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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1720 : JOHN LAW et la REGENCE en folie (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 17 Juillet 2005, 16:18pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s ami(e)s,

L’Ecossais, du reste, n’a pas découvert lui-même cette pierre philosophale : il n’a fait que constater les avantages de ces pratiques de la part des banques d’Amsterdam, de Londres et d’Edimbourg. Il entend les systématiser à grande échelle et la France, très en retard, lui offre la perspective d’une laboratoire de politique économique grandeur nature !

John Law est un obstiné convaincu des bienfaits de son « système ». Expulsé une première fois de France où il s’adonne de façon un peu trop voyante à l’alcool et aux femmes dans les cabarets de Paris, il y revient cependant quelques années plus tard. En 1715, il écrit au Régent, lequel se débat avec la désastreuse situation financière hexagonale : « La Banque n’est pas la seule ni la plus grande de mes idées. Je produirai un travail qui (…) permettra de relever le royaume de sa triste situation, (…) d’augmenter l’agriculture, les manufactures et le commerce, (…) d’augmenter les revenus du Roi tout en soulageant les peuples… »

Le Régent a-t-il une culture financière qui lui permette de correctement saisir la portée de ces théories ? Assurément non. Voltaire le stigmatisera plus tard (mais la critique est facile) dans son ouvrage « L’histoire du Parlement » : « Ni le Régent, écrit-il, ni le Garde des Sceaux, malgré leur esprit et leurs lumières, n’entendaient rien à la finance qu’ils n’avaient point étudiée ». C’est vrai mais Philippe d’Orléans est un esprit ouvert et soucieux de sortir la France de l’ornière : il retient les effets potentiels séduisants de la réforme de Law et se décide en sa faveur.

La mise en œuvre des idées de John Law va se dérouler en 3 étapes.

Première étape : en 1716, avec l’autorisation du Régent mais avec des fonds privés, Law fonde la Banque Générale, au capital de 6 millions de livres tournois (la monnaie de l’époque) divisé en 12 000 actions de 500 livres (= 1 000 écus) chacune.  Par comparaison, le budget du royaume est alors de 500 millions de livres et l’endettement de 3 milliards ! C’est donc une somme importante mais qui, toute proportion gardée, reste bien loin des mastodontes de la finance actuelle : 43 milliards d’Euros de Fonds Propres pour le Crédit Agricole quand le budget de la France est de 220 Milliards.

Law met donc en pratique sa théorie : pour favoriser l’investissement et les transactions, il faut un système bancaire accommodant. La Banque Générale a donc le droit d’« escompter » les « effets de commerce » : elle paie cash les fournisseurs qui se présente à ses guichets avec une traite sur leurs clients. Au lieu d’être payés dans 3 mois, les porteurs de ces traites sont payés immédiatement (moyennant un taux d’intérêt pris par la Banque, laquelle, devenue propriétaire de la créance, récupère ensuite l’intégralité de la somme auprès du débiteur). L’escompte, c’est le B-A, BA du métier de banquier.

L’avantage ? Le paiement immédiat permet un réinvestissement lui-même immédiat, accélérant les échanges, la production, le commerce. Le paiement par la banque à son client peut se faire :

- en numéraire (en métal, or ou argent

- en traite (un « billet » dit-on à l’époque) elle-même « tirée » sur la Banque Générale et payable par elle ultérieurement (et que l’on peut se faire payer auprès d’une autre banque si celle-ci accepte « la signature » de la Banque Générale)

- ou encore par inscription de la somme sur le « compte en banque » : lequel est, en fait, une créance que détient son titulaire sur sa banque.

Désolé pour ce cours de banque un peu basique mais, au vrai, pas tout à fait inutile...

