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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1888 : La BELLE EPOQUE de la PROSTITUTION

Publié par La Plume et le Rouleau sur 29 Juillet 2002, 16:28pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Mes Chers Amis,

 

C’est la sainte Marthe, aujourd’hui. De laquelle allons-nous tirer notre inspiration pour une chronique aussi divertissante qu’instructive et destinée à faire sourire autant que réfléchir, comme à l’habitude ?

 

De Marthe, soeur de Lazare ressuscité de sa tombe par Jésus ainsi que nous le dit l’évangéliste Jean ? Hmmm, pas assez fun. De Marthe Hannaud, « banquière » qui escroqua divers épargnants sous la Troisième république ? Barbant. De Marthe Mercadier, actrice qui fit les premiers rôles des émissions « Au théâtre ce soir » dans les années 70 (toute une époque) ? Pfou….

Non, passons donc à autre chose.

Voyons, qui se souvient aujourd’hui du Chabanais, du Sphinx, de la Rue des Moulins ou du « One Two Two » (appelé ainsi en raison de son adresse : 122, rue de Provence à Paris) ? Plus grand monde. Faut-il se réjouir ou déplorer que ces adresses aient aujourd’hui disparu ? Tout dépend de l’angle sous lequel on aborde le sujet. Mais quel sujet au juste ?

Pour le savoir, promenons-nous un jour, précisément, rue de Provence à Paris. Au 122 de cette rue qui longe par l’arrière les Galeries Lafayette, cette rue étroite et à l’abri du soleil que les touristes ne fréquentent guère et qui est sillonnée maintenant par les camions de livraisons, se trouve une modeste façade d’un immeuble haussmannien, avec une porte cochère assez large pour laisser passer les fiacres. Banal ? Aujourd’hui oui. Il est en effet peu probable que ses actuels habitants sachent qu’il y a à peine plus de cinquante ans, l’immeuble abritait le lupanar le plus célèbre de la capitale, un établissement spécialisé et très select dont les pensionnaires ne recevaient qu’une clientèle renommée, fortunée et triée sur le volet et qui constituait même une escale obligée pour les personnalités en voyages officiels à Paris à la Belle Epoque.

 

1946, à la suite d’une loi du 13 avril dite « loi Marthe Richard » votée sur proposition du député Pierre Dominjon mais sur une idée originale d’une conseillère de Paris, Marthe Crompton née Bentenfeld, elle-même ancienne prostituée inscrite sur les registres de la police de Nancy en 1905, devenue ensuite espionne sous le nom de « S-32 » « l'Alouette » ou « Richard » (pseudonyme sous lequel elle publia ses souvenirs), le « One Two Two » ainsi que 180 établissements parisiens et 1200 autres « maisons closes » en province étaient fermés.

 

 Eh oui ! Après avoir abordé les religions, les relations internationales, le cinéma, les faits divers, l’espionnage, la guerre, la musique, la littérature et la poésie, la politique, les sciences, l’aéronautique et les sports, le Japon, les Etats-Unis, l’Inde, les grands hommes et les petites gens, voici que les Chroniques de la Plume et du Rouleau se mettent à la sociologie en parlant aujourd’hui de l’épineuse question jamais résolue de la prostitution, par une visite des bas-fonds du Paris de la fin du XXème siècle.

Lucre et stupre au programme.

La prostitution est probablement aussi vieille que les sociétés humaines et largement attestée par les auteurs antiques. L’Ancien Régime l’encadre à peine et c’est la IIIème République, avec ses soucis de vertu et d’ordre publique, qui tente de la réglementer. Les républicains ont en effet à coeur d’instaurer une société marquée par la rigueur des moeurs et l’établissement de conventions sociales claires. C’est le triomphe d’une bourgeoisie soucieuse d’ordre : ordre moral et ordre public et qui est influencée par les théories hygiénistes.

La prostitution, alors, si elle n’est pas un délit, est cependant considérée comme une activité immorale et dangereuse pour les corps comme pour les esprits. On fixe donc des cadres légaux pour contrôler son exercice et son développement.

 

Les intentions sont louables. Les idées sont bonnes. Les règlements sont clairs.

 

On va distinguer la prostitution « close » et la prostitution « libre ».

