disputent entre eux. Et l’irruption de milices bourgeoises, soucieuses de prendre le pouvoir dans les communes, complique encore les choses. Les magistrats sont en quelque sorte débordés par leur base.

La politique, c’est toujours compliqué. Et cela va empirer.

Il faut donc calmer la situation par l’ouverture de négociations. Les pourparlers s’engagent au château de Saint-Germain-en-Laye. Les magistrats obtiennent une baisse des impôts mais pas de partage de pouvoir : la paix est signée le 1er avril 1649. Le 31 mai, le jeune roi Louis XIV rentre à Paris dans la liesse populaire. Aucune réforme de fond, cependant, n’a été engagée et chacun, au final, reste sur sa faim. Pire : l’accord a comporté quelques vengeances spécifiques (le maréchal de Turenne est condamné pour crime de lèse-majesté) et favorisé scandaleusement d’autres protagonistes (le coadjuteur Gondi a négocié des avantages personnels).

Condé, lui, est exaspéré par des négociations avec les parlementaires qu’il juge inutiles puisque, militairement, il avait pris l’avantage. Devenu l’homme fort du régime, avide de supplanter Mazarin dans son rôle de plus proche conseiller de la reine, Condé multiplie les provocations et les arrogances à son endroit. Il répète haut et fort qu’il « l’a tiré du gibet ». Il l’accuse d’ingratitude avec insolence. Il s’oppose par exemple publiquement au mariage du duc de Mercoeur (voir le tableau généalogique supra) avec l’une des nièces de Mazarin en affirmant (que celles-ci) : « sont à peine bonnes pour épouser mes valets ».

L’impudence de Condé (dont on se rappellera qu’il est le n°3 par l’ordre de succession au trône) ne connaît bientôt plus de borne. Anne d’Autriche envisage alors de le circonvenir d’une manière ou d’une autre. Qu’arriverait-il, en effet, si le Parlement venait à décider de lui confier la régence ? Il y a urgence à maîtriser le dangereux individu.

Il faut d’abord l’isoler. La reine convoque ainsi, du 30 septembre au 12 octobre 1649, une assemblée de nobles qu’elle entend monter contre le fauteur de troubles. Mais la manœuvre tourne mal. Enhardis, les nobles assemblés en profitent pour contester la politique de Mazarin. Effrayée, la reine dissout promptement l’assemblée.

Mais il faut aussi brouiller Condé avec la « vieille fronde » pour le couper de soutien éventuels. Un attentat au fusil contre Condé a lieu le 11 décembre 1649 : on en attribue la responsabilité au coadjuteur Gondi et au président Broussel. Aucune preuve n’est apportée de façon décisive et le procès ne fait qu’embrouiller un peu plus la situation.

Alors Mazarin décide de se rapprocher clairement de la « vielle fronde » (incarnée par les parlementaires et les anciens meneurs tels que Gondi) pour faire définitivement barrage à Condé et aux autres « Princes ». Foin des intrigues, des alliances subtiles et des complots douteux, l’on va recourir purement et simplement à la force.

1650 : les Princes frondeurs

Le 18 janvier 1650, Condé, son frère Conti et son beau-frère Longueville sont arrêtés !

C’est le scandale. Le gouvernement de Mazarin et d’Anne d’Autriche s’était déjà mis les parlementaires et le petit peuple à dos, voici maintenant que, la tension à peine apaisée, la noblesse se dresse contre cette manifestation d’un despotisme le plus éhonté. C’est le début de la fronde des Princes à laquelle participe Turenne, par exemple. Mais ce n’est plus à Paris, maintenant bien maîtrisée, mais en province que les troubles éclatent, fomentés par les partisans de Condé. L’incendie s’allume partout. En février, la Normandie se révolte. Les troubles sont réprimés rapidement. Puis c’est au tour de Bordeaux durant l’été. Mazarin fait encore intervenir la troupe. Les Princes sont exilés au Havre. La confrontation fatidique a lieu le 15 décembre 1650 à Réthel (Ardennes) : les troupes royales affrontent l’armée des frondeurs (commandés par Turenne) par ailleurs appuyée par les Espagnols.

