Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1860 : Les indépendantistes de SAVOIE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 24 Mars 2003, 14:24pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Mes Chers Amis,
 

Le printemps vient d’arriver et l’hiver, synonyme de sports de neige, s’éloigne maintenant. Pour certains, vous êtes allés respirer le bon air pur de la montagne grâce à la vitesse d’un TGV bondé de parisiens joyeux, faire la queue aux télésièges au lieu de la faire aux portillons du métro, acheter votre forfait au lieu de votre carte Orange et achevé votre journée par un petit vin chaud de bon aloi dans un restaurant bruyant ressemblant fort au troquet dans lequel vous allez prendre quotidiennement votre café. Que cela fait du bien d’être loin de Paris… 

Pour vous rendre en Savoie, vous n’avez évidemment pas pris votre passeport puisque la zone est province française. Mais savez-vous que, en réalité, cette région ne fait partie de l’Hexagone que depuis fort récemment : un rattachement opéré par le Traité de Turin du 24 mars 1860. C’est l’occasion d’en parler. Car imaginez que, la fantaisie de certains venant à se concrétiser, la Savoie devienne ou redevienne un jour… indépendante ?

Quoi ! La belle République, une et indivisible, que nous chérissons toutes et tous serait-elle menacée ? Après les Basques, les Bretons et les Corses, les Savoyards tenteraient-ils de faire sécession ?

Non. Pas exactement les « Savoyards » : les indépendantistes locaux récusent cette appellation coloniale et impérialiste pour lui préférer celle, jugée plus authentique de « Savoisiens ». Et leurs arguments ne manquent pas d’un certain poids. Pour bien les mesurer, remontons un peu dans le passé, au sein duquel se trouvent, vous le savez, bien souvent les racines de l’actualité.
 

Inutile de remonter l’histoire de la Savoie jusqu’aux Allobroges, tribus gauloise dont le nom a laissé un chant. Rappelons simplement que les Romains mirent la région en valeur à travers l’établissement d’axes routiers permettant de l’irriguer commercialement (Grenoble - Genève et Vienne – Milan) et donc de constituer, très tôt, les vallées de la zone comme des carrefours commerciaux entre ce qui serait plus tard la Suisse, la France et l’Italie.

L'émergence de la féodalité au Moyen-Age aboutit à la création d’un Comté (élevé au rang de Duché en 1416) sous influence politique du Saint Empire Romain germanique) tandis que la langue de la population est française. La Savoie est donc à cette époque dirigée par les ducs de Savoie (on dit la « maison de Savoie »). A partir du XVIème siècle, les ducs quittent la Savoie pour s’installer à Turin (Piémont).
 

Le XIXème siècle voit les ambitions de la Maison de Savoie se déplacer vers l’Italie. A cette époque, rappelons-le, la péninsule est morcelée en une multitude de royaumes et de duchés dont certains sont sous influence et occupation autrichienne (c’est à cette époque que se déroule « La Chartreuse de Parme » de Stendhal ou encore le « Hussard sur le toit » de Jean Giono). Le Piémont-Sardaigne de Victor-Emmanuel II entend alors être l’artisan (à son profit, évidemment) d’une unification de la Péninsule qui passerait par l’expulsion des troupes autrichiennes : ce sera le « Risorgimento ».

En échange de l’aide de troupes françaises (200 000 hommes alloués par
Napoléon III, lesquelles permettent au Piémont de gagner contre l’Autriche les batailles de Magenta et de Solférino, en 1859), le souverain Piémontais convient alors avec l’Empereur des Français de céder à celui-ci le Comté de Nice et la Savoie.

Moins d’un an plus tard, c’est officiellement chose faite par le Traité de Turin du 24 mars 1860. Mais, vous le savez, Napoléon III est un homme soucieux, au moins en apparence, de la volonté populaire, surtout dès lors qu’elle favorise ses intérêts. Le traité du 24 mars 1860 précise alors (art 1) : « cette réunion sera effectuée sans nulle contrainte de la volonté des populations ». Si, le jour même, le drapeau Français est hissé à Chambéry, on organise un referendum le 22 avril 1860, vote au terme duquel 99,8 % des votants disent OUI à la France. Le rattachement s’effectue avec le maintien de la zone franche (exemption d’impôts accordée en 1815) et l’octroi d’un statut de zone neutre identique à celui de la Suisse.

