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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1890 : KEMMLER, le pionnier de la CHAISE ELECTRIQUE

Publié par La Plume et le Rouleau sur 3 Août 2002, 09:54am

Catégories : #Crimes & affaires judiciaires

Mes Chers Amis,

En ce 6 août, c’est d’un individu dont je vais vous entretenir, quelqu'un qui, vit des éclairs jaillirent de sa tête tandis que ceux qui l’entouraient le regardaient avec un mélange de crainte et d’étonnement.

Il y a 102 ans exactement aujourd’hui, en effet, le 6 août 1890, la première exécution d’un condamné à la chaise électrique avait lieu. BRRZZZRRRZZZ ! ! ! !

Châtiment suprême et courant alternatif sont donc au menu d’une chronique qui abordera sous un angle inhabituel la question controversée de la peine de mort. Reportons-nous en arrière de quelques décennies pour juger de l’état du monde sur la question et en tirer quelques réflexions salutaires sur l’évolution en la matière. Sans sinistrose, lyrisme ou militantisme et, comme toujours, selon la conscience de chacun d’entre vous.

 A la fin du XIXème siècle, la peine de mort est encore en vigueur quasiment dans tous les pays. Le caractère jugé exemplaire du châtiment justifie qu’il soit le plus souvent publique ainsi que l’utilisation de méthodes spectaculaires destinées à frapper les esprits. Les méthodes employées, toutefois, sont très différentes selon, si l’on peut dire, la « sensibilité » des différents pays. Globalement, l’objectif est avant tout d’exécuter vite et bien : terminés, les supplices interminables du Moyen Age. Ce n’est pas la souffrance infligée au criminel mais la peine en elle-même qui doit frapper les consciences pour provoquer une légitime terreur.

 Si la Prusse utilise la hache (alors qu’en France celle-ci, privilège sympathique, était réservée à la noblesse sous l’Ancien Régime), la Norvège, le Danemark ou la Suède préfèrent le sabre ou l’épée. L’invention du français Guillotin a fait école et le génie industriel (sinon le bon goût) hexagonal s’est, déjà, distingué en exportant la machine à l’étranger : hors de France, 18 pays utilisent alors cette technique. Partout ailleurs, et notamment en Angleterre, c’est la pendaison qui domine.

Or, le XIXème siècle et son industrialisation s’accommodent mal de techniques archaïques dont la fiabilité n’est pas assurée. Pour les criminologues de cette époque, et notamment l’influente école positive d’anthropologie criminelle italienne où se distingue l’éminent docteur Lombroso, le caractère exemplaire de la peine n’a aucune importance. Foin de considérations morales de ce genre, l’heure est à l’hygiénisme et au triomphe de la science : la société est comme un corps où se développe des éléments nuisibles. Récidivistes, irrécupérables et malfaisants, ils doivent être éliminés sans violence mais sans pitié, sans haine mais sans état d’âme, et cela par des procédés modernes : rapidement, proprement, efficacement et à moindre coût.

Oui mais comment au juste ? Les scientifiques se mettent alors à réfléchir.

Pour spectaculaires que sont les exécutions au sabre, celles-ci sont soumises à la dextérité du bourreau qui, c’est humain, peut parfois manquer son coup et s’y reprendre à plusieurs fois. Le risque de cette défaillance humaine apparaît nettement inacceptable.

Unanimement, on condamne aussi l’usage de la pendaison. Contrairement à l’apparence, la mort par pendaison n’est pas provoquée par la strangulation mais par la ruptures des cervicales. L’utilisation de cette méthode nécessite donc un ensemble de connaissances approfondies sur la physiologie humaine et la prise en compte de divers paramètres tels que : le calibre de la corde, sa longueur, la hauteur de la chute et le poids du corps du « patient ». Eh oui : le boulot de bourreau ne s’improvise pas et, pour être sûr de réussir des pendaisons rapides, propres et garanties à 100 %, les apprentis bourreaux britanniques reçoivent même des cours dans une école spéciale ! C’est compliqué.

La guillotine, elle, merveilleuse invention que le monde entier nous envie (comme tant d’autres choses), offre pour sa part une efficacité qui est la conséquence d’une technologie à la simplicité désarmante : pour peu que le couperet soit affûté, les lois de la pesanteur (toujours constantes) se chargent d’un résultat réussi à tous les coups. Mais c’est sale. Très sale. Et l’effusion de sang autant que la mutilation du corps soulève le dégoût. Non, il faut faire mourir proprement, c’est impératif.