Les troupes royales triomphent et Mazarin avec. Le cardinal a sauvé le pouvoir royal de l’insurrection aristocratique, il a mis les fauteurs de trouble aux fers. Il semble être l’homme fort du régime.

1651 : l’alliance des Frondes, vers un coup d’état ?

Pas pour longtemps. Car la « vieille fronde », après l’alliance temporaire conclue avec Mazarin contre Condé,… se retourne contre le cardinal pour se rapprocher des Princes. Elle signe avec eux un accord qui prévoit de confier la régence à Gaston d’Orléans et d’accorder la pourpre cardinalice à Gondi (qui a réussi a glisser ses intérêts personnels dans l’affaire). Le 4 février 1651, le Parlement exige officiellement auprès de la reine Anne d’Autriche la démission de Mazarin.

La contestation gagne du terrain car deux jours plus tard, le 6 février 1651, se déroule parallèlement une troisième ( !) fronde, celles des gentilshommes, autrement dit : celle de nobles qui n’appartiennent pas à l’aristocratie princière. 400 individus s’assemblent illégalement pour débattre des réformes à apporter au fonctionnement du royaume.

Là, le sol se dérobe sous les escarpins d’Anne d’Autriche. Le départ de Mazarin est alors décidé, cela devrait calmer le jeu. Mazarin fuit Paris dans la nuit du 6 au 7 février 1651. Il est prévu que la reine et le jeune roi viennent le rejoindre ultérieurement. Mais ceux-ci en sont empêchés par les milices bourgeoises parisiennes, menées par Gaston d’Orléans et Gondi. L’ambiance est clairement celle d’un coup d’état. Mazarin fuit alors à l’étranger et s’installe à Brühl, près de Cologne en Allemagne. Le 16 février 1651, Condé, son frère Conti et son beau-frère Longueville sont libérés. Ils rentrent triomphalement à Paris.

Pendant ce temps que la reine et le jeune Louis XIV restent à Paris, quasiment pris en otage, l’assemblée des nobles poursuit ses délibérations au couvent des Cordeliers. Elle élabore un projet politique relativement hardi qui consiste en une monarchie à l’anglaise dans laquelle la noblesse aurait un rôle prépondérant tandis que le souverain se contenterait d’incarner l’unité nationale sans réel pouvoir. Pour appuyer ce projet, l’assemblée, menée par le comte de Montrésor, reçoit le soutien du clergé dont l’assemblée régulière, pur hasard, se tient au même moment. Montrésor est assurément un ennemi de la monarchie absolutiste et cultive au contraire l’amitié et le clientélisme de famille comme seuls les aristocrates savent le faire. Il avait lui-même fait 14 mois de prison au titre de la Cabale des Importants (1643) dans laquelle il avait imprudemment trempé en raison de son amitié avec...Gaston d’Orléans.

Faites dans le plus grand sérieux, ces délibérations aboutissent à un solennel « acte d’union » par lequel les participants se jurent assistance et solidarité et sur lequel sont apposées 463 signatures. Surtout, l’assemblée des nobles conclut à la nécessité de réunir rapidement des Etats Généraux pour faire un état des lieux des affaires du royaume et prendre des décisions claires et, peu ou prou, démocratiques.

La reine y consent : elle fait promesse de cette convocation.

Mais cette initiative n’est pas du goût de tout le monde. Elle ne suscite pas le soutien des magistrats qui n’y voient que des revendications qui se télescopent avec les leurs. Faire appel aux trois ordres va évidemment complètement à l’encontre des aspirations de magistrats qui souhaitent un gouvernement de professionnels. Les grands Princes, également, se méfient de cette assemblée de noblaillons de province et bien souvent de noblesse récente qui pourrait peut-être obtenir gain de cause : Condé et ses acolytes ne mènent en effet, dans la lutte qui les oppose à la reine, que des stratégies strictement personnelles, ils n’ont aucunement l’intention d’appuyer les revendications de la noblesse dans son ensemble.