Mais là où Law, pour l’époque, innove c’est qu’il déverrouille une économie française paralysée par des taux d’escompte jusque-là prohibitifs : là où les autres banques prennent un taux de 25 % à 30 %, la Banque Générale, elle, escompte à… 6 % puis 5 %. La baisse des taux favorise donc la croissance économique (c’est marqué dans tous vos journaux). Mieux : là où les autres banques, elles, traînent les pieds pour, à l’escompte, payer en or, la Banque Générale, fortement "capitalisée" (c’est-à-dire pourvu en « Fonds Propres ») se signale par une grande ponctualité. Dès lors, les épargnants, qui se montrent moins méfiants, ne réclament pas systématiquement un paiement « cash » mais acceptent de recevoir l’inscription de la somme sur leur « compte en banque ». La Banque peut alors prêter leur argent à d’autres clients : c’est le mécanisme du crédit !

La banque, c’est tout simple.

Le système se met à fonctionner sans problème. En avril 1717, enhardi, le Régent prescrit alors par édit aux Receveurs des Tailles (rappelons que la Taille est le principal impôt) d’accepter les « billets» (= les traites émises sur elle-même) de la Banque Générale en paiement de cet impôt. La Banque Générale obtient donc dans les faits un rôle de « banque centrale » puisque l’Etat donne cours légal aux billets qu’elle émet. Ce faisant, elle opère habilement et sans le dire un mécanisme de dévaluation lors de la conversion de l’ancienne monnaie en nouvelle : une façon pour l’Etat d’accélérer son désendettement. Mais personne, pour l’heure, ne le remarque.

Parallèlement, l’inventif John Law a une autre idée : il s’agit de réformer la fiscalité. Il propose de supprimer la multitude d’impôts, directs et indirects, qui co-existent au sein d’un système fiscal chaotique pour les remplacer par 3 impôts simples, universels et facile à percevoir. A passage, cette réforme permettrait de licencier 50 000 agents du fisc, devenus inutiles et qui coûtent 20 millions de livres par an au budget de l’Etat ! Cette réforme n’aura que partiellement le temps de voir le jour.

Qu’importe ! John Law va franchir la deuxième étape de son ambitieuse politique économique, monétaire et financière par la création, le 23 août 1717, d’une société industrielle et commerciale privée : la Compagnie d’Occident. L’objet de cette société est l’exploitation et la mise en valeur d’une partie des terres françaises d’Amérique : la Louisiane. John Law en obtient la concession par « lettres patentes » du Régent pour 25 ans, au dépend du financier Ambroise Croizat (lequel, au bout de cinq ans, a renoncé à l’aventure). Car la France, à l’époque, possède un immense territoire encore peu productif et dans lequel elle n’a jamais réellement investi, ayant consacré l’essentiel de ses ressources (contrairement aux Anglais) aux guerres continentales européennes.

Or, pense-t-on, la Louisiane, dépourvue de peuplement, située à l’embouchure du Mississippi, est un pays qui regorge de ressources naturelles et offre un axe de pénétration commerciale vers l’intérieur du pays. Pour les technocrates parisiens du Conseil de la Marine, « il suffit de faire passer 1200 à 1500 hommes en 2 ou 3 ans » afin de la mettre en valeur : dans le « cahier des charges » de la concession, ils indiquent donc que la région devra être impérativement peuplée de 6 000 Blancs et de 3 000 Noirs (= d’esclaves) en 10 ans.

John Law, lui, entend y favoriser l’investissement. Il émet donc des « actions » de la société qu’il vend au public. Nous appellerions cela aujourd’hui de l’« appel public à l’épargne » et en même temps du « capital-risque » (puisque la société n’a pas encore démarré son activité) : toutes choses étroitement encadrées par la réglementation tant l’on sait les risque qui y sont attachés.

