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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1891 : BOULANGER, un général mort comme un sous-lieutenant

Publié par La Plume et le Rouleau sur 30 Septembre 2002, 10:01am

Catégories : #Personnalités célèbres

Mes Cher(e)s Ami(e)s,

 

Translatons-nous d’abord hors de nos frontières, dans ce plat pays qui est celui de nos voisins d’outre-Quiévrain. La Belgique est vraiment un endroit formidable : non seulement c’est là que sont fabriquées les meilleures bières du monde mais c’est aussi la terre natale de personnages majeurs du XXème siècle tels que Eddy Merckx (imbattable), Tintin (indémodable), Annie Cordy (inénarrable), Plastic Bertrand (instable), Johnny Hallyday (indéboulonnable) et Jean-Claude Van Damme (inattaquable).

 

C’est également, pour la Perfide Albion, le seul endroit où elle peut se targuer d’avoir remporté une victoire terrestre sur une Grande Armée épuisée.

C’est enfin le pays qui va nous offrir le cadre d’un drame qui s’y joua le 30 septembre 1891…

Nous sommes, ce jour-là, dans le cimetière de la ville de Ixelles et un homme se trouve devant une tombe. C’est un militaire français de 54 ans, un général, mais il est en civil, en habit noir. Il sort une arme qu’il pose sur sa tempe. Peut-être prononce-t-il quelques mots, nous n’en savons rien. Il presse la détente et s’effondre. Le général Boulanger vient de se suicider sur la tombe de sa maîtresse, Marguerite de Bonnemains. Sitôt la nouvelle connue à Paris, Clemenceau lâche cette phrase acerbe que les plus érudits d’entre vous connaissent : « Il est mort comme il a vécu : en sous-lieutenant... ». (Pas sympa pour les sous-lieutenants qui constituent pourtant, je vous prie de le croire, un grade tout à fait honorable).

Nous allons donc parler aujourd’hui du « boulangisme », épisode pittoresque et désuet de la vie politique de la IIIème république et dont nous pouvons peut-être aujourd’hui discerner quelques avatars.

Mesdames, sortez votre ombrelle et votre robe à crinoline. Messieurs, enfilez votre frac et coiffez-vous de votre haut-de-forme, nous allons aujourd’hui côtoyer du beau linge mais aussi (comment est-ce possible ?) le peuple, oui.

Georges Boulanger naît à Rennes en 1837 et choisit la carrière des armes. Il entre à Saint-Cyr à 17 ans puis, 3 ans plus tard, jeune sous-lieutenant plein de fougue, part combattre les Kabyles en Algérie (1857) où il est blessé légèrement par deux fois. Deux ans plus tard, il participe à la guerre contre les Autrichiens et à la victoire de Magenta (Italie) où il prend une balle en pleine poitrine. Nullement refroidi, il s’embarque en 1861 pour la Cochinchine où il reçoit une balle dans la cuisse et accède au grade de capitaine.
 

La guerre franco-prussienne de 1870 lui offre l’occasion de s’illustrer et il reçoit une balle dans l’épaule lors de combats à Champigny. Il est fait colonel, il a 33 ans ! Quelques mois plus tard, c’est la Commune de Paris (l’insurrection révolutionnaire entre le 18 mars et le 28 mai 1871). Appelé à mater la rébellion, il n’aura pas le temps de participer à la terrible répression de la « semaine sanglante » (21-28 mai 1871) mais sera atteint d’une balle au coude gauche en entrant dans Paris à la tête de ses troupes.

Neuf ans plus tard, en 1880, il est nommé général. Il part en Tunisie en 1884 commander les troupes françaises établies là-bas. Il y étale sans complexe son goût de l’ostentation, du panache et de la provocation. Il n’hésite pas à inviter à sa table des sous-officiers mais aussi des notables locaux et multiplie les parades militaires avec son escorte de spahis.

Boulanger est un original mais pas n’importe lequel. Il affiche publiquement des convictions républicaines farouches dans un milieu militaire traditionnellement monarchiste, il est roturier là où les officiers sont essentiellement issus de la noblesse d’Ancien Régime : il pourrait être victime d’un ostracisme méprisant par ses pairs ? Non, l’individu dispose d’un prestige inégalé : il est couvert de gloire militaire, il est commandeur de la Légion d’Honneur, il est le plus jeune général de sa promotion. Ses éventuels détracteurs se taisent, ses admirateurs se multiplient.

