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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1862 : Variation BAUDELAIRIENNE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 14 Mars 2001, 15:13pm

Catégories : #Littérature & divers

Mes Chers Amis,

Bon, c’est la sainte Mathilde aujourd’hui.

« Mathilde est revenuuuuue » nous chantait Jacques Brel. Qui nous manque. Peut-être est-il le plus heureux aujourd’hui, libéré des soucis de ce bas monde, tranquillement allongé sous des fleurs qui se courbent doucement sous le vent des îles Marquises. Il dort d’un sommeil profond. Ne doutons pas qu’il rêve, forcément. Comme nous tous.

Mais lui se repose pour toujours. Tandis que nous savons bien que tout dormeur doit finir par se réveiller. Baudelaire nous le rappelle cruellement dès 1862 dans « La chambre double » (un de ses « Petits poèmes en prose »). Savourez-en tous les mots car ils sont soigneusement choisis par le poète. J’ai condensé son propos sans jamais le résumer, je m’excuse de cette audace auprès de ses mânes et je vous invite à une promenade onirique de quelques instants.

Allons, venez !..

« Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.  L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. - C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre; un rêve de volupté pendant une éclipse.

Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver ; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.

Sur les murs, nulle abomination artistique. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie.

La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s'épanche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couchée l'Idole, la souveraine des rêves. Quel pouvoir magique l'a installée sur ce trône de rêverie et de volupté ? Qu'importe ? La voilà ! Voilà bien ces yeux dont la flamme traverse le crépuscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais à leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l'imprudent qui les contemple.

A quel démon bienveillant dois-je d'être ainsi entouré de mystère, de silence, de paix et de parfums? O Béatitude! Ce que nous nommons généralement la vie, même dans son expansion la plus heureuse, n'a rien de commun avec cette vie suprême dont j'ai maintenant connaissance.

Il n'est plus de minutes, il n'est plus de secondes ! Le temps a disparu ; c'est l'Éternité qui règne, une éternité de délices !

Mais un coup terrible, lourd, a retenti à la porte, et, comme dans les rêves infernaux, il m'a semblé que je recevais un coup de pioche dans l'estomac.

Et puis un Spectre est entré. C'est un huissier qui vient me torturer au nom de la loi ; ou une infâme concubine qui vient crier misère et ajouter les trivialités de sa vie aux douleurs de la mienne ; ou bien le saute-ruisseau d'un directeur de journal qui réclame la suite d'un manuscrit.

La chambre paradisiaque, l'idole, la souveraine des rêves, toute cette magie a disparu au coup brutal frappé par le Spectre. Horreur ! je me souviens ! je me souviens ! Oui ! Ce taudis, ce séjour de l'éternel ennui, est bien le mien. Voici les meubles sots, poudreux, écornés ; la cheminée sans flamme et sans braise, les tristes fenêtres où la pluie a tracé des sillons dans la poussière et les manuscrits raturés et l'almanach aux dates sinistres !

Et ce parfum d'un autre monde dont je m'enivrais avec une sensibilité perfectionnée est remplacé par une fétide odeur de tabac mêlée au ranci et à la désolation.

Dans ce monde étroit, mais si plein de dégoût, un seul objet connu me sourit : la fiole de laudanum ; une vieille et terrible amie ; comme toutes les amies, hélas ! féconde en caresses et en traîtrises.

Oh oui ! le Temps a reparu ; le Temps règne en souverain maintenant ; avec son démoniaque cortège de Souvenirs, de Regrets, de Spasmes, de Peurs, d'Angoisses, de Cauchemars, de Colères et de Névroses.

Les secondes sont maintenant fortement et solennellement accentuées. Le Temps règne ; il a repris sa brutale dictature. Et il me pousse avec son double aiguillon. - " Et hue donc ! bourrique ! Sue donc, esclave ! Vis donc, damné ! "

Charles Baudelaire   1862

Déprimant ? Je dirais plutôt « près d’un siècle et demi, et toujours d’actualité ».

La preuve : à avoir lu cette chronique, vous vous êtes mis en retard.

Alors dépêchez-vous ! Le chronomètre n’attend pas.

Bonne journée à tous (quand même !).

Envie de littérature du XIXème siècle ? Lisez Théophile Gautier à Pompéi !

La Plume et le Rouleau (c) 2001

Et pour un roman plein de passion, de secrets et de mystères, lisez La cinquième nouvelle...

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