Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1898 : Rencontre au sommet à FACHODA

Publié par La Plume et le Rouleau sur 17 Septembre 2001, 13:30pm

Catégories : #Relations internationales & conflits

Mes Chers Amis,

 

Je le sais. Ne le niez pas. Cultivés comme vous êtes tous, vous vous êtes dis ce matin en vous levant : « Mais, voyons..., ne se serait-il pas, par hasard, passé quelque chose, un certain 17 septembre ? »

 

Devinant votre enthousiasme, votre intérêt et, comme toujours, désireux d’étancher votre soif de savoir, je suis allé explorer le puits de la connaissance (si profond que je n’en ai toujours pas vu le fond). Ma lampe sur le front, suant, soufflant, mon pic a la main, je vous ai dégoté une petite anecdote du passé destinée, comme à l’habitude, à nous faire tous méditer sur le présent.

 

Je vous emmène aujourd’hui en Afrique, au Soudan, il y a 103 ans tout juste.

 

Nous sommes donc le 17 septembre 1898, dans un village de la brousse. Environ cent soixante individus sont installés là, dans un village boueux et pouilleux, au milieu d’une boucle du Nil. Ils y sont arrivés le 10 juillet précédent, il y a un peu plus de deux mois, harassés, épuisés mais heureux d’avoir rempli leur mission.

 

Qui sont-ils ? Que viennent-ils faire là ? Qu’est-ce qui les attend aujourd’hui ? 

Reportons-nous quelques années encore en arrière pour mieux saisir le contexte de l’époque. L’Afrique, malgré le partage qui en a été fait en 1885 à la Conférence de Berlin entre les puissances européennes, reste encore un continent méconnu et largement inexploré. Mais il suscite toutes les convoitises : coton, caoutchouc, or, fer, manganèse, main d’oeuvre. Les bateaux la contournent pour aller en Asie, deux océans la baignent : commercialement comme militairement, l’Afrique est stratégique.

Dans ce contexte, l’ambition anglaise est de se tailler des possessions selon un axe nord-sud Le Caire-Le Cap, de l’embouchure du canal de Suez au cap de Bonne Espérance. Les Français, eux, souhaitent joindre Dakar à Djibouti selon un axe ouest-est pour contrôler la façade atlantique et s’assurer d’un débouché sur la Mer Rouge.

Pour mener à bien les ambitions françaises, un jeune commandant des troupes coloniales, du nom de Marchand, a reçu en Février 1897 l’ordre de partir de Brazzaville, au Congo, et de rallier un petit village situé dans une boucle de ce qu’on nomme le « Nil Blanc » : le village de Fachoda.

Objectif n°1 : occuper le terrain au Soudan pour ne pas laisser passer les Anglais.

Objectif n°2 : mais surtout ne pas faire penser qu’il s’agit d’une expédition militaire (ces hommes politiques, ça hésite toujours entre la mauvaise foi et l’aveuglement).

Pour assurer, soi-disant, une rapidité manœuvrière sans attirer l’attention sur le plan militaire, on ne donne à Marchand que seulement 150 tirailleurs sénégalais, 8 officiers et un médecin (le docteur Emily). On lui donne aussi un bateau (le vapeur « Faidherbe », vachement utile dans la brousse).

En avant !

Parti de Brazzaville (Congo) en février 1897, Marchand va réaliser un véritable exploit. Il va parcourir 7000 kms à pied, marchand sans relâche dans la jungle, la brousse, les marais et les marigots, transportant à dos d’homme le bateau vapeur entièrement démonté (car incapable de naviguer sur les rivières desséchées et que l’on remontera, tel un meccano, à chaque fois qu’un fleuve se révèlera praticable !) et construisant, au passage, d’innombrables ponts pour franchir les divers obstacles naturels. Les hommes traverseront notamment les marais du Soueh, infestés de moustiques qui les piqueront cruellement et provoqueront malaises et fièvres qui ralentiront la progression.

De leurs difficultés à vaincre ces obstacles, les hommes de cette petite troupe tireront cependant des enseignements utiles : le casque colonial réglementaire sera abandonné au profit d'un chapeau en feutre léger et souple, à larges bords, recouvert d'une coiffe blanche (anti-moustique), les aventuriers apprendront à n’utiliser que de l'eau stérilisée par ébullition et découvriront les bienfaits des moustiquaires (le médecin a emporté des mètres et des mètres de gaze) ainsi que de la quinine contre le paludisme (il n’y eut presque pas d’accident paludique).

Enfin, le 10 juillet 1898, après 18 mois d’efforts, Marchand va arriver à Fachoda. Prenant possession du village en ruine, retapant son fortin délabré, il va hisser le drapeau tricolore et, sa mission achevée, va attendre les ordres.

Mais plus que des ordres, ce seront surtout des ennuis qui arriveront.

Car les Anglais, eux aussi, marchent sur le Soudan depuis 1896. La mission de rallier Fachoda (aussi) depuis Le Caire a été confiée à un anglais, Lord Kitchener, à la tête de troupes anglo-égyptiennes.