Car, revenu en France, Boulanger décide d’élargir le cercle de sa popularité. Tissant des liens avec un certain nombre de journaux radicaux (c’est-à-dire républicains) tels La Lanterne, La Nation ou L’Intransigeant, il fait publier à son nom des discours républicains enflammés. Il gagne ainsi la sympathie de Clemenceau, à la recherche d’un militaire prestigieux et loyal au régime, qui saura mettre en place une réforme de l’institution militaire.


Car la France attend sa revanche sur l’Allemagne. En 1870, rappelons-le, dans une guerre-éclair désastreuse, les Prussiens de Bismarck ont successivement fait prisonnier Napoléon III, battu dans la plupart des engagements des troupes françaises mal équipées et mal commandées, encerclé Paris dont ils ont obtenu la reddition début 1871 et négocié un traité léonin au terme duquel ils évacuaient le territoire après avoir empoché une rançon de 5 milliards de francs-or que les Français étaient allés chercher dans leurs bas de laine, tout en mettant la main sur l’Alsace et la Lorraine !


Autant dire que, aux alentours des années 1880, le ressentiment populaire est à la mesure des humiliations subies et des sacrifices consentis… Les Républicains, au premier rang desquels Clemenceau, ont une idée fixe : forger une jeunesse vigoureuse et instruite (lois sur l’enseignement et l’éducation physique) et doter la France d’une vraie administration (création de Sc-Po), d’un appareil industriel performant et d’une institution militaire moderne qui permettront de reconquérir, dès que possible, les « provinces perdues ».

En janvier 1886 : Boulanger est nommé Ministre de la Guerre. Il va remplir avec zèle ses deux missions. Il nettoie d’abord énergiquement les rangs de l’Armée des « ennemis de la République » en rayant des cadres tout ce qui a, de près ou de loin, eu des relations avec l’Empire ou l’Ancien Régime (le prince Murat ou le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, sont spectaculairement expulsés, par exemple). La réforme de l’Armée est naturellement plus compliquée mais Boulanger sait prendre des mesures populaires qui frappent les esprits : adoption par les troupes du fusil Lebel (à un coup qui se charge par la culasse, tandis que les soldats conservaient jusqu’à présent le Chassepot napoléonien à chargement par le canon !), autorisation du port de la barbe (symbole républicain largement adopté par les instituteurs, Boulanger est barbu lui-même), amélioration de l’ordinaire, etc…

Boulanger fait aussi dans le populisme et le social. En mars 1886, lors de la grève des mineurs de Decazeville (Aveyron) où la troupe est appelée à intervenir contre les grévistes, il tient le discours de l’apaisement et de la fraternité : « Peut-être, à l’heure qu’il est, chaque soldat partage-t-il avec un mineur sa soupe et sa ration de pain… ». Cela ne fait avancer ni les négociations ni la condition des mineurs mais cela ne coûte pas cher et c’est bien vu par le peuple. « Boulanger devient la coqueluche du peuple en mal de héros » nous dit l’historien Michel Winock tout en devenant la figure de proue de diverses ligues nationalistes à tendance, elles, antiparlementaire.

Boulanger multiplie les parades et les rodomontades revanchardes et, lors de l’enlèvement à la frontière (en Alsace !) d’un commissaire français nommé Schaenebelé par les Allemands, fait preuve d’une grande fermeté dans le discours, fermeté à laquelle on attribue un peu vite la décision de Bismarck de relâcher le fonctionnaire une dizaine de jours plus tard.

La popularité de Boulanger fait l’objet d’une ascension maintenant irrésistible. La figure du héros fait l’objet d’un véritable matraquage qui témoigne de l’entrée de la politique dans l’ère des masses : dessins, almanach, chansons, lithographies, cendriers, bibelots, pipes, bouteilles d’alcool et mêmes boites de camembert s’ornent de l’effigie du héros !

Celui-ci incarne, dans les faits, le catalyseur d’un mécontentement populaire généralisé. Les années 1880 sont en effet marquées, outre l’agitation nationaliste évoquée plus haut, par une crise économique qui affecte durement les couches urbaines mais aussi (en raison de la baisse du prix des denrées agricoles) les classes rurales.

La population tente alors de se tourner vers une classe politique qui, malheureusement, ne répond pas à ses attentes : les républicains modérés sont réticents à des mesures sociales fortes, afin de ne pas effrayer une bourgeoisie qui risquerait alors de s’allier avec les monarchistes (la république ne s’est installé aux dépens de l’Empire que depuis 10 ans seulement !). L’électorat républicain se trouve donc confronté à une classe politique inactive mais également impuissante puisque la représentation proportionnelle à la Chambre des Députés conduit à une instabilité parlementaire où les ministères se succèdent tous les six mois à coups de coalitions disparates. A l’inverse, la frange des électeurs catholiques (le pape ne s’est, à cette date, pas encore rallié à la république), monarchistes et bonapartistes se trouvent exclus de toute représentation au gouvernement.

