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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1861 : WAGNER, l'indésirable

Publié par La Plume et le Rouleau sur 13 Mars 2002, 14:58pm

Catégories : #Personnalités célèbres

Mes Chers Amis, 

Etre un artiste est rarement une sinécure. Encore plus rares sont les génies honorés de leur vivant. On pourrait même dire que plus on a de talent et plus on est agressé, détesté, hué, banni, méprisé, au moins tant que l’on est vivant et que l’on crée. Ce n’est alors souvent qu’après le trépas de l’artiste que le public, soudainement frappé d’une illumination, se met à adorer ce qu’il a brûlé pour regretter amèrement (mais il est trop tard) la disparition du grand homme.

Ce n’est, heureusement, pas systématique mais convenons que, en matière de musique particulièrement, ce fut souvent le cas.

Et pourtant, même après que leur talent ait été reconnu, certains musiciens restent encore des indésirables, de ceux dont on s’accorde certes sur les qualités, dont on concède le génie du bout des lèvres, mais (quelle horreur !) que l’on ose à peine afficher dans sa discothèque et que, si l’on peut, on affecte de fuir en public, même si on les adore en secret.

Il est des artistes du genre « politiquement incorrect », quoi.

Celui dont je vais vous parler aujourd’hui est de ceux-là. Pourquoi aujourd’hui spécialement ? Tout simplement parce que, ayant actionné ma machine à remonter le temps, j’ai pu observer un évènement maintenant oublié mais qui avait (c’est le cas de le dire) fait beaucoup de bruit à l’époque.

Retrouvons-nous donc à Paris, en 1861 sur les Grands Boulevards, en début de soirée. A cette heure, il n’y a plus d’employé dans les banques ni dans les entreprises et les ouvriers ont regagné leurs innombrables et misérables appartements insalubres que le baron Haussmann rasera bientôt.

Pourtant il y a foule sur le boulevard des Italiens. Certes il ne s’agit pas (pas encore) d’une manifestation syndicale devant le siège de la BNPP. Non, si une multitude nombreuse s’est rassemblée rue Le Peletier, où se situe à cette époque l’Opéra de Paris (puisque le Palais Garnier n’est pas encore construit), c’est au contraire un public choisi, composé de messieurs distingués en chapeaux haut-de-forme et d’élégantes dames en robes à crinoline, un public qui arrive par fiacres et qui se réjouit de se rendre maintenant au spectacle.

Car ce soir, 13 mars 1861, en présence de l’empereur Napoléon III lui-même et de l’impératrice Eugénie, de l’ambassadeur d’Autriche et de son épouse la princesse de Metternich, c’est une première qui se tient : la première de « Tannhäuser », un opéra du compositeur allemand Richard Wagner (ci-dessus).

Le tout-Paris est là pour écouter cette oeuvre composée en 1845, qui est le second opéra romantique de l’artiste et dont celui-ci pense qu’elle est à même de séduire le public français. Car Wagner a l’ambition de s’imposer en Europe et, pour lui, « faire un effet décisif sur les Français, c’est agir sur l’Europe entière ».

Paris, c'est un peu le Broadway de l'époque...

Et Wagner, déjà, compte en France, depuis son arrivée en 1859, de nombreux soutiens : Baudelaire, Barrès, Mallarmé, Valéry, Gautier, Nerval admirent en lui un artiste novateur. De plus, Wagner a un atout : banni d’Allemagne en 1849 pour sa participation à la Révolution, il incarne le type même du démocrate ignominieusement victime de la tyrannie saxonne : il suscite à ce titre la sympathie des républicains qui défient en permanence le régime impérial de Napoléon III et qui en font le symbole de la résistance des démocrates face aux tyrans. Et comme ce régime fait beaucoup de mécontents, les royalistes « légitimistes », eux aussi, trouvent en Wagner un catalyseur de leur opposition et soutiennent son art.

Dans ce contexte, les efforts de Wagner pour faire reconnaître son talent semblent couronnés de succès : le 12 mars 1860, Napoléon III, pourtant peu mélomane, a autorisé en effet « Tannhäuser » à être monté. Il va falloir un an de préparation pour cela.

Et nous voici donc en ce soir du 13 mars 1861 : Sera-ce l’apothéose de l’artiste allemand, enfin conquérant du coeur de Paris, du coeur de la France, du coeur de l’Europe ?

Non. Car Wagner, qui ne le sait pas encore, cumule malheureusement deux handicaps :

- D’abord, avec « Tannhäuser », il a dérogé à l’habitude qui veut à l’époque qu’une oeuvre lyrique comporte un grand ballet au deuxième acte : Wagner s’est contenté d’un petit ballet, « la Bacchanale du Venusberg » au premier acte, qui met mal en valeur les étoiles de la troupe de l’Opéra.