Les scientifiques rivalisent alors d’inventivité. Les Italiens sont joyeux (comme à l’habitude) et Lombroso propose par exemple des chambres à gaz dans lesquelles les condamnés périraient au milieu d’hallucinations agréables. Les Japonais sont ingénieux (comme toujours) avec l’idée d’un cercueil étanche où le condamné mourrait par implosion après qu’on y ait fait le vide. Les Américains sont pragmatiques (on le sait) et veulent réduire les coûts avec l’utilisation de chloroforme, d’acide prussique ou de sulfate de morphine injecté par seringue hypodermique (pas cher !)

Et puis un médecin américain du nom de Mount Bleyer a un jour une idée : face à la recrudescence des accidents dans les villes dotées de l’électricité, il organise des expériences d’électrocution sur des chiens et des lapins. Il publie ses conclusions en 1888. C’est l’enthousiasme, le code pénal de l’état de New York inscrit en 1890 l’exécution par électrocution obligatoire : une exécution sans effusion de sang, rapide, technique, propre, moderne quoi !

Des médecins et des ingénieurs en électricité se penchent ensuite sur les modalités techniques : on fera passer dans le corps du condamné un courant de 2000 volts pendant 15 à 30 secondes, cela devrait suffire, pense-t-on.

C’est donc le 6 août 1890 que l’assassin Kemmler a l’honneur et l’avantage d’inaugurer cette nouvelle technique qui fait incontestablement progresser l’humanité, dans la prison d’Auburn. Pour l’occasion, il a le crâne tondu et la chemise découpée dans le dos pour permettre de poser les électrodes, lesquels sont munis d’éponges imbibées d’eau salée afin que le courant passe mieux.

Tout est en place pour un succès complet : ce sera un fiasco total.

Au lieu d’une seule décharge, il va en falloir trois entre lesquelles le supplicié soulève irrésistiblement sa poitrine. Il se met à vomir. Les éponges s’étant desséchées, des gerbes d’étincelles se mettent à jaillir des électrodes tandis que la peau de son crâne, brûlée, commence à crépiter comme un poulet que l’on rôti. Pour couronner le tout, une… panne de secteur se produit à l’issue de la deuxième décharge ! Enfin, Kemmler expire au bout de six longues minutes d’une exécution qui était prévu pour durer trente secondes.

Le résultat, donc, n’est guère convaincant. Les protestations sont essentiellement européennes : on reproche des préparatifs longs, nécessitant un personnel nombreux et donc coûteux et au final un supplice inutile résultant de l’utilisation de procédés techniques mal maîtrisés. La présence de médecins et d’ingénieurs auprès du condamné apparaît péjorative pour l’image des nobles arts et techniques qu’ils sont censés véhiculer. Mais les hommes de religion s’en mêlent également. L’abbé Faure, aumônier de la prison de la Roquette, à Paris, s’alarme, dans le journal Le Gaulois du 17 mai 1890 : « La mission de l’aumônier devient nulle. Qu’il aille donc, pendant les longs et minutieux préparatifs, exhorter le condamné à mourir avec la foi religieuse, qu’il aille lui parler de la miséricorde divine tandis qu’il se débattra entre les mains du bourreau et refusera de se laisser ligoter !… » Quand à certains journalistes sceptiques, tels Georges Frison du Figaro (28 mai 1890), ils craignent que le condamné ne parvienne à corrompre le bourreau pour que celui-ci ne lui inflige qu’une décharge minime...

Bon, en dépit d’errements techniques bien compréhensibles (il faut bien que la science progresse grâce aux expérimentations), la chaise électrique finira par s’imposer aux Etats-Unis (voir Sacco et Vanzetti ou encore les Rosenberg). De nos jours, la plupart des exécutions se font par injection "létale" (mortelle) : un anesthésiant endort le condamné avant l'injection du produit toxique.

Au Japon, la peine de mort reste juridiquement en vigueur (7 exécutions en 2009) : elle n'est toutefois  appliquée que de façon réellement exceptionnelle.

Aux Etats-Unis, celle-ci fut suspendue entre 1967 et 1976, date à laquelle les exécutions ont repris dans, en 2002, 37 états. Au niveau fédéral également, la peine reste en vigueur et le dernier condamné "fédéral" fut Timothy McVeigh, auteur de l’attentat d’Oklahoma City en 1995 qui avait fait 168 morts.