John Law fixe son « prix d’introduction » (500 livres) et émet 200 000 actions. Il fait de la réclame pour ce territoire qui est, d’après lui, « l’une des plus fertiles régions de l’Univers (…), riche de moissons récoltées deux ou trois fois l’an (il n’y a évidemment jamais mis les pieds), de mines d’or, d’argent, de cuivre… "

Dans cette époque de balbutiement boursier, il n’y a évidemment aucun analyste financier pour scruter un éventuel business plan (il n’y en a pas) établi par une banque d’affaires (il n’en existe pas non plus) afin d’effectuer des projections actualisées de chiffres d’affaires, de marge, de frais financiers, de cash-flows, de besoins d’investissement… Non, l’on ne voit que les mirifiques potentialités d’une région qui, depuis Paris, apparaît comme un Eldorado dont chaque actionnaire pourra, paresseusement et (le croit-on) sans risque, profiter de la manne. L’on parle de roches d’or, de diamants, de fourrures... Les millions dansent dans les conversations. Comment résister à l’attrait d’une fortune si facile ? On appelle déjà cette société « Le Mississippi » et les esprits s’échauffent.

Mais avec quoi acheter ces actions ? Facile : avec les propres billets émis par la Banque Générale ! Law recycle donc sa propre monnaie en créant une richesse virtuelle. C’est l’engouement, on s’arrache les titres. Le cours de l’action du Mississippi explose !

La petite entreprise de John Law ne connaît (pour l’instant) pas la crise. Après avoir obtenu, on s’en souvient la concession pour 25 ans de l’exploitation de la Louisiane en août 1717, Law obtient quelques semaines plus tard, en septembre également, celle du pays des Illinois, détaché de la « Nouvelle France » canadienne (le Québec).

L’on franchit alors la troisième étape, celle qui permet à John Law de concentrer tous les pouvoirs : le 4 décembre 1718, la Banque Générale devient officiellement « banque royale » avec privilège et monopole de l’émission de papier-monnaie. John Law fait marcher la planche à billets à fond pour répondre aux besoins de transactions : il va émettre rapidement jusqu’à 71 millions de livres de billets.

Ainsi, au terme de ces diverses manœuvres, la Banque Générale est-elle devenue un établissement qui remplit les fonctions :

- d’institut d’émission de la monnaie, c’est-à-dire de banque centrale

- de Trésor : collectant les impôts

- de banque de l’Etat : gérant ses avoirs

- de banque commerciale classique : escomptant et payant les effets de commerce (avec la monnaie émise)

- de banque d’affaires : fixant la valeur d’actions à émettre

- de société de bourse : assurant leur placement sur le « marché

- de courtier : cotant ces actions et en assurant la « liquidité » (c’est-à-dire permettant par son intermédiation, que les titres soient cessibles et achetables en permanence : l’on appelle cela aujourd’hui le market making).

La Banque Générale, c’est donc à la fois, par exemple, la Banque de France, le Ministère des Finances, le Trésor Public, la BNPP et sa filiale Calyon et Exane : une telle concentration de fonctions ne peut donc que susciter la perplexité et l’inquiétude aujourd’hui. Ce n’est pas le cas à l’époque où, au contraire, l’on trouve cela pratique et formidable.

 

Dans l’enthousiasme général, on octroie alors bien vite à la Compagnie du Mississippi les privilèges détenus par la Compagnie du Sénégal, la Compagnie des Indes orientales, la Compagnie de Saint-Domingue et la Compagnie de Guinée. Ainsi, après le monopole du tabac, Law reçoit celui de tout le commerce extérieur des colonies. Il fusionne toutes ces compagnies en une seule : la « Compagnie des Indes » et procède alors à une augmentation de capital assortie d’un échange de titres. Il est permis d’acheter une action des Indes à condition d’apporter 4 « Mississippi » : 4 « mères » pour avoir une « fille » disent les boursicoteurs en herbe. Au siège de la Compagnie des Indes, rue Vivienne, la foule s’agglutine et s’arrache bientôt jusqu’à... 10 000 livres l’action de la Compagnie des Indes qui avait été mise à prix à 500.

Pour ceux qui veulent revendre leurs titres et prendre leurs bénéfices rapidement, pas de problème : si, par hasard, ils ne trouvent pas d’acheteurs, la Compagnie des Indes elle-même leur rachète leurs actions qu’elle paie en billets de banque… émis par la Banque Générale, naturellement.

