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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1894 : SADI CARNOT et les anarchistes

Publié par La Plume et le Rouleau sur 14 Juin 2001, 10:36am

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Mes Chers Amis,

 

Aujourd’hui, c’est la sainte Elisée.

 

« Elise, Elise, Elise et moi / On est heureux comme çaaaaaaaaaaaa » nous chantait, dans les années 70, Pierre Groscolas, lequel est, en tout état de cause, aujourd’hui tombé dans l’oubli.

 

Dans moins d’un an, en 2002, le Palais de l’Elysée accueillera son 22ème locataire présidentiel (si l’on exclut Alain Poher, « président par interim » en 1969 et 1974). Sera-ce un simple renouvellement de bail ou un changement d’occupant, seul le peuple le dira. Le secret est dans l’urne.

Parlons donc un peu, en cette sainte Elisée, du Palais de l’Elysée et de son locataire.

C’est en fait un peu par hasard que cet hotel particulier est devenu la résidence des présidents de la République.

En 1718, Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Evreux fit ériger un hôtel, au numéro 55 du chemin menant au cœur de Paris. Un chemin situé dans le prolongement de l’avenue du Roule venant de Neuilly et qui prit en 1725 le nom de « rue du Faubourg-Saint-Honoré ».

Parce que cet hotel est devenu la propriété de la famille Bonaparte depuis 1808, le président de la république, le prince Louis-Napoléon, s'y installe dès le lendemain de son élection, en 1848.

Malgré la chute du Second Empire, en 1870, le palais devient en 1873 la résidence officielle du chef de l'Etat français.

C’est aujourd’hui dans ce bâtiment, qui abrite des caves humides et sombres où courent des rats terrorisés, que se terre le poste de commandement du nom terrifiant de Jupiter (celui qui déchaîne la foudre !) : une salle de contrôle d’où la terrible force de frappe atomique tricolore, capable de réduire en miette tout ennemi qui sonnerait à la porte, pourrait se répandre et déchaîner l’apocalypse mondial. Ah ! Quelle quintessence de puissance ne se concentre-t-elle pas dans ce petit hôtel bourgeois d’une rue commerçante chic et tranquille, qui eut une histoire finalement assez banale ?

Et tout cela à l’aide d’un vulgaire code à taper sur un ordinateur commandé à l’aide d’un simple mulot, par un individu (mais quel individu !) : le chef de l’Etat, premier magistrat de France, chef des armées, président de la République.

Un vrai boulot. Payé environ 19 000 EUR par mois. Et dangereux avec ça.

Parlons-en également, et reportons-nous quelques années en arrière pour juger de ce qu’être Président de la République pouvait avoir de risqué, même lorsqu’on était inactif en termes de pouvoir réel, comme ce fut le cas sous la IIIème république (1875-1940).

Actionnons d’une poigne vigoureuse mais néanmoins ajustée le levier de vitesse de notre habituelle machine à remonter le temps. Vroum !

Nous sommes à la fin du XIXème siècle.

Depuis 1891/92, la France est en proie à une vague d’attentats. Les anarchistes mettent la police sur les dents et jettent parmi la population une panique savamment entretenue par les journaux à sensation : ils jettent des bombes dans les lieux publics, agressent des policiers, fomentent des troubles, suscitent des grèves, publient des livres appelant à la révolution.

Le contexte social et économique est alors difficile. En pleine récession économique (elle a débuté en 1880), la France voit se jeter sur ses routes toute une population déclassée, au chômage, à laquelle aucune subvention, aide ou indemnité n’est à l’époque versée et qui n’a plus, pour échapper à la misère la plus noire, que la mendicité ou le banditisme. C’est le terreau de la révolte. L’anarchisme se développe. Ses cibles : les corps constitués (police, justice), les représentants du peuple (qui ont confisqué la démocratie), les possédants en tout genre (« la propriété c’est le vol » a dit Marx).

Le 9 décembre 1893, un anarchiste s’introduit même au Palais Bourbon et jette une bombe en plein hémicycle ! Il n’y a heureusement aucune victime. Le terroriste est arrêté, il s’appelle Auguste Vaillant. Il est jugé en cour d’assises.

La tension, à l’époque, est vive : on s’en est pris à la population à travers des attentats aveugles dans des cafés, on s’en prend maintenant aux représentants de la Nation ! Quelle impudence ! Il n’y a même plus pour les députés le moyen de roupiller tranquilles sur les bancs. La Révolution va-t-elle éclater ?

Non. Dormez tranquille, honnêtes gens.

D’abord on intensifie la répression contre les libertés politiques et sociales (réunions, associations, presse) au prétexte de juguler la contagion des idées anarchistes. Ce seront les « Lois Scélérates » des Républicains.

