Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1849 : JEANNE DEROIN ne sera pas élue

Publié par La Plume et le Rouleau sur 13 Mai 2002, 10:25am

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Mes Chers Amis,

C’est aujourd’hui de politique dont je vais vous parler. Et d’élections législatives, encore ! La lassitude vous reprend ? Vous auriez tort, pourtant, de vous abstenir... (de voter, bien sûr) mais surtout de lire cette chronique historique.

Car outre le fait qu’il ne faut JAMAIS s’abstenir, c’est d’un candidat inhabituel à la députation dont nous évoquerons la mémoire, un candidat dont le courage exemplaire forcera, j’en suis sûr, votre admiration. Et ce candidat, en l’occurrence et comme aurait pu le dire Coluche, est... une candidate ! Une candidate qui se présenta, le 13 mai 1849, c’est-à-dire il y a 153 ans aujourd’hui même, aux élections législatives.

Rappelons un peu le contexte de cette époque lointaine : la révolution de 1848 a chassé Louis-Philippe du trône, a aboli l’esclavage, a instauré le suffrage universel et a porté au pouvoir un nouveau président de la République, un certain Louis-Napoléon Bonaparte. Quelques semaines plus tard, les électeurs sont conviés à se rendre aux urnes pour élire leurs députés.

C’est l’occasion pour une obscure inconnue de 26 ans, Jeanne Deroin, de se lancer dans la bataille électorale : « Liberté, égalité, fraternité, c’est au nom de ces principes qui n’admettent pas l’exclusion que je me présente comme candidate à l’Assemblée Législative ». 

Inconnue de tous, Jeanne Deroin n’est pourtant pas n’importe qui. Issue d’un milieu très modeste, Jeanne est d’abord ouvrière lingère. Pure autodidacte, elle passe le brevet d’institutrice auquel elle échoue à cause de sa calligraphie. Cela ne la décourage pas et, avec l’aide d’un prêtre et grâce à son courage, elle finit par décrocher le diplôme. De sensibilité Saint-Simonienne (le saint-simonisme est un socialisme utopique fondée sur l’idée que le progrès industriel bonifie l’homme en le libérant de l’aliénation du travail), elle se bat évidemment pour l’amélioration de la condition féminine dans la société et dans les mentalités. Sa première arme est l’écriture, dans un journal féminin à l’audience encore limitée : « l’Opinion des femmes ».

Pour elle, la libération des travailleurs de l’assujettissement où ils se trouvent (pas de droit d’expression, ni de grève, ni de syndicat, ni d’association à cette époque) va de pair avec la libération de la femme.

Est-elle révolutionnaire ? Pas du tout. Son combat n’a rien à voir avec celui de Louis Michel (une « passionaria » des barricades de la Commune de Paris – 1871 - et qui sera plusieurs fois incarcérée mais dont une station de métro porte aujourd’hui le nom). Non, son combat se porte plutôt sur le terrain des idées, de l’évolution des mentalités, en faveur d’une plus grande égalité des droits des individus, hommes et femmes.

Au-delà de son journal à la diffusion restreinte, elle descend « sur le terrain » et parcourt la capitale avec fougue, s’invitant aux réunions publiques des candidats, le plus souvent socialistes. Les prolétaires sont évidemment surpris d’une telle intrusion dans une arène politique ordinairement dévolue aux hommes. Mais Jeanne Deroin n’en a cure. Elle touche juste avec des arguments d’universalité et de respect mutuel et recueille beaucoup de témoignages de sympathie.

Elle recueille aussi les quolibets et les moqueries. Les candidats les plus réactionnaires l’ignorent royalement. Mais l’opposition la plus vive vient des socialistes eux-mêmes : le célèbre Joseph Proudhon, dans son journal « Le Peuple », enjoint ses lecteurs à se prononcer contre cet « acte plus qu’excentrique » qui met en cause « l’essence qualitative qui creuse entre l’homme et la femme un abîme infranchissable ».

Progressistes, ces socialistes !

Est-elle seulement soutenue par les femmes intellectuelles elles-mêmes ? Pas même : George Sand la dédaigne et Marie d’Agoult (compagne de Liszt) condamne une candidature « ni mûrement réfléchie, ni sagement conduite ».

Jeanne Deroin, vous vous en doutez, ne fut jamais élue. Non pas parce qu’elle fut rejetée par les électeurs, non pas parce que son audience ne put décoller, non pas parce qu’elle n’obtint pas les voix nécessaires.

Non. Jeanne Deroin ne fut pas élue car elle n’en avait juridiquement pas le droit : en 1849, en France, les femmes ne disposaient pas du droit de vote et donc, n’étant pas électrices, ne pouvaient pas non plus être éligibles !

Il faudra attendre encore un siècle pour que, en 1945 et grâce au général De Gaulle, le suffrage devienne enfin véritablement universel (incluant les femmes et les militaires). Pionnière des droits de l’homme et du citoyen, pourfendeuse des inégalités, donneuse de leçon au monde entier, la France fut en réalité la dernière des grandes démocraties à accorder le droit de vote à la moitié la plus charmante de sa population.

« Féministes » les Chroniques de la Plume et du Rouleau ? Non. Républicaines, tout simplement.

Bonne journée à tous.

Envie d'autres histoires de femmes étonnantes ? (Re)découvrez la britannique Margaret Thatcher ou l'indienne Indira Gandhi ou encore l'impétueuse et médiévale Aliénor d'Aquitaine.

La Plume et le Rouleau © 2002

Et pour d'autres femmes charmantes, entourées de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle...

Commenter cet article

Archives

Articles récents