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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1889 : PANAMA, scandale pour un CANAL

Publié par La Plume et le Rouleau sur 22 Mai 2002, 17:23pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Mes Chers Amis,

 

Saisissons encore une fois le fil du passé avant que celui-ci ne disparaisse définitivement dans le puits de l’oubli, pour retrouver durant quelques instants les fiacres, chapeaux haut-de-forme et robes longues qui égayaient autrefois nos boulevards et nos avenues parisiennes à la Belle Epoque. Ecoutons les chevaux hennir et les cornes, ancêtres de nos modernes klaxons, retentir sous la poigne vigoureuse des chauffeurs qui (déjà) s’invectivaient pour avoir la priorité. Et replongeons-nous dans l’effervescence politique de la fin de l’avant-dernier siècle (le XIXème, déjà loin) pour évoquer Emile Loubet.

 

Né en 1838, Emile Loubet étudie le droit, devient avocat et député dans les rangs des républicains modérés.

En 1885, il est élu sénateur. Ministre de l’intérieur début 1893, il est impliqué dans le scandale financier du canal de Panama qui conduit à son limogeage. Il retrouve alors son siège de sénateur (et le train qui va avec).


Le 18 février 1899, Emile Loubet est élu président de la République.

Dès les premiers temps de son mandat, il grâcie Dreyfus (qui ne sera réhabilité que plus tard).

 

Loubet va être le premier président de la République à accomplir un septennat complet, les autres président ayant :

 

·         Succombé à une élection législative défavorable (Mac Mahon)

·         Succombé à des attentats (Sadi Carnot, Jules Grévy)

·         Succombé d’une crise cardiaque dans les bras de leur maîtresse (Félix Faure, en fait, c’est faux mais peu importe).

Cette performance indéniable (mais qui n’est due somme toute qu’à beaucoup de chance) ne doit pas occulter la triste participation, je vous l’ai dit, d’Emile Loubet au SCANDALE DE PANAMA de 1893.

De quoi s’agit-il ? D’une histoire qui marqua fortement les consciences et aussi les économies de nos arrière-grands-parents. Voyons cela.

Fort de son éclatant succès avec le percement du canal de Suez en 1869, Ferdinand de Lesseps décide de récidiver en 1879, avec le creusement d'un canal sur l'isthme de Panama, entre les océans Pacifique et Atlantique. Ce projet gigantesque suscite l’étonnement et la perplexité.

Mais l’enthousiasme général déborde rapidement le scepticisme de quelques uns et on s’exalte alors devant l’oeuvre magnifique à venir, menée par celui qui a déjà réussi là (en Egypte) où on lui prédisait l’échec.


Il lance une souscription populaire pour financer les travaux, souscription que de rares journaux financiers jugent aventureuse mais que la plupart cautionnent. Lesseps est un enthousiaste qui convainc tout le monde qu’il peut, là aussi, réussir.

Pourtant, en réalité, les difficultés sont plus nombreuses et plus importantes à Panama qu’en Egypte : il y a là la présence d’une cordillère montagneuse élevée, impliquant le percement de tunnels, des épidémies de fièvre jaune déciment le personnel qui peine dans des conditions climatiques très difficiles, les accidents de terrain se succèdent, augmentant les difficultés et ralentissant l’avancée de l’ouvrage.

Le coût des travaux, dans ces conditions, a été largement sous-estimé (600 millions de francs). Les budgets sont rapidement dépassés, l’entreprise se révèle vite être un gouffre financier.

Mais Ferdinand de Lesseps s’entête. Par orgueil, par démesure, par folie peut-être, il décide d’utiliser tous les moyens pour mener son projet à bien et trouver (c’est le nerf de la guerre) de l’argent. Pour réussir, il est prêt à tout, et même au pire.