- Ensuite, il a mal évalué l’impact négatif qu’a suscité l’autorisation de Napoléon III de monter l’oeuvre : car si Napoléon III, par cette bienveillance inattendue, a voulu faire un geste « politique » en direction de l’opposition républicaine aussi bien que de l’Autriche, ce geste, au final, a desservi Wagner. Les républicains crient à la collusion de celui-ci avec le régime impérial et les royalistes « légitimistes », eux, s’estiment « trahis » par l’artiste.

Des « légitimistes » qui ont des loges à l’Opéra. Et qui adorent, manque de chance, les... ballets !

Ce soir du 13 mars 1861, tout est donc prêt pour une bronca inattendue.

Le spectacle commence normalement. Mais tout à coup, sur un mot d’ordre, un énorme chahut balaie la salle : cris, sifflets, huées interrompent la représentation. La princesse de Metternich, injuriée, conspuée, est alors obligée de quitter sa loge.

Le lendemain : même scénario mais les « légitimistes » se sont, en plus, munis de sifflets de chasse, particulièrement stridents ! Le surlendemain : cela recommence.

Wagner, écœuré, abandonne alors la partie. Il suspend la représentation de « Tannhäuser » et quitte même la France.

Un échec, donc. Mais un échec lié à des circonstances politiques particulières dans lesquelles l’artiste a été entraîné à son corps défendant.

Entre 1860 et 1870, en son absence, la musique de Wagner est pourtant de plus en plus jouée. Wagner va-t-il finir par s’imposer ?

Patatras ! La crise de 1870 entre la France et l’Allemagne débouche sur une guerre éclair qui est rapidement perdue par la France. L’Alsace et la Moselle deviennent allemande, la France paie de sa poche 5 milliards de Francs-or au Reich. La propagande anti-germanique se déchaîne alors contre la musique de Wagner, lequel s’est imprudemment laissé aller à quelques phrases malheureuses et enthousiastes sur la victoire de la Prusse. Ses morceaux sont conspués, ses concerts sont chahutés. Wagner, une fois de plus, n’est pas jugé sur son art stricto sensu, il est vilipendé cette fois pour sa nationalité.

L’agitation anti-wagnérienne se poursuit alors au fil des tensions diplomatiques franco-allemande. Vingt ans plus tard, même après la mort de l’artiste (1883) elle n’a pas cessé ! En 1891, c’est la première de « Lohengrin » au Palais Garnier : manifestation monstre des anti-wagnériens qui tentent d’interrompre le spectacle. 15 meneurs sont inculpés, 1000 (oui : mille) personnes sont arrêtées !

Les représentations continuent pourtant, menées par une poignée de musiciens acharnés. A la fin du XIXème siècle, Wagner semble finir par s’imposer (« La Walkyrie » est jouée pour la première fois en 1893) dans l’univers musical, mais avec quelles difficultés !...

Survient la Première Guerre Mondiale : et, dès le début, on s’efforce à nouveau d’interdire de jouer du Wagner ! Incompréhension artistique, anti-germanisme, tout se cumule.

Avec la fin de la guerre, peu à peu, pourtant, Wagner conquierra en France un public qui lui restera fidèle.

C’est au final de ses propres compatriotes que Wagner aura sans doute été le plus incompris. Certains ne cesseront de le critiquer, tel le philosophe Nietzsche, d’autres l’adoreront, au point de lui porter encore davantage tort : le IIIème Reich de Hitler en fera ainsi son compositeur fétiche, chérissant sont style puissant et solennel mais aussi les positions antisémites de sa jeunesse.

Aujourd’hui, bien que reconnue et jouée, la musique de Wagner suscite pourtant encore de la méfiance. Wagner symbolise pour beaucoup, confusément la violence bornée et la haine : ainsi c’est l’air de la « chevauchée des walkyries » qui fut utilisé dans le film « Apocalypse Now » pour la charge des hélicoptères. Woody Allen nous dit, lui : « Quand j’écoute trop Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne ».

Israël, quant à lui, a carrément mis Wagner à l’index : aucun de ses opéras n’y est joué.

Je ne suis pas persuadé que l’art y gagne pour autant.

Mais ce que je sais, c’est que les honorables lecteurs de ces chroniques, eux, savent apprécier la musique de Wagner.

Une consécration, finalement, non ?

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002

Pour des mystères et des secrets bien gardés, plongez-vous dans La cinquième nouvelle...

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