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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1879 : Le "Code HAYS"

Publié par La Plume et le Rouleau sur 5 Novembre 2001, 18:10pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Mes Chers Amis,

Alors, il la prend dans ses bras. Elle l’enlace. Leurs lèvres s’approchent. Ils s’embrassent.

Et le chronomètre démarre.

Tic-tac-tic-tac-tic-tac...

Le baiser se prolonge, dix, vingt, trente secondes...

Coupez !

Le réalisateur arrête la scène. Les acteurs se séparent. Les maquilleuses leur font un raccord. Le metteur en scène est un peu inquiet : la scène n’est-elle pas trop longue, trop choquante ? Il ne veut en effet pas d’ennui avec le MPPDA, une instance dirigée par un homme né le 5 novembre 1879 exactement.

Revenons un peu dans le passé pour découvrir les agissements de l’homme dont c’est précisément aujourd’hui l’anniversaire de naissance. 

En 1879 dans l’Indiana (Etats-Unis), nait un individu du nom de William Hays. La simple vue de sa trombine vous indique clairement ce que vaut l’individu. Comment le décrire ? Voyons... Une tête en forme d’oeuf avec des oreilles bien décollées. Des cheveux lisses et gominés, bien peignés sur le côté. Des yeux plissés sous des sourcils tombant. Un sourire de gestapiste avec un rictus qui fait légèrement remonter la lèvre supérieure. Des dents de devant légèrement proéminentes et mal alignées. Une vraie face de rat, quoi.

Cet avocat catholique puritain et rétrograde devient, au début du siècle, aux Etats-Unis, président du Comité National Républicain. Puis il entre au gouvernement du président Harding (celui qui mettra en place la « prohibition ») en 1919. Consécration, il devient en 1922 le président du MPPDA : le Motion Picture Producers & Distributors of America.

De quoi s’agit-il ?

Rappelons que le début des années 20 aux Etats-Unis (et ailleurs) est celui des « années folles » : après une guerre mondiale qui aura touché les Etats-Unis par un certain rationnement et l’envoi de troupes en Europe, le pays est sous le coup de la prohibition de l’alcool issue du Volstead Act de 1919.

Et pourtant, fatalement, l’Amérique a besoin de s’amuser. Aussi les robes des femmes se raccourcissent-elles et s’allègent, le jazz explose, les cabarets et le cinéma se développent rapidement. Tout cela ne risque-t-il pas d’avoir une influence néfaste sur les âmes faibles et les enfants ? L’Amérique va-t-elle sombrer dans la débauche, le lucre, le stupre et la décadence ?

Noooooooon !

Une poignée d’hommes déterminés à faire régner l’ordre, la rigueur et la morale ont décidé de partir en croisade. Par commandos, ils investissent les salles de cinéma afin de décourager les gens de fréquenter de tels lieux de perdition. Ils font un lobbying terrible auprès du gouvernement et engagent des campagnes d’opinion dans les journaux.

L’industrie cinématographique américaine prend peur : et si le gouvernement fédéral, sous l’impulsion des plus « purs et durs » du gouvernement se mettaient à censurer les productions ? Pas bon pour le business, ça. Les « majors » prennent donc les devants : ils créent le MPPDA et placent même à sa tête (pour montrer leur bonne volonté) le dénommé William Hays, le « monsieur Propre » de l’époque !

Le MPPDA édicte en 1924 un règlement destiné à censurer par avance les oeuvres cinématographiques grâce à un « code de bonne conduite » : on appellera cela « le code Hays ». Il vise, selon son inspirateur, à « promouvoir le progrès social et moral (...) et la justesse de la pensée ».

Tout un programme.

Des exemples ? D’accord, ci-dessous tirés du code lui-même :

« Toute déviation ou atteinte à l'ordre établi doit être suggérée plutôt que montrée (bon goût et euphémisme). »

« Crimes contre la loi : leur représentation ne doit inspirer ni la sympathie ni le désir d'imitation. "

Pas de drogue ni d’alcool

« Sexualité : le caractère sacré de l'institution du mariage doit être préservé ». Pas d’adultère ni de scènes de passion faisant appel aux « bas instincts » ni de mariage entre des individus de race différente ni de scènes d’accouchement.

« Le traitement des sujets bas, répugnants et désagréables doit être soumis au bon goût et au souci de la sensibilité du public ».

Pas d’obscénité ni de jurons.

La nudité n'est en aucun cas permise, ni l’exhibition des seins, ni même du nombril.

Un prêtre ne peut être présenté ni comme un personnage comique ni non plus comme le " méchant " du film.

En terme de décors, le bon goût est prescrit dans les chambres à coucher.

Evidemment, Hays doit se retourner dans sa tombe face aux files d’attente de Mon curé chez les nudistes (d’accord, ce n’est pas impérissable), Basic Instinct, Matrix ou même... Titanic (quand on réfléchit bien).

Les cinéastes de l’époque, eux, s’arrachent les cheveux. Mais dans les faits, ce code agit sur eux de façon curieusement positive : il leur impose ainsi de se fixer leurs propres limites dans le choix et le traitement des sujets. Empêchant tous les racolages que nous connaissons aujourd’hui, destinés à la seule réalisation de profits financiers en donnant du pain et des jeux à la populace.

A contrario, il les bâillonna sur divers sujets et les obligea à d’incroyables contorsions en terme de cadrage, de bande-son et de lumière, pour traiter de sujets sans les nommer, évoquer des problèmes de société (homosexualité, ségrégation raciale, violence) sans les mentionner, condamner ou relater des faits ou des pratiques sans les montrer. Certaines scènes furent même négociées pied à pied entre cinéastes et censeurs : l’accouchement de Autant en emporte le vent , censuré, fut maintenu in extremis mais filmé en... ombres chinoises.

La libre façon de traiter n’importe quel sujet aujourd’hui améliore-t-elle pour autant la qualité de la réalisation ? Cela dépend de la qualité du cinéaste. Censurés autrefois, ceux-ci avaient beaucoup plus d’imagination : « L’art vit de contraintes et meurt de liberté » nous dit Boileau.

Plus prosaïquement, chacun de vous sait bien que quand quelque chose est pleinement autorisé, ce n’est plus vraiment rigolo. Rien de tel qu’un bon interdit à transgresser pour mettre un peu de jubilation dans la vie, non ?...

Oh là là, William Hays serait sûrement furieux de cette chronique historique.

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2001

Pour d'autres secrets bien gardés et des mystères à dévoiler, lisez La cinquième nouvelle...

Commenter cet article

Héloïse Rémy et Zoé 10/02/2010 21:35


En fait, la citation sur l'art elle est de Gide, pas de Boileau je crois bien ...


Hervé 11/02/2010 10:29


Ce n'est pas ce que j'ai appris durant mes études où j'ia précisément eu ce sujet de dissertation de culture générale...


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