A cela s’ajoutent divers scandales tels que le Krach de l’Union Générale (1882, qui ruine des milliers d’épargnants) ou celui par lequel on apprend (1887) que Daniel Wilson, le propre gendre du président de la République Jules Grévy, monnaye l’octroi de la Légion d’Honneur pour renflouer son entreprise de presse !

Ecœurement des uns, culture d’opposition des autres, crise économique et morale où dominent les frustrations et le déclassement : tout est en place pour un rejet massif des gouvernants en place et du régime parlementaire dans son ensemble.

Et Boulanger, précisément, pourrait être l’homme qui incarnerait les aspirations du peuple à un changement en faveur d’un gouvernement plus ferme et d’une relation plus directe entre les électeurs et les élus.

Les républicains, alors, décident d’écarter l’importun qui a bien servi leur cause mais devient trop encombrant.

Le 18 mai 1887, le Président du Conseil Goblet démissionne. Le 30 mai suivant, un nouveau gouvernement est constitué sans Boulanger et celui-ci est muté un mois plus tard à… Clermont-Ferrand ! Une véritable « déportation » s’indigne le journal L’Intransigeant et, le jour du départ en train, des dizaines de manifestants tentent d’empêcher le convoi de partir, prenant d’assaut la locomotive, se couchant sur les rails et chantant « C’est Boulange, c’est Boulange, C’est Boulanger qu’il nous faut, oh-oh-oh ! ».
 

Clemenceau et les républicains ont consommé leur rupture avec Boulanger, objet d’un culte excessif jugé incompatible avec les valeurs républicaines. Mais les partisans du général ne désarment pas et continuent de conspuer le régime parlementaire et de demander le retour de Boulanger à Paris. Celui-ci, le 26 mars 1888, est alors placé d’office…en retraite !

Les républicains croient s’en être débarrassés. Erreur stratégique : revenu à la vie civile, Boulanger est désormais… éligible ! Son programme : « dissolution, révision, constituante ». Pour les monarchistes, il est l’homme qui peut permettre le retour de la royauté en la personne du comte de Paris, l’argent afflue pour la campagne électorale. Pour les bonapartistes, Boulanger pourrait, une fois au pouvoir, céder la place au prince Napoléon. Même pour les socialistes révolutionnaires, Boulanger incarne l’espoir de voir le régime républicain bourgeois être renversé au bénéfice d’une véritable révolution sociale et ouvrière.

Boulanger, lui, laisse entendre à chacun qu’il pourrait servir de la même façon des intérêts aussi contradictoires. Dans l’attente d’élections législatives, il continue d’accroître sa popularité. En juillet 1888, il se bat en duel à la suite d’une altercation à la Chambre des Députés : victime de l’épée de son adversaire qui lui transperce la gorge, il reste deux jours entre la vie et la mort. Pour se reposer, Boulanger délaisse l’épouse ennuyeuse dont il est affligé pour passer six semaines de convalescence en Espagne avec sa maîtresse Marguerite de Bonnemains...

Enfin, le grand soir arrive : le 27 janvier 1889 a lieu une élection partielle à la députation à Paris. Boulanger est candidat, sa popularité est au sommet : il remporte 58 % des suffrages ! Dans le restaurant Durand où il a établi son QG de campagne, ses amis le pressent de marcher sur l’Elysée : il a la foule sinon le peuple avec lui, l’armée aussi, la police sans doute. Il peut prendre le pouvoir par un coup d’état ! 

Mais Boulanger hésite. Républicain dans l’âme il est, républicain il reste. Partisan d’une démocratie plus direct, il est logiquement réticent à devenir un dictateur. Il rappelle à ses convives le souvenir du 2nd Empire « mort de ses origines » (c’est-à-dire le coup d’état du 2 décembre 1851, que la mémoire collective n’a pas pardonné à Napoléon III parce qu’il avait été régulièrement élu Président de la République trois ans plus tôt !).

 


D'ailleurs les élections législatives générales auront lieu à l’automne 1889 : il pourra se présenter dans de multiples départements en même temps (c’est possible à l’époque) et gagner ainsi une véritable légitimité populaire. L’automne ? Ce sera trop tard lui dit-on, il faut profiter de l’instant pour abattre la république des partis et des pourris. Boulanger tergiverse, la soirée avance, l’heure tourne. On dira qu’il est allé consulter Marguerite de Bonnemains dans un salon contigu et que celle-ci l’a dissuadé de tenter l’aventure.