Quel a été, durant toutes ces péripéties, l’attitude de la classe dirigeante et cultivée (la seule à pouvoir présenter un projet politique réfléchi) ? Il faut préalablement remarquer que la continuité dynastique observée dans la région avait favorisé de longue date l’émergence d’une administration et d’une justice assez élaborées, traduisant une forte autonomie de la région par rapport à ses voisins. L’attitude de l’élite sociale est, en 1859, assez partagée. L’aristocratie traditionnelle, soutenue par le clergé, est favorable à la France de Napoléon III tandis que la bourgeoisie libérale est fidèle au Piémont et entend que la Savoie y reste rattachée. Mais le Traité de Turin finit par rallier les indécis et la population se retrouve donc au sein d’un large consensus pour ratifier le rattachement à la France.

Celui-ci semble donc plébiscité et la Savoie, de culture romande, nous parait aujourd’hui française depuis toujours. L’esprit régionaliste, pourtant, n’est pas mort : une certaine résurgence, surtout à vocation culturelle, de celui-ci a lieu dans les années 60 et, après quelques tentatives marginales et diverses querelles de clocher (savoyards), la « Ligue savoisienne » est créée en 1995.

Drôles d’indépendantistes que sont les adhérents de cette remuante « Ligue savoisienne ». Nous n’avons plus guère l’habitude d’individus si légalistes… Car ces Savoisiens n’utilisent pas les méthodes expéditives et explosives que d’autres agités de l’autonomisme leur préfèrent. Ils ne portent pas de cagoules, n’attaquent pas les gendarmeries, ne pratiquent pas l’extorsion de fonds, ne s’autoproclament pas « révolutionnaires », n’entendent pas ni rédiger des chèques en monnaie locale ni passer leur bac en patois. Mieux, leur séparatisme est d’une tolérance ethnique inattendue : pas d’appartenance revendiquée à une communauté ou à un peuple sur une base génétique, « les Savoisiens, ce sont les gens qui habitent le territoire (car) être Savoisien est plus un choix qu’un héritage ».

Ces indépendantistes d’un genre nouveau, polis et cultivés, n’en sont pas moins actifs. Ils se situent en fait clairement, nous l’allons voir, dans la lignée de la bourgeoisie commerçante qui a fait depuis longtemps la prospérité de la région. Ils se présentent aux élections, défendent une adhésion directe de la Savoie à l'Union Européenne et s’insurgent contre la fiscalité de l’Etat colonial français au lieu de se plaindre de l’insuffisance des subsides qu’ils perçoivent. Est-ce un séparatisme de riches ? Disons plutôt un séparatisme de classe moyenne, lasse du déclassement induit par le lourd « fiscalisme » de la bureaucratie républicaine et qui trouve dans la revendication identitaire et régionale un moyen de survie. Avec moins de bruit que d’autres, ils font avancer leurs idées que les Pouvoirs Publics, sans l’avouer ouvertement, regardent avec un intérêt non dénué d’inquiétude car certains sociologues n’hésitent pas à assimiler le phénomène à un néo-poujadisme.

 

Contre toute attente, aux élections régionales de 1998, le parti avait recueilli 6,1 % des voix en Savoie du Nord (« Haute-Savoie » comme l’appelle les impérialistes français) et 4,8 % en Savoie du Sud. Il commence à faire du bruit, a constitué un gouvernement provisoire « fantôme », édite des plaques d’immatriculations (pour l’heure sans effet juridique) et fait campagne pour pouvoir battre monnaie (la « livre savoisienne ») avec un rattachement de celle-ci au franc suisse. Il a maintenant évidemment un site internet même si son audience reste pour le moment limitée (2,09 % des suffrages en moyenne aux élections législatives de 2002).