La Fronde, si elle est bien une contestation des formes du pouvoir en place, s’exprime d’abord à travers les intérêts individuels que défendent les différents protagoniste.

Gondi en est l’illustration qui, s’étant maintenant rapproché de la reine ( ! ) n’a plus aucun intérêt à un affaiblissement de la position de celle-ci. La régente lui a en effet accordé le chapeau de cardinal : le 19 février 1651, il est en effet devenu le « cardinal de Retz ».

Le 25 mars, Condé et Gaston d’Orléans portent donc solennellement un… arrêt du Parlement (l’on sait s’allier dans certaines circonstances) à l’assemblée des nobles, exigeant la dissolution de celle-ci. Les nobles de robe n’ont aucunement l’intention de prendre les armes. Intimidés, ils obéissent sur-le-champ. C’en est fini pour leurs espoirs de monarchie tempérée.

Pendant ce temps, les luttes reprennent dans l’entourage de la reine :  Condé y affronte les anciens frondeurs tels le nouveau cardinal de Retz, désormais ralliés à la reine et qui s’oppose à lui. Vous en conviendrez, et c’est une des caractéristiques de la Fronde : la situation est assez confuse. Alliances et intrigues obscures s’entrecroisent dans un climat d’affrontements permanents où chacun défend âprement ses intérêts et où l’on ne perçoit guère quel est le mouvement de l’Histoire.

N’ayez crainte, la situation va bientôt s’éclaircir car, insensiblement, le temps a passé et un événement va survenir qui va changer la donne… Un événement imprévu ? Non point. Au contraire : un événement prévu, prévisible et inéluctable, irréversible, incontournable. Lequel ?

Le 7 septembre 1651, la majorité du jeune Louis XIV est proclamée : L’adolescent de 13 ans monte sur le trône et malgré son jeune âge, est décidé à s’imposer rapidement. Il a pour lui les souvenirs cuisants des humiliations subies, des déménagements de la famille royale pour fuir les menaces, de l’arrogance des magistrats et des Princes qui ont tenté, peu ou prou, de prendre les rênes du pouvoir à son détriment.

Désormais individu « sacré par la grâce de Dieu », Louis XIV entend bien montrer qu’il est par nature au-dessus du commun des mortels, quelque soient le prestige des uns et des autres du à leurs connaissances techniques ou leurs lignages nobiliaires. La convocation des Etats Généraux acceptée par sa mère sous la pression de la noblesse et en dépit de l’opposition des magistrats et des Princes ? Il n’en est évidemment plus question. Louis XIV rappelle qu’il n’est pas tenu par les promesses faites par d’autres.

Le centre du pouvoir va basculer. Tandis que la reine s’efface désormais au profit de son fils, les clans se reforment dans une nouvelle configuration. Le cardinal de Retz, toujours opportuniste, choisit celui du roi. Le 21 août 1651, lui, l’ancien agitateur et frondeur, s’oppose violemment à Condé au cours d’une séance du Parlement. Les deux hommes s’invectivent et se menacent. « Je vous ferai bien quitter le pavé ! » dit Condé à Retz. « Il ne sera pas aisé… » rétorque l’ecclésiastique. On manque d’en venir aux mains dans une véritable foire d’empoigne.

Les esprits s’échauffent et l’attitude arrogante de Condé contribue à tendre la situation. Il devient clairement une menace pour l’ordre public et la rumeur parle maintenant pour lui d’une nouvelle arrestation. Lui, embastillé une seconde fois (il l‘avait déjà été entre janvier 1650 et février 1651) ? Il n’en est évidemment pas question mais, maintenant que les parlementaires frondeurs se sont assagis et que Louis XIV est sur le trône, Condé a évidemment moins de cartes en main.

