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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1785 : L'incroyable AFFAIRE DU COLLIER (2)

Publié par La Plume et le Rouleau sur 6 Mars 2005, 17:54pm

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chroniques de la Plume et du Rouleau,
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A l’étonnement général, Rohan choisit… le procès public. Dans cette affaire, la fermeté de Louis XVI mécontente tout le monde. Il scandalise d’abord le clergé français. Le Pape Pie VI, déjà « fâché » que le roi ait embastillé un cardinal, réprouve ouvertement le jugement d’un prélat de haut rang par un tribunal séculier. La haute noblesse est ensuite humiliée de voir l’un des siens brutalement jeté en prison non pas pour une grave affaire de trahison mais pour une simple escroquerie (une « friponnerie » comme l’on dit). Louis XVI donne des arguments contre un régime qui étale ouvertement sa corruption, son irresponsabilité financière et son autoritarisme. Certains magistrats qui mènent l’opposition à l’absolutisme, tel Fréteau de Saint-Just, se frottent déjà les mains à la perspective d’une affaire qui leur offrira l’occasion de porter un nouveau coup au système archaïque qu’ils haïssent : « Un cardinal escroc, une reine compromise dans une affaire de faux ! Que de fange sur la crosse et le sceptre ! Quel triomphe pour les idées de liberté ! Quelle importance pour le Parlement ! "

Les avocats du cardinal de Rohan se mettent à la tâche. Et elle n’est pas facile.

Il faut d’abord trouver une transaction avec les joailliers Böhmer & Bassenge. Or le cardinal est criblé de dettes : 2,2 millions d’euros aux banquiers génois (qui ont financé son train de vie fastueux à la cour de Vienne), 2,2 millions d’euros aux banquiers alsaciens pour reconstruire son château de Saverne détruit par un incident et reconstruit somptueusement, 1,3 millions d’euros à l’usurier juif Cerf-Beer (dont une partie était destinée à Marie-Antoinette mais a fini, on le sait, dans la poche de la « comtesse »). Pour rembourser les 7 millions d’euros du collier, on propose alors d’affecter pendant 5 ans les revenus d’une abbaye alsacienne (1,3 million par an).

Affaire conclue.

Il faut ensuite mener une contre-enquête pour comprendre les rouages de l’affaire : les avocats acquièrent rapidement la conviction que La Motte en est l’instigatrice et que son amant Villette est le falsificateur des pseudo-correspondances de la reine et du faux contrat de vente. Mais ils ne parviennent pas à en convaincre Rohan lui-même. Autant par aveuglement que par orgueil, celui-ci n’accepte pas de reconnaître qu’il s’est fait berner de bout en bout, et surtout pas qu’on l’a complètement mystifié lors de la scène du « bosquet de Vénus »… Alors les avocats remontent la piste des diamants et des fuyards. Si le « comte » de La Motte est à l’évidence à Londres, il est introuvable, tout comme Villette, évaporé. Mademoiselle d’Oliva (Nicole Leguay), elle, est rapidement retrouvée à Bruxelles en compagnie de son amant et ramenée en France : elle est promptement embastillée. Fin octobre 1785, avec l’arrestation de Cagliostro et de sa femme, presque tous les protagonistes sont donc sous les verrous. Il va maintenant falloir les faire parler et démêler le faux du vrai dans leurs témoignages habilement mensongers.

Dans cette affaire, seul Rohan est inculpé. Les autres ne sont que des « témoins ». La procédure judiciaire d’Ancien Régime est très défavorable à l’accusé : elle ne permet pas aux avocats de plaider oralement en faveur de leur client lors du procès. Il faut donc « médiatiser » l’affaire en rédigeant, en imprimant et en diffusant des rapports et des articles (les « libelles ») auprès de l’opinion public pour instiller le doute dans les esprits. Ce n’est guère facile puisque, à l’inverse, les procureurs du roi mènent une instruction à charge sur l’ordre du souverain dont ils ont la possibilité d’informer les juges du tribunal.