Bien entendu, cette richesse nouvellement créée ne va pas passer inaperçue des hommes de pouvoir de la cour du Régent. Chacun en veut sa part et John Law va pratiquer l’affairisme : la corruption du pouvoir en place pour arriver à ses fins. Ainsi que le dira l’écrivain Paul Féval dans son livre « Le Bossu » (1857) : « La banque de Law servit à acheter les Princes. Le mot est dur mais l’histoire, inflexible, ne permet pas d’en choisir un autre. Une fois les Princes achetés, les Ducs suivirent ».

Les pouvoirs de John Law commencent à être exorbitants. Il est normal qu’il fasse l’objet d’un contrôle de la part du gouvernement car, précisément, le prudent duc de Noailles, qui dirige le Conseil des Finances, se montre défavorable à la folle montée en puissance de ce « système ». Les deux hommes s’opposent bientôt et le Régent doit trancher. En 1718, le Régent limoge Noailles du Conseil des Finances et le remplace par le marquis d’Argenson, un homme spécialiste des questions… de sécurité et de police !

John Law, le 5 janvier 1720, est nommé Contrôleur Général (= Ministre) des Finances : il décide ainsi de la politique monétaire tout en étant en même temps celui qui l’applique. Il est aussi Président de Banque et de société industrielle privée : il est un peu Jean-Claude Trichet (Président de la Banque centrale Européenne), Daniel Bouton (Président de la Société générale) et Martin Bouygues (Président du groupe du même nom) à la fois. Pour lui, c’est l’apogée. Son système a fonctionné à merveille : il y a maintenant un marché actif du titre de la « Compagnie des Indes ». La rue Quicampoix, ancien siège de la Compagnie du Mississippi, est devenue le lieu où s’échangent, en pleine rue, ces titres. C’est le règne des « agioteurs » : les spéculateurs sur l’action qui achètent et revendent sans discontinuer, poussant le titre à la hausse de façon irrationnelle. 

La frénésie est telle que l’on a même été obligé d’instaurer une plage horaire à cette activité (ouverte et clôturée à coups de cloches : ni plus ni moins que l’ancêtre de notre actuelle journée de cotation boursière) et même de fermer la rue par des grilles pour limiter la foule qui se presse dans une folie spéculative d’autant moins freinée qu’elle n’a jamais eu d’antécédent. On achète, on achète, on achète. Le cours de la Compagnie des Indes monte, monte, monte. On ne s’imagine pas qu’il pourrait aussi baisser. La mère du Régent (Elisabeth-Charlotte de Wittelsbach-Simmern, dite la « princesse Palatine ») se plaint ainsi dans les correspondances qu’elle adresse à ses amis : " C’est une vraie rage, j’en suis excédée : on n’entend parler que de cela et il ne se passe pas de jour que je ne reçoive 3 ou 4 lettres de personnes qui me demandent des actions ".

Mais pour l’heure, chacun prend ses gains à tour de rôle sur la revente de ses titres, va se faire payer à la banque royale et va consommer. Law a eu raison : la circulation de la monnaie favorise la prospérité. La moindre échoppe de la rue Quincampoix se transforme en bureau tandis que les magasins fleurissent aux alentours pour écouler la fortune nouvellement acquise de ces heureux possesseurs d’actions qui, dit encore la princesse Palatine, « ont fait des gains si colossaux qu’ils achètent tout sans marchander ». C’est de cette époque que date le mot « millionnaire » qui désigne ces nouveaux riches qui ont fait fortune si subitement et étalent des batteries de cuisine ou même des pots de chambre en argent ! Profitant de cette folie spéculative, un certain Bombario a ainsi une idée apparemment saugrenue : bossu, il loue son dos contrefait aux agioteurs qui ont besoin d’un pupitre ambulant pour signer les ordres d’achat et de vente. En quelques jours, il empoche 150 000 livres. Cette étonnante anecdote inspirera Paul Féval qui, dans son livre « Le bossu »  fera jouer ce rôle à son héros, Lagardère, en quête d’un déguisement pour mieux approcher l’infâme prince de Gonzague, dont il veut se venger.