Il choisit de quitter Paris et de partir dans le sud-ouest de la France. Il est reçu à Bordeaux, ville frondeuse, avec enthousiaste. Son départ suscite le trouble dans Paris où une nouvelle insurrection contre le pouvoir royal menace. La ville s’agite dangereusement. En octobre 1651, la cour royale déménage de nouveau, cette fois à Bourges.

Pendant ce temps, l’action militaire de la rébellion s’étend : des troupes rebelles, où figurent les ducs de Beaufort (voir le tableau généalogique de la chronique précédente) et de Nemours, s’emparent d’Orléans.

Gaston d’Orléans, lui (l’oncle de Louis XIV, ci-dessus), hésite… Va-t-il sauter le pas de l’insurrection armée ? Il n’ose pas. Va-t-il se ranger aux côtés du roi ? Ce n’est pas son intérêt puisqu’il est le n°2 dans l’ordre de succession. Cruel dilemme pour ce velléitaire plus habile aux complots de cour qu’aux coups d’état avec le sabre à la main. Il décide finalement de garder un pied dans les deux camps en restant à Paris mais en dépêchant auprès des insurgés… sa fille, Mademoiselle de Montpensier (« la Grande Mademoiselle ») qui va faire le coup de feu… habillée en homme.

Il y a des moments où les évènements politiques les plus dramatiques se drapent sans vergogne dans un burlesque inattendu…

Ce qui est moins burlesque, c’est que, malheureusement, les opérations militaires ne tournent pas franchement en faveur des troupes rebelles. Nous sommes maintenant au printemps 1652.

Face à eux, les rebelles ont en effet des troupes loyalistes dirigées par… le maréchal de Turenne.

Turenne, l’ancien frondeur condamné pour crime de lèse-majesté en 1649 puis rallié à la fronde des Princes en 1650 est maintenant repassé du côté du roi. Le 7 avril 1652, il bat les insurgés à Bléneau (ce n’est pas le nom d’une maladie mais celui d’une ville de l’Yonne) puis de nouveau à Etampes, en région parisienne. L’armée des frondeurs recule alors jusqu’à Paris (dont on se souviendra que la famille royale l’a fui). Son objectif ? S’y retrancher pour préparer une contre-attaque. Ils se replient sous ses murs à la fin juin 1652.

Mais la capitale, quoique de nature rebelle et traditionnellement frondeuse, refuse d’ouvrir ses portes aux insurgés ! Le Cardinal de Retz et Gaston d’Orléans affirment en effet vouloir rester… neutres !

Turenne accule alors l’armée de Condé sous les murs de Paris, du côté du Faubourg Saint-Antoine (est de la capitale). Les 1er et 2 juillet 1652, les combats font rage et Condé lui-même se bat à coups d’épée. Va-t-il périr avec ses troupes qui, peu à peu, faiblissent ? Curieusement, le peuple de Paris semble favorable à lui ouvrir les portes de la ville : l’homme est un héros militaire des guerres franco-espagnoles, un ennemi acharné de Mazarin, il est courageux, il a donc tout du héros populaire et sympathique. La Grande Mademoiselle implore alors son père Gaston d’Orléans de faire ouvrir la porte Saint-Antoine. Gaston se laisse fléchir et donne son accord mais le conseil municipal parisien renâcle. Mademoiselle de Montpensier se rend alors à l’Hôtel de Ville accompagnée d’une foule importante. Sous pression, menacés, les édiles acceptent.

In extremis, les troupes condéennes entrent dans la ville, refluant dans un désordre proche de la débandade. Mais les soldats frondeurs sont poursuivis par les troupes loyalistes qui entendent les occire jusqu’au dernier. C’est alors que Mademoiselle de Montpensier a une idée qui va sauver Condé et les siens : elle se rend à la Bastille et ordonne aux mousquetaires d’ouvrir le feu, à coups de mousquets, sur les soldats du roi les plus proches et, à coups de canon, sur le reste des troupes de Turenne restées en arrière ! Les soldats du roi reculent et ressortent. On referme les portes derrière eux.