C’est plus simple aussi pour l’avocat de la « comtesse » qui, n’étant pas accusée, peut également librement plaider sa cause auprès des juges. Jeanne de la Motte de Valois n’y manque pas. Elle argue de son enfance malheureuse et de sa bonne foi : elle a été trompée par un cardinal débauché qui lui a dit qu’il vendrait le collier à la reine et qui lui en a donné certains diamants. La rencontre du bosquet ? Des allégations sans preuve. Comment croire une gourgandine sans moralité comme la pseudo « d’Oliva » ? Comment Rohan peut-il inventer une telle histoire ? Il fabule évidemment : cette histoire de sosie de reine ne tient pas debout. Jeanne de la Motte de Valois nie tout en bloc : comment Rohan peut-il prétendre avoir cru rentrer en grâce auprès de la reine alors qu’il est de notoriété publique qu’elle le déteste ? Où sont les lettres qu’il prétend avoir reçues de Jeanne ? Comment peut-il prétendre qu’elle ait pu lui faire croire qu’elle était intime avec la reine alors (et c’est vrai) qu’elle ne l’a quasiment jamais rencontrée ? Les diamants qu’elle a ? C’est Rohan qui les lui a donnés. L’argent qu’elle a dépensé ? Les largesses de princesses de la cour et de Rohan lui-même. Enfin, comment une Valois pourrait-elle mentir, elle qui ne cherche que, légitimement, à rentrer dans ses droits déchus ?

Cagliostro, lui, joue l’innocent

Il risque en effet sa tête lui aussi, mais moins pour des faits d’escroquerie que pour divination, magie noire, sorcellerie et toute cette sorte de choses. Il minimise son influence auprès du cardinal. Il n’est qu’un simple herboriste qui tente de soigner les pauvres. Jamais, non jamais, il n’a prétendu lire l’avenir et encore moins prédire une quelconque réussite politique au cardinal de Rohan. Quelle idée !

La « d’Oliva », elle, joue de son charme et de son ingénuité. De toute cette histoire, elle ne sait qu’une chose : on a profité d’elle pour lui faire jouer le rôle de la reine, on lui a menti, on l’a utilisée. Elle n’est qu’une pauvre innocente naïve et sans défense aux mains d’escrocs sans scrupule. Son avocat rédige un mémoire en ce sens qui, distribué dans les rues, a naturellement vocation à faire pleure dans les chaumières.

Au début de 1786, après six mois d’instruction, les magistrats restent perplexes. Entre mensonges et demi-vérités, la lumière a bien du mal à apparaître. Mais, globalement, il semble bien que Rohan ait été le dindon d’une farce montée par des escrocs d’une effronterie rare. Insensiblement, alors, la situation commence à tourner, malgré lui, en faveur du cardinal. Les libelles populaires et les articles qui paraissent laissent de plus en plus entendre que celui-ci n’a été qu’une dupe dans une affaire qui traduit le pourrissement d’un régime par ailleurs en pleine crise financière. Les magistrats qui s’apprêtent à juger Rohan stigmatisent au contraire l’arbitraire royal. Au sein même de l’entourage du roi, les hostilités et les frictions entre les différents ministres et conseillers, divisés à propos de l’« affaire du collier » s’accroissent. Toute cette agitation n’aurait décidément pas existé si Marie-Antoinette n’avait pas tant dépensé son argent tout en tentant d’influer sur les affaires du royaume à travers ses caprices et ses scènes de ménage.

Le public, lui, se passionne pour l’affaire et l’opinion oscille, se divise, s’interroge. Rohan est-il coupable d’escroquerie ou ne fut-il qu’une simple dupe ? A-t-il agi avec légèreté ? S’est-il rendu complice de l’escroquerie par aveuglement ? Ment-il ? Et si oui, sur quels points ? On s’interroge à l’inverse sur la moralité de Marie-Antoinette… Et si, en secret, c’était elle la véritable instigatrice de cette escroquerie ? Peut-on en effet raisonnablement envisagé que le cardinal de Rohan se soit engagé dans ce bourbier sans avoir eu la conviction que c’était réellement la reine qui l’en chargeait ? S’il l’a confondue avec une simple courtisane dans les jardins de Versailles, n’est-ce pas parce que la reine, précisément, en a les manières ? Naturellement, Rohan, dans cette affaire, ne peut mettre Marie-Antoinette en cause : un tel crime de lèse-majesté (accuser la reine d’escroquerie) lui vaudrait à coup sûr l’échafaud… En tout état de cause, chacun s’accorde sur la corruption, les folies et le despotisme d’un régime décidément à l’agonie.