Vous l’aurez compris, c’est à ce roman de cape et d’épée que faisait référence la première phrase de cette chronique.

C’est si facile de devenir riche ! Mais cela n’est pas du goût de tout le monde, et notamment des riches « traditionnels » qui observent, non sans émoi, l’abolition des barrières sociales et des codes vestimentaires qui permettaient jusque-là de distinguer l’élite du peuple. Un contemporain nous le dit : « Toute cette rue (Quicampoix) était remplie des commerçants de toute classe, dont la plupart avaient abandonné leur profession pour devenir les courtiers des gros actionnaires. Les gens de vocation mécanique, les commis des financiers, les praticiens, des intrigants se disant officiers, des soldats et des laquais travestis, des femmes même et des filles de tous âges, belles et laides, enfin nombre de gens sans aveu, filou et autres, s’y escrimaient pêle-mêle ». Devant les débordements de tous genres, on prend même une ordonnance qui, en date du 28 décembre 1719, punit de sanction les « maîtres-tailleurs, garçons et ouvriers qui se seraient permis d’habiller d’or et de soie la valetaille ».

Non mais !

Pour l’heure, l’argent coule donc à flots. Plus exactement les billets imprimés par John Law qui, à ce moment, a émis pour 620 millions de livres (l’équivalent de plus d’une année de budget de l’Etat). Il n’a bien sûr pas dans ses coffres la quantité suffisante de réserves métalliques (or, argent) ou de devises pour faire face à d’éventuelles demandes massives de remboursement. Mais peu importe ! Il lui fallait d’abord lancer la machine : les revenus tirés de la Louisiane rééquilibreront le bilan de la banque ultérieurement...

Ouf ! A ce stade de l’euphorie, il n’est pas inutile de rappeler un principe simple aux boursicoteurs plus ou moins chanceux que vous ne manquez pas d’être : la valeur d’une action repose avant tout sur l’anticipation chiffrée et prudente des bénéfices futurs de l’entreprise. En clair : le fond, c’est le business de l’entreprise et sa capacité à en dégager des profits. C’est cela seul qui doit guider le choix de l’investisseur et non l’attrait spéculatif d’un titre. Les lecteurs de cette chronique en sont conscients. Les agioteurs de la Régence, pas du tout.

Et c’est le début des problèmes : car les Français veulent bien investir mais ils ne veulent pas partir en Louisiane. En clair : il y a de l’épargne à mobiliser en France mais il n’y a pas de bras pour travailler sur le terrain et transformer le pays de cocagne rêvé en grenier à blé réel. On s’en souvient, quand, en 1717, la Compagnie du Mississippi a reçu la concession de l’exploitation de la Louisiane, il était convenu qu’il faille peupler celle-ci d’au moins 6 000 colons métropolitains. Début 1718, il y en a seulement 510. En mars 1718, seulement… 300 autres personnes sont candidates au départ. A la fin 1718, pas plus de 400 en tout. On comprend que, dans ces conditions, il est impossible de mettre rapidement le pays en valeur et donc de faire les énormes profits qui permettront de payer, d’ici quelque temps, les fabuleux dividendes que l’on a promis aux actionnaires...

Il est temps d’agir. Pour peupler la Louisiane, on embarque de force les condamnés de droit commun, contrebandiers ou déserteurs condamnés aux galères et auxquels on offre le choix entre labourer les bayous ou finir au bout d’une corde. L’argument ne manque pas de poids et en convainc plus d’un. Mais cela ne suffit pas : la police se met alors à rafler au hasard des rues les vagabonds, traîne-savates et autres va-nu-pieds jugés indésirables à la société française et pour lesquels une rééducation par le travail au grand air devrait être hautement salutaire. Pour accroître l’efficacité des agents de la force publique, on leur octroie même des « primes de ramassage » ! On ajoute, pour faire bonne mesure, quelques prisonniers politiques tirés de la Bastille dont on se débarrasse et quelques invalides de guerre désormais inutiles sortis de l’hospice de Bicêtre. Et c’est avec cette cour des miracles que l’on entend faire des profits mirifiques en Louisiane et ailleurs !...