 

La prostitution close concerne celle exercée dans des établissements clairement identifiés comme tels et qui sont soumis à des impératifs stricts, notamment sanitaires (visites médicales obligatoires) : ce sont les « maisons de  tolérance » évoquées plus haut.

 

La prostitution libre concerne celle exercée à domicile ou sur la voie publique et est soumise à une réglementation draconienne : « fichage » des prostituées tenus de produire leur « carte » à toute réquisition de la police, interdiction d’exercer en dehors de certaines heures (19h00 – 23h00), ni aux abords de certains lieux (églises, squares, jardins publics, Grands Boulevards, Champs-Elysées, quais, ponts, etc), obligation de visite médicale toutes les deux semaines, interdiction de se montrer à leur fenêtre, de sortir « en cheveux » (c’est-à-dire sans chapeau) qui va avec une obligation d’une mise simple et décente, etc… Pour faire respecter cette réglementation, la police peut opérer des contrôles et des "descentes" tous azimuts.

Jusque-là, tout va bien et le bourgeois peut avoir l’esprit tranquille. Dans la pratique, cela se gâte. La surveillance de la prostitution est confiée (entre 1870 et 1946) à la « Police des Moeurs » qui pâtit d’une réputation détestable. Et pour cause.

A la fin du XXème siècle, et avant la réforme de Clemenceau en 1906, la police est très inorganisée, mal formée, dotée de faibles moyens et son niveau de recrutement est très médiocre. La surveillance de la prostitution n’étant guère gratifiante, la Police des Moeurs n’attire dès lors que des éléments de faible qualité parmi les déjà rares candidats au métier.

Et les scandales se multiplient, dont se délecte évidemment  la presse populaire.

En 1888, un médecin du nom de Louis Fiaux publiera ainsi une étude intitulée « casier judiciaire et maisons de tolérance » et y révèle tous les cas de corruption, concussion, proxénétisme, suicides, coups et blessures, ivrognerie et débauche dans lesquels des policiers ont été impliqués en tant que contrôleurs (« viseurs ») de maisons closes. Des maires dénoncent le comportement scandaleux de policiers qui ont partie liés avec les tenanciers, se livrent à des trafics et profitent (entre autres) des largesses des établissements qu’ils doivent surveiller en échange de leur bienveillance. Naturellement, la police tente de faire le ménage chez elle : à son arrivée à la tête du Service des Moeurs de la Préfecture de Police de Paris en 1860, Carlier va révoquer en quelques mois 32 agents dont 24 à la suite d’enquêtes internes !

Les maisons closes, pourtant, restent en vigueur car la Police Criminelle, pour sa part, y trouve un vivier d’indicateurs importants : les « coups » s’y préparent en effet souvent et c’est souvent là qu’on y dépense l’argent. Fermant les yeux sur l’esclavage et les sévices imposées aux « filles » de ces établissements, les Pouvoirs Publics pensent que l’existence de ceux-ci sert la lutte contre le crime et participent au maintien de l’ordre public.

Le maintien de l’ordre public, justement, est une des autres préoccupations de la Police des Moeurs qui contrôle la prostitution libre. Là, les scandales sont encore plus nombreux. La police dispose en effet d’un pouvoir de contrôle absolu et arbitraire et prend des sanctions contre les contrevenantes sans intervention de magistrats. Chargée de réprimer le racolage licencieux, de faire respecter les obligations des prostituées « à carte » et de traquer celles qui se livre à l’activité sans autorisation, ses méthodes brutales sont vite impopulaires : elle perquisitionne dans les bars, les cafés et les brasseries, « descend » dans les hôtels et les meublés (« garnis »). Surtout elle opère des rafles sur les boulevards et procède à des interpellations souvent vexatoires à toute heure du jour et de la nuit. Le docteur Louis Fiaux (cité plus haut) raconte : « Les agents se ruent en faisant une manière de chaîne. Les femmes fuient, criant, tombant, meurtries, affolées, s’accrochent aux passants, reçoivent des coups, sont traînées par les cheveux… » Les arrestations se montent à 45 000 par an ! Les méthodes scandalisent, surtout en cas de bavure ! Et il y en a !