A partir du début 1786, les juges commencent à procéder à des confrontations entre les différents protagonistes. Pour Rohan, c’est l’humiliation. Le voici emmené, lui, un cardinal, noble de haute naissance, un des principaux prélats de France, devant les magistrats instructeurs, tel un voyou confronté à ses comparses, pour s’expliquer et confronter sa version des faits avec celle d’une aristocrate déclassée, d’une fille de joie et d’un pseudo-magicien... Rohan est complètement démoralisé. Il n’a que peu de contacts avec ses avocats (qui n’assistent évidemment pas aux interrogatoires). Il est soumis au feu roulant des questions de magistrats retors qui, très professionnellement, tentent de le faire se contredire, prêchent le faux pour savoir le vrai, le poussent dans ses retranchements. En face, Jeanne de la Motte prend le prélat de haut et proteste de son innocence avec des arguments bien rodés. De notoriété publique, tout le monde sait qu’elle n’a jamais fréquenté la reine, Rohan ment honteusement quand il affirme le contraire, ou alors c’est un imbécile s’il l’a cru… Son argent et son train de vie ? Les largesses du cardinal ! Elle tient les comptes scrupuleusement : plus de 200 000 livres (c’est vrai) tandis que Rohan ne jure que lui avoir donné que quelques Louis (1 Louis = 1 journée de travail d’un salaire moyen) pour prix de ses faveurs. La « comtesse » se récrie : le cardinal est un pingre en plus d’être un menteur et un débauché ! Rohan se fait enfoncer un peu plus à chaque fois.

Dehors, le public commence à s’intéresser au quatrain de la 74ème centurie des prédictions de Nostradamus : « En quatre-vingt et plus, maquereaux et guenons / D’aucuns en liberté, d’autres en bastions / Gisent tout vis : savoir, femme qui n’est pas bête / Deux comtes sans comtés, un cardinal sans tête »...

Brrrrr… Rohan sent déjà sur lui le souffle du bourreau et le bruit de la hache qui fend l’air...

C’est alors que survient un événement qui va faire basculer l’instruction. Villette est arrêté à Genève le 18 mars 1786 pour « libertinage » (l’austère confédération calviniste ne plaisante pas avec la bagatelle) puis est extradé vers la France. Les magistrats sentent qu’ils tiennent là un témoin capital. Ils le « cuisinent » toutefois sans succès : Villette nie toute implication. N’a-t-il pas écrit de sa main des « approuvé » sur le faux contrat de vente du collier entre la reine et le cardinal ? Jamais ! N’a-t-il pas signé du nom de la reine ? Sûrement pas !

Confronté avec Jeanne de la Motte, Villette continue, comme elle, de nier : l’accord des deux anciens amants est parfaite (après l’union des corps, l’union des âmes…) et les magistrats hésitent. Serait-ce finalement Rohan qui aurait monté cette machination, produisant le contrat, signant pour la reine, dépeçant le collier et chargeant la « comtesse » ? Ou bien comme le prétendent de méchantes langues, serait-ce la reine elle-même qui aurait monté tout cela, reniant sa parole pour mieux entraîner la chute de Rohan.

En réalité, l’étau se resserre autour de Jeanne de la Motte. Les dépositions de la « d’Oliva » corroborent celles du cardinal mais aussi d’autres personnages secondaires appelés à témoigner. Les procureurs cernent Villette de questions avant d’en avoir recours à la science : deux « graphologues » avant l’heure (le terme n’existe pas, à l’époque) messieurs Harger et Blin, sont chargés de comparer son écriture à celle du contrat.

Ils sont affirmatifs : elles sont identiques et Villette, le 5 mai 1786, se « met à table ». Il avoue tout, de peur de finir au bout d’une corde : les correspondances de Marie-Antoinette ? Il les écrivait sous la dictée de Jeanne. Le marché du collier ? Il était au courant. Le contrat ? C’est lui qui écrit les « approuvé » et signé « Marie-Antoinette de France » ce qui, précise-t-il à bon droit, n’est pas une contrefaçon en soi ni un crime de lèse-majesté puisque l’écriture de la reine n’est pas contrefaite et que sa signature non plus. Il ajoute qu’il s’étonne de ce que le cardinal, qui connaissait bien celle-ci, aurait dû s’apercevoir dès l’origine de la supercherie.