Le peloton d’exécution est encore en vigueur en Chine, le sabre en Arabie Saoudite et la lapidation ainsi que la pendaison en Iran. Chine, Arabie Saoudite, USA et Iran rassemblent 90 % des exécutions annuelles officielles. En 2002, 86 pays continuent d’appliquer le châtiment suprême tandis que 109 états l’ont aboli en droit ou en fait (la maintenant en droit mais la réservant, tel le Japon, à des cas exceptionnels, de terrorisme, de guerre, etc…). En 2010, 138 pays sur 186 sont abolitionnistes en droit ou dans les faits. L’abolition constitue donc actuellement une tendance générale.

La France est restée fidèle à la guillotine jusqu’au 9 octobre 1981, date à laquelle l’abolition de la peine de mort a été votée par les parlementaires (alors même que les sondages indiquaient au même moment que la population souhaitait son maintien).

Contrairement à ce que l’on peut croire, l’abolition de la peine de mort n’est pas de nature irréversible. Son rétablissement en France serait cependant rendu difficile en raison de la signature par les membres de l'Union Européenne, en 1983, d’un traité européen, le « 6ème protocole à la Convention Européenne des Droits de l’homme » qui interdit le recours à cette peine. Pour la rétablir, un pays signataire devrait alors dénoncer ce traité, un processus long et compliqué mais qui reste possible (comme l'est également une nouvelle révision de l'article 66-1 de la Constitution, opérée en 2007 et qui a permis d'inscrire, une fois encore sans débat, cette année-là, l'impossibilité d'inscrire la peine capitale dans le code pénal français).

Comment punir et pour quels crimes ? Je ne crois pas que les sociétés humaines aient réellement jamais su répondre à cette question. Ces chroniques n’ont certes pas la prétention de le faire non plus et laissent cette tâche à la sagacité et à la conscience de ses lecteurs.

Car le débat n’est pas clos, spécialement lorsque tel ou tel fait divers tragique vient de nouveau soulever l’indignation et le scandale des consciences individuelles. Car contrairement à la plupart des états où la peine de mort a également été abolie, la France ne dispose pas, dans son code pénal, d'une peine de perpétuité réelle. En pratique : les condamnés "à perpétuité" y sont toujours relâchés, en moyenne  au bout de 15 à 25 ans (en 2007, 14 condamnés "à perpétuité" ont ainsi été libérés et sont désormais susceptibles d'aller chercher librement leur baguette le matin en cotoyant les citoyens ordinaires ou en croisant les familles de leurs victimes !). Même l'effroyable Michel Fourniret est potentiellement libérable (à partir de 94 ans). La problématique de ces tueurs en série, multirécidivistes et jamais repentants n'est, en réalité, pas traitée. C'est que, en France, la question n'a jamais été réellement abordée de façon sérieuse et dépassionnée. Les dirigeants, pour instaurer ou supprimer cette peine, n'ont jamais pris le risque d'un referendum.

La récente remarque de Robert Ménard (mars 2010, président de Reporters Sans Frontières) qui s'est dit favorable à l'utilisation de cette peine d'élimination définitive pour des individus sains d'esprit, aux crimes impardonnables et qui constituent une menace permanente pour la société (tels les multiples tueurs en série récents) montre que, si la tendance générale reste à l'abolition, le rétablissement de la peine de mort dans des cas particuliers et à titre exceptionnel n'est pas un tabou. Encore faudrait-il, pour cela, ne pas tenir pour acquis le fait abolitionniste et instaurer le vrai débat qui, au vrai, n'a jamais sérieusement eu lieu en France. Or, nul se peut se prétendre valablement comme un défenseur des valeurs démocratiques sans donner, in fine, la voix au peuple lui-même.

Pour ou contre la peine de mort, le débat doit évidemment rester ouvert afin que chacun puisse, sereinement, faire valoir ses arguments sans être baillonné.

Bonne journée à tous

La Plume et le Rouleau © 2002 ; mise à jour 2009 et 2010

Pour d'autres mystères et secrets, lisez plutôt La cinquième nouvelle... 

Commenter cet article

zazou 01/06/2009 11:53

Je mets cet article très intéressant en lien dans un de mes articles. Si tu ne le souhaite pas, fais le moi savoir.

Hervé 02/06/2009 09:47


Je suis ravi qu'il t'ait plu. Merci.


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