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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1892 : Les AMAZONES de choc du DAHOMEY

Publié par La Plume et le Rouleau sur 25 Octobre 2002, 10:18am

Catégories : #Relations internationales & conflits

Mes Cher(e)s Ami(e)s,

Eh oui, c’est encore de quelque chose d’étonnant, d’inattendu et, pour tout dire, d’invraisemblable dont nous allons parler aujourd’hui, tant il est vrai que l’histoire est un territoire d’explorations infinies et d’étonnements sans cesse renouvelés.

Là où la réalité rejoint presque la mythologie, les Chroniques de la Plume et du Rouleau vous convient à aller à la rencontre d’êtres d’exception dont le souvenir s’est presque aujourd’hui perdu, des êtres que nous allons faire revivre à travers un épisode oublié de l’histoire de l’Afrique, épisode lui-même situé dans un pays dont le nom a aujourd’hui disparu…

Connaissez-vous le Dahomey ? Il est à craindre que non puisque ce nom est étroitement corrélé à la période coloniale et que, depuis 1975, il a été remplacé par celui de « Bénin » : un territoire grand comme un quart de la France, peuplé d’un peu plus de 6 millions d’habitants, coincé entre le Togo (à l’ouest) et le puissant Nigéria (à l’est) et dont la capitale est Cotonou, en bordure du golfe de Guinée.

Le Dahomey, exploré par les Portugais  dès le XVème siècle, est un territoire côtier qui est particulièrement actif dans la traite négrière atlantique aux XVIIe et XVIIIe siècles : à cette époque le littoral est dénommé « côte des Esclaves ». Tandis que les Britanniques et les Français rivalisent pour contrôler la boucle du Niger, ce sont les Français qui, par touches successives, parviennent à s’imposer au Dahomey : traité d' « amitié et de commerce » en 1851, autorisation d'installer des missionnaires en 1861, protectorat sur la ville de Cotonou en 1864 puis sur le royaume de Porto-Novo (50 kms à l’est de Cotonou). En 1890, une guerre de six mois aboutit à un traité de paix précaire.

En 1892, prenant prétexte d’un léger accrochage avec la canonnière « Topaze » et arguant du fait que le Dahomey pratique le cannibalisme, les sacrifices rituels et… la polygamie, la France lance une offensive destinée à permettre à la civilisation de progresser et à son empire en AEF (Afrique Equatoriale Française) de s’étendre jusqu’aux possessions britanniques (le Nigeria). Les troupes du colonel Dodds (près de 3 000 hommes dont 800 légionnaires, quelques marsouins (fantassins des troupes de marine) et pour le reste, des tirailleurs sénégalais) partent de Cotonou (sur la côte) en direction d’Abomey (capitale du pays située à environ 250 kms au nord, à l’intérieur des terres) afin de réduire le roi Béhanzin. La guerre de conquête ne sera guère de tout repos puisque, durant deux ans, les Français devront faire face à une résistance acharnée des populations locales et affronter un ennemi inattendu qui, en dépit d’un sens tactique rudimentaire, déploiera un courage qui étonnera les témoins. Lequel ?

Nous l’allons voir.

Car voici que, malgré la résistance des troupes de Béhanzin (22 000 hommes dont 12 500 soldats de métier au début des hostilités), les Français ont progressé et ils ne sont maintenant plus qu’à 50 Kms environ d’Abomey : nous sommes le 26 octobre 1892. L’armée dahoméenne lance alors une importante offensive devant le village de Kotokpa. Ce sera l’avant-dernière et, dira plus tard Dodds dans son journal, « la journée sera des plus meurtrières »

A l'approche du village, les Français sont soudainement assaillis par des groupes entiers de… femmes ! Mais pas n’importe lesquelles : ces femmes sont des guerrières, ce sont les « Amazones » du roi Béhanzin, une garde prétorienne qui combat avec une énergie étonnante, un mépris total de la mort et qui est toujours placée en première ligne !

De quoi s’agit-il ?
 

Le terme « Amazones » va être employé par les Français par référence aux guerrières mythologiques qu’Hercule du affronter et dont la reine s’appelait Hippolyte. L’existence de femmes-soldats est attestée dès le XVIIIème siècle dans cette région. Mais les rois du Dahomey ne donnent véritablement une impulsion à cette institution qu’à partir du milieu du XIXème siècle. Ainsi, au moment de la résistance contre les Français (début 1890), le système des « Amazones » est-il à son apogée et l’estimation de ces troupes varie-t-elle selon les observateurs entre 800 et 2 000.

Les Amazones (appelons-les ainsi) sont recrutées en général au début de leur adolescence et sont destinées au métier des armes qu’elles ont vocation à exercer toute leur vie. Leur entraînement est quotidien et éprouvant (exercices de tir, parcours du combattant) et se double d’un conditionnement psychologique et religieux (obéissance absolue, peur du châtiment en cas de transgression) exercé dans un climat de dévotion complète à la personne du roi. Naturellement, ce mode de vie exclut toute possibilité de fonder une famille et ces guerrières sont condamnées à vie au célibat.