Jeanne, informée des aveux de Villette,  s’emporte, menace, tempête, se répand en imprécations. Sans succès. Malgré diverses manœuvres compliquées, la police royale française ne parvient toutefois pas à se saisir de son mari, toujours en Angleterre. Il n’est pas sûr, au final, qu’elle y ait intérêt : le témoignage de La Motte ne risquerait-il pas de se retourner en faveur du cardinal, que la reine veut à tout prix voir condamner ?

Dans cette affaire qui n’a que trop duré et qui agite dangereusement l’opinion publique contre le régime, chacun, cependant, a hâte d’en finir. Le procès va s’ouvrir le 22 mai 1786.

Rien à voir avec les procès actuels : les accusés n’y sont pas automatiquement conviés. On y lit d’abord aux magistrats l’ensemble des pièces de l’instruction, une à une : cela va durer jusqu’au 29 mai suivant. Puis le procureur du roi, Joly de Fleury, délivre ses conclusions et ses réquisitions de peine. Naturellement, en tant que représentant du souverain qui est, dans cette affaire, tout à la fois le plaignant et l’Etat, il a pour mission de demander la plus grande sévérité. Comme cela n’est pas si facile tant les pièces de l’instruction confirment difficilement les manœuvres objectivement frauduleuses de la part du cardinal de Rohan, Fleury, juriste éminent, tente de tourner la difficulté. Voyons ses réquisitions par ordre de gravité.

Pour Jeanne de la Motte, escroc, voleuse, menteuse, ayant agi au nom de la reine dans une entreprise falsificatrice, il demande la confiscation des biens, le fouet, la marque au fer rouge du double V de « voleuse » et la détention à vie.

Pour son mari (toujours en fuite) : les galères à perpétuité (par contumace).

Pour son amant Rétaux de Villette : le fouet, le fer rouge et les galères.

Pour la d’Oliva et Cagliostro : la « décharge d’accusation » (= la relaxe).

Et le cardinal de Rohan ? Le procureur demande que, pour ses turpitudes et sa légèreté vis-à-vis de la souveraine, il soit démis de sa charge, condamné à une amende et à ne plus s’approcher de la famille royale. Dans le parlement, c’est le tollé : partisans du cardinal ou adversaires de l’absolutisme royal, tous trouvent la réquisition outrageusement abusive alors que Rohan, manifestement, apparaît davantage comme un gogo que comme un larron.

Durant deux jours, le tribunal fait alors venir les prévenus pour leur ultime interrogatoire. Villette réitère ses aveux en pleurant. Jeanne de la Motte, au contraire, assise sur la sellette, hautaine et arrogante, maintient ses dénégations et ses accusations de falsification à l’endroit du cardinal pendant 4 heures. Le cardinal de Rohan, lui, accablé et défait, jure de sa bonne foi et de son unique désir de plaire à la reine, ce qui l’a entraîné à cet aveuglement coupable. La d’Oliva répond aux questions après avoir finit d’allaiter l’enfant qu’elle vient de mettre au monde en prison. Cagliostro, enfin, achève cette pittoresque représentation en divertissant le public par le récit fantaisiste des prodiges magnifiques qu’il a réalisés au long de sa vie riche de mille aventures.

Le lendemain, 31 mai 1786, la « séance de l’arrêt » débute. Il est 6 heures du matin. 48 magistrats réunis en assemblée vont, à l’issue d’un vote, décider du sort des accusés. Voici donc venu, après 9 mois d’enquêtes, de mensonges, de délations, de pamphlets et de rumeurs, l’épilogue judiciaire de cette ténébreuse affaire. Les premières condamnations sont vite expédiées : on tergiverse peu sur le sort de la « comtesse » et de son mari : faussaires, voleurs, escrocs, ils sont condamnée aux peines requises. Paf !

Villette, exécutant repentant, bénéficie d’une mansuétude inattendue et n’écope que d’un simple bannissement.

Ouste !

Cagliostro et Nicole Leguay d’Oliva, figurants secondaires davantage que réels comparses, sont relaxés. Hop !