 

Le mouvement savoisien a ceci d’original qu’il est, rappelons-le, non violent. A ce titre, et sans doute parce qu’il rassemble une catégorie de population plutôt éduquée sinon favorisée, il fonde d’abord son argumentaire sur des motifs juridiques. Et ces arguments ne sont pas sans valeur.

Examinons-les.

D’abord, à l’évidence, le plébiscite du 22 avril 1860 apparaît honteusement truqué : il n’y avait pas de bulletins « non » mais seulement des bulletins « Oui ET zone franche » et « Oui SANS zone franche ». En outre, on remarqua certaines circonstances où le nombre de votants fut supérieur au nombre d’inscrits… Cela bat en brèche l’affirmation émise par certains historiens selon lesquels (sans rire) « la Savoie ratifia sincèrement le rattachement à la France en dépit d’une conscience politique limitée ».

 

Ensuite, ce rattachement n’a pas été vécu par les Français comme le transfert d’une province piémontaise mais bien comme le rattachement d’une communauté libre à l’Empire français. Les Savoisiens l’affirment par l’interprétation du texte d’une loi du 21 novembre 1860 qui décidait du maintien en Savoie d’un certain nombre de dispositions juridiques antérieures : "… une annexion n'a pas pour conséquence de supprimer un état de chose antérieurement consacré par la loi du pays annexé [la Savoie] et ne saurait porter atteinte à des droits acquis ».

Enfin la France et ses alliés a délibérément violé par deux fois le Traité de Turin : lors de la guerre 1914-1918, d’abord, la neutralité de la Savoie n'a pas été respectée et la France a envoyé les Savoisiens dans les tranchées où plus de 43 000 ont péri (soit 8,5 % de la population totale de cette époque). Par le traité de Versailles du 18 janvier 1919, ensuite,  (lequel clôt la grande Guerre et fixe les réparations, les nouvelles frontières et les obligations des anciens belligérants) la France et ses alliés ont supprimé (article 435) ce statut de neutralité ainsi que la zone franche qui existait jusque-là. Pour les Savoisiens, le traité d’annexion, déjà contestable, est donc caduc.

La Savoie peut donc reprendre ses droits.

Elle en avait, d’ailleurs, et les Savoisiens ne manquent pas d’invoquer le niveau de juridisme élevé qui existait dans la région et qui témoignait de l’existence d’un système propre, sinon d’une vraie organisation de type national.

 

On pourrait longuement discuter des arguties juridiques des tenants de la Savoie libre, ceux-ci commençant par contester la validité du traité de 1860 avant de s’appuyer sur celui-ci pour en souligner sa caducité à l’issue du traité de Versailles : comment quelque chose peut-il devenir caduc s’il n’a pas été reconnu valide ? De même, invoquer la non-validité de la modification autoritaire de la zone franche ou de la zone de neutralité n’implique pas forcément la caducité du traité antérieur qui l’avait institué et dont le propos était autre. En tout état de cause, cette modification s’est fait, elle aussi, par traité, même s’il n’y eut pas referendum local, lequel n’était de toutes façons pas prévu pour modifier le Traité. Mais bref…

 

Nous ne sommes pas dans un prétoire ni dans une thèse de 3ème cycle de droit international (nous n’en avons aucunement la prétention).
Savoie-blason.JPG

Car il existe un autre argument, plus concret : on observera que les Savoisiens, de toutes façons, prônent in fine l’indépendance d’une région qui serait viable grâce aux importantes ressources hydroélectriques, touristiques et industrielles qui sont les siennes. Que cette indépendance soit viable économiquement ne fait, contrairement à celle d’autres régions (que nous ne citerons pas, par politesse), aucun doute.

Qu’elle soit fondée juridiquement est plus douteux.

Qu’elle soit logique au plan culturel est également contestable : malgré la volonté de faire croire que le franco-provençal fut la langue de la population (les grands-parents de votre serviteur, savoyards, ne la connaissaient pas mais pouvaient s’exprimer souvent en patois), malgré l’affirmation incantatoire que la Savoie était « indépendante dans les faits » du royaume de Piémont-Sardaigne avant 1860, les « Savoisiens » actuels ont quand même du mal à convaincre d’une spécificité culturelle du « peuple de Savoie » par rapport à la France. Où alors il en est également ainsi des Auvergnats, Berrichons, Picards et autres Alsaciens...

