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LA PLUME ET LE ROULEAU

LA PLUME ET LE ROULEAU

200 chroniques éclairent le Présent à la lumière de l'Histoire


1903 : EDOUARD VII, un roi en visite à Paris

Publié par La Plume et le Rouleau sur 1 Avril 2004, 15:09pm

Catégories : #Civilisation - vie politique - société

Cher(e)s Ami(e)s et abonné(e)s des Chrinbques de la Plume et du Rouleau,

Une fois n’est pas coutume, tournons-nous vers nos voisins d’outre-Manche. D’abord pour saluer ceux des lecteurs qui y résident, fidèles de la première heure des gaudrioles épistolaires et électroniques de votre serviteur. Ensuite pour, comme d’habitude, s’inscrire en faux contre une idée reçue colportée en France.

Il est d’usage, dans notre république, de stigmatiser l’allure vieillotte, archaïque et désuète d’une monarchie britannique par ailleurs coûteuse et dont la seule utilité est aujourd’hui réduite à permettre de remplir les colonnes des tabloïds. Là-bas, dit-on, la Reine n’a pas de pouvoir. Sous-entendu : pourquoi ne pas s’en débarrasser ? En France, c’est bien connu, les deniers publics ne sont systématiquement utilisés qu’à financer des choses utiles et productives…

Edouard-VII-dangleterre.jpg

C’est oublier un peu vite que, si l’on coupe la tête d’un souverain en un instant sur la place de la Révolution (ancienne place Louis XV et aujourd’hui place de la Concorde), l’on ne raye pas pour autant d’un trait les siècles du système monarchique de Westminster où le souverain, à tort ou à raison, incarne de son trône et avec les pouvoirs qu’on lui octroie, la permanence des institutions, la persistance de la société avec ses qualités et ses défauts, bref l’existence de la nation toute entière. Et que, s’il est malin, le souverain britannique peut parfaitement jouer un autre rôle que celui que lui assigne la constitution anglaise (que j’ai relue pour vous de la première à la dernière ligne) : c’est-à-dire aucun.

Pour s’en convaincre, actionnons une fois de plus notre machine à remonter le temps pour nous retrouver à la Belle Epoque. En 1903, le roi d’Angleterre Edouard VII venait faire une visite en France. Visite privée ? Visite officielle ? Nous l’allons voir. Inattendu, ce voyage le fut par ses objectifs, son déroulement et ses conséquences. Messieurs, coiffez votre chapeau, prenez votre canne et achetez « la Patrie » sur le boulevard (des Italiens), mesdames, saisissez votre ombrelle, ajustez votre corset et agitez votre mouchoir de dentelle au passage du cortège : nous nous retrouvons aujourd’hui le 1er avril… 1903 !

Et l’ambiance n’est pas à la fête sur le trajet de la voiture du président Emile Loubet qui s’en va chercher le roi qui arrive par la gare du bois de Boulogne. Sur le passage du roi, la foule crie « Vive les Boers ». On lance même des insultes ! Mais le souverain britannique, tout de flegme, ne s'en émeut pas. Il continue à saluer bonassement la populace qui commence pourtant à le conspuer. Un officier de sa suite lui dit : « Les Français ne vous aiment pas ». Et le roi réplique, sans se départir de sa bonne humeur : « Pourquoi nous aimeraient-ils ? »

Posons-nous également la question pour mieux saisir le contexte de l’époque. Eh oui, en ce XXème siècle naissant, pourquoi détesterait-on au juste les Britanniques et leur souverain ? Pour leur habitude de manger tôt et de boire trop de bière ? Pour leur propension à mépriser leurs voisins et à opprimer leurs vassaux irlandais, gallois ou écossais ? Pour leur culot de prétendre qu’ils savent cuisiner ? Pour avoir guerroyé avec nous durant cent ans et avoir brûlé Jeanne d'Arc ? Pour nous avoir fait perdre le Canada et nous avoir supplanté en Inde ? Pour avoir exterminé les derniers carrés d’une Vieille Garde à bout de forces à Waterloo avant d’envoyer l’Empereur agoniser six ans sur un rocher humide ?