Vient enfin le moment de débattre du sort, donc du rôle, du cardinal dans l’escroquerie. D’emblée, une quinzaine de magistrats, proches du pouvoir royal, entend suivre les conclusions du procureur pour condamner lourdement le cardinal : démission, amende, etc… La discussion devient rapidement houleuse puisque d’autres juges prétendent vouloir éviter qu’il ne s’agisse d’un procès politique et entendent faire triompher une justice fondée sur l’unique examen des faits. On commence à s’empoigner (verbalement) et le président d’Ormesson a bien du mal à arbitrer et rétablir l’ordre. De compromis en arguties, on finit par trouver un texte consensuel pour juger du cas de Rohan. La question soumise à l’assemblée sera : « le cardinal doit-il être déchargé d’accusation (relaxé) ou mis « hors de cour » ? Dans ce dernier cas, en effet, quoique relaxé également, le prévenu voit son honneur entaché car il est en quelque sorte « innocent au bénéfice du doute, lequel subsiste lourdement » : une subtilité du droit de l’Ancien Régime qui a entièrement disparu avec la refonte du droit pénal sous Napoléon (lequel ne connaît plus que deux statuts : coupable ou innocent). Dans ces conditions, bien que blanchi juridiquement, l’honneur commande au « hors de cour » de renoncer au moins partiellement à des droits et prérogatives : ce serait une demi-relaxe ou une demi-condamnation et chacun y trouverait son compte.

Le 31 mai 1786, au terme de 17 heures de longs débats et par 26 voix contre 22, la cour décide enfin que le cardinal est finalement… déchargé d’accusation. Dans Paris, c’est la liesse : la foule accompagne Rohan lorsqu’il retourne à la Bastille pour sa dernière nuit en prison. Cagliostro est ovationné. On ne voit dans cet arrêt que le coup porté au régime monarchique. Rohan, par ailleurs personnage objectivement peu recommandable et dont les mœurs dépravées étaient auparavant ouvertement décriées, devient ainsi malgré lui l’instrument d’une aspiration populaire à davantage de démocratie et moins d’arbitraire. Par son soutien à ce jugement, qui est un véritable défi à l’ordre de l’Ancien Régime, toute une partie de la société manifeste son souhait d’une évolution constitutionnelle et sociale. Plus qu’une simple affaire de cour, d’argent, de mœurs, l’ « affaire du collier » sert de catalyseur pour une société qui réclame des évolutions de fond.

Louis XVI va-t-il entendre le message ?

A la cour de Versailles, sitôt l’arrêt connu, c’est la consternation. Ainsi Rohan, haï par Marie-Antoinette et compromis dans une affaire de faux qui a touché à l’honneur de la reine, a-t-il été relaxé par un tribunal auquel Louis XVI lui-même avait recommandé la plus grande fermeté ! Le couple royal, pétri d’une éducation absolutiste, est plongé dans la stupeur. Comment la justice peut-elle être à ce point indépendante ? Comment peut-elle même y songer ? Pour Louis XVI, cela n’a évidemment aucun sens puisque c’est le roi qui est source de toute justice. Convaincus du caractère sacré de leurs personnes, Louis XVI et Marie-Antoinette ne peuvent concevoir qu’un procès les touchant de près se déroule dans des conditions où la reine est traitée comme un simple témoin de l’enquête (même si, évidemment, on ne l’a pas faite comparaître). C’est pourtant ce qui s’est passé ! Et la cour a rendu un jugement sans aucunement tenir compte de leur volonté.

Marie-Antoinette est effondrée, Louis XVI est hors de lui. Il décide de riposter. A la stupéfaction générale, le 3 juin, Louis XVI délivre deux lettres de cachet, ces plis fermés (cachetés) qui contiennent un ordre du roi, secret vis-à-vis de celui qu’il concerne, exécutable immédiatement et sans recours possible : une prérogative arbitraire que les souverains utilisent pour faire notamment incarcérer sans jugement divers opposants. Le cardinal de Rohan est démis d’office de sa charge de Grand Aumônier de France et exilé en Auvergne, dans son abbaye de la Chaise-Dieu : c’est la douche froide. Cagliostro, quant à lui, sans avoir commis aucun crime ni délit, est expulsé de France : il quitte le royaume pour l’Angleterre le 16 juin sous les vivats et les prières.