Mais à ces hommes, fatalement : il faut des femmes... Or, contrairement aux préconisations du père de la Vente, aumônier de la Louisiane, le Conseil de la Marine refuse d’autoriser les mariages entre colons français et femmes indigènes. Mais pour épouser les gibiers de potence expédiés outre-Atlantique, on se doute que les honnêtes filles de bourgeois ne se bousculent pas à la passerelle d’embarquement. On supplée alors à cette pénurie par les mêmes moyens que précédemment : hospices et « maisons de force » (prisons) fournissent des contingents de voleuses et de prostituées destinées à aller peupler le vaste Nouveau-Monde (à partir de 1727, soit bien après la fin de notre histoire, on expédiera des jeunes filles plus recommandables, orphelines élevées par les religieuses et pourvues d’un trousseau : les « filles à cassette »).

Tous ces braves gens arrivent donc en bateau à la « Nouvelle-Orléans », site non inondable reconnu dès 1718 et où l’on a construit, à partir de 1719, quelques bicoques. Problème : rien n’est évidemment prévu pour les y accueillir… Pas d’infrastructures (et pour cause : on compte sur les « colons » pour les construire !), un climat marécageux malsain et délétère, des moustiques en masse qui transmettent les fièvres et le paludisme : l’endroit n’a rien du Paradis. Mais, avec l’enthousiasme des pionniers, les premiers arrivants défrichent et entament la culture du mûrier, du tabac et de l’indigo. Ceux qui suivent ont moins d’entrain. Embarqués avec insuffisamment de grains, ils ne parviennent pas à des volumes suffisants pour les premières moissons. Pire : la guerre livrée en 1719 – 1720 aux Espagnols pour le contrôle de la ville proche de Pensacola (Floride) transforme la région en enfer. La plupart des immigrants ne songent qu’à fuir vers le Nouveau-Mexique ou les terres plus hospitalières des colonies britanniques situées plus à l’ouest.

Le premier liard de bénéfice de la Compagnie des Indes n’est pas encore tombé dans la caisse. Pourtant, grâce à un tour de passe-passe que l’on pourrait qualifier aujourd’hui d’« abus de biens sociaux », Law va quand même verser en 1719 aux heureux actionnaires de la Compagnie des Indes un… dividende, c’est-à-dire une portion des profits à laquelle a naturellement droit le propriétaire de parts ! Mais quels profits ? Ceux de la Compagnie des Indes ? Non, elle n’en fait encore aucun ! Il s’agit des… bénéfices tirés de la collecte des impôts par la Banque Générale (grâce à une rationalisation dont nous avons parlé) et que Law réinjecte dans le circuit… En gros, Law verse des dividendes fictifs grâce aux bénéfices d’une autre société, et cela en monnaie imprimée pour l’occasion, laquelle n’est assise sur aucune encaisse métallique ou réserve en devises !

Voltaire résumera bien la situation : « Lass (Law) rendait un grand service à la nation en y établissant une banque générale, telle qu’on en voit en Suède, à Venise, en Hollande et dans quelques autres états ; Mais il bouleversait la France en poussant les actions de cette banque jusqu’à une valeur chimérique, en y joignant des compagnies de commerce imaginaires, et en ne proportionnant pas ces papiers de crédit à l’argent (le métal) qui circulait dans le royaume ». C’est encore mieux dit que par les Chroniques de la Plume et du Rouleau (forcément).

Mais ce n’est pas tout : l’ascension fulgurante de John Law et la position de premier plan, auprès du Régent, de cet aventurier étranger suscite les jalousies de divers personnages de grandes familles françaises. Les banquiers traditionnels du royaume, par ailleurs, s’alarment de la puissance de ce nouveau système bancaire qui les a dépossédé d’une partie de leurs revenus : en hommes d’argent, ils ont perçu toute la fragilité du « système » de l’Ecossais, lequel repose, évidemment, sur le crédit donc sur la… confiance (« croire » en latin : credere).