Guerre-des-Boers-copie-1.JPG
Non. Si les Français détestent les Anglais, les raisons en sont, en 1903, en réalité beaucoup plus récentes que ces vieilles pommes de discorde déjà ridées par le temps. C’est d’abord une rivalité coloniale qui anime les deux nations. L'Egypte et le Maroc sont des terres convoitées par Paris comme par Londres mais aussi le Siam (actuelle Thaïlande) les Nouvelles-Hébrides et Terre-Neuve. La confrontation militaire de Fachoda en 1898 (ville située au Soudan actuel, a tourné à l’avantage britannique et a été vécue comme une humiliation côté français. Les Français se sont alors vengés en soutenant, comme ils pouvaient, la guerre des « Boers » : ces sud-africains d’origine néerlandaise qui se sont révoltés entre 1899 et 1902 contre le pouvoir britannique (et d’ailleurs ont eu le triste privilège d’inaugurer les premiers camps de concentration formés de fils de fer barbelés) avec, la clé, 22 000 morts côté anglais !
 
Alors, des deux côtés de la Manche, on s’observe avec hostilité.
 
Mais les Anglais sont des gens pragmatiques et la guerre menée en Afrique du Sud leur a précisément cruellement fait prendre conscience de la faiblesse de leurs forces militaires terrestres. En cas de conflit, ou d’invasion, vers qui l’Angleterre pourrait-elle se tourner ? Il faut une alliance au gouvernement britannique. Celui-ci hésite. La Russie ? Lointaine, jugée peu fiable. L’Allemagne ? Quoique le kaiser Guillaume II soit le petit-fils de la reine Victoria et le neveu d’Edouard VII, nouveau roi d’Angleterre depuis 1901, ce dernier ne l’apprécie guère, le jugeant fantasque, agité et arrogant.
 
Il reste la France : pas facile de renouer dans le contexte décrit plus haut. Mais Edouard VII a de l’affection pour l’hexagone : dans sa jeunesse, en tant de prince de Galles, il y a séjourné, fréquenté les théâtres et les cabarets et Dieu seul sait quels souvenirs il en garde…Il apprécie son art de vivre, sa culture, ses arts et sa vie parisienne, à laquelle il s'est souvent mêlé. Il est prêt à faire des efforts pour oeuvrer à un rapprochement franco-anglais.
Emile-Loubet.jpg
Coup de chance, le nouveau secrétaire au Foreign Office, Lansdowne, est français par sa mère (elle-même petite-fille de... l'évêque Talleyrand !). Ces liens en font un chaud partisan d'une entente avec Paris. Le travail diplomatique concret commence alors : on règle d’abord rapidement la question de la délimitation des zones anglaises et françaises en Afrique orientale. Puis c’est Edouard VII qui prendre l'initiative décisive : il propose, en mars 1903, de rencontrer en personne le Président de la République française Emile Loubet.
 
Les représentants de la diplomatie des deux pays font preuve d’un optimisme prudent : ils proposent une visite « intime », donc privée… mais ce n’est pas ce que veut Edouard VII, non. Il demande à être reçu « aussi officiellement que possible ». Eh oui… si le rosbif à le goût de la sauce à la menthe, il a aussi le goût… du défi !
 
Arrivé sur le sol français, imperturbable, toujours souriant, le monarque salue la foule, tandis que les diplomates français et anglais sourient jaune face aux cris hostiles. Edouard VII s’est donné une mission : malgré les quolibets, en dépit des préventions de ses interlocuteurs contre lui, il est là pour séduire.
 
Et ce francophile sait y faire.
 
Le soir de son arrivée, un spectacle doit se dérouler à la Comédie-Française en son honneur : L'Autre Danger, de Maurice Donnay et le chef du protocole a expressément composé la salle d’une majorité de… parlementaires pour éviter tout esclandre. Peine perdue, au moment de son entrée, quelques sifflets fusent pour saluer Edouard VII, qui ne se départit pas de son calme. « Il m'avait semblé entendre quelques sifflets..., dira par la suite celui-ci. Mais non, j'ai dû me tromper... Je n'ai rien entendu du tout ! »
 
On s’inquiète de tout ce qui pourrait chagriner le roi et l’on craint qu’il ne soit choqué par la présence dans l’assistance de la starlette de l’époque, la « Belle Otéro » (Caroline de son prénom) dont la vie scandaleuse défraie alors les chroniques des journaux « people ». Emile Loubet ordonne : « Cette cocotte ! Faites-la sortir ! » Mais Edouard VII le rassure : « Vous savez, M. le Président, j'en ai vu d'autres ! » et, à l'entracte, il quitte sa loge pour le foyer des artistes où il rencontre Jeanne Granier, une des sociétaires du Théâtre Français avec laquelle ses échanges laissent à penser qu’elle est en fait une de ses maîtresse de jeunesse. Le pittoresque du roi, sa bonhomie, ses manières simples et sa courtoisie sans façons commencent de fait à séduire les Français qui l’entourent.
 