 

Les « ligueurs » n’en continuent pas moins à s’agiter. Avec une belle opiniâtreté qui force l'admisration. Là où certains touristes travaillent leur « planter du bâton », les « Savoisiens » travaillent, eux, leur « planter du drapeau »… A l’évidence : encore une sacrée équipe de défenseurs de cause perdue.

Mais certains pensent que ce sont toujours les plus intéressantes...

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2003

Et pour d'autres mystères, lisez La cinquième nouvelle...

Commenter cet article

Drapeau de Savoie 07/06/2010 23:30


Ah! Beau le blason de Savoie. Faut croire qu'on ne trouve pas beaucoup de drapeaux carrés sur internet, pourtant, il y en a. C'est comme pour la Suisse, depuis qu'internet uniformise tout, son
drapeau est de plus en plus rectangulaire, ce qui est fondamentalement faux...


La Plume et le Rouleau 08/06/2010 17:12



Remarque pertinente ! J'ai mis le blason parce que c'est plus commode et mieux connu.


 



Drapeau de Savoie 03/06/2010 13:28


Oh! Super pour le drapeau! A part cela, j'espère que l'indépendance de la Savoie n'est pas qu'une vue de l'esprit. La Savoie n'a pas du tout la même histoire que les régions françaises. Elle a vécu
quasi autonome jusqu'à pas si longtemps. Elle pourrait s'en souvenir, mais ce n'est pas la France qui l'y aide: en empêchant les écoliers savoyards d'avoir accès à leur histoire, elle leur fait
croire qu'ils sont essentiellement Français, mais toute une jeunesse est en train de s'offusquer de ce silence prémédité sur leur pays. Peut-être que ça finira par prendre une forme inattendue...


La Plume et le Rouleau 03/06/2010 14:00



Bravo et merci pour ce commentaire. Et une forme pacifique, espérons-le évidemment (quoique le peuple ait de ces colères, parfois...)!



Drapeau de Savoie 01/06/2010 19:55


Bon, vous ne croyez pas à l'indépendance de la Savoie et vous rejoignez le mythe français d'une Savoie désireuse de changer de nationalité pour épouser la française.
Mais au moins, montrez-nous un drapeau de Savoie correct: en effet, le drapeau de Savoie, comme ceux du Vatican et de la Suisse, est carré.


La Plume et le Rouleau 02/06/2010 11:43



Cet article suscite décidément bien des passions et réactions ! Tant mieux.


Je me suis efforcé de faire une peinture réaliste de ce qui est, reconnaissons-le, un véritable hold-up de Napoléon III sur la Savoie. Pour autant,si c'ette région a des spécificités culturelles
indéniables, elles ne me semblent pas plus fortes (et plutôt moins, d'ailleurs) que d'autres (telle l'Alsace, la Bretagne ou le pays basque). L'hypothèse d'une indépendance de la Savoie peut
s'avérer séduisante intellectuellement. Elle ne mobilise cependant pas les foules. Merci de votre contribution : je vais rectifier le drapeau rapidement !



Savoie le Retour 04/05/2010 14:38


Très chouette votre article sur 1860! Je l'ai imprimé pour le transmettre facilement à des personnes intéressées.
Savez-vous que le drapeau de Savoie que vous nous montrez est faux? En effet, la vraie forme du drapeau de Savoie est carrée. Le drapeau de Savoie fait partie des plus anciens drapeaux européens
qui étaient tous carrés. Il n'en reste que trois : la Savoie, la Suisse et le Vatican.


Hervé 04/05/2010 17:32



Une précision encore : cette chronique me tient assez à coeur, ma famille est elle-même originaire de Haute-savoie et y reste implantée sur les bords du Léman, où je suis allé passer toutes mes
vacances d'enfant. 



Archives

Articles récents