Mais ce n’est pas fini car Condé, fort du soutien populaire, se rend alors au Parlement de Paris le lendemain. Les magistrats, légalistes au fond et qui n’ont jamais eu pour lui beaucoup de sympathie, n’entendent pas entrer à ses côtés dans une guerre ouverte contre le pouvoir royal et refusent de lui apporter leur soutien. Condé, furieux, ressort de l’Hôtel de Ville et proclame « Ils sont tous vendus à Mazarin ! » La fureur des plus enragés éclate alors. Cinquante magistrats sont massacrés par la foule le 4 juillet 1652 lors de cette journée dite « des pailles » (celles qui permettent d’incendier le bâtiment). Durant un mois, les troupes de Condé font régner la terreur dans une ville laissée à une sanglante et aveugle « épuration » : il y a 200 à 300 victimes.

Cette horreur achève de dissuader les éléments les plus modérés de contester plus avant le pouvoir royal. Condé n’a plus de véritable soutien politique ni populaire. Ses troupes étant décimées, il prend curieusement le parti de fuir Paris le 14 octobre 1652 pour les Flandres afin d’offrir ses talents militaires aux… Espagnols, ses ennemis d’autrefois !

La situation se calme alors. Le 21 octobre, dans la liesse populaire, le roi Louis XIV rentre dans la capitale et décrète l’amnistie pour apaiser les esprits. Mais il prend en fait des mesures visant à reprendre fermement la situation en mains.

C’est la fin de la Fronde, mais que deviennent ses protagonistes ?

Le cardinal de Retz est ainsi arrêté et expédié au château de Vincennes le 19 décembre 1651. Il sera transféré dans la prison de Nantes d’où il s’évadera en 1654. Après plusieurs années d’errance en Europe, il reviendra à Paris en 1661, démissionnera de sa charge de l’Archevêché de Paris et conduira diverses missions diplomatiques pour le compte du roi avant de rédiger ses mémoires et de mourir en 1678.

Gaston d’Orléans est envoyé en exil dans son château de Blois. Il y mourra en 1660 et Louis XIV conférera alors le titre de duc d'Orléans à son propre frère Philippe (le père du Régent dont le BDJ parla dans son édition de juillet 2005).

Sa fille, la grande Mademoiselle, cousine de Louis XIV, purgera un court exil jusqu’en 1657 à Saint-Fargeau.

Condé, lui, va combattre dans les rangs espagnols quelque temps, jusqu’au pardon que Louis XIV lui accordera en 1659. Le roi gardera évidemment toute sa vie une méfiance, sinon une rancune, tenace vis-à-vis de celui qui aura mis le royaume à feu et à sang pour assouvir ses intérêts personnels.

Mazarin, lui, revient en février 1653, accueilli par… une joie populaire ( !) et une allégeance ostentatoire des magistrats, toutes choses savamment mises en scène par Louis XIV. A sa mort, en 1661, avec un royaume apaisé et une situation politique sous contrôle, Louis XIV décidera de ne plus prendre de Premier Ministre et de gouverner désormais seul.

C’est donc l’occasion, puisque la Fronde se termine, et cette chronique avec elle, de s’interroger sur la signification profonde des troubles importants que nous avons décrit. Des troubles où, reconnaissons-le, il fut parfois difficile de suivre et de comprendre les engagements et les revirements des divers acteurs.

Qu’est-ce que ces troubles ont exprimé ?

C’est ce que nombre d’historiens et d‘écrivains ont tenté d’expliquer.

Pour les misogynes comme Voltaire, il s’agit simplement d’une agitation menée par les intrigues de quelques comploteuses en jupons (Mesdames de Longueville et de Montpensier). Pittoresque mais un peu court.

Pour les républicains convaincus tel l’historien du XIXème siècle Jules Michelet, il s’agit de la révolte légitime d’honnêtes gens contre les turpitudes des Puissants, laquelle préfigure évidemment le renversement définitif de l’Ancien Régime par la Révolution un siècle et demi plus tard. Parfait pour la leçon d’histoire de l’instituteur de la IIIème république mais insuffisant face à la complexité des évènements.