En janvier 1720, deux princes « du sang », le duc de Bourbon et le prince de Conti, amis des frères Pâris, des banquiers hostiles à Law, arrivent ostensiblement au guichets de la Banque Générale. Ils viennent se faire rembourser leur avoirs en billets contre de l’or. L’initiative jette le trouble. Si d’importants personnages, aussi fortunés, ne semblent plus manifester de confiance dans la monnaie-papier, que doivent penser les petits épargnants ? On s’inquiète. Puis on s’alarme. On panique. Et (comme en bourse aujourd’hui encore !) le mimétisme des comportements déclenche une formidable réaction en chaîne, aussi irrationnelle à la baisse qu’elle l’avait été à la hausse. Le nombre des « conversions » (les remboursements en métal) se multiplient. Law sent qu’il peut être emporté par la vague : il obtient du Régent des mesures visant à proscrire l’usage des pièces d’or dans le commerce au sein du Royaume pour ne réserver les transactions qu’à la seule monnaie émise par ses soins. Il envisage même de punir la détention du métal précieux. Toucher au sacro-saint statut de l’or en France ? Le peuple gronde. Les petits épargnants sentent le sol se dérober sous leurs pieds.

Parallèlement, Law tente de temporiser pour tenter de faire retomber l’angoisse : s’il ne peut empêcher les demandes de remboursement de ses billets en or aux guichets, au moins tente-t-il de les limiter quantitativement en n’ouvrant ces guichets que deux jours seulement par semaine, mercredi et samedi. L’inquiétude gagne pourtant. L’action de la Compagnie des Indes ne cesse de baisser. Le 17 mai 1720, Law procède à une dévaluation sauvage pour maintenir les équilibres financiers : la valeur des billets est réduite autoritairement de moitié : 50 % de perte de pouvoir d’achat immédiat pour leur détenteurs ! Et idem pour les actions de la Compagnie des Indes !

C’est la débâcle. Au siège de la Compagnie des Indes, rue Vivienne, on se précipite avant qu’il ne soit trop tard pour vendre ses titres et se les faire payer en monnaie de singe de toute façon déjà dévaluée. Le 17 juillet 1720, plusieurs personnes y meurent étouffées. Le 10 octobre, l’action, qui a valu jusqu’à 18 000 livres six mois auparavant, en vaut à peine…40. Le Régent met alors fin à l’aventure financière : « A compter du 1er novembre 1720, les billets de banque ne pourront être donnés ou reçus en paiement pour quelque cause et prétexte que ce soit ».

C’est la fin de la monnaie-papier de John Law.

Au bout de 4 ans de folie furieuse, la France est donc revenue à la case « départ ». Vraiment ? Pas tout à fait car, à la réflexion, le bilan n’est pas si désastreux. Si les fortunes virtuelles se sont évidemment évaporées (et les rêves avec), l’Etat, lui, s’est désendetté habilement, tout comme les paysans qui ont profité de la baisse des taux d’intérêts et de la hausse des prix de vente (l’inflation). Seuls les épargnants urbains qui se rêvaient en rentiers se sont réveillés avec la gueule de bois, jurant (mais un peu tard) qu’on ne les y prendrait plus à changer leur or contre du papier.

John Law, pour sa part, a dû s’enfuir en exil à Venise où il mourra en 1729. Sans doute son tort avait-il été de mettre en place un système monétaire né trop tôt et grandi trop vite dans une société qui n’y était pas préparée.

La « banqueroute de Law » allait laisser, dans la mémoire collective, des séquelles que les troubles monétaires de la Révolution Française et les désastreuses dévaluations des assignats allaient encore contribuer à renforcer : une méfiance pour la monnaie de papier et pour la bourse, une réticence à l’investissement en actions, une préférence pour l’or et l’immobilier. Des comportements qui ont disparu des mentalités hexagonales ? Pas sûr...

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2005

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