-         Il « réquisitionne » autour de son projet fou des personnalités éminentes comme Gustave Eiffel, qui rassurent par leur présence

-         Il utilise les fonds levés auprès du public non pour financer les travaux mais pour financer une campagne de presse bruyante et dithyrambique, orchestrée par des journalistes à sa solde

-         Il truque les chiffres qu’il fournit, maquille les comptes annuels, falsifie les déclarations comptables

-         Il diffuse des informations mensongères et lénifiantes sur l’avancement des travaux alors que ceux-ci sont empêtrés dans des difficultés techniques et climatiques inextricables

En 1887, il a déjà englouti 1,4 milliard de francs. Il n’a pourtant déblayé que la moitié du terrain !

Dans cette fuite en avant, l’argent manque sans cesse. Lesseps décide alors de lancer un gigantesque emprunt, populaire de préférences car les banques, elles, renâclent.

Mais pour cela il lui faut une loi spéciale votée par le parlement. Alors, pour obtenir le vote de celle-ci sans coup férir, Lesseps corrompt une centaine de ministres et de parlementaires : ce seront les « chéquards » (ceux qui auront reçu des chèques). En 1889, après d’ultimes soubresauts, la Compagnie du Canal de Panama fait finalement faillite.

L’entreprise est liquidée et 85 000 petits souscripteurs d’obligations, créanciers d’une affaire qui n’existe plus, sont ruinés.


Inutile de dire que, au-delà du scandale proprement dit (l’ensemble des fonds levés l’auront été surtout auprès du grand public et quasiment pas des banques), un seul des acteurs (notamment pas de Lesseps, d’ailleurs entre-temps entré à l’Académie Française) de cette gigantesque escroquerie sera condamné en justice : le seul qui aura avoué la corruption. Pour ceux qui auront nié : rien !

Elles seront grandes, la désillusion et la ruine des petits porteurs d’obligations, dont la candeur avaient rencontré la mauvaise foi de financiers sans scrupules, dans un appât du gain général.

Inspiré par ce scandale et celui de l’Union Générale de 1883, 
Emile ZOLA écrira avec justesse dans son roman « L’Argent » en 1891 :

« Violemment, faites flamber un rêve à l'horizon, promettez qu'avec un sou on en gagnera cent, offrez à tous ces endormis de se mettre à la chasse de l'impossible, des millions conquis en deux heures, au milieu des plus effroyables casse-cou ; et la course commence, les énergies sont décuplées. »


« Alors, dans ce milieu exaspéré, mûr pour toutes les folies, tout achève d'enfiévrer les plus sages. Des humbles logis aux hôtels aristocratiques, de la loge des concierges au salon des duchesses, les têtes prennent feu, l'engouement tourne à la foi aveugle, héroïque et batailleuse. On énumére les grandes choses déjà faites : déjà un large ensemble de créations prospères donnant une base solide aux opérations futures et l'avenir qui s'ouvre devant les imaginations surchauffées. Là, le champ des bruits de Bourse et de salons est sans limite. »

« (Mais) la déroute est fatale, Le jour du massacre viendra, où il y aura des morts à manger, des titres à ramasser pour rien dans la boue et dans le sang. L'épidémie périodique, dont les ravages balaient le marché tous les dix à quinze ans, les vendredis noirs, ainsi qu'on les nomme, semant le sol de décombres. Il faut des années pour que la confiance renaisse, pour que les grandes maisons de banque se reconstruisent, jusqu'au jour où, la passion du jeu ravivée peu à peu, flambant et recommençant, l'aventure amène une nouvelle crise, effondre tout, dans un nouveau désastre.»

Plus d'un siècle et, franchement, toujours d'actualité, non ?...

Bonne journée à toutes et à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002

 

Et pour des histoires de mystères et de secrets, lisez La cinquième nouvelle...

Commenter cet article

pielm 16/04/2011 11:50


Jules Grévy a succombé à un attentat ?
il est réélu en 1885 et doit démissionner à cause du scandale des décorations.


La Plume et le Rouleau 16/04/2011 13:10



Evidemment ! Et si je me re-lisais ce serait encore mieux, au risque d'être moi aussi contraint à la démission...


Merci de votre vigilance sur cet ancien article.



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