Ensuite on fait un exemple. Même s’il n’y a aucun mort à la suite de son attentat, Auguste Vaillant est condamné à la guillotine.

C’est là qu’intervient le Président de la République qui, pour républicain qu’il est, dispose d’un droit très « régalien » (ça veut dire « attaché à la qualité de roi ») : le droit de grâce.

Le droit de grâce est l’exemple typique de la survivance monarchique au sein de la démocratie.

Tandis qu’un homme a été condamné selon la volonté populaire (en assises) ou à l’issue d’un jugement prononcé par des magistrats professionnels, le Président de la République, sans recours et en totale liberté, a la possibilité personnelle de le libérer ou de comuer sa peine, bref de le « grâcier » dans la plus pure tradition absolutiste.

Je vous concède que ce ne sont pas les automobilistes frappés par des PV qui s’en plaindront au lendemain de chaque 14 juillet.

Mais bon. Revenons-en à Auguste Vaillant, dont le recours en grâce est sur le bureau du Président de la République.

Le Président de la République d’alors, Sadi Carnot, est donc interrogé en son âme et conscience. Il reçoit de nombreux témoignages et on lui demande la grâce de Vaillant qui, au fond, n’est pas un meurtrier. Pour Carnot, il y a la possibilité de l’envoyer au bagne.

Mais Carnot rejette le recours. Pas question de gracier un anarchiste dans le contexte actuel. Et puis il y a, avec Dreyfus, déjà un bagnard dont on demande la liberté. Le bagne, c’est fait pour y oublier les gens, pas pour leur faire de la pub.

Vaillant est exécuté le 5 février 1894.

Le 12 février 1894, l’anarchiste Emile Henry jette une bombe à l’hotel Terminus, gare Saint-Lazare : 1 mort, 20 blessés.

Le 24 juin 1894, moins de 6 mois plus tard, le président Sadi Carnot, en visite à Lyon, est attaqué par un homme qui le poignarde dans le ventre. Il décède immédiatement. Sur le manche de l’arme est écrit : « VAILLANT ! »

Le meurtrier reste sur place et se fait arrêter, il s’appelle Santo Hiéronimus CASERIO et est italien. A son procès il va plaider lui-même sa cause. Je vous en livre quelques extraits, d’une résonnance contemporaine inattendue, quoiqu’elles ne doivent pas vous dissuader de continuer à créer de la valeur pour votre actionnaire.

« Messieurs du Jury, je ferai une explication de mon action. La société présente est très mal organisée, si mal que chaque jour plusieurs malheureux se suicident, laissant femmes et enfants dans la détresse la plus terrible. Des ouvriers, par milliers, cherchent du travail et ne peuvent en trouver. Des familles pauvres quêtent pour de la nourriture et grelottent de froid, travaillent aussi pour une rémunération de railleries. Et cela n'arrive pas seulement à mes compatriotes, mais à tout les ouvriers, qui se prennent une suée à longueur de journée pour un morceau de pain, alors que leur labeur apporte l'argent en abondance.

D'un autre point de vue, j'ai vu des milliers de gens qui ne travaillent pas, qui ne produisent rien et qui vivent grâce au la labeur des autres ; qui chaque jour dépensent des milliers de francs pour se divertir ; qui corrompent les filles des ouvriers ; qui possèdent des logements de quarante ou cinquante pièces; vingt ou trente chevaux, plusieurs serviteurs; en un mot, tout les plaisirs de la vie.

Il y a peu de temps, Vaillant lança une bombe dans la Chambre des Députés, pour protester contre l'actuel système de la société. Il n'a tué personne, seulement blessé quelques personnes ; mais la justice bourgeoise l'a condamné à mort. Et non satisfaite de la condamnation de l'homme coupable, elle a poursuivi les Anarchistes sans considérer que l'homme détenu en cellule n'était pas le seul à souffrir, que ses enfants réclament du pain, ces innocents, ce n'est pas de leur faute si leur père est en prison ; ils veulent seulement se nourrir.

Messieurs du Jury, faites attention, l'homme récolte ce qu'il a semé. »

Les choses ont-elles un peu changé aujourd’hui ?

Bonne journée à tous.

Découvrez la fabuleuse saga de l'élection du Président de la République !

Le banditisme continuera de tenter de défier la société bourgeoise tandis que le terrorisme, vingt ans, fera basculer l'Europe dans la guerre !

La Plume et le Rouleau © 2001

Pour un récit plein d'action, de mystères épais et de secrets gardés dans des contrées lointaines, lisez La cinquième nouvelle...

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