« Minuit, messieurs ! Depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse… » dit le bonapartiste Thiébaud à la cantonade. C’est vrai. Pour Boulanger, qui refuse de tenter un coup d’état, c’est déjà le début de la fin. Dans les jours qui suivent, le gouvernement prend des mesures pour interdire certaines ligues nationalistes qui soutiennent le général. Des pressions s’exercent. Boulanger prend peur de se voir arrêter pour complot et fuit en Belgique en compagnie de Marguerite, malade. Les républicains reprennent le contrôle de la situation. Aux élections de septembre 1889, les candidats boulangistes n’obtiennent que 44 sièges et se dispersent en plusieurs tendances, caractérisant le caractère hétéroclite des coalitions qui s’étaient formées sur un homme trop providentiel pour être fiable.

Le boulangisme s’éteint comme un feu de paille. En Belgique, Marguerite de Bonnemains s’éteint aussi, quelques mois plus tard, à 36 ans, de tuberculose. Le 30 septembre 1891, Boulanger se suicide sur sa tombe. Un vrai héros romantique.

L’abbé Mugnier, moins incisif que Clemenceau, dira dans son journal : « Ce coup de revolver dans le cimetière d’Ixelles est un nouveau triomphe pour la république ».

Crise économique et peur du déclassement social, éloignement d’élites dont l’inaction est considérée comme de l’incompétence, vote protestataire consécutif au dégoût de la corruption et des scandales éclaboussant une classe politique insoucieuse des réalités du quotidien : ce terreau qui nous a servi de leçon pour analyser à posteriori les mécanismes de la surprenante élection présidentielle de… 2002 pourrait bien l'être pour d'autres.

Ceci clôturera cet intéressant épisode historique dont le protagoniste eut, de son ascension à sa chute, une trajectoire véritablement parabolique. Ce qui, finalement, était de rigueur, pour un officier artilleur…

Bonne journée à tous


La Plume et le Rouleau © 2002

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Commenter cet article

Histoire47 27/09/2015 06:37

Bonjour Céline,
Est-ce bien ce Général né à Rennes ( Ille et Vilaine) le 02 mai 1837
Très intéressé par ce Général BOULANGER.
Suis passionné d'Histoire et de Généalogie et habite tout près de Rennes
Pourrais-tu me transmettre sa généalogie ou tout au moins une partie?
Je possède un livre
Livre : La revue de L'Histoire n° 7 - Avril / Mai / juin 2004 ''Les mystères du général Boulanger''

Je te dis à très bientôt
Joël

Sho dan 27/09/2015 10:45

Oui c'est lui
Parmi les commentaires une personne indique être apparenté à ce personnage (lire ci-dessous)
Je vais essayer de mettre la chronique à jour d'une bibliographie

mandrin45 07/12/2009 21:00


Je cherchais des renseignements sur Marguerite de Bonnemains et c'est par hasard que je me suis retrouvé sur votre blog, dont je n'ai pu me détacher pendant une heure. Cela est si rare de trouver
un blog "à contenu". Que puis-je vous dire d'autre? Continuez à raconter votre vision si intéressante de l'histoire.


Hervé 08/12/2009 18:47


Mille mercis de vos encouragements !


Boulanger 18/09/2009 16:10

Le général boulanger était l'arrière arrière grand père de mon grand père. c'est à dire l'arrière grand père du père de mon grand père.

boulanger 18/09/2009 11:21

A oui j'ai en effet 18 ans.

Hervé 18/09/2009 15:05


Arrière-arrière-petite-fille alors ?


Boulanger 18/09/2009 11:20

Le seul fils que le général boulanger à reconnu je descend de lui.

Boulanger 17/09/2009 22:09

Bonjour je me présente je m'apelle céline boulanger je suis la petite fille du general boulanger cela a été prouvé par mon arbre généalogique que j'ai fait.
Si vous êtes interressé contactez moi !
J'aimerai connaitre un peu plus mon grand-père.
Merci !

Hervé 18/09/2009 10:12


Très intéressant en effet. Mais cela demande quelques explications...
Georges Boulanger est mort en 1891 : quel âge avez-vous vous-même ? Je n'ai pas lu que Boulanger ait eu une descendance mais tout reste possible.
Il y a une biographie sur lui de Philippe Levillain (Flammarion) et un excellent article de Michel Winock dans le magazine L'Histoire (n° 92 de sept 86).


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