Le lendemain, Edouard VII passe un régiment en revue à Vincennes, assiste aux courses de Longchamp puis, le soir, se rend à l'Opéra. Silence du public : aucun sifflet ne se fait plus entendre. A l’entracte, nouvelle série de poignées de mains : le roi retrouve avec plaisir d’anciens amis parisiens.
 
Le troisième jour, Edouard VII enfonce le clou. Lors du grand dîner donné à l'Elysée, il se lève pour porter un toast : « J'ai connu Paris depuis mon enfance, dit-il. J'y suis revenu souvent ; j'ai toujours admiré la beauté de cette ville unique et l'esprit de ses habitants. Je me réjouis des liens d'amitié qui unissent nos deux pays et j'ai l'espoir de les voir grandir encore. » La presse note scrupuleusement ce vigoureux coup d’encensoir à la Ville-Lumière et aux Parisiens.
 
Voilà un homme qui sait flatter les populations qu’il rencontre même si, c’est vrai, le roi aime sincèrement la France. Ca y est, l’impulsion est donnée : au moment où le monarque quitte la ville, c’est une foule enthousiaste qui salue celui que la presse populaire appelle pompeusement « le tsar de toutes les Angleterres ». Edouard VII a réussi son pari là où on ne l’attendait pas : il a conquis le coeur de la population par une habile médiatisation d’un comportement marqué par l’ouverture et la simplicité. Il n’en faut pas plus pour être populaire.
 
Quelques semaines plus tard, le Président de la République lui rend alors la politesse : là encore, accompagné du Ministre des affaires Etrangères Théophile Delcassé, l’objectif du Président français, qui est pourtant constitutionnellement dépourvu de pouvoir, est de parler politique, rapprochement et règlement de questions épineuses. L’accueil populaire est chaleureux.
 
Dès le lendemain 7 juillet, le ministre britannique des Affaires étrangères dit à son collègue français : « Et maintenant, causons ! ». Les discussions sont fructueuses : à la France le Maroc, à l'Angleterre l'Egypte. Les difficultés s’aplanissent, l'Entente cordiale entre les Rosbifs et les Bouffeurs de grenouilles est née, elle sera officialisée le 8 avril de l'année suivante, en 1904, il y a un siècle.
 
Et tout cela grâce, notamment, à l’audace d’Edouard VII.
 
« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! », c’est ce que je me suis dit en glissant dans cette chronique (au risque de me discréditer à vos yeux) une information grossièrement inexacte afin de vous permettre d’exercer votre sagacité habituelle. 
Avant que d'aucun ne se jette sur la fonctionnalité "commentaire" pour se feindre d'une remarque assassine, je le précise tout de suite : il n'y a... pas de constitution écrite britannique !  Le Royaume-Uni est la seule démocratie parlementaire du monde qui n'a qu'une constituion coutumière (c'est la tout le principe anglo-saxon dit de "Common Law"...)
 
Il faut vraiment être britannique pour s'en satisfaire.
 
Bonne journée à toutes et à tous.

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La Plume et le Rouleau © 2004
 
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Commenter cet article

Amblard Michèle 17/12/2016 16:11

J'ai habité durant environ 10 ans dans le pavillon de chasse du roi Edouard VII d'Angleterre. Est bien lui qui l'a fait construire? Y a t'il séjourné ?Il se trouve entre Aix en Provence et Marseille près de Septèmes les Vallons.

Sho dan 17/12/2016 18:31

Je n'en sais ma foi fichtrement rien et j'en suis navré...

Amblard Michèle 17/12/2016 16:07

J'ai habité durant environ 10 ans dans le pavillon de chasse du roi Edouard VII d'Angleterre. Il se trouvait entre Aix en Provence et Marseille.Est bien lui qui l'a fait construire? Y a t'il séjourné?

Sho dan 29/12/2016 21:30

Désolé, je ne connais pas cette anecdote

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