Plus juridique est l’interprétation du marquis de Sainte-Alaire (poète contemporain des évènements) pour lequel il s’est agi en fait d’une tentative de révolution libérale pour instaurer en France une monarchie à l’anglaise : sans doute une vision inspirée par ses propres idéaux.

Les marxistes avancent évidemment des théories fondées sur les antagonismes de classe : André Chéruel (socialiste de la fin du XIXème siècle) analyse la Fronde comme un conflit interne au pouvoir et opposant les fonctionnaires (révocables par le roi) aux officiers (titulaires d’« offices », c’est-à-dire de charges et donc davantage indépendants). Boris Porchnev acquiesce en ne considérant pas ces troubles comme l’amorce d’un changement de régime mais comme une simple manifestation de l’avidité d’une bourgeoisie par ailleurs trop intégrée au système féodal pour le remettre en cause.

Plus près de nous, des historiens comme Jean-Marie Constant ou Joël Cornette y voient au contraire un sursaut de l’élite de la société d’Ancien Régime décidée non à faire évoluer celui-ci mais au contraire à opérer un retour aux sources d’une monarchie tempérée par le poids des grandes familles nobles.

Pour l’américain Orest Ranum, la Fronde est une tentative de recomposition politique menée par des juristes, plus habitués aux arguties juridiques qu’à la lutte politique réelle et incapables de faire aboutir leurs revendications, faute de contester radicalement le système féodal des trois ordres (Clergé, Noblesse, Tiers-état) : elle était donc condamnée d’avance.

Quant au très sérieux Pierre Goubert, spécialiste de Mazarin et de Louis XIV, il estime tout bonnement, à l’instar du hollandais Kossmann, que la Fronde fut un énorme tumulte… sans signification précise !

Toute cette agitation, quoiqu’il en soit, n’aura pas été sans conséquence. Le jeune Louis XIV aura fait dès son plus jeune âge l’amère expérience de la fragilité du pouvoir et du monde impitoyable, sans foi ni loi, de ses hautes sphères. Son enfance se sera déroulée dans un climat dramatique : il se sera senti humilié par l’arrogance des Grands de la Cour, aura été marqué par la fuite de la famille royale de Paris en janvier 1649, par les constants déménagements causés par les menaces d’émeutes populaires, par les affronts des magistrats et par, d’une manière générale, par le spectacle de la trahison des Princes.

On ne peut dès lors s’empêcher de penser que les vicissitudes des débuts de son règne auront vraisemblablement été à l’origine de son style ultérieur de commandement : une défiance ostensible vis-à-vis des parlements et de la haute noblesse, une propagande active pour susciter l’adhésion des masses populaires en leur inspirant notamment une crainte salutaire et une poigne de fer pour mettre en œuvre des décisions prises dans le secret de ses réflexions. Hélas, cette expérience l’aura aussi convaincu que, face aux multiples forces centrifuges qui la travaillaient, la monarchie ne pouvait survivre que grâce à son caractère absolu, c’est-à-dire centralisé, personnalisé, autoritaire et autocratique tandis que, au contraire, l’Angleterre évoluait, elle, vers une monarchie parlementaire modérée.

La Fronde constitue ainsi l’une des lointaines racines de l’aveuglement d’un Louis XVI qui s’arc-boutera jusqu’au bout dans la conservation de l’ordre ancien : le roi sera définitivement emporté par le flot de la révolution et la France monarchique, ratant l’occasion d’un système parlementaire tempéré, deviendra républicaine.

A moins que la République, à bien y regarder, n’ait parfois elle-même des allures de monarchie autocratique désuète et finissante…

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2005

Les vicissitudes de Louis XIV ne seront pas terminées : il lui faudra résister aux empoisonneuses et emprisonner les opposants. Sa succession ouvrira l'ère agitée de la Régence.Pour d'autres mystères, encore, consultez La cinquième nouvelle.

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