Le supplice de Jeanne de la Motte achève de révolter l’opinion. La « comtesse », en effet (toujours dans sa cellule de la Bastille) est tenue au secret du résultat du jugement : le droit de l’Ancien Régime n’oblige en rien à informer l’accusé de son sort. Le 21 juin 1786 à l’aube, elle est extraite de sa cellule : elle pense qu’elle est acquittée et libérée mais on la conduit dans la cour où on l’oblige à s’agenouiller pour écouter la sentence. Elle se débat, hurle, profère des injures. La corde au cou, bâillonnée, on la conduit dans une charrette sur le lieu de l’exécution de la peine, devant une foule amassée là pour le spectacle. Si elle est fouettée sans excès, l’application du fer rouge va au contraire être particulièrement violente. Il doit en effet être appliqué sur l’intérieur de l’épaule, côté face et non côté dos. Le bourreau déchire d’abord brutalement sa chemise, la laissant partiellement nue à la vue du public. A la première marque, Jeanne hurle et se débat. La chair crépite et fume. Sous les soubresauts de la suppliciée, le bourreau manque alors l’application de la deuxième marque : il pose le fer sur le sein. Sous la douleur atroce, Jeanne s’évanouit. Elle est transportée inanimée à la prison de la Salpetrière où elle est incarcérée en compagnie de détenues de basse condition.

Et voilà c’est fini.

Fini, vraiment ? Pas tout à fait. En réalité, l’ « affaire du collier » ne trouva pas sa conclusion dans l’exécution des peines mais eut au contraire des retentissements ultérieurs importants. Aussi, à propose de ses protagonistes, pourrions-nous nous poser la question digne d’une émission TV : « que sont-ils devenus ? »

Villette, trop heureux de l’incroyable indulgence de la cour, fut reconduit à la frontière : on n’entendit plus jamais parler de lui.

Nicole Leguay d’Oliva, sortie de prison avec son enfant, épousa son amant, du nom de Beausire (tout un programme !).

Le cardinal de Rohan, psychologiquement ruiné par cette affaire, purgea un exil court et discret. En Auvergne puis dans la région de Tours, il ne fit guère parler de lui et le roi, en décembre 1788, leva la sentence qui le frappait. Même élu député aux Etats Généraux de 1789, Rohan n’y joua aucun rôle. Il se retira sur ses terres d’Ettenheim-Munster où il mourut en février 1803.

Cagliostro, exilé en Angleterre, poursuivit au contraire un intense activisme contre le régime monarchique français. Mais trop agité, il quitta l’Angleterre en avril 1787 pour passer en Suisse puis en Italie où la police du Pape l’arrêta en compagnie de sa femme. Jugé comme franc-maçon et condamné à mort puis à perpétuité, il mourut dans sa geôle en octobre 1795.

Jeanne de la Motte, elle, passa un an en prison d’où elle s’évada, habillée en homme, le 5 juin 1787 en compagnie d’une co-détenue et grâce à des complicités qui ne furent jamais complètement éclaircies. Elle gagna l’Angleterre et retrouva son mari avant de s’atteler à la rédaction de ses mémoires, vindicatifs et truffés de calomnies et de mensonges sur le compte de Marie-Antoinette. Elle devint notamment… la maîtresse du ministre Calonne, exilé volontaire en Angleterre car renvoyé récemment par Louis XVI. Pamphlets, écrits, libelles de Jeanne se succédèrent, contribuant à saper un peu plus le faible crédit dont la reine disposait désormais parmi la population française. Au fur et à mesure de ses écrits, Jeanne corsa davantage ses « souvenirs » et, début 1791, elle était prête à publier le récit de la « Vie de Jeanne de Saint-Rémi de Valois ». Ce récit devait dévoiler au public les détails intimes de la liaison supposée entre Rohan et la reine, de sa propre relation avec le prince-cardinal mais aussi… la relation saphique qu’elle prétendait avoir entretenue avec Marie-Antoinette ! Cette escalade dans les récits de débauche avait naturellement pour origine, outre l’assouvissement de sa vengeance, la nécessité d’enrayer la baisse des tirages d’une histoire pour laquelle le public devenait de plus en plus restreint. Au printemps 1791, en effet, le pouvoir monarchique français était en grande difficulté, engagé dans un bras de fer sans issue avec les représentants du peuple. A cette date, la famille royale, harcelée et aux abois, suscitait plutôt en Europe davantage de compassion que d’hostilité. Tandis que Jeanne était, à ce moment, elle-même cernée par… les créanciers.