Toutes les Amazones sont, bien sûr, (nous sommes en Afrique), chargées d’amulettes qui doivent les protégés contre les mauvais esprits et les balles ennemies.


En dépit des efforts du roi Béhanzin pour le rénover (au début de l’année 1890, le roi a traité avec des négociants allemands pour  échanger près de 400 esclaves destinés au Cameroun contre 26 000 fusils, 6 canons, 4 mitrailleuses et des munitions), l’armement de ces troupes, toutefois, est de médiocre qualité. Les fusils sont des « Chassepots » napoléoniens à chargement par la gueule tandis que les Français sont équipés du Lebel à un coup mais chargement par la culasse – plus rapide et plus puissant -).

Sur le plan militaire, elles sont organisées en 5 spécialités dont trois d’infanterie :


- les fusilières (« gulonento ») qui portent une cartouchière à compartiments qui contient de la poudre dans des feuilles de bananiers ainsi qu’un sabre court (c’est pittoresque, sauf pour l’ennemi)

les archères (« gohento ») qui ont vu leur rôle décliner avec l’apparition des armes à feu et qui servent d’auxiliaires et de porteuses durant les combats

les « faucheuses » (« nyekplohento ») qui sont armées d’un énorme rasoir de 45 cms au bout d’un manche de 60 cms : une arme en fait peu maniable qui ne sera pas utilisée contre des troupes françaises

les artilleuses

l’élite des amazones : les « chasseresses » sélectionnées pour leur stature et leur force physique. Leur prestige est grand et leurs officiers portent sur le crâne des cornes d’antilope attachées par un cercle de fer.

Elles ne participent que rarement aux combats. Mais ce sera le cas dans la lutte contre les Français, tant le roi Béhanzin sent la patrie en danger.


Dans ces conditions, les Amazones sont contraintes de combattre selon la technique dans laquelle elles excellent : le corps-à-corps !

Face à des Français dont les baïonnettes effilées protègent les salves tirées depuis le carré qui est formé par leurs troupes en cas d’attaque, les Amazones tentent de provoquer un affrontement rapproché : elles attaquent par des roulés-boulés afin de passer sous la haie de baïonnettes et de s’immiscer dans les rangs ennemis. Leur audace étonne et, en cas de réussite, elles ont souvent le dessus en combat rapproché. Envoyées en véritables commandos dès les premiers accrochages avec les Français, elles bénéficient de l’effet de surprise lors des premiers assaut de postes de garde et elles rapportent au roi quelques têtes de tirailleurs sénégalais sauvagement décapités. Mais rapidement, malgré leur nombre, leur impétuosité et leur détermination, elles subissent de lourdes pertes.

Au fil des affrontements, l’armée de Béhanzin décline donc et les rangs des Amazones sont décimés. Les Français progressent, malgré une guérilla intense, mais ils progressent tout de même.

Le 26 octobre 1892, donc, un violent combat a lieu à Kotokpa. Malgré leur bravoure, les Amazones ne peuvent contenir les charges des soldats français. A l’issue d’un assaut mené à la baïonnette, les Français parviennent à entrer dans le village. La défaite est proche et quelques guerrières, désormais désarmées, dans un ultime sursaut où se mêlent désespoir et volonté de maudire l’ennemi, se mutilent en se coupant un sein et en en frappant leur adversaire !

La chute du royaume dahoméen est désormais certaine. En dépit d’un dernier baroud d’honneur devant Abomey le 17 novembre, la ville est prise. Depuis le début de la guerre, les Français ont perdu 85 hommes et 440 ont été blessés. Les Dahoméens ont laissé, eux, 4 000 morts et 8 000 blessés sur les différents champs de bataille. Quant au 1 200 Amazones qui combattaient dans les rangs dahoméens en 1890, elles ont quasiment toutes succombées dans les combats et, en octobre 1892, ne sont plus qu’une cinquantaine.

Béhanzin fuira à l’intérieur du pays. Sa guérilla sporadique durera encore deux ans avant qu’il ne se rende enfin le 25 janvier 1894 et soit déporté en Martinique puis en Algérie où il mourra. La conquête définitive du Dahomey mit alors un terme à l’étrange corps de soldats féminins que furent les « Amazones » dahoméennes.

« (…) Quelque fois si dures / Que chaque blessure / Longtemps me dure / Longtemps me dure… »

Croyez-vous que Julien Clerc, dans sa chanson « Femmes je vous aime », s’est inspiré des Amazones du Dahomey ?

Bonne journée à tous.

La Plume et le Rouleau © 2002

 

Et pour d'autres mystères, secrets et choses étranges, lisez La cinquième nouvelle...

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