Kitchener a beaucoup été retardé. S’il n’a pas connu les difficultés de Marchand dans le franchissement d’obstacles naturels, il s’est en revanche trouvé aux prises avec les rebelles « mahdistes ». Ces types, particulièrement coriaces, étaient des musulmans fanatiques appartenant à la secte des Derviches qui, aux ordres du « Mahdi », un prophète local, mettaient le Soudan à feu et à sang depuis 1885 après avoir pris le contrôle de Khartoum. Ainsi, tandis que Marchand, en juillet 1898, arrivait à Fachoda avec ses 160 hommes, Kitchener, de son côté, ne parvenait plus à progresser. Et pendant que Marchand, tranquillement, prenait un repos bien mérité à Fachoda, Kitchener essuyait les coups de feu des rebelles soudanais (on pourra lire à cet égard l'excellent livre "Quatre plumes blanches", rendu à l'écran dans le film "Frères d'armes").

Enfin, le 2 septembre 1898, Kitchener écrasait définitivement les mahdistes à Omdurman (près de Khartoum) et avançait sur Fachoda.

Le 17 septembre, il y a 103 ans aujourd’hui, deux ennemis héréditaires, deux pays, deux empires, deux régimes : une monarchie et une république se trouvent donc maintenant face à face pour la possession d’une bourgade perdue au fin fond de la brousse.

Il y a donc d’un côté les Français, bien décidés à mourir jusqu’au dernier Sénégalais. Ils sont très en forme, possèdent un bateau en pièces détachées et sont 160.

Il y a de l’autre les Anglais, fatigués, affaiblis par les combats récents, handicapés par des troupes mal préparées aux régions traversées et rongées par les fièvres. Mais ils ont remonté le Nil avec deux canonnières et ils sont 20 000...

Kitchener intime à Marchand l’ordre de déguerpir, qui refuse. L’affrontement aura-t-il lieu ?

Naturellement non, car Kitchener et Marchand, au fond, sont bien plus futés que ceux qui les ont envoyés dans ce bourbier pour des intrigues tordues. Marchand explique qu’il attend des ordres clairs de son gouvernement, Kitchener sait que l’évacuation française n’est, compte tenu du rapport de force local, qu’une question de temps : on ne va pas se battre, quoi.

Alors on va attendre. Et on s’organise comme on peut dans l’adversité. Les soldats français donnent de la quinine et des moustiquaires à leurs homologues qui se les répartissent équitablement entre officiers anglais. Les soldats soudanais, de même que les officiers et sous-officiers égyptiens, pour leur part, continueront à coucher à visage découvert...

Le 3 novembre 1898, après deux mois d’atermoiements, le gouvernement français prendra le prétexte de l’état sanitaire des troupes de Marchand pour lui demander son évacuation. La France recule. Elle renoncera par écrit à toute prétention sur le Soudan en 1899. Elle obtiendra en contrepartie quelques mois plus tard la non-intervention de l’Angleterre au Maroc.

De retour en France, Marchand sera acclamé par la population et le gouvernement violemment chahuté.

Devant l’explosion de manifestations antibritanniques en France, la reine Victoria elle-même renoncera à son séjour sur la Côte d’Azur. Jamais le nom de Fachoda n’a été aussi célèbre.

103 ans plus tard, Fachoda, devenu « Kodok » est un bled complètement oublié.

Comme le Soudan, du reste. Pays le plus vaste d’Afrique (cinq fois la France), c’est aussi un des plus pauvres de la planète, déchiré par une succession interminable de coups d’état depuis son indépendance (1956). Surtout, c’est un pays qui présente la particularité d’avoir rétabli avec la complicité de l’appareil d’état musulman du nord du pays le commerce des... esclaves.

Il y a cent ans, les anglais du général Charles Gordon y avaient mis fin par la force. Ce commerce infâme a aujourd’hui repris, au détriment des populations chrétiennes du sud du pays (femmes et enfants : c’est plus facile), vendues par villages entiers et acheminés en direction de la Libye, du Tchad, de la Mauritanie et des pays du Golfe. Quelques ONG réagissent comme elles peuvent. La presse est muselée. Le reste du globe a d’autres islamistes à fouetter.

A Fachoda, du temps du capitaine Marchand, les populations étaient piquées par les moustiques.

Mais elles n’étaient pas marquées au fer rouge.

Bonne journée à tous.

D'autres aventures exotiques ? Partez au Dahomey ou rendez-vous simplement à l'exposition coloniale de Vincennes ! 

La Plume et le Rouleau © 2001

Et pour un récit plein de mystères, d'exotisme et de secrets, lisez La cinquième nouvelle... 

En 1976, la télévision française diffuse une mini-série de 6 X 60 mns (tournée au Sénégal) qui retrace la glorieuse épopée de la mission Marchand avec charges à cheval, coups de feu et cuivres émouvants...

Commenter cet article

Rice 10/08/2014 23:00

Merci bcp, drole et enrichissant !

Archives

Articles récents