Le 12 juin 1791, la police entra dans son appartement afin d’exécuter une dette due à un tapissier. Prise de panique, Jeanne sauta par la fenêtre du deuxième étage et se brisa les deux jambes sur le pavé. Frappée par la gangrène, elle devait succomber le 23 août suivant. Sa tâche de désacralisation de la reine était, à ce moment, achevée : déconsidérée depuis longtemps, la famille royale devint pour toujours, en un soir, une famille comme une autre. Le 21 juin précédent, en effet, Louis XVI, son épouse et ses enfants avaient tenté de fuir Paris comme de vulgaires voleurs et avaient été arrêtés à Varennes. Le roi était définitivement tombé de son piédestal, il pourrait désormais signer la nouvelle constitution et devenir un simple « citoyen » dont on pourrait ultérieurement faire le procès.

Depuis longtemps meurtri par la mort de son fils aîné le dauphin (1787), entouré de ministres qui intriguaient sans cesse, affublé d’une épouse devenue méfiante et aigrie, lui-même tombé dans un état dépressif qui lui provoquait des crises de larmes et d’angoisse, Louis XVI n’avait pu résoudre la crise financière qui accablait le pays ni n’avait su prendre la mesure du mécontentement populaire. Refusant les réformes en profondeur qui s’imposaient pourtant, il avait opté pour une convocation des Etats Généraux à l’été 1789 et pour lesquels la « campagne électorale », ouverte à la mi-1788, s’était évidemment déroulé sûr dans un climat détestable pour la popularité du régime. Ouvrant la porte à la contestation, incapable de proposer une solution aux problèmes que le royaume rencontrait, refusant toute réforme constitutionnelle ainsi que l’idée nouvelle de « nation », Louis XVI sera définitivement emporté par la Révolution. Une fois son époux exécuté (le 21 janvier 1793), la reine Marie-Antoinette, depuis longtemps objet de la haine populaire, ne pouvait guère compter lui survivre longtemps. Vous le savez, elle sera guillotinée le 16 octobre suivant.

Celui qui s’en sortit le mieux fut en définitive le pseudo-« comte » de la Motte. Etabli en Angleterre dès août 1785, il mena une vie fastueuse en dépensant l’argent des diamants avant de rechercher des sources de profit dans le chantage. Menant une active campagne de calomnie contre la monarchie française, il menaça ainsi de publier des libelles et des pamphlets contenant de supposées correspondances entre sa femme et la reine, accréditant l’idée que celle-ci avait bien été compromise dans l’« affaire ». Il obtint quelques succès financiers avant de revenir à Paris en 1789 pour obtenir la révision de son procès. Emprisonné à la Conciergerie en 1792, il échappa de justesse aux « massacres de septembre » puis, sorti de prison, fut accusé par les Républicains de complicité avec l’ennemi en 1793 sans toutefois être inquiété. Après quelques années où il disparut, la Restauration (1814 – 1830) vit ce trouble personnage devenir… inspecteur de police ! Le « comte de la Motte » continua sans difficulté sa carrière sous la Monarchie de Juillet puis sous la IIème république, où il fréquenta quelques fois Victor Hugo avant de publier ses mémoires en 1858.

Si vous désirez vous plonger davantage dans cette affaire, l’incomparable Alexandre Dumas vous ouvrira les portes du romanesque avec son « Collier de la reine ». Si vous êtes friands de moult détails et précisions, vous pourrez lire avec profit « L’affaire du collier » (éd. Fayard) de l’historienne Evelyne Lever, dont l’excellent ouvrage a inspiré cette bien modeste chronique, laquelle, à défaut de briller comme un diamant, aura en tout cas tenter d’éviter les perles..

Bonne journée à toutes et à tous quand même !

La Plume et le Rouleau © 2005

Mensonges, manipulations et procès : découvrez comment Louis XIV a démasqué les empoisonneuses, comment Lacenaire ou les criminels de guerre nazis et japonais vont revendiquer leurs crimes, comment Seznec ou Sacco et Vanzetti vont au contraire les nier ou comment Eichmann va les minimiser.

Et pour d'autres mstères, plongez dans La cinquième nouvelle.

Retrouvez les historiens ci-dessus dans la bande annonce d'une émission de "Le passage prod".

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