Le 27 février 1877, par exemple, Mademoiselle Ligeron est arrêtée dans une station de bus sous prétexte qu’elle a une attitude équivoque : flagrant délit pour le policier qui la conduit derechef au poste. Elle y signe, dans l’affolement, une déclaration reconnaissant qu’elle se prostitue. Elle est envoyée à la visite médicale où l’on découvre… qu’elle est vierge ! Le 9 avril 1877, deux mois plus tard, Amélie Renault, ouvrière et mère célibataire, marche rue Cujas (près du Panthéon) à minuit à la recherche de médicaments pour son petit garçon, malade. Un agent l’arrête et la conduit au poste, où elle reste toute la nuit, malgré ses cris et ses supplications : pendant la nuit, son enfant meurt. Folle de chagrin, internée à la Salpêtrière, elle meurt quelques mois plus tard.

Ces bavures tragiques, largement relayées dans la presse à sensation, convainquent le grand public que la Police des Moeurs est composée d’imbéciles et d’incompétents dotés de pouvoirs arbitraires exorbitants qui provoquent des erreurs lamentables. Le journal Le Gaulois, pourtant conservateur, écrit, en octobre 1876 : « Les agents de la Police des Moeurs sont, en général, des hommes à qui nous n’aimerions pas marier nos soeurs. » !

La police se défend tant bien que mal : la tâche est difficile et ingrate, plaide-t-elle, les femmes qui se prostituent sans autorisation le reconnaissent rarement (ce qui justifie des méthodes musclées), les récalcitrantes résistent et ameutent les passants qui, sous l’influence des histoires colportées dans la presse, prennent fait et cause contre les représentants de la force publique. Et puis, déplore Lecour, ancien chef de la 1ère division de la Police des Moeurs, en 1881 : « Si les honnêtes femmes ne s’habillaient pas comme des filles publiques, la confusion serait impossible, même pour les plus obtus des fonctionnaires ».

La situation, pourtant, ne s’améliorera guère au cours des années suivantes et en dépit de la fusion de la Police des Moeurs avec les services de la Sûreté en 1881. Le 28 mai 1903, le député Paul Meunier dira ainsi à la Chambre : « C’est un défi au bon sens que la police, chargée de protéger les honnêtes gens, soit souvent plus redoutable pour eux que pour les malfaiteurs ! ».

Depuis 1946, il n’existe plus de maison close et, depuis 1960, plus aucun « fichage » des prostituées « libres ». La prostituée n’est plus un être à part, mis au ban de la société.

Tout est donc pour le mieux dans une société qui, grâce à cela, a donc fait triompher ses idéaux de liberté et de tolérance, non ? En 1990, le ministre de la Santé de l’époque, Michèle Barzach, provoqua une levée de boucliers pour avoir proposé de rouvrir des établissements de prostitution afin de contrôler la pandémie de sida, la consommation de drogue et lutter contre le proxénétisme et la « traite des banches ». Comment ? Oser dépenser l’argent du contribuable pour acheter des seringues et des préservatifs et contribuer à la ségrégation de femmes. Inciter à la débauche, au lucre et au stupre avec les deniers publics ? Institutionnaliser le proxénétisme avec nos impôts ? Quel archaïsme et quel scandale ! protestèrent les journaux bien-pensants.

Fort bien.

Alors, plus que jamais, sans aucun contrôle et dans l’hypocrisie la plus totale, aux abords du périphérique et ailleurs, l’effroyable et avilissant esclavage que constitue la prostitution perdure et prospère, traînant dans son sillage la violence des mafias, le crime, la drogue, l’argent sale et la maladie. Tout cela avec la bénédiction d’un fisc français qui y voit une source de revenus importante puisque toute activité est soumise au régime des Bénéfices Non Commerciaux (à l’URSSAF et la TVA) et toute infraction punie d’amendes.

Bref, d’une certaine façon, on peut hélas user d’un contresens en disant que le traitement du problème de la prostitution en France est vraiment un véritable… bordel.

Il est des Chroniques de la Plume et du Rouleau qui commencent dans le sérieux et finissent dans la gaudriole. Mais parfois c’est aussi l’inverse.

Bonne journée à tous quand même.

 

La Plume et le Rouleau © 2002

 

Pour d'autres récites (qui n'ont rien à voir !), plein de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle...

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